Les Vies des plus illustres philosophes de l’antiquité/Épicure


Livre X.


Épicure.

Épicure fut fils de Néoclès et de Chérestrate. La ville d’Athènes fut sa patrie, et le bourg de Gargette le lieu de sa naissance. Les Philaïdes, ainsi que dit Métrodore dans le livre qu’il a fait de la Noblesse, furent ses ancêtres.

Il y a des auteurs, entre lesquels est Héraclide, selon qu’il en écrit dans l’Abrégé de Sotion, qui rapportent que les Athéniens ayant envoyé une colonie à Samos, il y fut élevé, et qu’ayant atteint l’âge de dix ans, il vint à Athènes dans le temps que Xénocrate enseignait la philosophie dans l’académie, et Aristote dans la Chalcide ; mais qu’après la mort d’Alexandre le Grand, cette capitale de la Grèce étant sous la tyrannie de Perdiccas, il revint à Colophon chez son père, où, ayant demeuré quelque temps et assemblé quelques écoliers, il retourna une seconde fois à Athènes pendant le gouvernement d’Anaxicrate, et qu’il professa la philosophie parmi la foule et sans être distingué, jusqu’à ce qu’enfin il se fit chef de cette secte, qui fut appelée de son nom.

Il écrit lui-même qu’il avait quatorze ans lorsqu’il commença à s’attacher à l’étude de la philosophie. Apollodore, un de ses sectateurs, assure, dans le premier livre de la Vie d’Épicure, qu’il s’appliqua à cette connaissance universelle des choses par le mépris que lui donna l’ignorance des grammairiens, qui ne lui purent jamais donner aucun éclaircissement surtout ce qu’Hésiode avait dit du chaos. Hermippus écrit qu’il fut maître d’école, et qu’étant ensuite tombé sur les livres de Démocrite, il se donna tout entier à la philosophie ; c’est ce qui a fait dire de lui à Timon : « Vient enfin de Samos le dernier des physiciens, un maître d’école, un effronté, et le plus misérable des hommes. »

On apprend de Philodème, épicurien, dans le dixième livre de son Abrégé des philosophes, qu’il eut trois frères, Néoclès, Chœrédème et Aristobule, à qui il inspira le désir de s’appliquer, comme lui, à la découverte des secrets de la nature. Myronianus, dans ses Chapitres historiques, remarque que Mus, quoique son esclave, fut aussi un des compagnons de son étude.

Diotime le stoïcien, qui haïssait mal à propos Épicure, l’a voulu faire passer malicieusement pour un voluptueux, ayant inséré cinquante lettres, toutes remplies de lasciveté, sous le nom de ce philosophe, à qui il imputa encore ces certains billets qu’on a toujours cru être de Chrysippe. Il n’a pas été traité plus favorablement par Posidonius le stoïcien, Nicolaüs, et Sotion dans son douzième livre des Répréhensions, parlant de la vingt-quatrième lettre.

Denys d’Halicarnasse a été aussi de ses envieux. Ils disent que sa mère et lui allaient purger les maisons par la force de certaines paroles ; qu’il accompagnait son père, qui montrait à vil prix à lire aux enfants ; qu’un de ses frères faisait faire l’amour pour subsister, et que lui-même demeurait avec une courtisane qui se nommait Léontie ; qu’il s’était approprié tout ce que Démocrite avait écrit des atomes, aussi bien que les livres d’Aristippe sur la Volupté.

Timocrate, et Hérodote dans son livre de la Jeunesse d’Épicure, lui reprochent qu’il n’était pas bon citoyen ; qu’il avait eu une complaisance indigne et lâche pour Mythras, lieutenant de Lysimachus, l’appelant dans ses lettres Apollon, et le traitant de roi ; qu’il avait de même fait les éloges d’Idoménée, d’Hérodote et de Timocrate, parce qu’ils avaient mis en lumière quelques uns de ses ouvrages qui étaient encore inconnus, et qu’il avait eu pour eux une amitié pleine d’une flatterie excessive ; qu’il se servait ordinairement dans ses Épîtres de certains termes, comme à Léontie :

« Ô roi Apollon, ma petite Léontie, mon cœur, avec quel excès de plaisir ne nous sommes-nous pas récréés à la lecture de votre billet ! »

Lorsqu’il écrit à Thémista, femme de Léonte :

« Je vous aime, lui dit-il, à tel point que si vous ne me venez trouver, je suis capable, avant qu’il soit trois jours, d’aller avec une ardeur incroyable où vos ordres, Thémista, m’appelleront. »

Et à Pythoclès, jeune homme admirablement beau :

« Je sèche, lui mande-t-il, d’impatience, dans l’attente de jouir de votre aimable présence, et je la souhaite comme celle de quelque divinité. »

II ajoute encore à Thémista, si l’on en croit ces écrivains, qu’il ne s’imagine pas faire rien d’indigne lorsqu’il se sert de tout ce qu’il y a de plus insinuant pour la persuader. C’est ce que remarque Théodote dans son quatrième livre contre Épicure, [6] qu’il eut un commerce avec plusieurs autres courtisanes, mais qu’il fut particulièrement attaché à celui qu’il conserva pour Léontie, que Métrodore, ainsi que lui, aima éperdument.

On prétend que dans son livre de la Fin il y a de lui ces paroles :

« Je ne trouve plus rien qui puisse me persuader que cela soit un bien qui bannit les plaisirs qui flattent le goût, qui défend ceux que l’union de deux amants fait sentir, qui ne veut pas que l’ouïe soit charmée de l’harmonie, et qui interdit les délicieuses émotions que les images font naître par les yeux. »

Ils veulent aussi faire croire qu’il écrivit à Pythoclès :

« Fuyez précipitamment, heureux jeune homme, toute sorte de discipline. »

Épictète lui reproche que sa manière de parler était efféminée et sans pudeur, et l’accable en même temps d’injures.

Timocrate, frère de Métrodore et disciple d’Épicure, s’étant séparé de son école, a laissé dans ses livres intitulés de la Joie, qu’il vomissait deux fois par jour, à cause qu’il mangeait trop ; que lui-même avait échappé avec beaucoup de peine à sa philosophie nocturne, et au risque d’être seul avec un tel ami ; [7] qu’Épicure ignorait plusieurs choses sur la philosophie, et encore plus sur la conduite de la vie ; que son corps avait été si cruellement affligé par les maladies, qu’il avait passé plusieurs années sans pouvoir sortir du lit, ni sans pouvoir se lever de la chaise sur laquelle on le portait ; que la dépense de sa table se montait par jour à la valeur d’une mine, monnaie attique, comme il le marque dans la lettre qu’il écrit à Léontie, et dans celle qu’il adresse aux philosophes de Mitylène, et que Métrodore et lui avaient toujours fréquenté des femmes de la dernière débauche ; mais surtout Marmarie, Hédia, Érosie et Nicidia.

Ses envieux veulent que, dans les trente-sept livres qu’il a composés de la Nature, il y répète souvent la même chose ; qu’il y censure les ouvrages des autres philosophes, et particulièrement ceux de Nausiphane, disant de lui mot pour mot :

« Jamais sophiste n’a parlé avec tant d’orgueil et de vanité, et jamais personne n’a mendié avec tant de bassesse le suffrage du peuple. »

[8] Et dans ses Épîtres contre Nausiphane, il parlait ainsi :

« Ces choses lui avaient tellement fait perdre l’esprit, qu’il m’accablait d’injures, et se vantait d’avoir été mon maître. »

Il l’appelait Poumon, comme pour montrer qu’il n’avait aucun sentiment. Il soutenait d’ailleurs qu’il était ignorant, imposteur et efféminé.

Il voulait que les sectateurs de Platon fussent nommés les flatteurs de Denys, et qu’on lui donnât l’épithète de Doré, comme à un homme plein de faste ; qu’Aristote s’était abîmé dans le luxe ; qu’après la dissipation de son bien, il avait été contraint de se faire soldat pour subsister, et qu’il avait été réduit jusqu’à distribuer des remèdes pour de l’argent.

Il donnait à Protagore le nom de porteur de mannequins, celui de scribe et de maître d’école de village à Démocrite. Il traitait Héraclite d’ivrogne. Au lieu de nommer Démocrite par son nom, il l’appelait Lémocrite, qui veut dire chassieux. Il disait qu’Antidore était un enjôleur ; que les cyrénaïques étaient ennemis de la Grèce ; que les dialecticiens crevaient d’envie, et qu’enfin Pyrrhon était un ignorant et un homme mal élevé.

[9] Ceux qui lui font ces reproches n’ont agi sans doute que par un excès de folie. Ce grand homme a de fameux témoins de son équité et de sa reconnaissance : l’excellence de son bon naturel lui a toujours fait rendre justice à tout le monde. Sa patrie célébra cette vérité par les statues qu’elle dressa pour éterniser sa mémoire. Elle fut consacrée par ses amis, dont le nombre fut si grand, qu’à peine les villes pouvaient-elles les contenir, aussi bien que par ses disciples, qui s’attachèrent à lui par le charme de sa doctrine, laquelle avait, pour ainsi dire, la douceur des sirènes. Il n’y eut que le seul Métrodore de Stratonice qui, presque accablé par l’excès de ses bontés, suivit le parti de Carnéade.

La perpétuité de son école triompha de ses envieux ; et parmi la décadence de tant d’autres sectes, la sienne se conserva toujours, par une foule continuelle de disciples qui se succédaient les uns aux autres.

[10] Sa vertu fut marquée en d’illustres caractères, par la reconnaissance et la piété qu’il eut envers ses parents, et par la douceur avec laquelle il traita ses esclaves ; témoin son testament, où il donna la liberté à ceux qui avaient cultivé la philosophie avec lui, et particulièrement au fameux Mus, dont nous avons déjà parlé.

Cette même vertu fut enfin généralement connue par la bonté de son naturel, qui lui fit donner universellement à tout le monde des marques d’honnêteté et de bienveillance. Sa piété envers les dieux et son amour pour sa patrie ne se démentirent jamais jusqu’à la fin de ses jours. Ce philosophe eut une modestie si extraordinaire, qu’il ne voulut jamais se mêler d’aucune charge de la république.

Il est certain néanmoins que, malgré les troubles qui affligèrent la Grèce, il y passa toute sa vie, excepté deux ou trois voyages qu’il fit sur les confin de l’Ionie pour visiter ses amis, qui s’assemblaient de tous côtés pour venir vivre avec lui dans ce jardin, qu’il avait acheté pour prix de quatre-vingts mines. C’est ce que rapporte Apollodore.

[11] Ce fut là que Dioclès raconte, dans son livre de l’Incursion, qu’ils gardaient une sobriété admirable, et se contentaient d’une nourriture très médiocre.

« Un demi-setier de vin leur suffisait, dit-il, et leur breuvage ordinaire n’était que de l’eau. »

II ajoute qu’Épicure n’approuvait pas la communauté de biens entre ses sectateurs, contre le sentiment de Pythagore, qui voulait que toutes choses fussent communes entre amis, parce que, disait notre philosophe, c’était là plutôt le caractère de la défiance que de l’amitié.

Il écrit lui-même dans ses Épîtres qu’il était content d’avoir de l’eau et du pain bis.

« Envoyez-moi, dit ce philosophe à un de ses amis, un peu de fromage cythridien, afin que je fasse un repas plus excellent lorsque l’envie m’en prendra. »

Voilà quel était celui qui avait la réputation d’établir le souverain bien dans la volupté. Athénée fait son éloge dans l’épigramme suivante :

[12] Mortels, pourquoi courez-vous après tout ce qui fait le sujet de vos peines ? Vous êtes insatiables pour l’acquisition des richesses, vous les recherchez parmi les querelles et les combats, quoique néanmoins la nature les ait bornées, et qu’elle soit contente de peu pour sa conservation ; mais vos désirs n’ont point de bornes. Consultez sur cette matière le sage fils de Néoclès ; il n’eut d’autre maître que les Muses, ou le trépied d’Apollon.

Cette vérité sera beaucoup mieux éclaircie dans la suite par ses dogmes et par ses propres paroles.

Il s’attachait particulièrement, si l’on en croit Dioclès, à l’opinion d’Anaxagore entre les anciens, quoiqu’en quelques endroits il s’éloignât de ses sentiments. Il suivait aussi Archélaüs, qui avait été le maître de Socrate.

Il dit qu’il exerçait ses écoliers à apprendre par cœur ce qu’il avait écrit. [13] Apollodore a remarqué, dans ses Chroniques, qu’il écouta Lysiphanes et Praxiphanes ; mais Épicure parle tout différemment dans ses Épîtres à Eurydicus ; car il assure qu’il n’eut d’autre maître dans la philosophie que sa propre spéculation, et que ni lui ni Hermachus ne disent point qu’il y ait jamais eu de philosophe appelé Leucippe ; qu’Apollodore néanmoins, sectateur d’Épicure, affirme avoir enseigné Démocrite. Au reste, Démétrius de Magnésie fait foi qu’il fut auditeur de Xénocrate.

Sa diction est proportionnée à la matière qu’il traite ; aussi Aristophane le grammairien le reprend de ce qu’elle n’était point assez élégante : mais sa manière d’écrire a été si pure et si claire, que, dans le livre qu’il a composé de la Rhétorique, il a soutenu qu’il ne fallait exiger de cet art que les règles de se faire entendre facilement.

[14] Au lieu de mettre pour inscription à toutes ses Épîtres ces paroles : « Soyez en santé ; réjouissez-vous ; que la Fortune vous rie ; passez agréablement le temps, » il recommandait toujours de vivre honnêtement.

Il y en a qui, dans la Vie d’Épicure, soutiennent qu’il a pris le livre intitulé Canon ou Règle dans le traité du Trépied, qu’on attribuait à Nausiphane, lequel, selon ces mêmes auteurs, fut son maître, aussi bien que Pamphile le platonicien, qui enseignait dans l’île de Samos. Ils ajoutent qu’il commença d’étudier en philosophie à l’ âge de douze ans, et qu’à trente-deux, il l’enseigna publiquement.

Apollodore dit qu’il naquit la troisième année de la cent-neuvième olympiade, le septième jour du mois de gaméléon, sous le gouvernement de Sosigène, et sept ans depuis la mort de Platon.

[15] Il dressa son école dans Mitylène à trente-deux ans, et en passa ensuite cinq à Lampsaque. Étant retourné à Athènes, il y mourut à l’âge de soixante-douze ans, la seconde année de la cent vingt-septième olympiade, sous l’archontat de Pytharatus, et laissa la conduite de son école à Hermachus de Mitylène, fils d’Agémarque.

Le même Hermachus rapporte dans ses Épîtres qu’après avoir été tourmenté par de cruelles douleurs pendant quatorze jours, une rétention d’urine, causée par la gravelle, lui donna la mort.

« C’est dans ce temps, ajoute-t-il, que s’étant fait mettre dans une cuve d’airain pleine d’eau chaude, pour donner quelque intervalle à son mal, et qu’ayant bu un peu de vin, [16] il exhorta ses amis à se souvenir de ses préceptes, et finit sa vie dans cet entretien. »

Voici des vers que nous avons faits sur lui :

« Réjouissez-vous, dit Épicure, en mourant, à ses amis ; gardez mes préceptes. Puis, étant entré dans une cuve pleine d’eau chaude, il prit du vin, et partit aussitôt après pour aller boire des eaux froides de Pluton. »

Telle fut la vie et la mort de ce philosophe ; voici son testament :

« Ma dernière volonté est que tous mes biens appartiennent à Amynomaque, fils de Philocrate ; à Batilhe et à Timocrate, fils de Démétrius, ainsi qu’il parait par la donation que je lui ai faite, dont l’acte est inséré dans les registres qui se gardent dans le temple de la mère des dieux ; [17] à condition néanmoins que le jardin sera donné avec toutes ses commodités à Hermachus Mitylénien, fils d’Agémarque, à ceux qui enseigneront avec lui, et même à ceux qu’ il nommera pour tenir cette école, afin qu’ils y puissent plus agréablement continuer l’exercice, et que les noms de ceux qui seront appelés philosophes de notre secte soient consacrés à l’éternité.

Je recommande à Amynomaque et à Timocrate de s’appliquer, autant qu’il leur sera possible, à la réparation et à la conservation de l’école qui est dans le jardin. Je les charge d’obliger leurs héritiers d’avoir autant de soin qu’eux-mêmes en auront eu pour la conservation du jardin et de tout ce qui en dépend, et d’en laisser pareillement la jouissance à tous les autres philosophes successeurs de notre opinion.

