Marc Imhaus et René Chapelot (p. 177-195).

IV


La Croix-Rouge sous le feu.


En Lorraine. — Pendant la marche sur Paris. — Pendant la bataille de l’Aisne. — Dans les villes du Nord bombardées.

Nous avons vu précédemment l’œuvre énorme et magnifique accomplie par les dames de bonté, comment par leur patience inlassable, leur zèle, leur dévouement, leur souriante bonne grâce, elles ont guéri les grands blessés, réconforté les autres.

Mais le seul dévouement ne suffît pas à faire une infirmière. Il faut de l’héroïsme aussi.

Longue et monotone un peu, dans sa magnifique simplicité, serait la liste des citations dont pour leur présence d’esprit sous le feu, leur courage et le mépris de la mort nos infirmières ont été l’objet.

Contentons nous de citer les traits les plus saillants.

Dès le début, tandis que des milliers d’infirmières bénévoles créent à l’arrière des hôpitaux, des centaines d’autres en organisent sur la ligne de feu. Incalculables sont les services qu’elles ont rendus pendant les semaines terribles qui précédèrent le sursaut de la Marne. Sur toute la frontière du Nord-Est, chaque formation combattante se trouve spontanément dotée d’une formation sanitaire féminine.

À Wissembach, une Belge, Mlle Daëms, installe dès le début d’août, une infirmerie dans sa maison de campagne. Tout de suite l’infirmerie est utilisée car des combats se livrent sans cesse dans ces parages. Les Français, puis, après leur retraite les Allemands y installent des ambulances. Mlle Daëms seconde les uns et les autres avec un dévouement et une science auxquels l’ennemi lui-même a rendu hommage par écrit. Mieux, elle parcourt tout le voisinage pour découvrir et recueillir les blessés qu’au prix de mille difficultés elle ramène chez elle. Plus tard, sous un intense bombardement, elle continue, pendant que la plupart des habitants sont réfugiés dans les caves, à soigner ses blessés avec la même tranquillité.

Et lorsque les officiers allemands se vantent devant elle de l’écrasement de sa patrie elle n’hésite pas à affirmer hautement devant eux son dévouement à la France, son pays d’adoption.

Dans les premiers jours de la lutte également, c’est Mlle Boyé, en religion sœur Madeleine, supérieure de l’hospice Saint-Charles, qui, au prix de mille fatigues, installe un hôpital à Bayon et prodigue ses soins à nos blessés ; Mlle Lucie Baugé, qui institutrice à Haroué (Meurthe-et-Moselle), organise au château de Haroué un hôpital auxiliaire, le met à la disposition du service de santé et, sans épargner sa peine, soigne blessés et malades, passe des nuits à leur chevet et y « contracte une maladie grave qui met sa vie en danger ».

Mlle Paturlanne fait mieux ; elle suit une partie de la campagne de l’armée de Lorraine, montrant un véritable génie organisateur. Un aumônier militaire qui la vit à l’œuvre décrit ainsi son rôle. « Au cours de toute la campagne de l’armée de Lorraine, que j’ai suivie en qualité d’aumônier militaire je n’ai pas trouvé d’autre meilleur exemple des services que l’action privée pourrait rendre à l’organisation militaire jusque dans les plus petites localités pour le soulagement et le soin des blessés que les services rendus par Mlle Paturlanne.

« Mlle Paturlanne a tout créé par son zèle et son savoir-faire. Arrivant à Minorville, j’ai trouvé une ambulance garnie de quinze ou vingt couchettes avec draps, matelas, couvertures, abondamment éclairée et chauffée. Un groupe de six ou sept jeunes filles, anciennes élèves de cette admirable maîtresse, était prêt à la seconder, veillant ses malades et ses blessés, leur prodiguant ces soins délicats que la femme seule peut donner.

« Formées par leur chef, ces jeunes filles refusèrent de quitter le village au moment du bombardement, qui fit fuir la plus grande partie de la population et elles gardèrent une tenue digne de tout éloge. Par leur courage et leur simplicité, l’ambulance de la division trouva ainsi un organisme tout prêt à fonctionner, fonctionnant déjà, auquel elle fut heureuse de confier ses blessés les plus graves.

