Les aventures de Perrine et de Charlot/13

Bibliothèque de l’Action française (p. 97-106).


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XI

Visites aux sauvages


Julien ne se fait pas prier pour accompagner les jeunes filles. Plaçant Charlot confortablement sur ses épaules, il suit les promeneuses de quelques pas. L’on est bientôt en pleine forêt. La marche devient difficile et le sentier se rétrécit. On ne s’en plaint guère. La fraîcheur de l’air, la forte odeur de résine qui s’échappe des pins, les oiseaux qui chantent, les mille bruissements et murmures que l’on perçoit, toute cette atmosphère particulière aux grands bois plaît aux promeneurs et décuple leur énergie. Une clairière apparaît. Deux cabanes en bois d’écorce y sont bâties. On se dirige avec empressement vers la première dans laquelle demeure le protégé des Repentigny.

Il a nom Nahakhich. Au baptême que lui administrait le père Le Jeune, le 8 juillet dernier, il recevait le nom de Joseph. Son parrain, M. de Repentigny, sa marraine, Marie Favery, (Madame de Repentigny) le comblèrent à cette occasion de marques de faveurs. Un chapelet de jais et un collier en porcelaine firent surtout sa joie.

Mais la santé alors gravement compromise du sauvage en vient à s’altérer de plus en plus. Cela donne lieu à de nouvelles attentions. Pas un jour ne se passe qu’un des membres de la famille Repentigny, ou Le Neuf n’accoure au chevet de Nahakhich. Les douces mains des femmes se chargent de mets légers et réparateurs, de pièces de literie…

Le père de Quen quitte peu, de son côté, le moribond. Trois fois le jour, on le retrouve près de lui, priant et l’instruisant. Ne connaissant que fort peu la langue sauvage, le jésuite se fait accompagner d’un des truchements de Québec, le plus souvent d’Olivier Le Tardif, « M. Olivier » ainsi qu’on l’appelle ordinairement. Ce jeune commis de la compagnie des Cent-Associés possède une âme d’apôtre, et vient en aide aux missionnaires autant qu’il le peut. Sage et brave, Olivier Le Tardif est, en outre, de tournure fort agréable. De grands yeux gris, une bouche souriante, un teint mat, une taille souple et haute, font la meilleure impression. De même que Jean Nicolet, Olivier Le Tardif est venu jeune dans la Nouvelle-France, vers 1618. Tous deux y furent amenés par Samuel de Champlain qui les tenait en grande estime et affection. Ils assistèrent à la prise de Québec, en 1629, par les Anglais. Ce fut Olivier Le Tardif, qui remit les clefs du magasin de la compagnie des Marchands, entre les mains des frères Kertk. De longs séjours chez les sauvages donnèrent à ces interprètes, avec la connaissance parfaite des idiomes des barbares, l’art de manier ces peuplades avec une dextérité et une sûreté étonnantes.

Un bruit de feuilles sèches remuées avertit le père de Quen de l’approche de visiteurs. Il apparaît à la porte de la cabane de Nahakhich et sourit à la vue des jeunes filles et de Perrine. Puis, se reculant quelque peu, il les invite à pénétrer à l’intérieur. Mais à Julien, toujours chargé de Charlot, qui rit et babille, il fait signe de ne pas entrer, et de le suivre. Charlot a une moue significative. Il lui plaisait de voir Nahakhich. Et puis, ce pot de confitures qu’il tient dans ses bras depuis le départ de la maison et qu’il se promettait d’offrir lui-même, qu’en fera-t-il !…


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Le père de Quen pince la joue rose de Charlot en hochant gaiement la tête. Les yeux de l’enfant expriment trop franchement sa déception.


le père de quen

Oh ! comme tu m’en veux, Charlot !


charlot

Père, regardez. Je ne pourrai donner au pauvre sauvage qui est malade de bonnes confitures. Ça n’est pas bien.


le père de quen, gravement.

En effet. Ça n’est pas bien. Je suis très coupable. Mais je vais expier mon crime en ta compagnie, enfant. Dès que les visiteuses seront sorties de la cabane de Joseph, nous irons avec M. Olivier voir un tout petit sauvage, guéri miraculeusement, il n’y a pas très longtemps, et baptisé par nous. Tu offriras à sa maman les confitures. Mais avant, asseyons-nous tous trois ici, je vais te raconter la belle histoire du nouveau petit chrétien.

Si Charlot est heureux ! Une histoire ! Bien vite, il se glisse auprès du jésuite qui, paternellement, le prend sur ses genoux. Et Julien l’idiot, satisfait du bonheur de Charlot, ouvre lui aussi des yeux curieux. Ce bon père doit parler fort bien, il en est sûr !

