Les aventures de Perrine et de Charlot/18

Bibliothèque de l’Action française (p. 139-148).


Daveluy - Les aventures de Perrine et de Charlot, 1923 (page 17 crop).jpg

XVI

La maison de Jean Nicolet



Le lendemain la pluie tombe. Il faut remettre à plus tard la visite de la place. Durant l’après-midi, on projette tout à coup de surprendre le père Le Jeune que l’on sait chez Jean Nicolet. Le jésuite porte à ce dernier la plus vive affection. L’on vient d’ailleurs de fermer les magasins de la compagnie et l’on y retrouvera également les Godefroy, Le Tardif, d’autres peut-être… « La bonne petite Perrine pourra revoir son frère, » ajoute Mme de Repentigny, qui a surpris quelques larmes dans les yeux d’azur de la fillette.

Jean Nicolet ouvre sa porte, quelques minutes plus tard, à une fort brillante compagnie !… Avec sa courtoisie habituelle, il fait les honneurs de sa modeste maison. On s’attarde autour de la bibliothèque. M. de Repentigny considère avec surprise les livres austères du jeune homme. Qu’aperçoit-il, entre autres ? « La découverte des Portugais aux Indes Occidentales ; — L’art de naviguer ; — Un livre pour tirer l’épée ; — Les métamorphoses d’Ovide, mises en vers ; — Une relation de la Nouvelle-France ; — Le recueil de gazettes des années 1634 et 1635 ; — Le Secrétaire de la Cour ; — l’Horloge de dévotion ; — L’adresse pour vivre selon Dieu ; — Les éléments de logique ; — Deux livres de musique ; — Une vie des saints ; — L’histoire des Indes Occidentales… »


m. de repentingy

Mon cher Nicolet, vous ne manquez de rien au Canada. Voilà, ma foi, un excellent choix de livres.


jean nicolet

Les soirées d’hiver sont longues, cher Monsieur. Vous en jugerez bientôt vous-même. Alors, on se penche sur quelque bon traité.


le père le jeune

Et l’on écrit aussi. Tenez, voici les mémoires de ce jeune homme sur les Nipissiriniens. On veut bien me les confier.


olivier le tardif

Et le récit de votre expédition dans le Wisconsin, Nicolet, où est-il ce mémoire ?


jean nicolet, haussant les épaules.

Oh ! celui-là, les notes, Dieu merci, en ont été remises à Champlain ! Je n’y pense plus, Olivier.

Marguerite Couillard dont les yeux noirs, pleins de feu, ne quittent pas Jean Nicolet s’approche avec Marie-Madeleine de Repentigny. Marguerite Couillard forme un contraste piquant avec sa sœur, la timide et discrète Louise, qui cause un peu plus loin avec Marie Le Neuf, Jean et Thomas Godefroy. Marguerite est robuste, très élancée pour son âge. Elle est brune, vive, et s’exprime d’un petit air assuré. Marie-Madeleine de Repentigny a trouvé là une compagne chère à son cœur espiègle.

Marguerite Couillard, d’un ton qui s’adoucit, s’adresse à Jean Nicolet, qu’elle aime de tout son cœur, cela n’est plus un secret pour personne ! Le jeune homme feint toujours de ne pas le remarquer. Ce n’est encore qu’une gamine, cette jolie Margot !


marguerite couillard

Oh ! Jean, mon ami Jean, racontez-nous votre arrivée chez les Ouinipigons, au fond de la baie Verte.

(Elle se tourne avec respect vers le P. Le Jeune.)

Père, n’est-ce pas que cette aventure est unique. Allez, Jean, je vous prie, allez ?


jean nicolet, riant.

Voyez-vous cette Margot ! Et si je refuse de capter à mon profit l’attention de mes hôtes ?


marguerite couillard, avec une moue.

Alors, je ne vous aimerai plus.


olivier le tardif, taquin.

Et c’est possible, Margot ?