J’ai constaté que cette salle, souvent remplie de blessés, fut toujours abondamment pourvue de lait, café, bouillon, par les soins de Mlle Paturlanne et que les malades y ont été traités aussi bien qu’ils l’eussent été dans leur famille ou dans les hôpitaux les mieux montés.

La conduite de Mlle l’Institutrice constitue un exemple que l’on peut proposer à l’initiative privée partout où passent les armées françaises ».

Ce témoignage ému et sincère du vicaire général d’Albi, aumônier aux armées, à l’institutrice laïque de Lorraine en dit plus que toutes les belles phrases sur l’union sacrée et le dévouement féminin.

À Nancy, pendant un bombardement terrible et continu, alors que toute la population s’était retirée, les sœurs de Saint-Charles donnèrent asile à mille blessés et recueillirent des soldats de passage qu’elles hébergèrent. Six de ces vaillantes « bonnes sœurs » furent citées à l’ordre du jour de l’armée.

Quelques jours plus tard c’est l’attaque fameuse du Grand-Couronné. Les Allemands se replient après de vaines tentatives quand ils aperçoivent, à l’est du cimetière, une jeune fille, Mlle Marie Messin qui donnait ses soins à deux soldats. Les sauvages font feu sur la malheureuse qui, quelques heures après, expire dans les bras de ses parents. « Je suis heureuse d’avoir rendu service à la France et je meurs contente ». Telles sont ses dernières paroles.

C’est à peu près au même moment qu’un éclat d’obus abat Mlle Gilles, en service à l’hôpital de Lunéville Mme Philbert à l’hôpital de Senones ; que Mmes Hater, Hélène Picard et Klein, assistées des sœurs Marcon, Symphorose et Rose demeurent pendant le terrible bombardement de Saint-Dié au chevet de leurs malades qu’elles se refusent à quitter malgré le danger.

Parcourons le front nord et nous retrouverons les mêmes traits d’abnégation. C’est Mlle Dussart, infirmière de la Croix-Rouge Belge qui soigne « avec un inlassable dévouement les blessés des ambulances », refuse de quitter son poste pendant les bombardements les plus dangereux et suit dans sa retraite le corps d’armée auquel appartient l’ambulance, pour pouvoir continuer son œuvre. Elle fut citée à l’ordre du jour de l’armée et la croix de guerre lui fut remise à Calais devant les troupes assemblées.

C’est, à Lille, Mme Bécourt, féministe et philanthrope, qui a consacré une longue vie à la lutte contre la misère des femmes. Quand les Allemands approchent, son mari, le Dr Bécourt refuse de quitter Lille. « Les jeunes médecins sont au front, dit-il, si les vieux se sauvent, qui donc soignera les femmes et les enfants des soldats ? » Mme Bécourt reste auprès de lui et l’aide à soigner les malades, les infirmes, les blessés.

C’est à Saint-Quentin, deux femmes, Mme Hugue et Mme Dessin, qui dans des circonstances analogues, restent également à leur poste périlleux et pendant l’invasion et l’occupation mettent à la disposition des blessés 400 lits dans divers hôpitaux par elles organisés.

C’est l’équipe d’infirmières de Noyon qui pendant l’occupation se maintient courageusement à son poste.

C’est après la bataille de Senlis la sœur Benoist et Mlle Caron, infirmières volontaires qui à Belhisy Saint-Pierre, soignent, sans crainte de l’avance allemande, quatre vingts blessés anglais et sont, pour leur belle conduite, investies par le prince de Galles de la Croix de Malte.

C’est Mme C…, qui seule avec deux cents blessés réussit à traverser les lignes allemandes pour conduire de Saint-Just en Chaussée à Rouen ceux qu’elle s’est donnée pour tâche de sauver.