Amynomaque et Timocrate laisseront à Hermachus pendant sa vie, et à ceux qui s’attacheront avec lui a l’étude de la philosophie, la maison que j’ai au bourg de Mélite.

[18] On prendra sur le revenu des biens que j’ai donnés à Amynomaque et à Timocrate, selon qu’on en conviendra avec Hermachus, ce qui sera nécessaire pour célébrer dans les dix premiers jours du mois de gaméléon celui de notre naissance, et ceux de mon père, de ma mère et de mes frères ; et le vingtième de la lune de chaque mois on traitera tous ceux qui nous ont suivis dans la connaissance de la philosophie, afin qu ils se souviennent de moi et de Métrodore, et qu’ils fassent aussi la même chose au mois de possidéon, en mémoire de nos frères, ainsi qu’ils nous l’ont vu observer. Il faudra qu’ils s’acquittent de ce devoir dans le mois de métagitnion en faveur de Polyène.

[19] Amynomaque et Timocrate prendront soin de l’éducation d’Épicure, fils de Métrodore, et du fils de Polyène, tandis qu’ils demeurent ensemble chez Hermachus et qu’ils prennent ses leçons.

Je veux que la fille de Métrodore soit aussi sous leur conduite, et que, lorsqu’elle sera en âge d’être mariée, elle épouse celui d’entre les philosophes qu’Hermachus lui aura choisi. Je lui recommande d’être modeste, et d’obéir entièrement à Hermachus.

[20] Amynomaque et Timocrate, après avoir pris l’avis d’Hermachus, prendront du revenu de mes biens ce qu’il faudra pour leur nourriture et pour leur entretien. Il jouira comme eux de la part et portion que je lui donne dans ma succession, parce qu’il a vieilli avec nous dans la recherche des découvertes que nous avons faites sur la nature, et que nous l’avons laissé pour notre successeur à l’école que nous avons établie : ainsi il ne sera rien fait sans son conseil. La fille, lors de son mariage, sera dotée selon les biens que je laisse. Amynomaque et Timocrate en délibéreront avec Hermachus.

On aura soin de Nicanor, ainsi que nous avons fait. Il est juste que tous ceux qui ont été les compagnons de nos études, qui y ont contribué de tout ce qu’ils ont pu, et qui se sont fait un honneur de vieillir avec nous dans la spéculation des sciences, ne manquent point, autant que nous pourrons, des choses qui leur sont nécessaires pour le succès de leurs découvertes. [21] Je veux qn’Hermachus ait tous mes livres.

S’il arrive qu’Hermachus meure avant que les enfants de Métrodore soient en âge, j’ordonne qn’Amynomaque et Timocrate se chargent de leur conduite, afin que tout se passe avec honneur, et qu’ils proportionnent la dépense qu’il faudra faire pour eux à la valeur de mes biens.

Au reste, je souhaite qu’autant qu’il sera possible, toutes ces dispositions soient exécutées de point en point, conformément à ma volonté. Entre mes esclaves, j’affranchis Mus, Nicias et Lycon. Je donne aussi la liberté à Phédrion.

[22] Voici une lettre qu’il écrivit à Idoménée, étant près de mourir :

« Je vous écrivais au plus heureux jour de ma vie, puisque c’était le dernier. Je souffrais tant de douleurs dans la vessie et dans les intestins, que rien n’en pouvait égaler la violence ; néanmoins le souvenir de mes raisonnements sur la philosophie et de mes découvertes sur la nature charmait tellement mon esprit, que ce m’était une grande consolation contre les maux du corps. Je vous recommande donc, au nom de cette amitié que vous avez toujours eue pour moi, et de ce noble penchant que dès votre jeunesse vous avez eu pour la philosophie, de soutenir les enfants de Métrodore. »

Ce fut ainsi qu’il fit son testament.

Il eut plusieurs disciples, tous fort sages et célèbres, entre autres Métrodore, Athénée, Timocrate, et Sandes de Lampsaque ; mais dont le premier fut Métrodore, qui ne l’eut pas plutôt connu, qu’il ne s’en sépara jamais, hormis un séjour de six mois qu’il fit chez lui, et d’où il revint trouver le philosophe.

[23] Ce Métrodore fut un parfait honnête homme, selon ce qu’ en écrit Épicure dans son livre des Choses importantes. Il lui rend le même témoignage dans le troisième livre qu’il intitule Timocrate. Il donna en mariage sa sœur Batithe à Idoménée, et prit pour maîtresse une courtisane d’Athènes, appelée Léontie. Toujours ferme contre tout ce qui peut troubler l’âme, il fut intrépide contre les atteintes de la mort. C’est ce que rapporte de lui Épicure dans son premier livre, intitulé Métrodore. Il mourut en la cinquantième année de son âge, sept ans avant Épicure, qui parle souvent dans son testament du soin qu’il veut qu’on ait des enfants de ce philosophe, comme étant déjà mort.

Métrodore eut un frère, appelé Timocrate, mais d’un esprit brouillon, et dont on a dit quelque chose ci-devant. [24] Voici le catalogue des livres qu’il composa :

trois contre les médecins ; un des Sens, à Timocrate ; de la Magnanimité ; de la maladie d’Épicure ; contre les dialecticiens ; neuf livres contre les sophistes ; du Chemin qu’il faut tenir pour arriver à la sagesse ; de la Vicissitude des choses ; des Richesses ; contre Démocrite ; de la Noblesse.

Polyène de Lampsaque, fils d’Athénodore, fut encore un des disciples d’Épicure. Philodème dit que ses mœurs avaient tant de douceur et d’agrément, qu’il était universellement aimé.

Il y eut aussi Hermaque, fils d’Agémarque Mitylénien, qui succéda à l’école d Épicure. Il avait beaucoup de mérite ; mais quoique né d’un père pauvre, cela n’empêcha pas qu’il ne s’appliquât à la rhétorique. Voici quelques uns de ses livres dont on fait beaucoup de cas,

[25] outre vingt-deux épîtres qu’il écrivit contre Empédocle. Il fit un traité des Sciences contre Platon, contre Aristote,

et mourut chez Lysias avec la grande réputation qu’il s’était acquise.

Léonte de Lampsaque et sa femme Thémista assistèrent aussi aux leçons d’Épicure dans la philosophie. Cette femme est la même à qui il écrivait, comme on l’a dit plus haut. Colotes, et Idoménée, natif de la même ville, furent aussi du nombre de ses principaux disciples, auxquels on peut joindre Polystrate, qui remplaça Hermaque dans l’école fondée par Épicure, ainsi que Denys, qui la tint après lui, et auquel succéda Basilide.

Apollodore, qu’on appelait le gouverneur des jardins, et qui a écrit plus de quatre cents volumes, s’est fort distingué parmi les sectateurs du philosophe, sans oublier deux Ptolomée, Mêlas, Leucus, [26] Zénon Sydonien, qui laissa quantité d’écrits et fut auditeur d’Apollodore ; Démétrius, surnommé Lacon ; Diogène de Tarse, dont on a une description des Écoles choisies ; Orion, et beaucoup d’autres, que les véritables épicuriens n’appelaient que des sophistes.

Il y a eu trois autres Épicures, dont l’un fut fils de Léonte et de Thémista ; l’autre, natif de Magnésie ; et le quatrième, gladiateur de profession.

Au reste, Épicure a plus écrit lui seul qu’aucun autre des philosophes. On compte jusqu’à trois cents livres de sa composition, sans autre titre que celui-ci : Ces ouvrages renferment les sentiments d’Épicure. En effet, ils sont tous remplis de ses propres idées. Chrysippe a voulu l’imiter dans la multitude de ses écrits, remarque Carnéade, qui à cette occasion l’appelait le parasite des livres d’Épicure, parce qu’il affectait de l’égaler en ce qui regardait le nombre des productions ; [27] aussi ses œuvres sont-elles pleines de redites, de choses mal digérées, et avancées avec tant de précipitation, qu’il n’avait pas de temps de reste pour les relire et les corriger. D’ailleurs, il a tellement farci ses livres de citations, qu’il y a beaucoup plus de travail d’autrui que du sien propre ; défaut qu’il a en commun avec Zénon et Aristote.

Les volumes d’Épicure se montent donc à la quantité que nous venons de dire ; mais ceux qui, par l’excellence des matières, l’emportent sur les autres, sont

les trente-sept qu’il a composés sur la nature ; ce qu’il nous a laissé des atomes, du vide, de l’amour ; un abrégé contre les physiciens ; des doutes contre ceux de Mégare ; des opinions certaines des sectes ; des plantes ; de la fin ; de la manière qu’il faut juger ; Chérédème, ou des dieux ; [28] Hégésinax, ou de la sainteté ; quatre livres des vies ; des actions justes ; son Néocle, dédié à Thémista ; son banquet ; Euryloque à Métrodore ; de la vue ; de l’angle, ou de l’extrémité de l’atome ; de l’impalpabilité du vide ; du destin ; des opinions sur les passions, à Timocrate ; des présages ; de l’exhortation ; des simulacres ; de la faculté d’imaginer ; son Aristobule ; de la musique ; de la justice et des autres vertus ; des dons et de la grâce ; Polymède ; trois livres intitulés Timocrate ; cinq qu’il appelle Métrodore, et deux qu’il nomme Antidore ; Sentiments sur les maladies, à Mitras ; Callistolas ; de la royauté ; Anaximène ; des épîtres.

Je vais tâcher de donner un abrégé de ces ouvrages et de ce qu’il y enseigne, en rapportant trois lettres de ce philosophe dans lesquelles il a compris sommairement toute sa philosophie. [29] Je marquerai quelles ont été ses principales opinions ; et s’il y a d’autres choses essentielles dans ce qu’il a écrit, j’en ferai mention, afin que vous puissiez vous former à tous égards une idée de ce philosophe, si tant est que je puisse en juger.

Sa première lettre s’adresse à Hérodote, et roule sur la physique ; la seconde, à Pythoclès, et dans laquelle il parle des corps célestes ; la troisième, adressée à Ménœcée, concerne la morale. Nous commencerons par la première, après avoir touché quelque chose de la manière dont ce philosophe partage la philosophie.

Il la divise en trois parties, dont la première donne des règles pour bien juger, la seconde traite de la physique, et la troisième de la morale. [30] Celle qui donne des règles sert d’introduction à la philosophie, et est contenue dans un ouvrage intitulé Canon. La partie physique renferme la théorie de la nature, et est rédigée en trent e-sept livres et épîtres sur les choses naturelles. La morale roule sur le choix de la volonté par rapport aux biens et aux maux, et est traitée dans son livre de la Conduite de la vie, dans ses Épîtres, et dans son livre des Fins. On joint ordinairement la partie qui contient les règles avec la partie physique ; combinaison qu’on appelle caractère de vérité, principes et premiers éléments de la philosophie. La partie physique est intitulée : de la Génération, de la corruption, et de la nature. La partie morale est connue sous ces noms : Des choses qu’il faut choisir et éviter, des vies, et de la fin.

[31] Au reste, les épicuriens rejettent la dialectique comme superflue, et en donnent pour raison que ce que les physiciens disent sur les noms des choses suffit.

Épicure dit donc, dans son livre intitulé Canon, que « les moyens de connaître la vérité sont les sens, les notions antécédentes, et les passions (01). » Les sectateurs de ce philosophe y ajoutent les idées qui se présentent à l’esprit, et voici ce qu’Épicure lui-même dit dans son Abrégé à Hérodote, et dans ses opinions principales :

« Les sens, dit-il, ne renferment point de raison, ils ne conservent aucun souvenir des choses ; car ils ne se meuvent point eux-mêmes, et ne peuvent ni rien ajouter au mouvement qu’ils reçoivent, ni en rien diminuer. Ils ne sont aussi soumis à aucune direction ; [32] car une sensation homogène ne peut en rectifier une autre de même espèce, parce qu’elles ont une force égale ; non plus qu’une sensation hétérogène n’en peut rectifier une semblable, parce que les objets dont elles jugent ne sont pas les mêmes. Pareillement, différentes sensations ne peuvent se rectifier l’une l’autre, vu que dans ce que nous disons nous avons égard à toutes. On ne peut pas même dire que la raison conduise les sens, puisqu’elle dépend d’eux. Ainsi la réalité des sensations établit la certitude des sens. En effet, il est aussi certain que nous voyons et que nous entendons, qu’il est certain que nous sentons de la douleur ; de sorte qu’il faut juger des choses que nous n’apercevons point, par les signes que nous en donnent celles que nous découvrons. On doit encore convenir que toutes nos idées viennent des sens, et se forment par incidence, par analogie, ressemblance et composition, à l’aide du raisonnement, qui y contribue en quelque sorte. Les idées même des gens qui ont l’esprit troublé, et celles qui nous naissent dans les songes, sont réelles, puisqu’elles se trouvent accompagnées de mouvement, et que ce qui n’existe pas n’en peut produire aucun. »

[33] Par ce que les épicuriens appellent notions antécédentes, ils entendent une espèce de compréhension, soit opinion vraie, soit pensée ou acte inné et universel de l’entendement, c’est-à-dire le souvenir d’une chose qui s’est souvent représentée à nous extérieurement, comme dans cette proposition : « L’homme est disposé de cette manière. » En même temps que le mot d’homme se prononce, l’idée de la figure de l’homme se représente à l’esprit en vertu des notions antécédentes, dans lesquelles les sens nous servent de guidé. Ainsi l’évidence d’une chose est liée avec le nom qu’elle porte originairement. En effet, nous ne saurions rechercher une chose, sans nous être formé auparavant l’idée de l’objet qui fait le sujet de notre recherche. Par exemple, pour juger si une chose qu’on voit de loin est un cheval ou un bœuf, il faut avoir premièrement l’idée de ces deux animaux ; et nous ne pourrions nommer aucune chose, sans en avoir auparavant acquis l’idée par les notions antécédentes, d’où s’ensuit que ces notions sont évidentes.

Il faut encore remarquer que toute opinion que l’on conçoit dépend d’une chose antécédente déjà connue comme évidente, et à laquelle nous la rapportons, comme dans cette question : « D’où savons-nous que c’est là un homme, ou non ? » [34] Les épicuriens donnent aussi à ces opinions le nom de croyance, qu’ils distinguent en vraie et en fausse. La vraie est celle que quelque témoignage, ou appuie, ou ne combat ; la fausse n’a aucun témoignage en sa faveur, ou n’en a d’autre que contre elle. C’est ce qui leur a fait introduire sur ce sujet l’expression d’attendre, comme, par exemple, d’attendre qu’on soit proche d’une tour, pour juger de près de ce qu’elle est.

Ils reconnaissent deux passions auxquelles tous les animaux sont sujets, le plaisir et la douleur. Ils disent que l’une de ces passions nous est naturelle, l’autre étrangère, et qu’elles nous servent à nous déterminer dans ce que nous avons à choisir et à éviter par rapport aux biens et aux maux. Ils distinguent aussi les questions en celles qui regardent les choses mêmes, et en d’autres qui concernent leurs noms. Voilà ce qu’il fallait dire sur la manière dont ces philosophes partagent la philosophie, et sur ce qu’ils envisagent comme caractère de vérité.

Revenons à présent à la lettre dont nous avons fait mention.

Épicure à Hérodote, Joie.

« Comme il y a des gens, savant Hérodote, qui ne peuvent absolument se résoudre à examiner toutes les questions que nous avons traitées sur la nature, ni à donner leur attention aux grands ouvrages que nous avons publiés sur ce sujet, j’ai réduit toute la matière en un abrégé, afin que, pour autant qu’il m’a paru suffire à aider leur mémoire, il leur serve de moyen à se rappeler facilement mes opinions en général, et que, par ce secours, ils retiennent en tout temps ce qu’il y a de plus essentiel, selon le degré auquel ils auront porté l’étude de la nature. Ceux même qui ont fait quelques progrès dans la contemplation de l’univers doivent avoir présente à l’esprit toute cette matière, qui consiste dans ses premiers éléments, puisque nous avons plus souvent besoin d’idées générales que d’idées particulières. Nous nous attacherons donc à cette matière et à ces éléments, afin que, traitant les questions principales, on se rappelle les particulières, et qu’on s’en fasse de justes idées par le moyen d’idées générales dont on aura conservé le

D’ailleurs, l’essentiel dans ce genre d’étude est de pouvoir se servir promptement de ses idées lorsqu’il faut se rappeler les éléments simples et les termes, parce qu’il est impossible que l’on traite abondamment les choses générales, si on ne sait pas réduire le tout en peu de mots, et comprendre en raccourci ce qu’on a auparavant soigneusement examiné par parties.