Marguerite Couillard se détourne, un peu vexée ! Mais on vient à la rescousse de partout. Et bientôt Jean Nicolet, l’explorateur, est forcé de se rendre. Avant de commencer son récit, il fait voir à ses visiteurs le costume qu’il portait le jour de son arrivée chez les Ouinipigons. La robe est en beau damas de la Chine, toute parsemée de fleurs et d’oiseaux de toutes sortes.


jean nicolet

Vous êtes étonnés, sans doute, à la vue de ce costume fantasque. C’est que Samuel de Champlain, — et moi aussi, du reste, — croyions découvrir quelques mandarins chinois en ces contrées lointaines, où aucun d’entre nous n’avait encore pénétré. Cela me servit. Ayant envoyé chez les Gens de Mer, ou Ouinipigons, quelques messagers avec des présents, afin de les disposer à bien me recevoir, on me dépêche aussitôt plusieurs jeunes gens. « Ils accourent, disent-ils, au-devant de l’homme merveilleux. » Ils me conduisent, portant tout mon bagage. Je m’avance gravement au milieu de l’escorte, revêtu de la robe que vous voyez, tenant à chaque main un pistolet que je décharge et recharge tous les dix pas. Quel émoi ! Dès qu’on m’aperçoit femmes et enfants fuient, criant : « Nous avons vu un homme porter le tonnerre en ses deux mains. » Cependant, une assemblée est rapidement organisée. Quatre ou cinq mille hommes y assistent. Puis, chacun des capitaines donne son festin. À l’un d’entre eux on servit, au moins, cent vingt castors.


le père le jeune

À la bonne heure ! Plus les sauvages festoient, font « tabagie, » mieux disposés ils deviennent. Votre mission a sans doute réussi au-delà de vos désirs, mon ami ?


jean nicolet

Oui. Les Gens de Mer acceptèrent mes offres de paix tout comme les avaient acceptées auparavant, sur mon passage, plusieurs tribus sauvages : les Cheveux-Relevés, les Castors ou Nez-Percés, l’une des plus nobles nations sauvages du Canada, et les peuples de la Folle-Avoine.


m. de repentingy

Quels noms bizarres ! Mais sans doute mérités !…

(On rit.)

m. de la poterie

À quelle distance de Québec habitaient les Gens de Mer, Nicolet ?


jean nicolet

À quatre cents lieues, environ.


m. du hérisson

Hum ! Vous n’accomplissiez pas là un voyage facile.


m. de repentingy

Hardiesse d’explorateur !


le père le jeune

N’en doutez pas, Messieurs. Le père de Brébeuf qui fut le compagnon de route de Nicolet, jusqu’à l’île des Allumettes, m’a raconté qu’arrivés à cet endroit, on avait fait pas moins de trente-trois portages, traîné les canots plus de cinquante fois. Le père de Brébeuf, un colosse rompu à toutes les fatigues, a néanmoins cru bon d’ajouter, ce qui est à sa louange comme à celle de notre hôte : « Jean Nicolet, en son voyage qu’il fît avec nous jusqu’à l’Île souffrit tous les travaux d’un des plus robustes sauvages. » Et notre voyageur, arrivé à l’Île des Allumettes, était loin d’être parvenu au terme de son expédition.


jean nicolet, fronçant les sourcils.

Père, assez, épargnez-moi.

(Puis ouvrant un bahut, il en sort une toile qu’il déplie sur une table.)

Tenez, voici la carte dessinée par Samuel de Champlain, quelques jours avant mon départ. Voyez comme notre gouverneur n’a rien omis dans l’itinéraire à suivre. Les petites marques rouges, ici et là, sont de lui.

Tous se penchent avec intérêt sur la carte et le silence se fait. Une exclamation de Charlot retentit à quelques pas. Sous la direction de Julien, les deux petits garçons : Charlot et Jean-Baptiste de Repentigny, les quatre petites filles : Perrine, Marie de la Poterie, Catherine de Repentigny, Anne du Hérisson, procèdent à l’examen des instruments de pêche et de chasse pendus aux murs. C’est une réflexion de Julien qui fait sursauter Charlot.

« Oh ! Julien, voyons, c’est impossible, ce que tu nous racontes-là ! » s’écrie-t-il.

— C’est impossible, certes, reprennent en chœur les enfants.


thomas godefroy de normanville, s’approchant d’eux.

Qu’est-ce qu’il y a donc, petits ?

Depuis quelques minutes le jeune homme ne cherche qu’à s’évader du groupe formé par Marie Le Neuf et son frère Jean, Louise Couillard et Olivier Le Tardif. Entre ces deux couples qui n’ont des yeux que les uns pour les autres, il ne se sent guère à l’aise. « C’est évident, je suis de trop, » songe-t-il avec un sourire.


charlot

Venez, s’il vous plaît, M. de Normanville. Voyez, Julien nous assure qu’avec cet instrument de pêche, ici, à votre gauche, on peut prendre des poissons grands comme lui, Julien. C’est impossible n’est-ce pas ?


jean-baptiste de repentigny

Ce serait une baleine.


anne du hérisson, mystérieuse.

