Les aventures de Perrine et de Charlot/17

Bibliothèque de l’Action française (p. 129-138).


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XV

L’excursion aux Trois-Rivières



Le 10 août, de très bonne heure, les excursionnistes s’interpellent joyeusement sur la grève. Aucun ne manque à l’appel. La température est douce, une brise légère plisse la surface de l’eau, et gonfle les voiles dont on a garni quelques chaloupes. Tous n’ont pas l’habileté des sauvages à manier l’aviron, et le vent aidant, les embarcations fileront mieux avec le secours des voiles.

Olivier Le Tardif, suivant sa promesse, prendra place dans un canot en compagnie de Perrine et de Charlot. Le petit Jean-Baptiste de Repentigny, qui s’est accroché avec empressement à l’une des mains du bon Julien, les suivra. Mme de Repentigny n’a accédé qu’avec peine à cet arrangement. Mais la présence d’Olivier Le Tardif auprès des enfants la rassure.

Tandis que tous s’installent, soit dans un canot, soit dans une chaloupe, que Guillaume Couillard et Olivier Le Tardif offrent leur aide et distribuent des avis, une altercation s’engage entre Julien l’idiot et le Huron désigné pour conduire le canot d’Olivier Le Tardif.

Julien refuse malgré la pantomime expressive du sauvage de retirer ses souliers à clous avant de s’embarquer. Il maugrée entre ses dents et louche de façon terrible du côté du Huron. Celui-ci, les bras croisés, demeure impassible. La mauvaise humeur de Julien ne l’affecte pas. Mais il suffit que le matelot fasse un pas dans la direction du canot pour qu’aussitôt, il lui barre le passage. Les yeux de l’idiot roulent bientôt menaçants. Ah ! ça, reculera-t-il devant ce Peau-Rouge ? Non, il usera de violence s’il le faut. Et puis, les rires des enfants, tout près, joints au calme de ce sauvage commencent à lui échauffer le sang. Il tente un dernier effort, le poing subitement levé. Le Huron, plus vif que lui, le devance encore près du canot, et, sans broncher, attend le coup.

Alors Perrine intervient. Doucement, elle abaisse le bras de Julien. De sa voix chantante, la mignonne le réprimande.


perrine

Oh ! Julien, pourquoi t’emporter ainsi ? Tu es tout rouge, sais-tu ? C’est mal.


julien l’idiot

Ce moricaud-là, cette sale tête, cet emplumé, de quoi se mêle-t-il ? Qu’est-ce que mes souliers lui font, mademoiselle Perrine, voyons ? S’il n’en a pas, le païen, est-ce ma faute ?


perrine, avec reproche.

Julien, toi qui es si bon, comment peux-tu parler ainsi ? Ce sauvage n’a pas l’air méchant du tout. Il ne te comprend pas et tu ne le


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comprends pas, voilà. Peut-être, aussi qu’il a reçu des ordres. Attends M. Olivier. Il t’expliquera. Tiens, le voici.

Le jeune homme s’approche à la hâte. Canots et chaloupes, autour de lui, filent allègrement. Son tour est venu. À la vue de l’interprète le sauvage se ranime et prononce dans sa langue quelques mots. Olivier Le Tardif se retourne vivement, considère Julien toujours renfrogné, regarde les souliers du matelot, puis éclate de rire.


olivier le tardif

Julien, est-ce vrai, tu refuses d’entrer pieds nus dans le canot ?


julien l’idiot

Pourquoi cette petite cérémonie, M. Olivier ?


olivier le tardif

Parce que les sauvages craignent sans cesse pour leurs frêles canots d’écorce. C’est la coutume et nous nous y faisons tous.

(Haussant les épaules.)