[37] « Ainsi cette méthode sera utile à tous ceux qui se seront appliqués à l’étude de la nature ; et comme cette étude contribue à divers égards à la tranquillité de la vie, il est nécessaire que je fasse un pareil abrége, dans lequel je traite de tous les dogmes par leurs premiers éléments.

« Pour cela, il faut premièrement, Hérodote, acquérir la connaissance des choses qui dépendent de la signification des mots, afin de pouvoir juger de celles dont nous concevons quelque opinion ou quelque doute, ou que nous cherchons à connaître, et afin qu’on ne nous mène pas jusqu’a l’infini, ou que nous-mêmes ne nous bornions point à des mots vides de sens : [38] car il est nécessaire que nous soyons au fait de tous les termes qui entrent dans une notion antécédente, et que nous n’ayons besoin de la démontrer à aucun égard. Par ce moyen, nous pourrons l’appliquer, ou à la question que nous agitons, ou au doute que nous avons, ou à l’opinion que nous concevons.

« La même méthode est nécessaire par rapport aux jugements qui se font par les sens, et par les idées qui viennent tant de l’esprit que de tel autre caractère de vérité que ce soit, Enfin, il faut agir de la même manière touchant les passions de l’âme, afin que l’on puisse distinguer les choses sur lesquelles il faut suspendre son jugement et celles qui ne sont pas évidentes.

« Cela étant distinctement compris, voyons ce qui regarde les choses qui ne sont pas connues. Premièrement, il faut croire que rien ne se naît de rien ; car si cela était, tout se ferait de tout et rien ne manquerait de semence. [39] De plus, si les choses qui disparaissent se réduisaient à rien, il y a longtemps que toutes choses seraient détruites, puisqu’elles n’auraient pu se résoudre dans celles que l’on suppose n’avoir pas eu d’existence. Or l’univers fut toujours tel qu’il est et sera toujours dans le même état, n’y ayant rien en quoi il puisse se changer. En effet, outre l’univers, il n’existe rien en quoi il puisse se convertir et subir un changement.

« Épicure soutient aussi cette opinion dès le commencement de son grand Abrégé ; et voici ce qu’il dit dans le premier livre de son ouvrage sur la Nature :

« L’univers est corporel. Qu’il y ait des corps, c’est ce qui tombe sous les sens, selon lesquels nous formons des conjectures, en raisonnant sur les choses qui nous sont cachées, comme on l’a dit plus haut. [40] S’il n’y avait point de vide ni de lieu, ce qu’autrement nous désignons par le nom de nature impalpable, les corps n’auraient point d’endroit où ils pourraient être, ni on ils pourraient se mouvoir, quoiqu’il soit évident qu’ils se meuvent. Mais, hors de là, il n’y a rien qu’on poisse concevir, ni par pensée, ni par voie de compréhension, ni par analogie tirée de choses qu’on a comprises ; rien, non de ce qui concerne les qualités ou les accidents des choses, mais de ce qui concerne la nature des choses en général.

« Épicure propose à peu prêt les mêmes principes dans le premier livre de son ouvrage sur la Nature, et dans le quatorzième et le quinzième, ainsi que dans son grand Abrégé. Quant aux corps, les uns sont des assemblages, les autres des corps dont ces assemblages sont formés. [41] Ceux-ci sont indivisibles et immuables, à moins que toutes choses ne s’anéantissent en ce qui n’est point ; mais ces corps subsisteront constamment dans les dissolutions des assemblages, existeront par leur nature, et ne peuvent être dissous, n’y ayant rien en quoi et de quelle manière ils puissent se résoudre. Aussi il faut de toute nécessité que les principes des corps soient naturellement indivisibles.

« L’univers est infini ; car ce qui est fini a une extrémité, et ce qui a une extrémité est conçu borné par quelque chose. Donc ce qui n’a point d’extrémité n’a point de bornes, et ce qui n’a nulles bornes est infini et sans terme.

« Or l’univers est infini à deux égards, par rapport au nombre des corps qu’il renferme et par rapport a la grandeur du vide ; [42] car si le vide était infini et que le nombre des corps ne le fût pas, les corps n’auraient nulle part de lieu où ils pussent se fixer, et ils erraient dispersés dans le vide, parce qu’ils ne rencontreraient rien qui les arrêtât et ne recevraient point de répercussion. D’un autre côté, si le vide était fini et que les corps fussent infinis en nombre, cette infinité de corps empêcherait qu’ils n’eussent d’endroit à se placer.

« Ces corps solides et indivisibles dont se forment et dans lesquels se résolvent les assemblages sont distingués par tant de sortes de figures, qu’on n’en peut concevoir la variété. En effet, il est impossible de se représenter qu’il y ait tant de conformations différentes de corps indivisibles. Au reste, chaque espèce de figures d’atomes renferme des atomes à l’infini ; mais ces espèces mêmes ne sont point infinies, elles sont seulement incompréhensibles en nombre ; car, comme Épicure l’enseigne plus bas, il n’y a point de divisibilité à l’infini ; [43] ce qu’il dit relativement au changement de qualités que subissent les atomes, afin qu’on ne les suppose pas infinis, uniquement par rapport à leur grandeur.

« Les atomes sont dans un mouvement continuel, et Épicure dit plus bas qu’ils se meuvent avec la même vitesse, parce que le vide laisse sans cesse le même passage au plus léger comme au plus, pesant. Les uns s’éloignent des autres à une grande distance ; les autres tournent ensemble lorsqu’ils sont inclinés à s’entrelacer, ou qu’ils sont arrêtés par ceux qui les entrelacent.

[44] « Cela se fait par le moyen du vide, qui sépare les atomes les uns des autres, ne pouvant lui-même rien soutenir. Leur solidité est cause qu’ils s’élancent par leur collision, jusqu’à ce que leur entrelacement les remette de cette collision. Les atomes n’ont point de principe, parce qu’avec le vide ils sont la cause de toutes choses. Épicure dit aussi plus bas qu’ils n’ont point de qualité, excepté la figure, la grandeur et la pesanteur ; et dans le douzième livre de ses Éléments, que leur couleur change selon leur position.

[45] « Ils n’ont pas non plus toutes sortes de grandeurs, puisqu’il n’y en a point dont la grandeur soit visible. L’atome, ainsi conçu, donne une idée suffisante de la nature.

« Il y a des mondes à l’infini, soit qu’ils ressemblent à celui-ci ou non ; car les atomes, étant infinis, comme on l’a montré, sont transportés dans le plus grand éloignement ; et comme ils ne sont pas épuisés par le monde qu’ils servent à former, n’étant tous employés ni à un seul ni à plusieurs mondes bornés, soit qu’ils soient semblables, soit qu’ils ne le soient pas, rien n’empêche qu’il ne puisse y avoir à l’infini des mondes conçus de cette manière.

[46] « Il y a encore des formes qui, par la figure, ressemblent aux corps solides, et surpassent de beaucoup par leur ténuité les choses sensibles. Car rien n’empêche qu’il ne se forme dans l’air de ces sortes de séparations, ou qu’il y ait des propriétés formées par le moyen de cavités et de ténuités, ou qu’il se fasse des émanations de parties qui conservent la même position et le même ordre qu’elles avaient dans les solides. Ces formes sont ce que nous appelons des images, dont le mouvement qui se fait dans le vide, ne rencontrant rien qui l’arrête, a une telle vélocité, qu’il parcourt le plus grand espace imaginable en moins de temps qu’il soit possible, parce qu’il ne reçoit ni plus ni moins de vitesse ou de lenteur par la répulsion et la nonrépulsion (02).

[47] « Il ne faut pourtant pas croire qu’un corps qui est porte en bas dans un temps mesurable parvienne en plusieurs endroits à la fois, car c’est de quoi on ne peut se former d’idée ; et pouvant venir également de quelque endroit du vide que ce soit dans un temps sensible, il ne sera point parti de l’endroit que nous croyons, parce que, sans supposer même que la vitesse de son mouvement ne rencontre point de répulsion, celle-ci ne le retarde pas. Il est important de retenir ce principe, parce que les images que nous voyons tirent leur usage de celles qui sont de cette ténuité. Elle sait aussi que ces images ne peuvent être sujettes à des difficultés prises des choses qu’on voit. C’est encore là ce qui produit leur vitesse incomparable, qui les rend propres à toutes sortes de mouvements, afin qu’elles ne causent que peu ou point de résistance dans le vide ; au lieu qu’étant en grand nombre, ou plutôt innombrables, elles en rencontrent d’abord quelqu’une.

[48] « Il faut encore remarquer que ces images se forment en même temps que naît la pensée, parce qu’il se fait continuellement des écoulements de la superficie des corps, lesquels ne sont pas sensibles aux sens, trop grossiers pour s’en apercevoir. Ces écoulements conservent longtemps la position et l’ordre des atomes dont ils sont formés, quoiqu’il y arrive quelquefois de la confusion. D’ailleurs ces assemblages se font promptement dans l’air, parce qu’il n’est pas nécessaire qu’ils aient de profondeur. Outre ces manières, il y en a encore d’autres dont se forment ces sortes de natures. Rien de tout cela ne contredit les sens, si on considère la manière dont les images produisent leurs effets, et comment elles nous donnent un sentiment des objets extérieurs.

[49] « Il faut supposer aussi que c’est par le moyen de quelque chose d’extérieur que nous voyons les formes et que nous en avons une idée distincte ; car un objet qui est hors de nous ne peut nous imprimer l’idée de sa nature, de sa couleur et de sa figure autrement que par l’air qui est entre lui et nous, et par les rayons ou espèces d’écoulements qui parviennent de nous jusqu’à l’objet. Nous voyons donc par le moyen des formes qui se détachent des objets mêmes, de leur couleur, de leur ressemblance, et qui pénètrent, à proportion de leur grandeur et avec un mouvement extrêmement prompt, dans la vue ou dans la pensée. [50] Ensuite, ces formes nous ayant donné de la même manière l’idée d’un objet unique et continu, et conservant toujours leur conformité avec l’objet dont elles sont séparées, nourries d’ailleurs par les atomes qui les produisent, l’idée que nous avons reçue dans la pensée ou dans les sens, soit d’une forme, soit d’un accident, nous représente la forme même du solide par le moyen des espèces qui se succèdent (03).

« Il y a erreur dans ce que nous concevons, s’il n’est confirmé par un témoignage ou s’il est contredit par quelque autre, c’est-à-dire, si ce que nous concevons n’est pas confirmé par le mouvement qui s’excite en nous-mêmes conjointement avec l’idée qui nous vient, et qui est suspendu dans les cas où il y a erreur :

[51] « car la ressemblance des choses que nous voyons dans leurs images, ou en songe, ou par les pensées qui tombent dans l’esprit, ou par le moyen de quelque autre caractère de vérité, ne serait pas conforme aux choses qu’on appelle existantes et véritables, s’il n’y en avait pas d’autres auxquelles nous rapportons celles-là et sur lesquelles nous jetons les yeux. Pareillement, il n’y aurait point d’erreur dans ce que nous concevons, si nous ne recevions en nous-mêmes un autre mouvement qui est bien conjoint avec ce que nous concevons, mais qui est suspendu. C’est du ce mélange d’une idée étrangère avec ce que nous concevons, et d’une idée suspendue, que provient l’erreur dans ce que nous concevons, et qui fait qu’il doit ou être confirmé ou n’être pas contredit. Au contraire, nos conceptions sont vraies lorsqu’elles sont confirmées ou qu’elles ne sont pas contredites.

[52] « Il importe de bien retenir ce principe, afin qu’on ne détruise pas les caractères de vérité en tant qu’ils concernent les actions, ou que l’erreur, ayant un égal degré d’évidence, n’occasionne une confusion générale.

« L’ouïe se fait pareillement par le moyen d’un souffle qui vient d’un objet parlant, ou résonnant, ou qui cause quelque bruit, ou en un mot de tout ce qui peut exciter le sens de l’ouïe. Cet écoulement se répand dans des parties similaires qui conservent un certain rapport les unes avec les autres, et étendent leur faculté comme une unité, jusqu’à ce qui reçoit le son, d’où naît la plupart du temps une sensation de la chose qui a envoyé le son, telle qu’elle est ; ou, si cela n’a pas lieu, on connaît seulement qu’il y a quelque chose au dehors ;

[53] car, sans une certaine sympathie transportée de l’objet qui résonne, il ne se ferait point de semblable sensation. On ne doit donc pas s’imaginer que l’air reçoit une certaine figure par la voix ou par les choses semblables qui frappent l’ouïe, car il faudrait beaucoup d’effort pour que cela arrivât : c’est la percussion, que nous éprouvons à l’ouïe, d’une voix, laquelle se fait par le moyen d’un écoulement de corpuscules, accompagné d’un souffle léger, et propre à nous donner la sensation de l’ouïe.

« Il en est de l’odorat comme de cet autre sens, puisque nous n’éprouverions aucune sensation s’il n’y avait des corpuscules qui, se détachant des objets qui nous les communiquent, remuent les sens par la proportion qu’ils ont avec eux ; ce que les uns font d’une manière confuse et contraire, les autres avec ordre et d’une façon plus naturelle.

[54] « Outre cela, il faut croire que les atomes ne contribuent aux qualités des choses que nous voyons que la figure, la pesanteur, la grandeur, et ce qui fait nécessairement partie de la figure, parce que toute qualité est sujette au changement, au lieu que les atomes sont immuables. En effet, il faut que dans toutes les dissolutions des assemblages de matière il reste quelque chose de solide qui ne puisse se dissoudre et qui produise les changements, non pas en anéantissant quelque chose ou en faisant quelque chose de rien, mais par des transpositions dans la plupart, et par des additions et des retranchements dans quelques autres. Il est donc nécessaire que les parties des corps qui ne sont point sujettes à transposition soient incorruptibles, aussi bien que celles dont la nature n’est point sujette à changement, mais qui ont une masse et une figure qui leur sont propres.

[55] Il faut donc que tout cela soit permanent, puisque, par exemple, dans les choses que nous changeons nous-mêmes de propos délibéré, on voit qu’elles conservent une certaine forme, mais que les qualités qui ne résident point dans le sujet même que l’on change n’y subsistent pas, et qu’au contraire elles sont séparées de la totalité du corps. Les parties qui se maintiennent dans le sujet ainsi changé suffisent pour former les différences des compositions, et il doit rester quelque chose, afin que tout ne se corrompe pas jusqu’à s’anéantir.

« Il ne faut pas croire que les atomes renferment toutes sortes de grandeurs, car cela serait contredit par les choses qui tombent sous les sens ; mais ils renferment des changements de grandeur, [56] ce qui rend aussi mieux raison de ce qui se passe par rapport aux sentiments et aux sensations. Il n’est pas nécessaire encore, pour la différence des qualités, que les atomes aient toutes sortes de grandeurs. Si cela était, il y aurait aussi des atomes que nous devrions apercevoir ; ce qu’on ne voit pas qui ait lieu ; et on ne comprend pas non plus comment on pourrait voir un atome.

« Il ne faut pas aussi penser que dans un corps terminé il y ait une infinité d’atomes, et de toute grandeur. Ainsi, non seulement on doit rejeter cette divisibilité à l’infini qui s’étend jusqu’aux plus petites parties des corps, ce qui va à tout exténuer, et, en comprenant tous les assemblages de matière, à réduire à rien les choses qui existent ; il ne faut pas non plus supposer dans les corps terminés de transposition à l’infini et qui s’étende jusqu’aux plus petites parties, d’autant plus qu’on ne peut guère comprendre comment un corps qu’on supposerait renfermer des atomes à l’infini ou de toute grandeur peut être ensuite supposé avoir une dimension terminée.

[57] « De plus, soit qu’on suppose (04) certains atomes infinis dans leur quantité, soit qu’on mette cette infinité dans leurs quantités diverses, cela devra toujours produire une grandeur infinie. Cependant elle a une extrémité dans un corps terminé ; et si on ne peut la considérer à part, on ne peut de même imaginer ce qui suit ; de sorte qu’en allant toujours à rebours, il faudra passer par la pensée jusqu’à l’infini.