Celle de Jonas.


catherine de repentingy, avec dédain.

Anne, le prophète Jonas n’habitait pas le Canada.


marie de la poterie

Et puis, la baleine doit être morte comme Jonas.


perrine, souriant.

Si nous faisions silence ? M. de Normanville va nous apprendre quelque chose, sûrement.


thomas godefroy de normanville, souriant.

Tu as raison, petite, il faut faire silence. Non, mes enfants, ce n’est pas de la baleine de Jonas, ni d’aucune autre baleine dont veut parler Julien, mais d’un esturgeon. C’est un très gros poisson qui atteint la hauteur d’un homme. Rien de plus vrai. Il y en a beaucoup dans les environs des Trois-Rivières. Un bon matelot comme Julien connaît ces choses.

Charlot et Jean-Baptiste de Repentigny se pressent, repentants, contre Julien.

Bientôt on songe au départ. Le jour baisse. Jean Nicolet offre à ses invités du cidre et de la bière.


m. de repentigny

Ma parole, on se croirait en Normandie. Quel excellent cidre !


m. du hérisson

Et cette bière donc ! Elle est préparée par un de nos compatriotes normands, Pierre Blondel. Cela se devine, du reste. Nous visiterons demain sa brasserie, messieurs.


m. de la poterie, levant son verre.

En attendant, vive notre Normandie !


marguerite couillard, mutine.

Et vive le Canada ! Voyez-vous, M. de la Poterie, ma sœur Louise et moi ne connaissons nul autre pays. Nous ne le regrettons pas, n’est-ce pas, Louise ?


jean nicolet, venant choquer son verre contre celui de Marguerite.

Bien dit, Margot ! Le fait est que le Nouvelle-France nous tient, en peu de temps, fortement au cœur. Vous le constaterez, Messieurs. J’y veux vivre et mourir, quant à moi.


marguerite couillard, rose de plaisir.

Oh ! vivre, Jean, vivre seulement !


m. de repentingy, à Thomas Godefroy de Normanville.

Et cette course du 18 août ; elle a toujours lieu ?


thomas godefroy de normanville.

Mais oui.


le père le jeune

Nous y serons tous, jeune homme comptez-y.


jean-baptiste de repentigny

Et nous, M. de Normanville ?


godefroy de normanville.

Vous aussi, mes chers petits.

(Au Père Le Jeune.)

Vous ne redoutez pas ma défaite, père ?


le père le jeune

Vous êtes trop leste, trop dispos pour cela, mon ami.


godefroy de normanville.

Qui sait !

(Il hausse les épaules.)

olivier le tardif, à M. de Repentigny.

Ainsi, c’est entendu, demain nous admirons ensemble les curiosités de la place.


m. de la poterie, railleur.

Il s’en trouve, Olivier ?


olivier le tardif

Certes !


jean nicolet

Quelques ruines même. Probablement celles d’une ancienne bourgade huronne. On en voit les vestiges sur l’emplacement du fort.


le père le jeune

Et fiez-vous à Nicolet ! Il assistait, aux côtés du sieur de la Violette à la fondation des Trois-Rivières, il y a deux ans.


jean nicolet, désignant Jean Godefroy.

Et cependant, à mon avis, le véritable fondateur des Trois-Rivières, c’est Jean Godefroy. Allons, pas de fausse modestie, mon ami, avouez, qu’un an avant cet événement, en 1633, vous étiez déjà installé sur votre terre, à quelques pas d’ici.


jean godefroy, riant.

Je ne nie rien. Seulement, je me suis installé, moi, uniquement moi, tandis que la Violette a installé officiellement un poste. Il y a tout de même une différence.


jean nicolet

Hum ! Discutable très discutable ce que vous dites là, Godefroy.

On se sépare sur ces mots. Marguerite Couillard s’attarde en arrière. Ses yeux s’emplissent de la douce vision : la maison où habite celui dont son cœur chante le nom. Sans cesse elle veut revoir cet intérieur très simple avec ses bahuts recouverts de cuir, ses chaises de bois, sa bibliothèque. Elle se souviendra du beau tableau de la Vierge fixé sur un pan du mur à droite, puis sur le pan de gauche des quatre images des saisons, d’une montre d’horloge garnie de ses rouages, d’une lunette à longue-vue…

Marguerite Couillard évoquera sans peine désormais le cadre fervent et grave où vit Jean Nicolet.



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