J’ai mis des brodequins pour ma part. Allons, Julien, conforme-toi.


julien l’idiot

Oui, M. Olivier. Mais vrai, c’est pas pour obéir à ce noiraud.


olivier le tardif

Tu en verras bien d’autres ! Et puis songe aux missionnaires qui se sont soumis sans plainte à tant d’autres exigences. Le père de Brébeuf dans une expédition s’est fort meurtri les pieds, un jour, en faisant du portage sur des cailloux aigus. Il avait dû, lui aussi, enlever ses souliers.

Durant cette courte conversation chacun se case. Julien, en matelot expérimenté, s’empare de l’aviron. Le Huron le regarde, étonné, puis reconnaissant l’habileté de Julien à manier la rame, il se met à rire et à approuver de la tête.


olivier le tardif

Julien, regarde ton ennemi. Le voilà maintenant ton ami. « Tu te sers de l’aviron mieux que lui, » me souffle-t-il. Et ceci n’est pas un petit compliment de la part d’un sauvage.


julien l’idiot, sans se retourner.

C’est bon, M. Olivier, qu’il garde son sourire et ses compliments. Ça lui apprendra à grimacer sur mes souliers de chrétien.

Vers deux heures de l’après-midi, on fait halte. La gaieté rayonne sur toutes les figures. Le voyage s’effectue si bien, aucun Iroquois n’apparaît sur les rives, le temps est clair, la chaleur ne se montre pas excessive, un bon vent pousse… Dans ces conditions un repas et une petite sieste sont fort appréciés et l’on se rembarque en chantant. Les yeux d’Olivier Le Tardif brillent. Il lui a été loisible de causer avec Louise Couillard, qui s’en est montrée joyeuse. « Comme il l’aime cette gracieuse Louise, tous les jours davantage, » songe-t-il. Le jeune homme rêve… Tout à coup, la voix forte de Julien l’interpelle.


julien

Un grain, M. Olivier. Et ça vient dru. Nous l’aurons sur le dos si nous ne débarquons pas.

Des premières chaloupes on s’avise aussi du danger. Le tonnerre, dans le lointain, gronde.

En un instant, tous sont sur la grève et les sauvages aidés des soldats dressent quelques abris en bois d’écorce. On s’y range. Olivier Le Tardif allume un feu avec des branches desséchées que lui apporte Julien. « Cela chassera les moustiques, et l’orage fera le reste, » explique-t-il. On taquine le jeune homme qui reçoit déjà la pluie. Sa gentillesse est perdue.

Mais à l’averse succède un orage, qui persiste une heure, deux heures. Le soleil, lorsqu’il reparaît, est bas à l’horizon. On ne peut songer à se remettre en route. Impossible, d’ailleurs, de trouver pour cette première nuit passée à la belle étoile une rive plus secourable, une grève au sable plus doux.

Le soir descend, calme, apaisant. Le voisinage des grands bois, rafraîchis et parfumés par l’orage, agit sur l’humeur de tous. L’on cause presque gravement. Les cinq petits : Marie de la Poterie, Catherine et Jean-Baptiste de Repentigny, Perrine et Charlot s’amusent aussi sans bruit. Lorsque l’heure du repos sonne, fillettes et garçonnets défilent devant l’abbé de Saint-Sauveur qui marque leur front pur du signe de la croix. Mesdames de Repentigny et de la Poterie veillent durant quelques instants auprès des petits lits en sapin improvisés. Puis elles s’éloignent avec un sourire. Julien l’idiot s’est étendu à l’entrée de la tente des enfants. Deux pistolets à la ceinture, une hache à la main, le matelot défie tous les dangers. « Qu’une de ces canailles d’Iroquois vienne, a-t-il dit tout à l’heure aux enfants, je lui fais son affaire sans qu’il puisse crier : ouf ! Je ne dors que d’un œil, moi ! » Et les petits, émerveillés, sont restés bouche bée devant cette bravoure. Dans leurs rêves, ils revoient Julien. Il est devenu un bon géant qui ne dévore pas les petits enfants, mais les protège…

Peu à peu tous se sont également retirés. L’on dort confiants sous la garde des soldats du gouverneur, qui se relèvent de deux heures en deux heures.

