Les amours de W. Benjamin/05

Éditions Édouard Garand (71p. 14-16).

V

LA BELLE INCONNUE


Le traversier de Longueuil n’avait à son bord que cinq ou six passagers.

William Benjamin, désirant respirer plus largement l’air frais et embaumé de la soirée, monta sur le pont supérieur et alla s’accouder au parapet à l’arrière du navire. Le pont était désert. Pendant quelques minutes il demeura rêveur, ses regards attachés au sillage miroitant que laissait derrière lui le petit bateau.

Il tressaillit soudain et dressa l’oreille.

Derrière lui et tout près de lui, il lui sembla saisir comme des sanglots étouffés.

Il se retourna brusquement, et alors, dans la vague clarté qui l’environnait, il perçut la diffuse silhouette d’une femme qui, assise sur un banc et la figure dans les mains, paraissait pleurer à chaudes larmes.

Pris de soudaine compassion, il s’approcha de la femme et demanda d’une voix émue :

— Pourquoi pleurez-vous, madame ?… Puis-je faire quelque chose pour soulager votre douleur ?

La femme tressaillit, mit fin à ses sanglots et leva le front en dardant sur Benjamin des yeux noirs mouillés de larmes. Autant qu’il y pouvait voir dans la demi-obscurité qui régnait, sur le pont du navire, le jeune homme du premier coup d’œil jugea la femme jeune et jolie.

Le costume de couleur sombre qu’elle portait faisait mieux ressortir le teint presque laiteux de son visage sur lequel glissaient lentement des perles de larmes.

Très ému, Benjamin dit encore d’une voix chaude et sympathique :

— Madame, je ne suis qu’un étranger, mais tout ce qu’il me sera possible de faire pour vous être utile, je l’accomplirai avec plaisir.

La mise correcte du jeune homme, sa physionomie sympathique et sa voix douce et tendre parurent impressionner l’inconnue. Ses regards s’éclairèrent d’attendrissement et sur ses lèvres rouges se dessina un pâle sourire.

— Merci, monsieur, pour vos offres de services, répondit l’inconnue d’une voix pleine de sanglots retenus. Je vous crois, ajouta-t-elle, parce que vous me paraissez bon et généreux.

— Hélas ! quand je rencontre une douleur sur mon chemin, je me souviens que j’ai souffert aussi, et alors je sympathise avec ceux qui souffrent.

— Tous les hommes n’ont pas, malheureusement. les mêmes sentiments que vous !

— Que voulez-vous, madame ! La nature humaine est si égoïste ! On souhaite voir les autres s’attendrir sur nos chagrins, et l’on demeure indifférent à leurs peines. Puis-je vous demander encore la cause de votre douleur ? acheva le jeune homme en prenant place sur le banc auprès de l’inconnue.

— Je vous le dirais bien… mais qui m’assure que je ne passerai pas à vos yeux pour une aventurière ?

— Calmez vos craintes, je suis sûr que vous êtes une personne de toute honorabilité, cela se voit au premier abord.

— Merci pour ces bonnes paroles, monsieur, j’ai confiance en vous. Voici donc la mésaventure qui m’est arrivée. D’abord, je ne suis pas du pays. J’habite New York où mon père dirige une importante maison de crédit. J’étais venue visiter une tante à Montréal. À mon arrivée, j’appris que cette tante était en visite en Europe depuis quelques mois. J’étais venue pour la surprendre, et vous voyez que c’est moi qui fus surprise. Je me trouvai donc seule, inconnue et ne connaissant personne. Je décidai tout de même de séjourner quelques jours pour visiter la ville et ses environs. Cet après-midi j’ai visité l’Île Sainte-Hélène. Puis je voulus voir le village de Longueuil. C’était encore un petit voyage sur l’eau. Car j’adore l’eau, monsieur. Ce fleuve me charme, j’ai pour la mer une admiration infinie. Donc, j’ai voulu me payer cette petite promenade à Longueuil, coquet village dont j’avais entendu parler. Il était environ quatre heures. J’étais sur ce petit bateau où il y avait foule. Là encore, tout ce monde m’était inconnu.

Nous arrivâmes à Longueuil. Je m’apprêtais à suivre les voyageurs sur le quai, quand je constatai que je n’avais plus ma sacoche. Comprenez-vous ma détresse ?… J’avais perdu ma sacoche ! Ou bien, on me l’avait prise à mon insu ! Voyez mon désespoir ! Ma sacoche contenait toutes mes valeurs. Je me trouvais sans un sou. Je fis part de mon malheur au capitaine. On fit des recherches. La sacoche demeura introuvable. Puis le capitaine et les gens qui m’entouraient eurent l’air de me regarder avec mépris. Je devinai leurs pensées outrageantes. Et mon supplice commença…

Je restai à Longueuil et j’y rôdai comme une âme en peine, comme une mendiante n’osant tendre la main. Le soir vint… La nuit… Que faire ?… Que devenir ?… Je décidai de regagner Montréal et mon hôtel où, peut-être, il me serait possible de communiquer avec mon père. Mais le capitaine refusa de me prendre à bord. Le bateau partit, revint… Pleurant, je suppliai encore le capitaine. À la fin, il consentit à me ramener à Montréal,

Vous voyez, monsieur, en quel embarras je me trouve à cette heure. Après avoir imploré le capitaine de ce bateau, il me faudra tout à l’heure me traîner à genoux devant les gens de l’hôtel où je loge depuis deux jours. Et qui sait, si, là encore, on ne me prendra pas pour une drôlesse ?