[58] « Quant à ce qu’il y a de moindre dans l’atome, il faut considérer qu’il n’est ni entièrement semblable aux parties qui reçoivent des changements, ni entièrement différent d’elles, ayant ensemble une certaine convenance, excepté qu’il n’a point de parties distantes ; mais comme, à cause de cette convenance, nous croyons en séparer quelque chose, tantôt à un égard, tantôt à l’autre, il agit sur nous comme s’il ne différait point du tout du sujet. Et de même que, quand nous considérons les objets de suite en commençant par le premier, nous n’en mesurons pas la grandeur eu le considérant en lui-même ou par l’addition d’une partie à l’autre, mais par ce que chaque chose est en particulier, nous servant d’une plus grande mesure pour les grandes et d’une plus petite pour les moindres, il faut penser que la même analogie a lieu par rapport à ce qu’il y a de moindre dans l’atome. Il diffère par sa petitesse de ce qui tombe sous les sens, mais il est soumis à la même analogie ;

[59] « et quand nous disons que l’atome a une grandeur suivant cette analogie, nous ne parlons que de celle qui est petite, et nous excluons celle qui s’étend en longueur. Il faut concevoir aussi les extrémités des longueurs comme étant petites et sans mélange, par où elles peuvent également servir de mesure pour ce qui est grand et petit, selon la manière dont l’esprit considère les choses invisibles, la convenance qu’elles ont avec les choses qui ne sont pas sujettes au changement, les rendant propres à les former jusque-la.

[60] Il ne peut se faire de mouvement des atomes tout d’un côté ; et, lorsqu’on parle du haut et du bas par rapport à l’infini, il ne faut pas proprement l’appeler haut et bas, puisque ce qui est au-dessus de notre tète, si on le suppose aller jusqu’à l’infini, ne peut plus être aperçu, et que ce qui est supposé au-dessous se trouve être en même temps supérieur et inférieur par rapport au même sujet, et cela à l’infini. Or, c’est de quoi il est impossible de se former d’idée ; il vaut donc mieux supposer un mouvement à l’infini qui aille vers le bas, quand même ce qui, par rapport à nous, est supérieur toucherait une infinité de fois les pieds de ceux qui sont au-dessus de nous, et que ce qui, par rapport à nous, est inférieur toucherait la tête de ceux qui sont au-dessous de nous ; car cela n’empêche pas que le mouvement entier des atomes ne soit conçu en des sens opposés l’un à l’autre à l’infini.

[61] « Les atomes ont tous une égale vitesse dans le vide, où ils ne rencontrent aucun obstacle. Les légers ne vont pas plus lentement que ceux qui ont plus de poids, ni les petits moins vite que les grands, parce que n’y ayant rien qui en arrête le cours, leur vitesse est également proportionnée, soit que leur direction les porte vers le haut ou qu’elle devienne oblique par collision, ou qu’elle tende vers le bas en conséquence de leur propre poids : car autant qu’un atome retient l’autre, autant celui-ci emploie de mouvement contre lui avec une action plus prompte que la pensée, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien qui lui résiste soit au dehors, soit dans son propre poids.

[62] « D’ailleurs un atome n’a pas plus de vélocité que l’autre dans les compositions, parce qu’ils ont encore une vitesse égale relativement aux assemblages qu’ils forment et dans le moindre temps continue : que s’ils ne sont pas portés dans un même lieu et qu’ils soient souvent repoussés, ils seront transportés par des temps mesurables, jusqu’à ce que la continuité de leur transport tombe sous les sens : car l’opinion où l’on est touchant ce qui est invisible, que les espaces de temps qu’on peut mesurer emportent un transport continu, n’est pas véritable dans le sujet dont il s’agit, puisque tout ce que l’on considère, ou que l’esprit peut concevoir, n’est point exactement vrai.

[63] Après tout ceci, il est à propos d’examiner ce qui concerne l’âme (05) relativement aux sens et aux passions. Par-là on achèvera de s’assurer que l’âme est un corps composé de parties fort menues et dispersées dans tout l’assemblage de matière qui forme le corps. Elle ressemble à un mélange d’air et de chaleur tempéré de manière qu’à quelques égards, elle tient plus de la nature de l’air, et qu’à d’autres elle participe plus de la nature de la chaleur. En particulier, elle est sujette à beaucoup de changements, à cause de la petitesse de ces parties dont elle est composée et qui rendent aussi d’autant plus étroite l’union qu’elle a avec le corps. Les usages de l’âme paraissent dans ses passions, dans la facilité de ses mouvements, dans ses pensées et autres fonctions dont le corps ne peut être privé sans mourir. La même chose paraît encore en ce que c’est l’âme qui est la principale cause de la sensation : [64] il est bien vrai qu’elle ne la recevrait pas si elle n’était revêtue du corps. Cet assemblage de matière est nécessaire pour la lui faire éprouver ; il la reçoit d’elle, mais il ne la possède pas de même, puisque, lorsque l’âme quitte le corps, il est privé de sentiment. La raison en est qu’il ne le possède pas en lui-même, mais en commun avec cette autre partie que la nature a préparée pour lui être unie, et qui, en conséquence de la vertu qu’elle en a reçue, formant par son mouvement le sentiment en elle-même, le communique au corps par l’union qu’elle a avec lui, comme je l’ai dit.

[65] « Aussi, tant que l’âme est dans le corps, ou qu’il n’arrive pas de changement considérable dans les parties de celui-ci, il jouit de tous les sens ; au contraire, elle périt avec le corps dont elle est revêtue, lorsqu’il vient à être dissout ou en tout, ou dans quelque partie essentielle à l’usage des sens. Ce qui reste alors de cet assemblage, soit le tout, soit quelque partie, est privé du sentiment qui se forme dans l’âme par un concours d’atomes. Pareillement cette dissolution de l’âme et du corps est cause que l’âme se disperse, perd les forces qu’elle avait, aussi bien que le mouvement et le sentiment.

[66] « Car il n’est pas concevable qu’elle conserve le sentiment, n’étant plus dans la même situation qui lui donnait les mouvements qu’elle a à présent, parce que les choses dont elle est environnée et revêtue ne sont pas semblables à celles par le moyen desquelles elle a maintenant ses mouvements.

« Épicure enseigne encore la même doctrine dans d’autres endroits, et ajoute que l’âme est composée d’atomes ronds et légers, fort différents de ceux du feu ; que la partie irraisonnable de l’âme est dispersée dans tout le corps, et que la partie raisonnable réside dans la poitrine : ce qui est d’autant plus évident que c’est là où la crainte et la joie se font sentir.

« Le sommeil est l’effet de la lassitude qu’éprouvent les parties de l’âme qui sont dispersées dans le corps, ou de celles qui y sont retenues ou y errent et tombent avec celles parmi lesquelles elles sont répandues. La vertu générative provient de toutes les parties du corps ;

[67] « et il faut prendre garde à ce que dit Épicure, qu’elle n’est point incorporelle : car il prend seulement le mot d’incorporel comme un terme en usage, et non comme voulant dire qu’il y ait quelque chose d’incorporel considéré en lui-même, vu que rien n’est par lui-même incorporel, hormis le vide, lequel aussi ne peut ni agir ni recevoir d’action ; il ne fait que laisser un libre cours aux corps qui s’y meuvent. De là il suit que ceux qui disent que l’âme est incorporelle s’écartent du bon sens, puisque, si cela était, elle ne pourrait ni avoir d’action ni recevoir de sentiment. Or nous voyons clairement que l’un et l’autre de ces accidents ont lieu par rapport à l’âme.

[68] « Si on applique tous ces raisonnements à la nature de l’âme, aux passions et aux sensations, en se souvenant de ce qui a été dit dans le commencement, on connaîtra assez les idées qui sont comprises sous cette description pour pouvoir se conduire sûrement dans l’examen de chaque partie de ce sujet.

« On ne doit pas croire que les figures, les couleurs, les grandeurs, la pesanteur et les autres qualités qu’on donne à tous les corps visibles et connus par les sens, aient une existence par eux-mêmes, [69] puisque cela ne se peut concevoir. On ne doit point les considérer comme un tout, en quel sens ils n’existent pas, ni comme des choses incorporelles résidantes dans le corps, ni comme des parties du corps. Il ne faut les envisager que comme des choses en vertu desquelles le corps a une essence constante, et non pas comme si elles y étaient nécessairement comprises. On ne doit pas les regarder sur le même pied que s’il en résultait un plus grand assemblage d’ atomes, ou qu’elles fussent les principes de la grandeur du tout ou de la petitesse d’une partie. Elles ne font, comme je dis, que contribuer à ce que le corps ait par leur moyen une essence constante. Il faut remarquer qu’il arrive en tout cela des additions et des interruptions ; mais en supposant que l’assemblage suive ensemble et ne soit point divisé, parce que c’est en conséquence de la réunion de ce qui compose le corps qu’il reçoit sa dénomination (06).

[70] « Il arrive souvent aux corps d’être accompagnés de quelque chose qui n’est pas constant, qui n’a point lieu en tant qu’il ne tombe pas sous la vue, et qui n’est point incorporel. En prenant donc ce mot suivant le sens qui y est le plus généralement attaché, nous donnons à entendre que les accidents n’ont point la nature du tout que nous appelons corps, en réunissant tout ce qui entre dans son essence, non plus que celle des qualités qui l’accompagnent toujours et sans lesquelles on ne peut avoir aucune idée du corps. On ne doit les considérer que comme des choses qui accompagnent l’assemblage du corps par une espèce d’addition ; [71] quelquefois même on envisage les qualités séparément, d’autant que les accidents ne les suivent pas toujours. On ne saurait même nier que ce qui est ainsi n’est ni de la nature du tout à qui il survient quelque chose et que nous nommons corps, ni de la nature des choses qui l’accompagnent constamment, ni qu’il ne doive point être regardé comme subsistant par lui-même : car il ne faut penser cela ni des accidents ni des attributs constants. Au contraire, ainsi qu’il parait, tous les corps sont des accidents qui n’ont point de suite nécessaire ni d’ordre naturel, et qui doivent être considérés tels que les sens se les représentent.

[72] « Il faut avoir attention à ce principe, parce que nous ne devons pas rechercher la nature du temps de la manière dont nous recherchons les autres choses qui sont dans quelque sujet, en les rapportant aux notions antécédentes que nous en avons en nous-mêmes. On en doit parler selon l’effet même qui nous le fait appeler court ou long, sans chercher là-dessus d’autres manières de nous exprimer, comme si elles étaient meilleures. Il faut se servir de celles qui sont en usage, et ne point dire d’autres choses sur ce sujet, comme si elles étaient signifiées par le langage ordinaire, ainsi que sont quelques uns. Il n’y a seulement qu’à prendre garde que dans ces expressions nous joignions ensemble l’idée propre du temps, et que nous le mesurions. [73] En effet, ce n’est pas ici un sujet où il s’agisse de démonstration ; il ne demande que de l’attention. Par les jours, les nuits et leurs parties, nous joignons le temps ensemble. Et comme les passions, la tranquillité, le mouvement et le repos que nous éprouvons nous font joindre quelque chose d’accidentel avec ces sentiments, de même aussi, lorsque nous pensons de nouveau à ces parties de la durée, nous leur donnons le nom de temps. Épicure enseigne la même chose dans son second livre de la Nature et dans son grand Abrégé.

« Il ajoute à ce que nous avons dit ci-devant, qu’il faut croire que les mondes ont été produits de tout temps, suivant toutes les sortes de compositions, semblables à celles que nous voyons et différentes les unes des autres par des changements qui leur sont propres, soit grands ou moindres, et que pareillement toutes choses se dissolvent, les unes promptement, les autres plus lentement, les unes et les autres par diverses causes de différente manière. Il paraît de là qu’Épicure faisait consister la corruptibilité des mondes dans le changement de leurs parties. En d’autres endroits, il dit que la terre est portée par l’air comme dans un char ;

[74] il ajoute qu’on ne doit pas croire que les mondes aient nécessairement la même configuration. Au contraire, dans son douzième livre de la Nature, il affirme qu’ils sont différents, les uns étant sphériques, les autres ovales, et d’autres autrement figurés, quoiqu’il ne faille pas supposer qu’il y en ait de toutes sortes de formes. Épicure ne croit pas que l’infini soit la cause des diverses espèces d’animaux, parce qu’on ne saurait dire dans celle supposition pourquoi telles semences d’animaux, de plantes et d’autres choses se trouvent dans tel autre, puisqu’ils reçoivent tous la même nourriture. Il avance les mêmes principes sur ce qui concerne la terre ;

[75] « il croit aussi que les hommes se sont beaucoup instruits par les circonstances des choses qui les environnent et par la nécessité ; et que le raisonnement, s’étant joint ensuite à cette instruction, a examiné les choses plus soigneusement, faisant des découvertes plus promptes sur certaines choses, et plus tardives sur d’autres ; de sorte qu’il y en a qu’il faut placer dans des temps fort éloignés de l’infini, et d’autres dans des temps moins éloignés.

« De là vient, dit-il, que les noms ne furent pas d’abord imposés aux choses à dessein, comme ils le sont, mais que les hommes, ayant dans chaque pays leurs propres idées, les exprimèrent par un son articulé convenablement à ces sentiments et à ces idées ; que cette articulation se trouva même différente selon les lieux ;

[76] « qu’ensuite on convint dans chaque pays d’imposer certains noms aux choses, afin de les faire connaître aux autres d’une manière moins équivoque et de les exprimer d’une façon plus abrégée ; que ces expressions servirent à montrer des choses qu’on ne voyait point à ceux qui savaient les y appliquer, et dont les unes doivent leur origine à la nécessité, elles autres à ce qu’on a dû employer dans le discours les mots qui étaient le plus en usage.

« Quant aux corps célestes, à leurs mouvements, leurs changements, les éclipses, le lever et le coucher du soleil, et autres phénomènes compris dans cette classe, on ne doit point s’imaginer qu’ils se fassent par le ministère de quelque être qui les ordonne, les arrange, et qui réunit en lui-même la béatitude et l’immortalité : [77] car les occupations, les soucis, les colères et la joie ne sympathisent point avec la félicité ; tout cela ne peut venir que d’infirmité, de crainte et du besoin des choses nécessaires. On ne doit pas croire non plus que ce soient des natures de feu, qui, jouissant de la félicité, se soient accordées à recevoir volontairement ces mouvements.

« Il faut observer tout cet arrangement de manière que ces sortes d’idées ne renferment rien qui paraisse contraire à la beauté de l’arrangement, cette contrariété ne pouvant que produire beaucoup de trouble dans nos esprits. Ainsi il faut penser que ces mouvements s’exécutent suivant des lois établies dès l’origine du monde, et que ce sont des mouvements périodiques qui se font nécessairement.

[78] « L’étude de la nature doit être regardée comme destinée à nous développer les causes des principaux phénomènes, et à nous faire envisager les choses célestes sous une face qui contribue à notre bonheur, nous portant à considérer, pour en acquérir une meilleure connaissance, l’affinité qu’elles ont avec d’autres choses, et nous faisant observer que la manière diverse dont se font ces mouvements, ou dont ils peuvent se faire, pourrait encore renfermer d’autres différences ; mais qu’il nous suffit de savoir que la cause de ces mouvements ne doit point être cherchée dans une nature bienheureuse et incorruptible qui ne saurait renfermer aucun sujet de trouble. Il ne s’agit que de penser pour concevoir que cela est ainsi.

[79] « Il faut dire de plus que la connaissance des causes du lever et du coucher du soleil, des solstices, des éclipses, et d’autres phénomènes semblables à ceux-là, ne produit point une science heureuse, puisque ceux qui les connaissent ne laissent pas d’être également craintifs, quoique les uns ignorent de quelle nature sont ces phénomènes, et que les autres n’en savent point les véritables causes, outre que, quand même ils les connaîtraient, ils n’en auraient pas moins de crainte, la simple connaissance à cet égard ne suffisant pas pour bannir la terreur par rapport à l’arrangement de ces choses principales.

« De là vient que nous trouvons plusieurs causes des solstices, du coucher et du lever du soleil, des éclipses et d’autres mouvements pareils, tout comme nous en trouvons plusieurs dans les choses particulières, [80] quoique nous ne supposions pas que nous ne les avons point examinées avec l’attention qu’elles demandent, en tant qu’elles concernent notre tranquillité et notre bonheur. Ainsi, toutes les fois que nous remarquons quelque chose de pareil parmi nous, il faut considérer qu’il en est de même des choses célestes et de tout ce que noms ignorons, et mépriser ceux qui prétendent savoir qu’elles ne peuvent se faire que d’une seule manière, qui ne parlent point des, divers accidents qui nous paraissent y arriver, à cause de l’éloignement où nous en sommes, et qui ne savent pas même dire dans quel aspect les phénomènes célestes ne doivent pas nous effrayer. En effet, si nous croyons que ces phénomènes, se faisant d’une certaine manière, ne doivent pas nous troubler, ils ne devront pas non plus nous causer de l’inquiétude dans la supposition qu’ils peuvent se faire de plusieurs autres manières.