Les jeunes filles, à l’invitation du père de Quen, sont entrées dans la cabane. Nahakhich gît sur un lit fait de branches de sapin que garnissent de bonnes couvertures données par les Repentigny. Une peau de castor est étendue sur les pieds du malade. À ce moment une femme sauvage verse à boire à Nahakhich, tandis qu’Olivier Le Tardif, agenouillé à droite, soutient sa tête. Dans un coin de la chambre, un garçonnet de huit ans assemble sans bruit quelques copeaux.

Nahakhish aperçoit vite les visiteuses. Ses yeux ont une lueur d’attendrissement. Olivier Le Tardif se lève et s’avance vers elles.


olivier le tardif

Soyez la bienvenue, Louise, et vous aussi, Mademoiselle Le Neuf. Petite Perrine, vous apprenez à bonne école la vertu de charité !

(Plus bas et s’adressant tout particulièrement à Louise Couillard.)

Nahakhish me paraît plus mal aujourd’hui. Ne le trouvez-vous pas aussi ?

Louise Couillard incline affirmativement la tête. Puis, devant le regard persistant et très doux du jeune homme, elle rougit. Entre eux existe depuis longtemps un vif sentiment d’affection. Quelque jour l’amour fleurira !

La femme sauvage s’approche à son tour. Marie Le Neuf et Louise Couillard lui remettent les provisions contenues dans les paniers : des œufs, une gelée aux fruits, deux tourterelles.

On s’assoit dans le plus profond silence. Les jeunes filles n’ont garde de refuser les galettes de maïs recouvertes de sirop de pruneaux qu’on leur présente. Telle est la façon, elles le savent, de pratiquer l’hospitalité chez les sauvages : d’abord, s’asseoir et manger en silence, puis procéder à l’entretien.

Les compatissantes visiteuses ne touchent qu’avec peine aux galettes gluantes. Elles les abandonnent au garçonnet qui s’approche d’elles, les yeux gourmands. Il les dévore avec avidité. Puis, constatant que les jeunes filles, comme lui, ont les mains poissées et semblent embarrassées, il leur explique, avec force gestes à l’appui, le moyen d’échapper à cet inconvénient. À maintes reprises, il passe ses deux mains dans sa chevelure huileuse et touffue ; puis, point encore satisfait, il appelle le chien de garde et vivement frotte ses mains aux longs poils de l’animal.

Hélas ! les jeunes filles, tout comme Perrine reculent devant ces moyens extraordinaires et douteux. Elles ont un regard de détresse vers la femme sauvage qui leur présente aussitôt la serviette d’honneur chez les Peaux-Rouges : quelques poignées de bois pourri, bien broyé ! L’on s’y nettoie tant bien que mal.

Après quelques mots de sympathie au malade, Marie Le Neuf et Louise Couillard se lèvent. Olivier Le Tardif s’offre à les accompagner.

En quittant la cabane, Marie Le Neuf aperçoit la femme sauvage occupée à retirer et à mettre de côté sur une écuelle les coeurs des deux tourterelles.


marie le neuf

M. Olivier, voyez donc, l’on enlève les coeurs des tourterelles avant de les cuire. Pourquoi donc ?


olivier le tardif, riant.

Les sauvages, Mademoiselle, ont un profond dédain de cet organe précieux des oiseaux. « Nourriture de femmes ! » disent-ils.


marie le neuf

Quelle étrange manie !


louise couillard, regardant de tous les côtés.
Nous ne voyons ni le père de Quen, ni Julien, ni Charlot. Où donc sont-ils passés ?

olivier le tardif

Avançons un peu. Je connais un coin de forêt qui plaît au père de Quen. Il s’y trouve quelques troncs de pins mousseux et fleuris « qui l’invitent à psalmodier, comme devant autant de belles stalles… Il se les figure parfois occupées, » ajoute-t-il gaiement. L’imagination poétique du père de Quen, Mesdemoiselles, n’est jamais à court.

Bientôt, en effet, la voix flûtée de Charlot se fait entendre. Le père de Quen, dont l’ouïe est très fine entend, de son côté, les pas d’Olivier Le Tardif et de ses compagnes. Il s’empresse à leur rencontre.

Charlot le devance. Il a aperçu Olivier Le Tardif qu’il aime de tout son coeur.


charlot, courant les bras tendus.

M. Olivier, M. Olivier, que je suis content !


olivier le tardif

Bonjour, petit.

(Il l’embrasse puis le perche sur son épaule.)

charlot

M. Olivier, vous savez, vous allez nous conduire chez votre petit filleul, François-Olivier. Le père m’a raconté sa belle histoire, et je veux le voir.


olivier le tardif

Tiens, tiens, vous décidez tout très vite, M. l’impatient.

(Se tournant vers le père de Quen.)

Je suis attendu au magasin de la compagnie, père, il m’est difficile de faire cette visite.


le père de quen

Bah ! nous n’y resterons que quelques minutes. Vous ferez ensuite les pas doubles, mon ami. Venez, je vous prie.


olivier le tardif

Évidemment si vous avez promis à Charlot en mon nom, me voilà lié.