Les infirmières de Compiègne ont donné le même exemple, montré la même énergie. Toutes, et Mlles Cléret et Barbier, infirmières majors, et Mme Antoinette Pillet-Will, et la sœur Triviez, ont pendant la bataille et pendant l’occupation dirigé leurs hôpitaux. Toutes, comme le disent les citations dont elles sont l’objet « en ont imposé aux Allemands » par leur « attitude digne et ferme » et leur « énergie peu commune ». Leurs camarades de Villers-Cotterets, Mlles Bobenothi et Ferdon, également citées, méritent que l’on mentionne l’intelligence et le dévouement au-dessus de tout éloge dont elles firent preuve dans les mêmes circonstances.

Un peu plus tard à Vailly-sur-Aisne, la situation est critique également. La ville est submergée par un déluge de fer, la bataille fait rage autour d’elle. Les blessés affluent à l’hôpital. Il faut les soigner, pour ainsi dire sous la mitraille. La formation sanitaire de Vailly est dirigée par une femme, Mlle Eugénie Antoine. Celle-ci, loin de perdre son sang-froid organise le service comme elle l’aurait fait en des circonstances normales. Sans souci des obus qui tombent tout proches, elle soigne inlassablement blessés français et anglais et ne s’arrête que sa tâche terminée. Par chance elle reste saine et sauve. Elle peut désormais porter avec orgueil l’ordre de la Croix Rouge royale conférée par le roi d’Angleterre en récompense de son dévouement.

La fin d’août et le début de septembre sont marqués en même temps que par l’avance des Allemands sur Paris par leur avance en Champagne, et leur entrée à Reims. La ville martyre est alors le théâtre de beaux dévouements féminins.

Dès le 29 juillet l’Union des Femmes de France a décidé l’organisation d’un hôpital dont la direction est confiée à une directrice d’école maternelle, Mme Fouriaux, aidée de deux autres directrices d’école, Mlle Lanthiez et Mlle Cavarrot. Des institutrices remplissent presque tous les emplois d’infirmières. En huit jours deux cents lits sont préparés. Rien que de normal jusqu’au 28 août. À cette date, on envisage l’occupation allemande et Mme Fouriaux fait prendre par le Comité les dispositions suivantes :

« Le fonctionnement de l’hôpital continuera d’autant que l’occupation allemande ne peut être que passagère.

Le personnel administratif, tout en restant prudent et correct devra défendre pied à pied les intérêts de la société et rester à son poste jusqu’à expulsion ».

Naturellement, on décide d’évacuer les blessés français et le 2 septembre, Mme Fouriaux se met en route avec eux, les accompagne jusqu’à Epernay et ne consent à les quitter que lorsqu’elle les a laissés dans le train sanitaire. « Mais il lui faut retourner à Reims. Comment ? Il n’y a plus aucun moyen de transport et il est neuf heures du soir. Bien que brisée par tant d’émotions et de fatigues, Mme Fouriaux n’hésite pas. Elle revient à pied. Ce que fut son retour dans la nuit noire par une route encombrée de convois et de soldats, on le devine,… à plusieurs reprises elle risque d’être arrêtée comme espionne. Enfin elle arrive à Reims ; il est trois heures du matin ».

Le 3 septembre, bombardement et entrée des troupes allemandes ; le 4, les premiers blessés allemands arrivent à l’hôpital dont un arrêté des envahisseurs a confirmé à Mme Fouriaux la direction. L’activité et la charité qu’elle déploie alors sont telle qu’elles arrachent des éloges à l’envahisseur. « Nous ne faisons que notre devoir d’infirmières, sans oublier jamais que nous sommes Françaises, répond Mme Fouriaux ».

La tâche a été relativement facile pendant l’occupation. Elle devient dure, périlleuse lors du bombardement qui, avec une exceptionnelle intensité sévit depuis le 14. Pendant une semaine les bombes pleuvent sur l’hôpital, comme sur toute la ville, des incendies s’allument partout. Il faut évacuer les blessés, mais en pleine nuit. Mme Fouriaux et ses collègues l’entreprennent et réussissent à transporter dans les caves des maisons voisines, les plus gravement atteints.