[81] « Après cela, il faut absolument attribuer la principale cause des agitations de l’esprit des hommes à ce qu’ils croient qu’il y a des choses heureuses et incorruptibles, et qu’en même temps ils ont des volontés contraires à cette croyance, qu’ils supposent des causes opposées à ces biens et agissent directement contre ces principes, surtout en ce qu’ils croient des peines éternelles sur la foi des fables, soit qu’ils s’assurent qu’ils ont quelque chose à craindre dans la mort, comme si l’âme continuait à exister après la destruction du corps, soit que, n’admettant point ces idées, ils s’imaginent qu’ils souffriront quelque autre chose par une persuasion déraisonnable de l’âme, qui fait que ceux qui ne définissent point ce sujet de crainte sont aussi troublés que d’autres qui le croient vainement. [82] L’exemption de trouble consiste à se préserver de ces opinions et à conserver l’idée des choses principales et universellement reconnues.

« Aussi il faut en tout avoir égard à ce qui est actuellement et un sens, à tous en commun pour des choses communes, à chacun en particulier pour des choses particulières, et en général à l’usage de quelque caractère de vérité que ce soit. Si on prend garde à tout cela, on s’apercevra d’où viennent le trouble et la crainte qu’on ressent, et on s’en délivrera, soit qu’il s’agisse des choses célestes, ou des autres sujets qui épouvantent les hommes, et dont on saura rendre raison.

« Voilà, Hérodote, ce que nous avons réduit en abrégé sur la nature de l’univers. [83] Si ces considérations sont efficaces et qu’on ait soin de les retenir, je crois que, quand même on ne s’appliquerait pas à toutes les parties de cette étude, on ne laissera pas de surpasser le reste des hommes en force d’esprit ; car tel parviendra lui-même à plusieurs vérités particulières en suivant cette route générale que nous traçons ; et s’il se les imprime dans l’esprit, elles l’aideront toujours dans l’occasion. Ces considérations sont aussi telles que ceux qui ont déjà fait des progrès dans l’étude particulière de la nature pourront en porter plus loin la connaissance générale, et que ceux qui ne sont pas consommés dans cette science, ou qui s’y sont adonnés sans l’aide d’un maître, ne laisseront pas, en repassant ce cours de vérités principales, de travailler efficacement à la tranquillité de leur esprit. »

Telle est la lettre d’Épicure sur la physique ; voici l’autre, qui roule sur les phénomènes célestes.

ÉPICURE À PYTHOCLÈS. JOIE.

[84] « Cléon m’a apporté votre lettre, dans laquelle vous continuez à me témoigner une amitié qui répond à celle que j’ai pour vous. Vous y raisonnez aussi fort bien des idées qui contribuent à rendre la vie heureuse, et vous me demandez sur les phénomènes célestes un système abrégé que vous puissiez retenir facilement, parce que ce que j’ai écrit là-dessus dans d’autres ouvrages est difficile à retenir, quand même, dites-vous, on les porterait toujours sur soi. Je consens à votre demande avec plaisir, et fonde sur vous de grandes espérances. [85] Ayant donc achevé mes autres ouvrages, j’ai composé le traité que vous souhaitez, et qui pourra être utile à beaucoup d’autres, principalement à ceux qui sont novices dans l’étude de la nature, et à ceux qui sont embarrassés dans les soins que leur donnent d’autres occupations. Recevez-le, apprenez-le et étudiez-le conjointement avec les choses que j’ai écrites en abrégé à Hérodote.

« Premièrement, il faut savoir que la fin qu’on doit se proposer dans l’étude des phénomènes célestes, considérés dans leur connexion ou séparément, est de conserver notre esprit exempt de trouble et d’avoir de fermes persuasions ; ce qui est aussi la fin qu’on doit se proposer dans les autres études. [86] Il ne faut pas vouloir forcer l’impossible, ni appliquer à tout les mêmes principes, soit dans les choses que nous avons traitées en parlant de la conduite de la vie, soit dans celles qui concernent l’explication de la nature, comme, par exemple, ces principes, que l’univers est composé de corps et d’une nature impalpable, que les éléments sont des atomes et autres pareilles, qui sont les seules qu’on puisse lier avec les choses qui tombent sous les sens. Il n’en est pas de même des phénomènes célestes, qui naissent de plusieurs causes qui s’accordent également avec le jugement des sens. Car il ne s’agit point de faire de nouvelles propositions, ni de poser des règles pour l’étude de la nature ; il faut l’étudier en suivant les phénomènes, [87] et ce n’est pas de doctrines particulières et de vaine gloire que nous avons besoin dans la vie, mais de ce qui peut nous la faire passer sans trouble. Tout s’opère constamment dans les phénomènes célestes de plusieurs manières, dont on peut également accorder l’explication avec ce qui nous en parait par le jugement des sens, pourvu qu’on renonce, comme on le doit, à des principes qui ne sont fondés que sur des vraisemblances. Et si quelqu’un, en rejetant une chose, en exclut une autre qui s’accorde également avec les phénomènes, il est évident qu’il s’écarte de la vraie étude de la nature et qu’il donne dans les fables. Il faut recevoir aussi pour signes des choses célestes quelques-unes de celles que nous voyons et dont nous pouvons examiner la nature ; ce que nous ne pouvons faire par rapport aux choses célestes que nous voyons, ne peut pas se faire de plusieurs manières différentes. [88] Il faut prendre garde à chaque phénomène et diviser les idées qu’il réunit, les choses que nous voyons ne pouvant servir de preuve qu’ils ne s’opèrent pas de plusieurs manières différentes.

« On comprend dans la notion du monde tout ce qu’embrasse, le contour du ciel, savoir les astres, la terre et toutes les choses visibles. C’est une partie détachée de l’infini et terminée par une extrémité, dont l’essence est ou rare ou dense, et qui, venant à se dissoudre, entraînera la dissolution de tout ce qu’elle contient, soit que cette matière qui limite le monde soit en mouvement ou eu repos, et que sa figure soit ronde, triangulaire ou telle autre ; car cette configuration peut être fort différente, n’y ayant rien dans les choses visibles qui forme de difficulté à ce qu’il y ait un monde borné d’une manière qui ne nous soit pas compréhensible.

[89] « Et on peut concevoir pur la pensée que le nombre de ces mondes est infini, et qu’il s’en peut faire un tel que je dis, soit dans le monde même, soit dans l’espace qui est entre les mondes, par où il faut entendre un lieu parfaitement vide, et non, comme le veulent quelques auteurs, un grand espace fort pur, où il n’y a point de vide. Ils prétendent qu’il y a des semences qui se séparent d’un ou de plusieurs mondes ou des espaces qui sont entre deux, lesquelles s’augmentent peu à peu, se forment, changent de place selon que cela se rencontre, et reçoivent une nourriture convenable qui les perfectionne et leur donne une consistance proportionnée à la force des fondements qui les reçoivent. [90] Mais ce n’est point assez qu’il se fasse un assemblage, et que cet amas soit accompagné d’un mouvement de tourbillon dans le vide où l’on pense qu’un tel monde se forme nécessairement, ni qu’il prenne des accroissements jusqu’à ce qu’il vienne à rencontrer un autre monde, comme dit un de ces philosophes qui passent pour physiciens ; car cela répugne aux phénomènes.

« Le soleil, la lune et les autres astres, n’ayant point été faits pour exister séparément (07), ont été ensuite compris dans l’assemblage du monde entier. Pareillement, la terre, la mer et toutes les espèces d’animaux, après avoir d1abord reçu leur forme, se sont augmentées par des accroissements à l’aide des mouvements circulaires d’autres choses composées de parties fort menues, soit d’air, soit de feu, ou de tous les deux ensemble ; du moins les sens nous le persuadent ainsi.

[91] « Quant à la grandeur du soleil et à celle de tous les astres en général, elle est telle qu’elle nous paraît, enseigne Épicure dans son livre onzième sur la Nature, où il dit que si l’éloignement ôte quelque chose à la grandeur du soleil, il doit encore perdre beaucoup plus de sa couleur. Nulle distance ne lui convenait mieux que celle où il est, et relativement à sa grandeur naturelle, soit qu’on le conçoive plus grand, ou un peu plus petit qu’il ne semble être, ou tel qu’il nous parait. D’ailleurs, on peut appliquer à cela que la grandeur apparente des feux que nous voyons dans l’éloignement ne diffère pas beaucoup de leur grandeur réelle. On se tirera aisément des difficultés qu’il peut y avoir sur ce sujet, si on n’admet que ce qui est évident par les sens, comme je l’ai montré dans mes ouvrages sur la Nature.

[92] « Le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres astres peuvent venir de ce qu’ils s’allument et s’éteignent selon la position où ils sont. Ces phénomènes peuvent aussi avoir d’autres causes, conformément à ce qui a été dit ci-dessus, et il n’y a rien dans les apparences qui empêche cette supposition d’avoir lieu. Peut-être ne font-ils qu’apparaître sur la terre, et qu’ensuite ils sont couverts de manière qu’on ne peut plus les apercevoir. Cette raison n’est pas non plus contredite par les apparences.

« Les mouvements des astres peuvent venir, ou de ce que le ciel, en tournant, les entraîne avec lui, ou bien on peut supposer que le ciel étant en repos, les astres tournent par une nécessité à laquelle ils ont été soumis dès la naissance du monde, [93] et qui les fait partir de l’Orient. Il se peut aussi que la chaleur du feu, qui leur sert de nourriture, les attire toujours en avant, comme dans une espèce de pâturage.

« On peut croire que le soleil et la lune changent de route par l’obliquité que le ciel contracte nécessairement en certains temps, ou par la résistance de l’air, ou par l’effet d’une matière qui les accompagne toujours, et dont une partie s’enflamme, et l’autre point ; ou même on peut supposer que ce mouvement a été donné dès le commencement à ces astres, afin qu’ils pussent se mouvoir circulairement. Toutes ces suppositions, et celles qui y sont conformes, peuvent également avoir lieu, et dans ce que nous voyons clairement il n’y a rien qui y soit contraire. Il faut seulement avoir égard à ce qui est possible, pour pouvoir l’appliquer aux choses qu’on aperçoit d’une manière qui y soit conforme, et ne point craindre les bas systèmes des astrologues.

[94] « Le déclin et le renouvellement de la lune peuvent arriver par le changement de sa situation, ou par des formes que prend l’air, on par quelque chose qui la couvre, ou de toute autre manière que nous pourrons nous imaginer, en comparant avec ce phénomène les choses qui se font à notre vue, et qui ont quelque rapport avec lui, à moins que quelqu’un ne soit là-dessus si content d’un seul principe. qu’il rejette tous les autres, sans faire attention à ce que l’homme peut parvenir à connaître et à ce qui surpasse sa connaissance, non plus qu’à la raison qui lui fait rechercher des choses qu’il ne saurait approfondir.

« Il se peut aussi que la lune tire sa lumière d’elle-même ; il se peut encore qu’elle l’emprunte du soleil, [95] tout comme parmi nous il y a des choses qui (08) ont leurs propriétés d’elles-mêmes, et d’autres qui ne les ont que par communication. Rien n’empêche qu’on ne suppose cela dans les phénomènes célestes, si on se souvient qu’ils peuvent se faire de plusieurs manières différentes, si on réfléchit aux hypothèses et aux diverses causes qu’appuie ce principe, et si on a soin d’éviter les fausses conséquences et les faux systèmes qui peuvent conduire à expliquer ces phénomènes d’une seule manière.

« L’apparence de visage, qu’on voit dans la lune, peut venir, ou des changements qui arrivent dans ses parties, ou de quelque chose qui les couvre, et en général cela peut provenir de toutes les manières dont se font des phénomènes semblables qui ont lieu parmi nous. Il n’est pas besoin d’ajouter qu’il faut suivre la même méthode dans ce qui regarde tous les phénomènes célestes ; [96] car si on établit, par rapport à quelques-uns, des principes qui combattent ceux que nous voyons être vrais, jamais on ne jouira d’une connaissance propre à tranquilliser l’esprit.

« Quant aux éclipses de soleil et de lune, on peut croire que des astres s’éteignent d’une manière pareille à ce qui se voit parmi nous, ou parce qu’il se rencontre quelque chose qui les couvre, soit la terre, soit le ciel, ou quelque autre corps pareil. Il faut ainsi comparer entre elles les manières dont une chose peut naturellement se faire, et avoir égard à ce qu’il n’est pas impossible qu’il se fasse des compositions de certains corps. Épicure, dans son douzième livre sur la Nature, dit que le soleil s’éclipse par l’ombre que lui fait la lune, et la lune par celle que lui fait la terre ; état dont ces astres se retirent ensuite. [97] Tel est aussi le sentiment de Diogène l’épicurien dans le premier livre de ses Opinions choisies.

« Il faut ajouter à cela que ces phénomènes arrivent dans des temps marqués et réguliers, tout comme certaines choses qui se font communément parmi nous, et ne point admettre en ceci le concours d’une nature divine, qu’il faut supposer exempte de cette occupation, et jouissant de toute sorte de bonheur. Si on ne s’en tient à ces règles, toute la science des choses célestes dégénérera en vaine dispute, comme il est arrivé à quelques uns qui, n’ayant pas saisi le principe de la possibilité, sont tombés dans la vaine opinion que ces phénomènes ne peuvent se faire que par une seule voie, et ont rejeté toutes les autres manières dont ils peuvent s’exécuter, adoptant des idées qu’ils ne peuvent concevoir clairement, et ne faisant pas attention aux choses que l’on voit, afin de s’en servir comme de signes pour connaître les autres (09).

[98] « La différente longueur des jours et des nuits doit s’attribuer à ce que le soleil passe plus promptement ou plus lentement sur la terre, ou à ce qu’il y a des lieux plus ou moins éloignés du soleil, ou des endroits plus bornés que d’autres, tout comme nous voyons parmi nous des choses qui s’exécutent avec plus de vitesse, et d’autres avec plus de lenteur ; raisonnement qu’on peut appliquer par conformité à ce qui se fait dans les phénomènes célestes. Ceux dont l’opinion est que cela ne peut se faire que d’une seule manière, contredisent les phénomènes et perdent de vue les choses que les hommes peuvent connaître.

« Les pronostics qu’annoncent les astres naissent, ou des accidents des saisons, comme ceux que nous voyons arriver aux animaux, ou d’autres causes, comme peuvent être les changements de l’air. [99] Ni l’une ni l’autre de ces suppositions n’est contraire aux phénomènes ; mais à quelle cause possible il faut s’arrêter, c’est ce que nous ne savons point.

« Les nuées peuvent se former, ou par des assemblages d’air, pressés les uns contre les autres, ou par les secousses des vents, ou par des atomes qui s’accrochent et sont propres à produire cet effet, ou par des amas d’exhalaisons qui partent de la terre et de la mer, ou enfin de plusieurs autres manières semblables que la raison nous dicte. Ces nuées, soit par la pression qu’elles souffrent, soit par les changements qu’elles éprouvent, peuvent se tourner en eau ou en vents, [100] selon qu’il y a pour cela des matières amenées de lieux convenables, agitées dans l’air, et entretenues par des assemblages propres à produire de semblables effets.

« Les tonnerres peuvent être occasionnés, ou par des vents renfermés dans les cavités des nuées, comme il en est de nos vases pleins d’eau bouillante, ou par le bruit du feu spiritueux qu’elles contiennent, ou par les ruptures et les séparations qui leur arrivent, ou par leur choc et l’éclat avec lequel elles se rompent, après avoir acquis une consistance cristalline. Et en général, les phénomènes que nous pouvons observer nous conduisent à penser que celui-là peut s’opérer de plusieurs manières différentes.