Les voix enfantines ont été les premières à s’éteindre, elles sont les premières à s’élever au petit jour. Et vite les courses sur la grève. Bambins et bambines s’ébattent dans le soleil et la radieuse clarté d’un beau jour. Qu’il fait bon par ce matin d’or enfoncer de petits pieds nus dans le sable. Des coquillages nacrés brillent ici et là. On en fait une cueillette.

L’abbé de Saint-Sauveur et M. de Repentigny apparaissent les premiers. Ils s’égaient de la joie des enfants. Le petit Jean-Baptiste de Repentigny se dresse soudain en face de son père, l’air mystérieux.


jean-baptiste de repentigny

Père, vois Julien. Il n’a dormi que d’un œil cette nuit. C’est difficile cela. Est-ce que tu le peux, toi, petit père ? Moi, non.

Et l’enfant contracte sa jolie figure, fermant un œil tout en essayant de maintenir l’autre ouvert. On rit ferme autour de lui. Mais Julien s’inquiète. « Au juste, pense-t-il, qu’est-ce que ça veut dire dormir d’un œil ? »


m. de repentigny

Écoutez, petits, il faut être grand et fort pour réussir cela. Plus tard ce ne sera qu’un jeu pour vous. Et Julien connaît le secret.

Le matelot respire, soulagé. « Ce grand seigneur, comme il répond facilement à une question embarrassante, » marmotte-t-il.

On se met de nouveau en route. Deux jours se passent, encore agréablement, certes ! Dans l’après-midi du troisième jour, vers les cinq heures, on est en vue des Trois-Rivières. Les soldats arborent le drapeau blanc, et embouchent leurs trompettes. On répond aussitôt du fort. Quelques minutes plus tard, les embarcations qui glissent sur la grève, sont saisies par des mains empressées.

Le père Le Jeune et le gouverneur, M. de Chateaufort, s’avancent d’abord. Qu’ils sont heureux de serrer la main à tous ! Puis, voici Jacques Hertel, Adrien DuChesne, le chirurgien de l’Habitation, MM. de Malapart et de Maupertuis… Ah ! de la falaise, à gauche, qui donc accourent, lançant leurs chapeaux et criant : « bravo, bravo ! » Jean Nicolet et les inséparables frères et cousin Godefroy. Plus lentement descend aussi Michel Le Neuf du Hérisson tenant par la main sa petite fille, Anne. Des sauvages se rassemblent tout près, et manifestent leur joie de voir les Français si affectueux les uns envers les autres. Ils dansent et poussent des ho ! ho ! sans fin.


m. de repentingy, s’adressant au P. Le Jeune et à M. de Chateaufort.

Mon révérend père, Monsieur le gouverneur, quelle cordiale réception ! Merci, merci !


michel le neuf du hérisson, à sa mère et à sa sœur.

Quelle bonne pensée de venir voir si tôt mon installation. Allons venez vite, frayons le chemin.

(Se retournant et à haute voix.)

Il est entendu que M. et Mme de Repentigny, leurs enfants, mon ami la Poterie, sa femme et sa fillette trouveront place sous mon toit.

(Riant.)

Et aussi tous ceux qui le désireront. Il y a, certes, gîte pour tous chez nous.


jean nicolet, moqueur.

Mes félicitations, M. du Hérisson. Mais vous nous laisserez bien quelques invités ?

D’autres protestations suivent. Et l’on décide. L’abbé de Saint-Sauveur se retirera au couvent de la Conception. M. du Colombier, Guillaume Couillard et ses deux filles à l’Habitation, Olivier Le Tardif, Julien et Charlot chez Jean Nicolet. Marie Le Neuf a réclamé Perrine. Charlot fait une moue. Se séparer de Perrine !… Perrine de son côté, semble indécise. Mais comme il sera bien gardé son frérot, elle le voit. Le sourire d’Olivier Le Tardif qui lui fait signe de s’éloigner, est très rassurant.



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