Le 19, le bombardement redouble, une partie de l’hôpital s’écroule. L’évacuation totale doit être décidée. Sous les bombes, les obus, parmi les décombres fumants, les quatorze infirmières qui restent à l’hôpital s’ingénient à transporter les blessés vers le faubourg de Paris. « Et c’est toujours Mme Fouriaux qui dirige ces sauvetages, continuant à donner à tous un merveilleux exemple de sang froid, de présence d’esprit et de courage…

Lorsqu’avec ses collaboratrices, elle eut placé tous les malades à l’ambulance n° 1, ne pouvant trouver d’autre gîte toutes se contentèrent d’un peu de paille et passèrent la nuit sous un hangar ».

Malgré leur mépris de la mort, Mme Fouriaux et ses collègues sortent saines et sauves de l’enfer. Sauve aussi la femme du pasteur de Reims qui vingt fois est allée chercher les blessés sous la mitraille. Mais la rafale a fait cinq victimes : cinq religieuses de la Société de Secours aux blessés militaires sont tombées sous les éclats d’obus.

Pendant la bataille de la Marne, Mlle Bell, ramassant des blessés sur le champ de bataille, a deux jambes broyées par un obus.

Les péripéties de la bataille de l’Aisne sont marquées par de semblables actions d’éclat.

Nous avons vu comment Soissons, sous la main ferme de Mme Mâcherez sut « tenir » en face des hordes allemandes. Les douze ambulances, par elle organisées, sont dirigées par des femmes qui se montrent à la hauteur de l’héroïque mairesse.

Sœur Marie Lemoine, supérieure des sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve est citée à l’ordre du jour « pour avoir donné le plus bel exemple de courage,… en maintenant sa communauté à l’hôpital de Soissons pendant l’occupation allemande, et permis de soigner des milliers de blessés et de malades sous le feu de l’ennemi ».

Mlle Germaine Sellier dirige l’hôpital installé au collège par l’Association des Dames Françaises. Directrice, infirmière, économe, elle remplit pendant le terrible bombardement de septembre, ces fonctions multiples et écrasantes sans lâcher pied un instant. « Fin septembre et au commencement d’octobre, le collège devient l’objectif d’une batterie allemande ». Il fallut descendre les blessés dans les caves. Mlle Sellier ne consent à se mettre en sécurité qu’après tout son personnel. Pendant le grand bombardement d’octobre, Mlle Sellier, toujours calme reste auprès des typhiques sans plus s’émouvoir de la contagion possible que des incessantes explosions. Elle ne quitte le chevet des malades que pour aller elle-même renouveler les provisions et les produits pharmaceutiques. Les rues sont désertes et, derrière les soupiraux des caves, terrifiés, des habitants regardaient la jeune fille se blottir soudain dans l’angle d’une porte, attendre que l’obus qui sifflait fut tombé, secouer la poussière dont l’explosion l’avait couverte et repartir allègrement.

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Son Photog. de l’Armée.
Mme Macherez et Mlle Sellier

Pendant la bataille de l’Aisne, s’est signalée, entre toutes, Mlle Canton-Baccara. Celle-ci fut chargée, le 24 août, de diriger l’ambulance de Vauxbuin (Aisne). Dès le lendemain, elle est à son poste. La première semaine est consacrée à l’organisation, aménagement de l’hôpital, cours de pansement et d’hygiène. Mlle Canton-Bacara assistée dans sa tâche par Mlles Jeanne et Geneviève de Maistre, met l’hôpital en état de recevoir de nombreux blessés. Le 28 et le 29 août, Vauxbuin ravitaille des Belges et des réfugiés du Nord et des Ardennes. Le 30, la fusillade se rapproche et arrivent les premiers blessés. Les Allemands sont en vue. Pendant quarante-huit heures, Mlle Canton-Bacara et Mlles de Maistre sans s’accorder une heure de repos veillent a l’évacuation des blessés français. Le lendemain 1er septembre, les vivres manquent. Mlle Canton-Bacara part pour en réquisitionner à Soissons. « Elle y arrive sous un feu violent… des pans de murs s’effondrent, des balles sifflent, partout des blessés qui gisent, gémissant, appelant du secours. L’infirmière ne voit qu’eux et leur souffrance, oublie les vivres et court de rue en rue, poussant celui-ci, réconfortant cet autre, transportant celui-là à l’hôpital. Lorsqu’elle repart, elle se heurte aux avant-gardes allemandes. C’est en leur compagnie qu’elle retournera à Vauxbuin. Écoutons d’un collaborateur du Figaro qui l’a recueilli de sa bouche même le récit pittoresque de son odyssée.