[101] « Les éclairs se font aussi diversement par le choc, ou par la collision des nuées, qui produit cette disposition, laquelle engendre le feu ; ou par l’ouverture des nuées faite par des corps spiritueux qui forment l’éclair, ou parce que les nuages poussent au dehors le feu qu’ils contiennent, soit par leur pression réciproque, soit par celle des vents, ou par la lumière qui sort des astres, et qui ensuite, renvoyée par le mouvement des nuées et des vents, tombe au travers des nues ; ou par la lumière exténuée qui s’élance des nuées, ou parce que c’est le feu qui les assemble et cause les tonnerres. Il peut de même produire les éclairs par son mouvement, ou par l’inflammation des vents, faite suivant leur direction et la violence avec laquelle ils enveloppent tout. [102] Les éclairs peuvent aussi se faire lorsque les vents viennent à rompre les nuées et détachent des atomes dont la chute excite le feu et forme l’éclair. On pourra facilement trouver plusieurs autres explications de ce phénomène, si on prend garde aux choses semblables qui arrivent sous nos yeux.

« Au reste, l’éclair précède le tonnerre, parce qu’il sort de la nue sitôt que le vent s’y introduit, lequel, se trouvant ensuite renfermé, cause le bruit que nous entendons, outre que quand tous les deux viennent à s’enflammer, l’éclair parvient plutôt jusqu’à nous, [103] et est suivi du tonnerre, comme il arrive dans certaines choses que nous voyons de loin, —et qui rendent un son.

« La foudre peut résulter d’un grand assemblage de vents, de leurs chocs, de leur inflammation et de leur violente chute sur la terre, principalement sur les montagnes, où les foudres se remarquent le plus, ou par les ruptures qui se font successivement dans des lieux épais et remplis de nuées, et qui se trouvent enveloppées par ce feu qui s’échappe. C’est ainsi que le tonnerre peut encore se former par un grand amas de feu mêlé d’un vent violent qui rompt les nuées dont la réciproque empêche qu’il ne continue son cours. [104] Les foudres peuvent aussi se faire de plusieurs autres manières, pourvu qu’on ne s’attache point aux fables. On les évitera, si on examine les choses que l’on voit, pour en tirer des conclusions par rapport à celles qu’on ne voit pas (10).

« Les tourbillons de feu peuvent être probablement produits, ou par des nuées qu’un grand vent chasse diversement sur la terre, ou par plusieurs vents joints à une nuée qu’un autre vent extérieur pousse de coté, ou par un mouvement circulaire du vent qui se trouve pressé par l’air qui est au-dessus de lui, et qui l’empêche de trouver l’issue qu’il lui faut. [105] Ce tourbillon, tombant sur la terre, y occasionne un mouvement en rond, l’effet étant pareil au mouvement du vent qui en est la cause, et lorsqu’il se jette sur la mer il y produit des tournements.

« Les tremblements de terre peuvent être causés, ou par un vent renfermé dans la terre, qui en agite (11) continuellement les moindres parties par où il la dispose à un ébranlement, à quoi se joint l’air extérieur qui s’insinue dans la terre ; ou bien ils viennent de l’air que les vents comprimés poussent dans les cavités de la terre, comme dans des espèces de cavernes. Suivant le cours que prend ce mouvement, les tremblements de terre peuvent aussi arriver par la chute de certaines parties de la terre, qui, quelquefois renvoyées, rencontrent des endroits trop condensés. [106] Ces mouvements peuvent aussi se faire de plusieurs autres manières.

« Les vents se forment dans des temps réguliers par un assemblage insensible de matières qui viennent à se réunir, d’ailleurs, comme quand il se fait un grand amas d’eau. Au reste, les vents sont faibles lorsqu’ils tombent en petit nombre dans plusieurs cavités où ils se distribuent.

« La grêle se fait lorsque les parties qui la composent viennent à se fixer fortement, quelquefois de tous côtés par les vents qui les environnent et les partagent, quelquefois moins fortement à cause de quelques parties d’eau qui les séparent et les éloignent en même temps l’une de l’autre. Elle peut se former aussi par un brisement qui la rompt en diverses parties, qui viennent à se fixer par leur assemblage. [107] La rondeur de sa circonférence vient de ce que ses extrémités se fondent de toutes parts pendant qu’elle se fixe, et de ce que ses parties sont également pressées par l’eau, ou par l’air qui les environne.

« On peut supposer que la neige se forme par le moyen d’une eau subtile qui découle des nuées par des ouvertures qui lui sont proportionnées, jointe à une pression des nuées qui sont disposées à produire cette eau et au vent qui la disperse. Ensuite, coulant de cette manière, elle se fixe par le grand froid qu’elle rencontre au bas des nues ; ou bien cette congélation se fait dans des nuées qui sont également peu condensées, et qui par leur collision froissent ces parties les unes contre les autres aussi bien qu’avec celles d’eau qui s’y trouvent jointes, et qui, en les éloignant, produisent la grêle ; effet qui arrive principalement dans l’air. [108] Cet assemblage de parties qui forment la neige peut aussi provenir du froissement de quelques nuées qui ont acquis un certain degré de congélation, quoique d’ailleurs la neige puisse se faire de plus d’une autre manière.

« La rosée vient d’un concours de parties de l’air propres à produire cette humidité ; ou bien ces parties viennent de lieux humides et arrosés d’eaux, qui sont effectivement les endroits les plus abondants en rosée. Ensuite ces parties, après avoir acquis un certain degré d’humidité, retombent vers le bas, comme il arrive en plusieurs autres choses semblables qui se passent à notre portée.

[109] « La gelée blanche est un effet de la rosée qui s’est fixée par un air froid, dont elle s’est trouvée environnée.

« La glace se forme par le moyen de particules rondes qui sortent de l’eau, et qui sont chassées par des particules angulaires, dont les unes sont obtuses, les autres aiguës ; ou bien par des particules qui Tiennent de dehors, augmentent le volume de l’eau, et donnent en même temps une autre forme aux parties rondes.

« L’arc-en-ciel naît des rayons du soleil qui réfléchissent sur un air humide ; ou bien il se fait par une propriété particulière de la lumière et de l’air qui produit les couleurs qu’on aperçoit dans ce phénomène, soit qu’elle les produise toutes, soit qu’elle n’en produise qu’une, qui, en réfléchissant sur les parties voisines de l’air, leur fait prendre les couleurs particulières que nous apercevons dans ce phénomène. [110] La circonférence qu’a l’arc-en-ciel vient de ce qu’il est vu à une distance égale de tous côtés, ou de ce que les atomes dans l’air sont obligés de prendre cette forme ; ou bien de ce que ceux qui sont emportés par les nuées, que l’air pousse vers la lune, forment cette circonférence dans ce phénomène.

« Le cercle qui paraît autour de la lune procède du feu qui s’assemble de tous côtés autour de cet astre, et retient en équilibre les parties qui s’en détachent, jusqu’à en faire un cercle, au lieu de les séparer toutes l’une de l’autre ; ou bien ce feu retient également de tous cotés l’air qui environne la lune, et produit par là ce cercle épais qu’on aperçoit autour d’elle, [111] ce qui se fait par reprises, soit par le moyen d’une matière extérieure qui y est conduite, soit par la chaleur augmentée au point nécessaire pour cet effet.

« Les comètes deviennent des astres, soit par un assemblage de feu qui se réunit au bout d’un certain temps, en certains lieux, parmi les corps célestes, ou parce qu’en vertu d’une position du ciel requise pour cela, il acquiert après un certain temps un mouvement au-dessus de nous, qui fait paraître ces astres, ou parce que les comètes elles-mêmes, se trouvant dans une certaine position, s’approchent de nous et deviennent visibles.

« Quant à ce qu’elles ne nous apparaissent pas toujours, cela dépend de certaines causes qui s’y opposent, et de ce que quelques-uns de ces astres prennent un détour.

[112] Non seulement ceci vient de ce que cette partie du monde est en repos tandis que les autres tournent autour d’elle, selon l’idée de quelques philosophes ; mais aussi de ce que le mouvement de l’air qui l’environne empêche ces corps de passer autour d’elle comme les autres astres. Ajoutez à cela que les comètes ne trouveraient pas dans la suite de matière qui leur convienne ; ce qui les fait rester dans les lieux où on les aperçoit. On peut encore attribuer à cela d’autres causes, si on sait bien raisonner sur ce qui s’accorde avec les choses qui tombent sous nos sens.

« Il y a des étoiles errantes, en tant que c’est là l’ordre de leur mouvement, et il y en a de fixes. [113] Il se peut qu’outre celles qui se meuvent circulairement, il y en ait qui dès le commencement ont été destinées à faire leur révolution également, tandis que d’autres font la leur d’une manière inégale. Il se peut aussi que l’air s’étende plus également dans certains lieux par où passent les astres, ce qui leur donne un mouvement plus suivi et une lumière plus régulière, et que dans d’autres lieux il y ait des inégalités à cet égard qui produisent celles qu’on voit dans certains astres. Vouloir expliquer tout cela par une seule cause, pendant que les phénomènes conduisent à en supposer plusieurs, est une pensée déraisonnable et mal entendue de la part de ceux qui s’appliquent a une vaine astrologie, et rendent inutilement raison de plusieurs choses, tandis qu’ils continuent à embarrasser la divinité de cette administration.

[114] « On voit des astres qui ne vont pas si vite que d’autres, soit parce qu’ils parcourent plus lentement le même cercle, ou parce que dans le même tourbillon, qui les entraîne, ils ont un mouvement contraire, ou parce qu’en faisant la même révolution, les uns parcourent plus de lieux que les autres. Décider sur tout cela est une chose qui ne convient qu’à ceux qui cherchent à se faire admirer par le peuple.

« Pour ce qui regarde les étoiles qu’on dit tomber du ciel, cela peut se faire, ou par des parties qui se détachent de ces astres, ou par leur choc, ou bien par la chute de certaines matières d’où il sort des exhalaisons, comme nous l’avons dit sur les éclairs, [115] cela peut aussi venir d’un assemblage des atomes qui engendrent le feu, ou d’un mouvement qui se fait dans l’endroit où se forme d’abord leur concours, ou des vents qui s’assemblent et forment des vapeurs, lesquelles s’enflamment dans les lieux où elles sont resserrées ; ou bien ce sont des matières qui se franchissent un passage à traversée qui les environnée ! continuent à se mouvoir dans les lieux où elles se portent. Enfin cela se peut encore exécuter de plus de manières qu’on ne peut dire.

« Les pronostics qu’on tire de certains animaux sont fondés sur les accidents des saisons ; car il n’y a point de liaison nécessaire entre des animaux et l’hiver, pour qu’ils puissent le produire, et on ne doit pas se mettre dans l’esprit que le départ des animaux d’un certain lieu soit réglé par une divinité, qui s’applique ensuite à remplir ces pronostics ;

[116] en effet il n’y a point d’animal, pour peu qu’il mérite qu’on en fasse cas, qui voulût s’assujettir à ce sot destin : à plus forte raison ne faut-il pas avoir cette idée de la Nature divine, qui jouit d’une félicité parfaite.

« Je vous exhorte donc, Pythoclès, à vous imprimer ces idées, afin de vous préserver des opinions fabuleuses, et de vous mettre en état de bien juger de toutes les vérités qui sont du genre de celles que je vous ai expliquées. Étudiez bien surtout ce qui regarde les principes de l’univers, l’infini et les autres vérités liées avec celles-là, en particulier ce qui regarde les caractères de vérité, les passions de l’âme, et la raison pourquoi nous devons nous appliquer à ces connaissances. Si vous saisissez bien ces idées principales, vous vous appliquerez avec succès à la recherche des vérités particulières. Quant à ceux qui ne sont que peu ou point du tout contents de ces principes, ils ne les ont pas bien considérés, non plus qu’ils ont eu de justes idées de la raison pourquoi nous devons nous appliquer à ces connaissances. »

[117] Tels sont les sentiments d’Épicure sur ce qui regarde les choses célestes.

Passons à ce qu’il enseigne sur la conduite de la vie, et sur le choix de la volonté par rapport aux biens et aux maux. Commençons d’abord par dire quelle opinion lui et ses disciples ont du sage.

« Le sage peut être outragé par la haine, par l’envie, ou par le mépris des hommes ; mais il croit qu’il dépend de lui de se mettre au-dessus de tout préjudice par la force de sa raison. La sagesse est un bien si solide qu’elle ôte, à celui qui l’a en partage, toute disposition à changer d’état, et l’empêche de sortir de son caractère, quand même il en aurait la volonté. À la vérité le sage est sujet aux passions ; mais leur impétuosité ne peut rien contre sa sagesse. Il n’est point de toutes les complétions, ou de toutes les sortes de tempéraments ; qu’il se sente affligé par les maladies, [118] mis à la torture par les douleurs, il n’en est pas moins heureux. Également officieux envers ses amis, lui seul sait les obliger véritablement, soit qu’ils soient présents sons ses yeux, ou qu’il les perde de vue dans l’absence. Jamais on ne l’entendra pousser des cris, se lamenter et se désespérer dans le fort de la douleur. Il évitera d’avoir commerce avec toute femme, dont l’usage est prohibé par les lois, selon ce qu’en dit Diogène dans son Abrégé des Préceptes moraux d’Épicure.

« Il ne sera point assez cruel pour accabler ses esclaves de grands tourments ; loin de là, il aura pitié de leur condition, et pardonnera volontiers à quiconque mérite de l’indulgence en considération de sa probité ; il sera insensible aux aiguillons de l’amour, lequel, dit Diogène, livre XII, n’est point envoyé du ciel sur la terre. Les plaisirs de cette passion ne furent jamais utiles ; au contraire, on est trop heureux lorsqu’ils n’entraînent point après eux des suites qu’on aurait sujet de déplorer.

[119] « Le sage ne s’embarrassera nullement de sa sépulture et ne s’appliquera point à l’art de bien dire. Il pourra, au sentiment d’Épicure dans ses Doutes et dans ses livres de la Nature, se marier et procréer des enfants par consolation de se voir renaître dans sa postérité. Néanmoins, il arrive dans la vie des circonstances qui peuvent dispenser le sage d’un pareil engagement, et lui en inspirer le dégoût. Épicure, dans son Banquet, lui défend de conserver la rancune dans l’excès du vin, et dans son premier livre de la Conduite de la vie, il lui donne l’exclusion en ce qui regarde le maniement des affaires de la république. Il n’aspirera point à la tyrannie, il n’imitera pas les cyniques dans leur façon de vivre, ni ne s’abaissera jusqu’à mendier ses besoins, dit encore Épicure dans son deuxième livre de la Conduite de la vie. Quoiqu’il perde la vue, ajoute-t-il dans cet ouvrage, il continuera de vivre sans regret. Il convient pourtant avec Diogène, dans le livre V de ses Opinions choisies, que le sage peut s’attrister en certaines occasions.

[120a] Il peut aussi arriver qu’il soit appelé en jugement. Il laissera à la postérité des productions de son génie ; mais il s’abstiendra de composer des panégyriques. Il amassera du bien sans attachement, pourvoira à l’avenir sans avarice, et se préparera à repousser courageusement les assauts de la fortune. Il ne contractera aucune liaison d’amitié avec l’avare, et aura soin de maintenir sa réputation, de crainte de tomber dans le mépris. Son plus grand plaisir consistera dans les spectacles publics.

[120b] Tous les vices sont inégaux. La santé, selon quelques uns, est une chose précieuse ; d’autres prétendent qu’elle doit être indifférente. La nature ne donne point une magnanimité achevée, elle ne s’acquiert que par la force du raisonnement. L’amitié doit être contractée par l’utilité qu’on en espère, de la même manière que l’on cultive la terre, pour recueillir l’effet de sa fertilité ; cette belle habitude se soutient par les plaisirs réciproques du commerce qu’on a lié.

[121a] Il y a deux sortes de félicités, l’une est suprême, et n’appartient qu’à Dieu : elle est toujours égale sans augmentation, ni diminution ; l’autre lui est inférieure, ainsi que celle des hommes : le plus et le moins s’y trouvent toujours.

[121b] Le sage pourra avoir des statues dans les places publiques ; mais il ne recherchera point ces sortes d’honneurs. Il n’y a que le sage qui puisse parler avec justesse de la musique et de la poésie. Il ne lira point de fictions poétiques, et n’en fera point. Il n’est point jaloux de la sagesse d’un autre. Le gain est permis au sage dans le besoin, pourvu qu’il l’acquière par la science. Le sage obéira à son prince quand l’occasion s’en présentera. Il se réjouira avec celui qui sera rentré dans le chemin de la vertu. Il pourra tenir une école, pourvu que le vulgaire n’y soit point reçu. Il pourra lire quelques-uns de ses écrits devant le peuple ; que ce ne soit pourtant pas de son propre mouvement. Il sera fixe en ses opinions, et ne mettra point tout en doute. Il sera aussi tranquille dans le sommeil que lorsqu’il sera éveillé. Si l’occasion se présente, le sage mourra pour son ami. »

Voilà les sentiments qu’ils ont du sage. Maintenant passons à la lettre qu’il écrivit à Ménecée.