De nouveaux sanglots éclatèrent sur les lèvres de la pauvre inconnue.

Benjamin pensa qu’il se trouvait en présence d’une de ces jeunes demoiselles américaines qui ont toutes les audaces, ne doutent jamais de rien, et passent d’un pays dans un autre, seules, sans se faire accompagner, sûres qu’elles sont toujours que le meilleur compagnon de voyage est une jolie bourse bien nourrie.

Mais Benjamin possédait une âme sensible et généreuse. Voici ce qu’il proposa à l’inconnue.

— Mademoiselle, dit-il, il se peut fort bien que vous rencontriez à votre hôtel du mauvais vouloir, et je comprends qu’il est humiliant pour vous de demander à des étrangers souvent mal disposés les secours dont vous avez besoin. Mais si je puis vous inspirer quelque confiance, je vous prendrai sous ma protection durant quelques jours, après quoi je vous confierai à un ami intime qui part pour New York bientôt. Et soyez assurée que cet ami à moi est digne de toute votre confiance et qu’il vous ramènera saine et sauve sous le toit de votre père. Ma proposition vous agrée-t-elle ?

— Ah ! merci mille fois, monsieur, s’écria l’inconnue en saisissant les mains gantées de Benjamin qu’elle porta dévotement à ses lèvres. Qui que vous soyez, je vous bénis. Dès cet instant ma reconnaissance et mon dévouement vous sont acquis.

— Vous ne me devrez rien, mademoiselle, car je n’ai aucun mérite à vous tendre une main secourable que vous-même, j’en ferais le serment, m’auriez tendue si, dans le besoin, je me fusse trouvé sur votre passage.

Le traversier venait d’accoster à son quai.

Avant de s’engager sur la passerelle. Benjamin tendit un billet de banque au capitaine, disant :

— Je paye pour mademoiselle et moi…

Il s’effaça galamment pour laisser passer l’inconnue qu’il suivit ensuite sous la barbe ébahie du marin.

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Ce ne fut que sous l’éclat des lustres du Corona que Benjamin put à son gré étudier la physionomie de sa protégée.

Elle était vêtue d’une robe d’un gris très foncé à petites rayures rouges et blanches, et d’un manteau de nuance plus tendre. Une petite toque de soie noire ornée d’une unique petite plume blanche était coquettement posée sur une massive chevelure rousse qui étincelait de reflets d’or sous les feux des lustres.

Des yeux très noirs, humides de larmes encore, éclairaient une jolie figure d’un bel ovale et d’une peau presque laiteuse, figure qui demeurait empreinte d’une sorte de mélancolie farouche. Et sur des lèvres très rouges Benjamin pouvait saisir un petit sourire indifférent, presque dédaigneux.

Le jeune homme demeura un moment ébloui par la beauté étrange et hardie de cette inconnue. Puis il songea aussitôt à faire loger la jeune américaine. Il obtint une jolie chambre et commanda qu’on servit dans cette chambre une collation à la jeune fille. Puis il lui souhaita bonne nuit, promettant de venir le lendemain matin prendre de ses nouvelles.

— Je serai heureuse de vous revoir, dit l’américaine avec un beau sourire.

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Après avoir quitté l’inconnue, Benjamin rentra à son appartement qui se composait d’une chambre à coucher et d’un petit salon.

Dans ce salon, un jeune homme, étendu sur un divan, lisait et fumait.

Il se leva aussitôt et, mains tendues, courut au-devant de celui qui arrivait.

— Henriette !… s’écria le jeune homme avec ravissement. Enfin !… je n’ai cessé de trembler pour vous depuis votre départ de l’hôtel !

— Je vous avais pourtant prévenu, mon bon Pierre, que je ne courais aucun danger.

— C’est vrai, Henriette, mais c’était plus fort que moi. Ah ! Henriette, qu’elle reconnaissance ne vous devrai-je pas ! s’écria le jeune homme en serrant amoureusement, la jeune fille sur lui.

— Pierre, vous me devrez seulement tout votre amour !

— Il est à vous tout entier et pour toujours !

— Pour toujours !… répéta Henriette avec un sourire mélancolique.

— Oui, Henriette, toujours… et ma vie entière sera consacrée à faire votre bonheur… tout votre bonheur !

— Dieu vous entende, Pierre !

— Mais dites-moi vite si vous apportez du nouveau !

— Oui, j’ai du nouveau. Mais auparavant laissez-moi me débarrasser de ces vêtements masculins dans lesquels je souffre énormément.