En route, elle se heurte à une patrouille de uhlans. Le sous-officier fait un signe. Deux hommes se précipitent vers la voiture de Mlle Canton-Bacara et arrachent le petit drapeau qui la décore. C’est un tout petit drapeau, presqu’un jouet d’enfant. Les deux brutes le jettent à terre et, sur l’ordre de leur chef, le piétinent. Maintenant, ce n’est plus du tout un petit drapeau. L’injure l’a grandi, puisque c’est la France qui vient d’être insultée en lui. Mlle Canton-Bacara est rouge de fureur. Elle proteste avec énergie. Le uhlan vocifère en allemand. Un officier de la garde survient. Très poliment, mais toutefois le revolver au poing, il dit à l’infirmière :

— Mademoiselle, il me faut avant une demi-heure cent chemises, cent caleçons et deux cents paires de chaussettes, s’il vous plaît.

La directrice de Vauxbuin ne se laisse point intimider. Dans le temps prescrit, elle apporte les fournitures demandées et se croit libre, lorsqu’un éclaireur de la garde, le lieutenant von Lœbenstein, l’oblige à monter dans une automobile allemande où sont empilées des provisions pillées au passage. Mlle Canton-Bacara, qui n’a rien pris depuis le matin, meurt de faim, et pour comble d’ironie elle a pour siège un gros fromage de gruyère et pour dossier un morceau de lard et un jambon. Par les vitres, elle aperçoit les incendies qui s’allument à l’horizon. Le sifflement des obus déchire la nuit, tandis que de la ville prise monte la sinistre rumeur de la conquête brutale. L’automobile ne peut avancer que lentement. Tout à coup, en arrivant au bord de l’Aisne, à la lueur d’un phare, l’infirmière croit voir bouger quelque chose dans le fossé.

— Arrêtez ! arrêtez !…

Elle saute à terre… Un homme ...... est là, gémissant, le bras brisé .......................

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
.......................L’éclaireur de la garde n’y voit que du feu. Il refuse néanmoins de transporter le blessé jusqu’à l’hôpital.

On remonte en voiture, on repart : mais on n’a pas fait cinq cents mètres :

— Arrêtez, arrêtez, s’écrie Mlle Canton-Bacara, là… là… sur le talus, un uniforme.

— C’est assommant, à la fin, grommelle le capitaine allemand, je ne suis pas venu ici pour sauver du monde, je suis venu pour en tuer.

L’uniforme est un petit chasseur blessé à la cuisse. Le lieutenant von Lœbenstein est exaspéré. « Nous le fusillerons à Bucy », déclare-t-il.

Mais un kilomètre plus loin, l’automobile s’arrête, d’elle-même cette fois. C’est une panne d’essence.

— Il n’y a plus d’essence, mademoiselle, dit von Lœbenstein, cherchez-en.

— Volontiers, si vous m’accordez la grâce du petit chasseur.

Mlle Canton-Bacara discute, parlemente. L’essence est bientôt trouvée, et le petit chasseur est sauvé. Le lieutenant, que l’audacieuse énergie de cette jeune femme étonne et amuse, s’adoucit. L’infirmière en profite.

— J’ai autre chose à vous demander.

— Quoi encore ?

— Le civil… vous savez… le civil blessé de tout à l’heure je n’y ai pas renoncé. Envoyez-le relever par vos hommes et faites-le porter à l’hôpital. Ce sera une bonne action. Vous n’en faites peut-être pas tous les jours. Profitez de l’occasion. »

L’éclaireur de la garde en profita.

À quatre heures du matin, Mlle Canton-Bacara était remise en liberté. Elle fut reconduite à Vauxbuin par deux soldats baïonnette au canon. Les Allemands ont toutes les attentions. En arrivant à l’ambulance, elle songea tout à coup :

— Oh ! mon Dieu ! et moi qui étais partie hier pour réquisitionner des vivres et qui reviens les mains vides ? Quelle maladroite je fais ! Et ces pauvres gens qui ne vont pas avoir de quoi manger. Il faut que j’aille bien vite à Soissons.