Charlot bat des mains, puis câlin, appuie sa tête sur celle d’Olivier Le Tardif. On se remet en marche.


perrine, timidement.

Charlot, tu me raconteras l’histoire du petit sauvage, n’est-ce pas ? Plus tard, à la maison.


charlot

C’est vrai, pauvre Perrine, tu ne sais pas, toi. Veux-tu entendre tout de suite ? Écoute. François-Olivier, qui était, petit, petit comme cela

(Il montre son pouce.)
vient à tomber malade. Il va mourir. Oh ! son papa en est bien triste. Il court au couvent et ramène un bon jésuite chez lui. « Notre petit va être baptisé, » dit-il à sa femme. « Non, non, dit-elle, cela va le faire mourir. » Elle était pagaine, Perrine, c’est pour cela qu’elle ne voulait pas.

le père de quen

Païenne, petit. Pa-ï-enne.


charlot, docilement.

Elle était pa-ï-enne : alors, le papa devint plus triste encore, et joignit les mains. « Mon Dieu, dit-il, si vous le voulez, vous pouvez guérir mon enfant. » C’est la prière, cela, Perrine, m’a dit le père, du Saint-Turion de l’Évangile.


le père de quen

Le Centurion, Charlot. Voyons, ne crée pas de saints nouveaux. Ça n’est pas ton métier.


charlot, ravi de les intéresser.

Alors le missionnaire dit à la femme sauvage : « Si je vous promets, avec la grâce de Dieu de guérir votre poupon, me laisserez-vous le baptiser ? » — Oui, répond-elle. Et le père tint sa promesse, Perrine. Il baptisa le petit, et le bon Jésus le guérit. Si la maman était heureuse ! Et le papa, il pleurait très fort en baisant la croix et le chapelet du missionnaire. Quelques jours plus tard, la cérémonie eut lieu de nouveau à Notre-Dame-de-Recouvrance. Et c’est à ce moment-là, que François-Olivier est devenu le filleul de mon beau et bon ami, M. Olivier. Votre grand’mère, Madame Hubou,

(il sourit à Louise Couillard qui marche près de lui.)
a été sa marraine. Et puis… et puis, Perrine,… c’est tout.

olivier le tardif, levant Charlot au bout de ses bras

Bravo ! Charlot. Voilà qui est bien raconté. Mais nous voici chez mon filleul, je crois.


le père de quen

Tout juste. Voyez Prince et sa femme occupés à ramasser des fagots, à l’entrée du bois. Ah ! ils s’avisent de notre présence. Quelle ouïe possèdent ces sauvages !


charlot

M. Olivier, allons à leur rencontre, voulez-vous ?


olivier le tardif, complaisant.

Volontiers, petit.

(Au père de Quen.)

Ne vous aventurez pas plus loin, père. Nous serons ici à l’instant.

Le jeune homme se met au pas de course, à la grande joie de Charlot, et rejoint les époux Prince. En quelques mots, il les met au courant du but de leur visite : apporter quelques bons mets, et s’assurer de la santé de François-Olivier.

La femme sauvage sourit, ses grands yeux noirs s’adoucissent. Puis, voyant les bras de Charlot tendus vers elle, elle s’approche, et prend le pot de confitures qu’il lui offre. Elle détache ensuite la courroie qui lui barre le front et soutient le sac pendu à son dos. Le petit François-Olivier repose dans ce sac. Il dort comme un loir. Charlot ouvre de grands yeux. Se peut-il que l’on dorme dans un semblable berceau ! Et qu’il est noir et joufflu le poupon qu’on lui fait voir ! Une main toute boulotte et chaude s’échappe du maillot. Charlot la saisit, la caresse, la colle contre sa joue. La femme sauvage pousse de petits grognements satisfaits et échange quelques mots avec Olivier Le Tardif. Mais le poupon grimace tout à coup, il geint. Alors, la maman, gravement, se prend à danser, remuant en tous sens le sac qu’elle replace sur son dos. Cette tactique réussit à merveille, François-Olivier referme paisiblement les yeux.

Quelques minutes plus tard, le missionnaire et les visiteurs sont installés autour de la cabane de Prince. Le poupon, bien éveillé cette fois, passe de bras en bras. Il a garde de larmoyer. Il semble heureux d’être pressé contre des cœurs français, ce dont en fait finement la remarque la femme sauvage. « Il vous appartient sûrement, déclare-t-elle, car il n’est content et nous sourit, qu’emmailloté à la française. »

Enfin, le père de Quen, sur un signe d’Olivier Le Tardif, donne le signal du départ. On promet de revenir, ce qu’approuvent fort Perrine et Charlot. La gentillesse du poupon sauvage les a ravis.



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