ÉPICURE À MÉNECÉE. SALUT.

[122] « La jeunesse n’est point un obstacle à l’étude de la philosophie. On ne doit point différer d’acquérir ces connaissances, de même qu’on ne doit point avoir de honte de consacrer ses dernières années au travail de la spéculation. L’homme n’a point de temps limité, et ne doit jamais manquer de force pour guérir son esprit de tous les maux qui l’affligent.

« Ainsi celui qui excuse sa négligence sur ce qu’il n’a pas encore assez de vigueur pour cette laborieuse application, ou parce qu’il a laissé échapper les moments précieux qui pouvaient le conduire à cette découverte, ne parle pas mieux que l’autre qui ne veut pas se tirer de l’orage des passions, ni des malheurs de la vie, pour en mener une plus tranquille et plus heureuse, parce qu’il prétend que le temps de cette occupation nécessaire n’est pas encore arrivé ; ou qu’il s’est écoulé d’une manière irréparable.

« Il faut donc que les jeunes gens devancent la force de leur esprit, et que les vieux rappellent toutes celles dont ils sont capables pour s’attacher à la philosophie ; l’un doit faire cet effort afin qu’arrivant insensiblement au terme prescrit à ses jours, il persévère dans l’habitude de la vertu qu’il s’est acquise ; et l’autre afin qu’étant chargé d’années, il connaisse que son esprit à toute la fermeté de la jeunesse pour se mettre au-dessus de tous les événements de la fortune, et pour lui faire regarder avec intrépidité tout ce qui peut l’alarmer dans la spéculation de l’avenir, dont il est si proche.

[123] « Méditez donc, mon cher Ménecée, et ne négligez rien de tout ce qui peut vous mener à la félicité ; heureux celui qui s’est fixé dans cette situation tranquille ! il n’a plus de souhaits à faire, puisqu’il est satisfait de ce qu’il possède ; et s’il n’a pu encore s’élever à ce degré d’excellence il doit faire tous ses efforts pour y atteindre.

« Suivez donc les préceptes que je vous ai donnés si souvent, mettez-les en pratique, qu’ils soient les sujets continuels de vos réflexions, parce que je suis convaincu que vous y trouverez, pour la règle de vos mœurs, une morale très régulière.

« La base sur laquelle vous devez appuyer toutes vos maximes, c’est la pensée de l’immortalité et de l’état bienheureux des dieux : ce sentiment est conforme à l’opinion qui s’en est répandue parmi les hommes ; mais aussi prenez garde qu’en définissant la divinité, vous lui donniez aucun attribut qui profane la grandeur de son essence, en diminuant son éternité ou sa félicité suprême ; donnez à votre esprit sur cet Être divin tel essor qu’il vous plaira, pourvu que son immortalité et sa béatitude n’en reçoivent aucune atteinte.

« Il y a des dieux, c’est une connaissance consacrée à la postérité ; mais leur existence est tout à fait différente de celle qu’ils trouvent dans l’imagination des hommes. Celui-là donc n’est point un impie téméraire qui bannit celle foule de divinités à qui le simple peuple rend des hommages ; c’est plutôt cet autre qui veut donner à ces êtres divins les sentiments ridicules du vulgaire.

[124] « Tout ce que la plupart de ces faibles esprits avancent sur la connaissance qu’ils en ont, n’est point par aucune notion intérieure qui puisse servir de preuve invincible, c’est seulement par de simples préjugés. Quelle apparence que les dieux, selon l’opinion commune, s’embarrassent de punir les coupables et de récompenser les bons, qui, pratiquant sans cesse toutes les vertus qui sont le propre d’un excellent naturel, veulent que ces divinités leur ressemblent, et estiment que tout ce qui n’est pas conforme à leurs habitudes mortelles est fort éloigné de la nature divine.

« Faites-vous une habitude de penser que la mort n’est rien à notre égard, puisque la douleur ou le plaisir dépend du sentiment, et qu’elle n’est rien que la privation de ce même sentiment.

« C’est une belle découverte que celle qui peut convaincre l’esprit, que la mort ne nous concerne en aucune manière ; c’est un heureux moyen de passer avec tranquillité cette vie mortelle sans nous fatiguer de l’incertitude des temps qui la doivent suivre, et sans nous repaître de l’espérance de l’immortalité.

[125] « En effet, ce n’est point un malheur de vivre, à celui qui est une fois persuadé que le moment de sa dissolution n’est accompagné d’aucun mal ; et c’est être ridicule de marquer la crainte que l’on a de la mort, non pas que sa vue, dans l’instant qu’elle nous frappe, donne aucune inquiétude, mais parce que, dans l’attente de ses coups, l’esprit se laisse accabler par les tristes vapeurs du chagrin ? Est-il possible que la présence d’une chose étant incapable d’exciter aucun trouble en nous, nous puissions nous affliger avec tant d’excès par la seule pensée de son approche ?

« La mort, encore un coup, qui paraît la plus redoutable de tous les maux, n’est qu’une chimère, parce qu’elle n’est rien tant que la vie subsiste ; et lorsqu’elle arrive, la vie n’est plus : ainsi elle n’a point d’empire ni sur les vivants ni sur les morts ; les uns ne sentent pas encore sa fureur, et les autres, qui n’existent plus, sont à l’abri de ses atteintes.

« Les âmes vulgaires évitent quelquefois la mort, parce qu’elles l’envisagent comme le plus grand de tous les maux ; [126] elles tremblent aussi très souvent par le chagrin qu’elles ont de perdre tous les plaisirs qu’elle leur arrache, et de l’éternelle inaction où elle les jette ; c’est sans raison que la pensée de ne plus vivre leur donne de l’horreur, puisque la perte de la vie ôte le discernement que l’on pourrait avoir, que la cessation d’être enfermât en soi quelque chose de mauvais ; et de même qu’on ne choisit pas l’aliment par sa quantité, mais par sa délicatesse, ainsi le nombre des années ne fait pas la félicité de notre vie ; c’est la manière dont on la passe qui contribue à son agrément.

« Qu’il est ridicule d’exhorter un jeune homme à bien vivre, et de faire comprendre à celui que la vieillesse approche du tombeau, qu’il doit mourir avec fermeté ; ce n’est pas que ces deux choses ne soient infiniment estimables d’elles-mêmes, mais c’est que les spéculations qui nous font trouver des charmes dans une vie réglée nous mènent avec intrépidité jusqu’à l’heure de la mort.

« C’est une folie beaucoup plus grande d’appeler le non-être un bien, ou de dire que, dès l’instant qu’on a vu la lumière, il faut s’arracher à la vie.

[127] « Si celui qui s’exprime de cette sorte est véritablement persuadé de ce qu’il dit, d’où vient que dans le même moment il ne quitte pas la vie ? S’il a réfléchi sérieusement sur les malheurs dont elle est remplie, il est le maître d’en sortir pour n’être plus exposé à ses disgrâces ; et si c’est par manière de parler, et comme par raillerie, c’est faire le personnage d’un insensé. La plaisanterie sur cette matière est ridicule.

« Il faut se remplir l’esprit de la pensée de l’avenir, avec cette circonstance, qu’il ne nous concerne point tout à fait, et qu’il n’est pas entièrement hors d’état de nous concerner, afin que nous ne soyons point inquiétés de la certitude ou de l’incertitude de son arrivée.

« Considérez aussi que des choses différentes sont l’objet de nos souhaits et de nos désirs ; les unes sont naturelles, et les autres sont superflues ; il y en a de naturelles absolument nécessaires, et d’autres dont on peut se passer, quoique inspirées par la nature. Les nécessaires sont de deux sortes ; les unes font notre bonheur par l’indolence du corps, et quelques autres soutiennent la vie, comme le breuvage et l’aliment. [128] Si vous spéculez ces choses sans vous éloigner de la vérité, l’esprit et le corps y trouveront ce qu’il faut chercher et ce qu’il faut éviter ; l’un y aura le calme et la bonace, et l’autre une santé parfaite, qui sont le centre d’une vie bienheureuse.

« N’est-il pas vrai que le but de toutes nos actions, c’est de fuir la douleur et l’inquiétude, et que lorsque nous sommes arrivés à ce terme, l’esprit est tellement délivré de tout ce qui le pouvait tenir dans l’agitation, que l’homme croit être au dernier période de sa félicité, qu’il n’y a plus rien qui puisse satisfaire son esprit et contribuer à sa santé.

« La fuite du plaisir fait naître la douleur, et la douleur fait naître le plaisir ; c’est pourquoi nous appelons ce même plaisir la source et la fin d’une vie bienheureuse, [129] parce qu’il est le premier bien que la nature nous inspire dès le moment de notre naissance ; que c’est par lui que nous évitons des choses, que nous en choisissons d’autres, et qu’enfin tous nos mouvements se terminent en lui ; c’est donc à son secours que nous sommes redevables de savoir discerner toutes sortes de biens.

« La frugalité est un bien que l’on ne peut trop estimer ; ce n’est pas qu’il faille toujours la garder régulièrement, mais son habitude est excellente, afin que n’ayant plus les choses dans la même abondance, nous nous passions de peu, sans que cette médiocrité nous paraisse étrange ; aussi faut-il graver fortement dans son esprit que c’est jouir d’une magnificence pleine d’agrément que de se satisfaire sans aucune profusion.

[130] « La nature, pour sa subsistance, n’exige que des choses très faciles à trouver ; celles qui sont rares et extraordinaires lui sont inutiles, et ne peuvent servir qu’à la vanité ou à l’excès. Une nourriture commune donne autant de plaisir qu’un festin somptueux, et c’est un ragoût admirable que l’eau et le pain lorsque l’on en trouve dans le temps de sa faim et de sa soif.

« Il faut donc s’habituer à manger sobrement et simplement, sans rechercher toutes ces viandes délicatement préparées ; la santé trouve dans cette frugalité sa conservation, et l’homme, par ce moyen, devient plus robuste et beaucoup plus propre à toutes les actions de la vie. [131] Cela est cause que s’il se trouve par intervalles à un meilleur repas, il y mange avec plus de plaisir ; mais le principal, c’est que par ce secours nous ne craignons point les vicissitudes de la fortune, parce qu’étant accoutumés à nous passer de peu, quelque abondance qu’elle nous ôte, elle ne fait que nous remettre dans un état qu’elle ne nous peut ravir, par la louable habitude que nous avons prise.

« Ainsi lorsque nous assurons que la volupté est la fin d’une vie bienheureuse, il ne faut pas s’imaginer que nous entendions parler de ces sortes de plaisirs qui se trouvent dans la jouissance de l’amour, ou dans le luxe et l’excès des bonnes tables, comme quelques ignorants l’ont voulu insinuer, aussi bien que les ennemis de notre secte, qui nous ont imposé sur cette matière, par l’interprétation maligne qu’ils ont donnée à notre opinion.

[132] « Cette volupté, qui est le centre de notre bonheur, n’est autre chose que d’avoir l’esprit sans aucune agitation, et que le corps soit exempt de douleur ; l’ivrognerie, l’excès des viandes, le commerce criminel des femmes, la délicatesse des boissons et tout ce qui assaisonne les bonnes tables, n’ont rien qui conduise à une agréable vie : il n’y a que la frugalité et la tranquillité de l’esprit qui puissent faire cet effet heureux ; c’est ce calme qui nous facilite l’éclaircissement des choses qui doivent fixer notre choix, ou de celles que nous devons fuir ; et c’est par lui qu’on se défait des opinions qui troublent la disposition de ce mobile de notre vie.

« Le principe de toutes ces choses ne se trouve que dans la prudence qui, par conséquent, est un bien très excellent ; aussi mérite-t-elle sur la philosophie l’honneur de la préférence, parce qu’elle est sa règle dans la conduite de ses recherches ; qu’elle fait voir l’utilité qu’il y a de sortir de cette ignorance qui fait toutes nos alarmes ; et que d’ailleurs elle est la source de toutes les vertus qui nous enseignent que la vie est sans agrément, si la prudence, l’honnêteté et la justice ne dirigent tous ses mouvements, et que, suivant toujours la route que ces choses nous tracent, nos jours s’écoulent avec cette satisfaction, dont le bonheur est inséparable : car ses vertus sont le propre d’une vie pleine de félicité et d’agrément, qui ne peut jamais être sans leur excellente pratique.

[133] « Cela supposé, quel est l’homme que vous pourriez préférer à celui qui pense des dieux tout ce qui est conforme à la grandeur de leur être, qui voit insensiblement avec intrépidité l’approche de la mort, qui raisonne avec tant de justesse sur la fin où nous devons tendre naturellement, et sur l’existence du souverain bien, dont il croit la possession facile et capable de nous remplir entièrement ; qui s’est imprimé dans l’esprit que tout ce qu’on trouve dans les maux doit finir bientôt, si la douleur est violente, ou que si elle languit par le temps, on s’en fait une habitude qui la rend supportable ; et qui, enfin, se peut convaincre lui-même que la nécessité du destin, ainsi que l’ont cru quelques philosophes, n’a point un empire absolu sur nous, ou que tout au moins elle n’est pas tout à fait la maîtresse des choses qui relèvent en partie du caprice de la fortune, et qui en partie sont dépendantes de notre volonté, parce que cette même nécessité est cruelle et sans remède, et que l’inconstance de la fortune peut nous laisser toujours quelques rayons d’espérance.

« D’ailleurs, la liberté que nous avons d’agir comme il nous plaît n’admet aucune tyrannie qui la violente, aussi sommes-nous coupables des choses criminelles ; de même que ce n’est qu’à nous qu’appartiennent les louanges que mérite la prudence de notre conduite.

[134] « Il est donc beaucoup plus avantageux de se rendre à l’opinion fabuleuse que le peuple a des dieux, que d’agir, selon quelques physiciens, par la nécessité du destin ; cette pensée ne laisse pas d’imprimer du respect, et l’on espère toujours du succès à ses prières ; mais lorsque l’on s’imagine une certaine nécessité dans l’action, c’est vouloir se jeter dans le désespoir.

« Gardez-vous donc bien d’imiter le vulgaire, qui met la Fortune au nombre des dieux ; la bizarrerie de sa conduite l’éloigne entièrement du caractère de la divinité, qui ne peut rien faire qu’avec ordre et justesse. Ne croyez pas non plus que cette volage contribue en aucune manière aux événements ; le simple peuple s’est bien laissé séduire en faveur de sa puissance ; il ne croit pas néanmoins qu’elle donne directement aux hommes ni les biens ni les maux qui font le malheur ou la félicité de leur vie ; mais qu’elle fait naître seulement les occasions de tout ce qui peut produire les effets.

« Arrachez donc autant qu’il vous sera possible cette pensée de votre esprit, [135] et soyez persuadé qu’il vaut mieux être malheureux sans avoir manqué de prudence que d’être au comble de ses souhaits par une conduite déréglée, à qui néanmoins la fortune a donné du succès ; il est beaucoup plus glorieux d’être redevable à cette même prudence de la grandeur et du bonheur de ses actions, puisque c’est une marque qu’elles sont l’effet de ses réflexions et de ses conseils.

« Ne cessez donc jamais de méditer sur ces choses ; soyez jour et nuit dans la spéculation de tout ce qui les regarde, soit que vous soyez seul, ou avec quelqu’un qui ait du rapport avec vous : c’est le moyen d’avoir un sommeil tranquille, d’exercer dans le calme toutes vos facultés et de vivre comme un dieu parmi les mortels. Celui-là est plus qu’un homme, qui jouit pendant la vie des mêmes biens qui font le bonheur de la divinité. »

Je ne dis point ici qu’Épicure, dans beaucoup de lieux de ses écrits, et particulièrement dans son grand Épitomé, rejette entièrement l’art de deviner ; il assure que c’est une pure chimère, et que si cet art était véritable, l’homme n’aurait point la faculté d’agir librement. Voilà ce qu’il avance, quoiqu’il y ait encore dans le corps de ses ouvrages beaucoup d’autres choses où il parle de la conduite qu’il faut tenir pour la règle et le bonheur de la vie.