Elle disparut dans sa chambre à coucher. Dix minutes après elle reparut, mise dans une jolie robe d’intérieur, avec ses cheveux tombant en soyeux boudins sur son front, ses oreilles et sa nuque éblouissante de blancheur.

C’était bien Henriette, notre petite canadienne, mignonne et délicieuse toujours, avec, seulement, une physionomie un peu fatiguée.

— Voyons votre nouveau ! dit Pierre Lebon en allumant une cigarette.

— D’abord, j’ai vu James Conrad et le colonel.

— Ah !… qu’ont-ils dit ?

— Un tas de choses qui ne vous intéresseraient pas. Mais une chose certaine, c’est que tous deux me croient bel et bien enterrée en quelque cimetière. Ensuite, on est activement lancé à votre recherche.

— Je n’en doute pas. Mais les plans ?… En savez-vous quelque chose ?

— Oui, et moi seule peut-être le sais.

— Que savez-vous ?

— Je sais que les plans, à cette heure, sont à New York.

— À New York !

— Oui, Pierre, à New York. Cela vous paraît étrange ? Et je sais que ces plans ont été emportés là-bas par ce Kuppmein dont je vous ai parlé.

— Et le modèle ? interrogea Pierre très anxieux.

— Quant au modèle, je sais rien de positif. Mais je pense qu’il est encore à Montréal. En quelle mains ? C’est ce que je saurai probablement d’ici deux ou trois jours.

— Je le souhaite.

— Maintenant, mon ami, il est dangereux pour vous de rester trop longtemps à Montréal, vous allez partir pour New York.

— Quand ?

— Mardi prochain, au plus tard.

— Que ferai-je à New York ?

— Vous y surveillerez Kuppmein et un certain capitaine Rutten, espion allemand, qui loge au Waldorf ou au McAlpin. Mais comme ces gens changent très souvent de logis, vous visiterez tous les grands hôtels.

— Je trouverai l’homme, croyez-moi, Henriette.

— Observez, ajouta la jeune fille en riant, que je ne vous défends pas de mettre la main sur les plans, si vous avez cette chance.

— Soyez certaine que je ne manquerai pas l’occasion, si elle s’offre à moi.

— À présent, autre nouveau !

— Je vous écoute.

Henriette raconta comment elle avait pris sous sa protection une jeune américaine, et elle ajouta :

— J’ai promis à cette jeune fille qu’un ami à moi la ramènerait à son père à New York.

— Moi, n’est-ce pas ?

— Oui, vous-même. Pierre ; et je m’imagine bien que ce sera pour vous une compagne de voyage intéressante.

— Le nom de cette jeune fille de banquier ?

— Elle a inscrit son nom au livre des hôtes… Jenny Wilson.

— Tiens ! fit Pierre en riant, si mademoiselle était fille du président de la république ?… Quelle aventure cela ferait pour un « criminel » en rupture !

— Oui, mais elle n’est fille que de banquier, mon pauvre Pierre, sourit Henriette.

— N’importe ! je conduirai volontiers Miss Wilson sur Wall Street.

— Ou sur Fifth Avenue…

Tous deux se mirent à rire.

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Revenons, puisqu’on en parle, à cette jolie inconnue que William Benjamin, c’est-à-dire Henriette Brière, avait prise sous sa protection.

La jeune fille vient de terminer la collation qu’on lui a apportée et dont on aperçoit les restes sur un guéridon placé au centre de la chambre.

Debout et face au miroir d’une table à toilette, elle défait avec une lenteur capricieuse sa massive chevelure rousse qui retombe lourdement sur ses épaules demi nues. En un tour de mains adroit elle rassemble la masse de cheveux et en fait un épais rouleau qu’elle attache avec un ruban bleu. Elle se contemple un instant, elle jette au miroir un sourire de triomphante moquerie. Sa physionomie s’est dépouillée de ce morne désespoir que William Benjamin avait observé.

Elle quitte la table de toilette et d’un pas nonchalant elle se dirige vers le guéridon. Il se trouve là des cigarettes. Elles en prend une, l’allume et marche vers le lit blanc. L’instant d’après, elle est paresseusement étendue, les jambes croisées, son bras gauche replié sous sa tête rousse avec à ses lèvres sa cigarette fumante.

Si, à cette minute, Kuppmein fût entré là, il eût de suite reconnu Miss Jane.

Et elle, Miss Jane, murmurait entre deux bouffées :

— Je veux être damnée si ce joli et généreux William Benjamin n’est pas femme ou fille ! Oui, je le jurerais, c’est une femme ! Qui est-elle ?… Dans quel but se déguise-t-elle ainsi ?… Quelle affaire traite-t-elle avec Conrad ?… Et cet ami à elle, qui me ramènera chez mon père ?…

Elle fit entendre un sourd ricanement et reprit :

— Ou je me trompe fort, ou je suis sur la piste du modèle qu’on m’a enlevé !… Allons ! conclut-elle, je n’aurai pas perdu mon temps aujourd’hui ! Et, à présent, je vous dis à demain, Monsieur William Benjamin !…