Les armes du mensonge/02

Mot d’ordre des rouges


Le premier soin des saboteurs de la civilisation occidentale fut de donner à certains mots importants un sens qu’ils n’eurent jamais. Dans leur bouche, les termes libéral, démocrate, fasciste et bien d’autres, ne retinrent plus rien de leur signification première.

Par exemple, un journaliste libéral, dans leur vocabulaire fantaisiste, devint le bonhomme qui appuyait invariablement le point de vue moscovite ou communiste, à l’encontre des intérêts les plus chers de son pays et de ses compatriotes. Un journaliste antilibéral était le téméraire qui osait désapprouver le vol à main armée d’une large tranche de la Pologne ou qui exprimait des doutes sur la liberté de la presse chez les soviets.

Un démocrate, pour mériter ce nom, devait être un révolutionnaire brûlant du désir d’établir de petites républiques soviétiques sur les bords du Saint-Laurent ou sur les rives des Grands Lacs. Un antidémocrate fut l’homme qui croyait encore en cette formule sociale : l’individu n’a pas été fait pour l’État, mais l’État pour l’individu.

Un fasciste ne fut plus simplement le partisan d’une dictature à la Mussolini ou à la Hitler, mais bien n’importe quel adversaire de l’expansion rouge à travers le monde.

Plus d’une fois, au cours de la guerre, j’eus à publier des articles véhéments contre la défiance et, à certains moments, la fourberie des extrémistes de gauche à l’égard des démocraties. Après avoir lu un de ces écrits où mon indignation éclatait avec violence, un de mes amis fut au comble de la désolation. Il eut la naïveté de me téléphoner ceci, que je cite de mémoire : « Vraiment, je n’en crois pas mes yeux. Tous les esprits progressifs comptaient sur vous parce qu’ils vous considéraient comme un des rares journalistes libéraux. » Je lui répondis : « Libéral je suis et libéral je reste. Il n’y a pas ombre de liberté à l’extrême-gauche. » Il ne comprit pas. La propagande l’avait envoûté.

Un journal communiste de France, La Défense, en date du 23 janvier dernier, portait ce titre : « En Grèce, les démocrates sont traqués ». Il entendait par là cette bande d’aventuriers qui vivent de rapine à la frontière grecque et travaillent contre leur patrie pour le compte de Moscou.

Même journal, même date : « Offensive de la réaction en Turquie. Qu’est en réalité cette démocratie turque tant vantée, et à quoi servent les crédits américains que les États-Unis refusent aux pays véritablement démocratiques ? » Ces pays-là sont probablement la Yougoslavie, la Bulgarie, la Pologne et autres États vassaux du Kremlin.

Dieu sait combien on abuse aussi des vocables progressifs et réactionnaires ! Sont progressifs, paraît-il, tous ceux qui favorisent le chambardement à tout prix des institutions existantes ; sont réactionnaires, ceux qui refusent d’accepter un changement pour le pire. Un ouvrier mécanicien, fort intéressé aux organisations syndicales, s’étonnait un jour de la répugnance que m’inspiraient les soi-disant apôtres du marxisme en Amérique.

— Pourtant, dit-il, les gens vous considèrent généralement comme progressiste.

— Il faut d’abord savoir ce qu’on entend par là.

— J’entends les idées nouvelles. Faut pas s’opposer au changement.

— Il s’agirait d’abord de démontrer que le changement proposé par les rouges est un progrès. Pour moi, jusqu’à preuve du contraire, il est un recul. Les vrais réactionnaires sont probablement les révolutionnaires de l’État totalitaire.

— Vous n’ignorez pas qu’on a fait des choses magnifiques en Russie.

Il allait me répéter les bobards du bureau de propagande du commintern, dont la tête est à Moscou, et dont les membres s’agitent dans quelques feuilles de choux du Canada, de la France et des États-Unis, quand je lui posai quelques questions :

— Serait-ce indiscret de vous demander combien vous gagnez dans votre métier ?

— Oh ! Un dans l’autre, à peu près soixante dollars par semaine.

— Savez-vous combien gagne votre camarade de l’URSS ?

— Probablement moins, mais là-bas, on a eu la révolution, puis la guerre… Donnez-leur une chance !

— Ce qui m’intéresse, moi, c’est que vous gagnez trois fois plus en six jours que votre camarade russe en un mois.

— D’accord. Paris ne s’est pas fait en un jour… mais au moins, avec le régime nouveau, on met fin à l’exploitation de l’homme par l’homme.

— Il faudrait aussi mettre fin à l’exploitation de l’homme par l’État, quand celui-ci est l’unique patron et a sur chacun des droits de vie et de mort… Et puis, ce que vous appelez exploitation est encore un de ces mots faciles dont la propagande rouge fausse souvent la signification. Car le mécanicien qui gagne plus de trois mille dollars par année n’est pas précisément exploité, mais utilisé et rémunéré en échange d’un service volontaire, c’est-à-dire libre.

Cet ouvrier intelligent avec lequel je discutais ainsi ne tarda pas à comprendre que la série des mots-clefs propagés par l’internationale rouge fait partie d’un dictionnaire où toutes les définitions sont délibérément corrompues.

Le plus admirable tour de force de ces étranges linguistes fut de faire accepter Démocratie de l’Est pour désigner l’autocratie russe, par opposition à Démocraties de l’Ouest. Comme si on pouvait mettre en balance les pays de toutes les libertés, que sont les nôtres, avec les pays de toutes les servitudes qui sont les États totalitaires et antilibéraux.

Après la conférence de Moscou, qui se terminait, à la fin d’avril, par un échec lamentable, des commentateurs de la presse et de la radio parlaient sans rire de la rivalité qui s’était manifestée entre « les deux grandes démocraties », États-Unis et Russie.

Il faut que le mal soit bien profond pour qu’on en soit venu à concéder le titre de démocratie à des régimes essentiellement antidémocratiques. Le plus décevant, c’est que des hommes intelligents s’y soient laissé prendre.

Depuis longtemps, le mot d’ordre a été donné d’obscurcir les intelligences et d’abêtir la raison. Il est de tradition, chez toutes les puissances tyranniques, d’aveugler les masses par le mensonge et de jeter dans une panique d’idées toute la logique de l’esprit.

Certains se croient insultés quand on les traite d’« hommes de droite », Qu’est-ce que la droite ? Qu’est-ce que la gauche ? Il faut pourtant faire la lumière là-dessus.

Passionnément épris de liberté, et, comme tel, opposé à l’État totalitaire, on me collera, pour cette raison même, l’étiquette d’homme de droite. Un gauchiste me disait : « Prenez garde ! Vous allez devenir vieux-jeu. » Pourquoi ? Parce que je combattais pour la liberté. Il paraît que celle-ci n’est plus de mode. Pour savoir ce qu’est la gauche, la vraie gauche, allons l’apprendre dans les pays où tous les journaux sans exception sont les porte-paroles du chef, où tous les livres encensent le régime, où la peinture, la sculpture et la musique sont politiques, où les touristes ne peuvent circuler sans être suivis par la police, où les correspondants étrangers sont censurés, où la radio est consacrée toute entière à la louange du généralissime et autres gros bonnets du parti unique, où les droits d’association et de réunion n’existent pas et où les foules sont tenues dans l’ignorance totale du reste du monde. Eh ! bien, quand on a accepté tout ça, on a le droit de se dire à gauche. Pas avant !

Vous voilà donc au courant du vocabulaire de tous les moscovites de l’univers. Cette science vous sera désormais utile pour diagnostiquer la présence des agents et des victimes de la propagande dans toute réunion où l’on discutera politique.