[136] Il est fort différent des cyrénaïques sur la nature de la volupté, parce que ces philosophes ne veulent pas qu’elle consiste dans cette indolence tranquille, mais qu’elle prenne sa naissance selon que les sens sont affectés. Épicure, au contraire, veut que l’esprit et le corps participent au plaisir qu’elle inspire. Il explique son opinion dans le livre du Choix, ou de la Fuite des choses ; dans celui de la Vie, des Mœurs, dans l’Épître qu’il écrit aux philosophes de Mitylène. Diogène, dans ses Opinions choisies, et Métrodore dans son Timocrate, s’accordent sur ce sentiment.

La volupté, disent-ils, que nous recevons est de deux manières : il y en a une dans le repos, et l’autre est dans le mouvement ; et même Épicure, dans ce qu’il a écrit des choses qu’il faut choisir, marque précisément que les plaisirs qui se trouvent dans le premier état sont le calme et l’indolence de l’esprit, et que la joie et la gaieté sont du caractère de ceux qui se trouvent dans l’action.

[137] Il ne s’accorde pas non plus avec les cyrénaïques, qui soutiennent que les douleurs du corps sont beaucoup plus sensibles que celles de l’esprit : la raison qu’ils en donnent, est qu’on punit les criminels par les tourments du corps, parce qu’il n’y a rien de plus rigoureux ; mais Épicure, au contraire, prouve que les maux de l’esprit sont plus cruels : le corps ne souffre que dans le temps qu’il est affligé, mais l’esprit n’endure pas seulement dans le moment de l’atteinte, il est encore persécuté par le souvenir du passé et par la crainte de l’avenir ; aussi ce philosophe préfère les plaisirs de la partie intelligente à toutes les voluptés du corps.

Il prouve que la volupté est la fin de tout, parce que les bêtes ne voient pas plutôt la lumière, que, sans aucun raisonnement et par le seul instinct de la nature, elles cherchent le plaisir et fuient la douleur ; c’est une chose tellement propre aux hommes, dès le moment de leur naissance, d’éviter le mal, qu’Hercule même, sentant les ardeurs de la chemise qui le brûlait, ne put refuser des larmes à sa douleur, et fit retentir de ses plaintes les cimes élevées des montagnes d’Eubée.

Il croit que les vertus n’ont rien qui les fasse souhaiter par rapport à elles-mêmes, et que c’est par le plaisir qui revient de leur acquisition ; ainsi la médecine n’est utile que par la santé qu’elle procure : c’est ce que dit Diogène dans son second livre des Épictètes. Épicure ajoute aussi qu’il n’y a que la vertu qui soit inséparable du plaisir ; que toutes les autres choses qui y sont attachées ne sont que des accidents qui s’évanouissent.

Mettons la dernière main à cet ouvrage et à la vie de ce philosophe ; joignons-y les opinions qu’il tenait certaines, et que la fin de notre travail soit le commencement de la béatitude.


MAXIMES D’ÉPICURE.

I.

Ce qui est bienheureux et immortel ne s’embarrasse de rien, il ne fatigue point les autres ; la colère est indigne de sa grandeur, et les bienfaits ne sont point du caractère de sa majesté, parce que toutes ces choses ne sont que le propre de la faiblesse.

II.

La mort n’est rien à notre égard ; ce qui est une fois dissolu n’a point de sentiment, et cette privation de sentiment fait que nous ne sommes plus rien.

III.

Tout ce que le plaisir a de plus charmant n’est autre chose que la privation de la douleur ; partout où il se trouve, il n’y a jamais de mal ni de tristesse.

IV.

Si le corps est attaqué d’une douleur violente, le mal cesse bientôt ; si au contraire elle devient languissante par le temps de sa durée, il en reçoit sans doute quelque plaisir ; aussi la plupart des maladies qui sont longues ont des intervalles qui nous flattent plus que les maux que nous endurons ne nous inquiètent.

V.

Il est impossible de vivre agréablement sans la prudence, sans l’honnêteté et sans la justice. La vie de celui qui pratique l’excellence de ces vertus se passe toujours dans le plaisir, de sorte que l’homme qui est assez malheureux pour n’être ni prudent, ni honnête, ni juste, est privé de tout ce qui pouvait faire la félicité de ses jours.

VI.

En tant que le commandement et la royauté mettent à l’abri des mauvais desseins des hommes, c’est un bien selon la nature, de quelque manière qu’on y parvienne.

VII.

Plusieurs se sont imaginé que la royauté et le commandement pouvaient leur assurer des amis ; s’ils ont trouvé par cette route le calme et la sûreté de leur vie, ils sont sans doute parvenus à ce véritable bien que la nature nous enseigne ; mais si au contraire ils ont toujours été dans l’agitation et dans la peine, ils ont été déchus de ce même bien, qui lui est si conforme, et qu’ils s’imaginaient trouver dans la suprême autorité.

VIII.

Toute sorte de volupté n’est point un mal en soi ; celle-là seulement est un mal qui est suivie de douleurs beaucoup plus violentes que ses plaisirs n’ont d’agrément.

IX.

Si elle pouvait se rassembler toute en elle et qu’elle renfermât dans sa durée la perfection des délices, elle serait toujours sans inquiétude, et il n’y aurait pour lors point de différence entre les voluptés.

X.

Si tout ce qui flatte les hommes dans la lascivité de leurs plaisirs arrachait en même temps de leur esprit la terreur qu’ils conçoivent des choses qui sont au-dessus d’eux, la crainte des dieux et les alarmes que donne la pensée de la mort, et qu’ils y trouvassent le secret de savoir désirer ce qui leur est nécessaire pour bien vivre, j’aurais tort de les reprendre, puisqu’ils seraient au comble de tous les plaisirs, et que rien ne troublerait en aucune manière la tranquillité de leur situation.

XI.

Si tout ce que nous regardons dans les dieux comme des miracles ne nous épouvantait point, si nous pouvions assez réfléchir pour ne point craindre la mort, parce qu’elle ne nous concerne point ; si enfin nos connaissances allaient jusqu’à savoir quelle est la véritable fin des maux et des biens, l’étude et la spéculation de la physique nous seraient inutiles.

XII.

C’est une chose impossible que celui qui tremble à la vue des prodiges de la nature, et qui s’alarme de tous les événements de la vie, puisse être jamais exempt de peur ; il faut qu’il pénètre la vaste étendue des choses et qu’il guérisse son esprit des impressions ridicules des fables : on ne peut, sans les découvertes de la physique, goûter de véritables plaisirs.

XIII.

Que sert-il de ne point craindre les hommes, si l’on doute de la manière dont tout se fait dans les cieux, sur la terre et dans l’immensité de ce grand tout ?

XIV.

Les hommes ne pouvant nous procurer qu’une certaine tranquillité, c’en est une considérable que celle qui naît de la force d’esprit et du renoncement aux soucis.

XV.

Les biens qui sont tels par la nature sont en petit nombre et aisés à acquérir, mais les vains désirs sont insatiables.

XVI.

Le sage ne peut jamais avoir qu’une fortune très médiocre ; mais s’il n’est pas considérable par les biens qui dépendent d’elle, l’élévation de son esprit et l’excellence de ses conseils le mettent au-dessus des autres ; ce sont eux qui sont les mobiles des plus fameux événements de la vie.

XVII.

Le juste est celui de tous les hommes qui vit sans trouble et sans désordre ; l’injuste, au contraire, est toujours dans l’agitation.

XVIII.

La volupté du corps, qui n’est rien autre chose que la suite de cette douleur qui arrive parce qu’il manque quelque chose à la nature, ne peut jamais être augmentée ; elle est seulement diversifiée selon les circonstances différentes.

XIX.

Cette volupté que l’esprit se propose pour la fin de sa félicité dépend entièrement de la manière dont on se défait de ces sortes d’opinions chimériques, et de tout ce qui peut avoir quelque affinité avec elles parce qu’elles font le trouble de l’esprit.

XX.

S’il était possible que l’homme pût toujours vivre, le plaisir qu’il aurait ne serait pas plus grand que celui qu’il goûte dans l’espace limité de sa vie, s’il pouvait assez élever sa raison pour en bien considérer les bornes.

XXI.

Si le plaisir du corps devait être sans bornes, le temps qu’on en jouit le serait aussi.

XXII.

Celui qui considère la fin du corps et les bornes de sa durée, et qui se délivre des craintes de l’avenir, rend par ce moyen la vie parfaitement heureuse ; de sorte que l’homme, satisfait de sa manière de vivre, n’a point besoin pour sa félicité de l’infinité des temps ; il n’est pas même privé de plaisir, quoiqu’il s’aperçoive que sa condition mortelle le conduit insensiblement au tombeau, puisqu’il y trouve ce qui termine heureusement sa course.

XXIII.

Celui qui a découvert de quelle manière la nature a tout borné pour vivre a connu sans doute le moyen de bannir la douleur qui se fait sentir au corps quand il lui manque quelque chose, et fait l’heureux secret de bien régler le cours de sa vie ; de sorte qu’il n’a que faire de chercher sa félicité dans toutes les choses dont l’acquisition est pleine d’incertitudes et de dangers.

XXIV.

Il faut avoir un principe d’évidence auquel on rapporte ses jugements, sans quoi il s’y mêlera toujours de la confusion.

XXV.

Si vous rejetez tous les sens, vous n’aurez aucun moyen de discerner la vérité d’avec le mensonge.

XXVI.

Si vous en rejetez quelqu’un, et que vous ne distinguiez pas entre ce que vous croyez avec quelque doute et ce qui est effectivement selon les sens, les mouvements de l’âme et les idées, vous n’aurez aucun caractère de vérité et ne pourrez vous fier aux autres sens.

XXVII.

Si vous admettez comme certain ce qui est douteux, et que vous ne rejetiez pas ce qui est faux, vous serez dans une perpétuelle incertitude.

XXVIII.

Si vous ne rapportez pas tout à la fin de la nature, vos actions contrediront vos raisonnements.

XXIX.

Entre toutes les choses que la sagesse nous donne pour vivre heureusement, il n’y en a point de si considérable que celle d’un véritable ami. C’est un des biens qui nous procure le plus de tranquillité dans la médiocrité.

XXX.

Celui qui est fortement persuadé qu’il n’y a rien dans la vie de plus solide que l’amitié a su l’art d’affermir son esprit contre la crainte que donne la durée ou l’éternité de la douleur.

XXXI.

Il y a deux sortes de voluptés, celles que la nature inspire, et celles qui sont superflues ; il y en a d’autres qui, pour être naturelles, ne sont néanmoins d’aucune utilité ; et il y en a qui ne sont point conformes au penchant naturel que nous avons, et que la nature n’exige en aucune manière ; elles satisfont seulement les chimères que l’opinion se forme.

XXXII.

Lorsque nous n’obtenons point les voluptés naturelles qui n’ôtent pas la douleur, on doit penser qu’elles ne sont pas nécessaires, et corriger l’envie qu’on en peut avoir en considérant la peine qu’elles coûtent à acquérir.

XXXIII.

Si là-dessus on se livre à des désirs violents, cela ne vient pas de la nature de ces plaisirs, mais de la vaine opinion qu’on s’en fait.

XXXIV.

Le droit n’est autre chose que cette utilité qu’on a reconnue d’un consentement universel pour la cause de la justice que les hommes ont gardée entre eux ; c’est par elle que, sans offenser et sans être offensés, ils ont vécu à l’abri de l’insulte.

XXXV.

On n’est ni juste envers les hommes, ni injuste envers les animaux, qui, par leur férocité, n’ont pu vivre avec l’homme sans l’attaquer et sans en être attaqués à leur tour. Il en est de même de ces nations avec qui on n’a pu contracter d’alliance pour empêcher les offenses réciproques.

XXXVI.

La justice n’est rien en soi ; la société des hommes en a fait naître l’utilité dans les pays où les peuples sont convenus de certaines conditions pour vivre sans offenser et sans être offensés.

XXXVII.

L’injustice n’est point un mal en soi ; elle est seulement un mal en cela qu’elle nous tient dans une crainte continuelle par le remords dont la conscience est inquiétée, et qu’elle nous fait appréhender que nos crimes ne viennent à la connaissance de ceux qui ont droit de les punir.

XXXVIII.

Il est impossible que celui qui a violé, à l’insu des hommes, les conventions qui ont été faites pour empêcher qu’on ne fasse du mal ou qu’on n’en reçoive, puisse s’assurer que son crime sera toujours caché ; car, quoiqu’il n’ait point été découvert en mille occasions, il peut toujours douter que cela puisse durer jusqu’à la mort.

XXXIX.

Tous les hommes ont le même droit général parce que partout il est fondé sur l’utilité ; mais il y a des pays où la même chose particulière ne passe pas pour juste.

XL.

Tout ce que l’expérience montre d’utile à la république pour l’usage réciproque des choses de la vie doit être censé juste, pourvu que chacun y trouve son avantage ; de sorte que si quelqu’un fait une loi qui par la suite n’apporte aucune utilité, elle n’est point juste de sa nature.

XLI.

Si la loi qui a été établie est quelquefois sans utilité, pourvu que, dans d’autres occasions, elle soit avantageuse à la république, elle ne laissera pas d’être estimée juste, et particulièrement par ceux qui considèrent les choses en général, et qui ne se plaisent point à ne rien confondre par un vain discours.

XLII.

Lorsque, les circonstances demeurant les mêmes, un chose qu’on a crue juste ne répond point à l’idée qu’on s’en était faite, elle n’était point juste ; mais si, par quelque changement de circonstance, elle cesse d’être utile, il faut dire qu’elle n’est plus juste, quoiqu’elle l’ait été tant qu’elle fut utile.

XLIII.

Celui qui, par le conseil de la prudence, a entrepris de chercher de l’appui dans les choses qui nous sont étrangères, s’est borné à celles qui sont possibles ; mais il ne s’est point arrêté à la recherche des impossibles, il a même négligé beaucoup de celles qu’on peut avoir, et a rejeté toutes les autres dont la jouissance n’était point nécessaire.

XLIV.

Ceux qui ont été assez heureux pour vivre avec des hommes de même tempérament et de même opinion, ont trouvé de la sûreté dans leur société ; cette disposition réciproque d’humeurs et des esprits a été le gage solide de leur union ; elle a fait la félicité de leur vie ; ils ont eu les uns pour les autres une étroite amitié, et n’ont point regardé leur séparation comme un sort déplorable.


POSIDONIUS.

Posidonius était né à Apamée en Syrie ; il demeurait à Rhodes, où il fit commerce et enseigna la philosophie. Il avait eu pour maître Panetius ; homme fort versé dans les lettres, comme le rapporte Strabon livre XIV.

Posidonius fit un voyage à Rome : ce fut là où Cicéron prit ses leçons. C’était un homme universel : il professait la philosophie, il savait les mathématiques, la musique, la géographie, la rhétorique, et possédait l’histoire.

Cicéron avait beaucoup d’estime et d’amitié pour son maître ; entre autres rapports qu’il fait de lui, il nous a conservé un trait qui prouve qu’il était stoïcien, et il dit dans ses Pensées que Pompée lui avait souvent raconté, qu’à son retour de Syrie, passant par Rhodes où était Posidonius, il eut le dessein d’aller entendre un philosophe de cette réputation. Étant venu à la porte de la maison, on lui défendit, contre la coutume ordinaire, de frapper : le portier, jeune homme, lui apprit que Posidonius était incommodé de la goutte ; mais cela ne put empêcher Pompée de rendre visite au philosophe. Après avoir été introduit, il lui fit toutes sortes de civilités, et lui témoigna quelle peine il ressentait de ne pouvoir l’entendre. « Vous le pouvez, reprit Posidonius ; et il ne sera pas dit qu’une douleur corporelle soit cause qu’un aussi grand homme ait inutilement pris la peine de se rendre chez moi. »

Ensuite ce philosophe, dans son lit, commença à discourir avec gravité et éloquence sur ce principe : « Qu’il n’y a de bon que ce qui est honnête ; et qu’à diverses reprises, dans le moment où la douleur s’élançait avec plus de force : « Douleur, s’écriait-il, tu as beau faire ; quelque importune que tu sois, je n’avouerai jamais que tu sois un mal. »

Cicéron nous apprend encore dans ses Entretiens sur la nature des dieux, livre II, que Posidonius était l’inventeur d’une sphère artificielle qui montrait tous les mouvements nocturnes et diurnes que le soleil, la lune et les cinq autres planètes font au ciel.

Il nous instruit aussi de ce que son maître avait écrit, savoir : cinq livres des Prédictions, cinq livres de la nature des dieux.