Et à huit heures du matin, Mlle Canton-Bacara repartait pour Soissons [1].

Du 1er au 12 septembre. Vauxbuin est occupé, l’ambulance réquisitionnée par les autorités allemandes qui laissent du reste à Mlle Canton-Bacara la direction de son hôpital. Il faut alors non seulement soigner les Allemands, mais ravitailler et l’hôpital et les quelques habitants restés à Vauxbuin. Sans cesse il faut parcourir la route de Vauxbuin à Soissons où l’on va chercher des vivres, sans cesse se heurter aux soldats ennemis. Mais le courage, la bonne grâce un peu hautaine, la beauté aussi de l’infirmière désarment souvent l’arrogance teutonne. Mlle Canton-Bacara peut ravitailler Vauxbuin, faire punir un soldat allemand assassin, sauver deux dragons français. Les officiers se montrent respectueux. Un seul, par une nuit sombre, ose l’arrêter et veut la regarder en face. « Je ne montre pas mes yeux, dit-elle, aux ennemis de mon pays ».

Mais le prince de Salm lorsqu’il visite la formation de Vauxbuin complimente ainsi la directrice : « Je vous remercie, Mademoiselle, vous nous donnez à tous une belle et haute idée de votre race ». Mais les officiers qu’elle a soignés se confondent en remerciements dithyrambiques et sans doute sincères bien qu’écrits en fort mauvais français ; telle cette petite pièce de vers d’un lieutenant de chasseurs de la garde.

Si j’étais poète, je ferais des vers,
Si j’étais peintre, je peindrais un arbre vert
Mais comme en ces arts je ne suis pas bon
Je me contente d’écrire mon nom.

Malgré la galanterie des officiers prussiens, reconnaissants de son zèle charitable, Mlle Canton-Bacara ne respire que lorsque le grondement du canon se rapproche et que ses pensionnaires la préviennent de leur recul stratégique. Avec quelle joie engage-t-elle ses blessés à s’enfuir vite, très vite ! Bientôt on entend après le canon le sifflement des balles ; puis le clairon des zouaves déchire l’air. L’ambulance de Vauxbuin redevient française.

Mais la ligne de feu est toujours proche et les infirmières continuent leur vie active et périlleuse.

« Il y eut les jours pénibles où il fallait improviser le ravitaillement de longues files de réfugiés. Il y eut les jours qui n’étaient jamais assez longs, ceux-là, où il fallait panser des centaines de blessés évacués ; il y eut les jours d’angoisse où en pleine bataille il fallait aller le long des chemins, des ornières, des haies et sous les boqueteaux chercher nos soldats tombés, et les ramener appuyés sur l’épaule où la petite croix rouge devenait plus rouge encore. Il y eut les jours où il fallait de la patience et ceux où il ne fallait que de l’héroïsme ».

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LA CROIX-ROUGE SUR LA LIGNE DE FEU

Relever les blessés, telle est pour les jeunes infirmières, la seule préoccupation, le seul événement saillant qu’elles notent sur leur carnet de guerre. Et si un obus éclate près d’elles, elles continuent, impassibles, leur chemin.

Des mois de cette vie ont bien mérité la légion d’honneur et les croix de guerre dont Mlle Canton-Bacara et ses collaboratrices ont été gratifiées.

Les grandes batailles du Nord aussi trouvent des femmes au poste périlleux.

À Maubeuge, ce sont Mlle de Latour-Maubourg, Mlle Jacquin, Mlle Armagnac qui restent auprès des blessés pendant le siège de la place et sous le bombardement. Prisonnières avec les soldats confiés à leurs soins, pendant cinq mois elles continuent à se dévouer pour les blessés français et allemands, puis libérées enfin, vont dans les hôpitaux français soigner les contagieux.

À Furnes, pendant la bataille de l’Yser, Mme Panas, infirmière major, Mlles d’Haussonville, Muret, Wassender, Ansart, Kessisogler, persistent à soigner des blessés dans des ambulances criblées d’obus. Il faut toute la fermeté d’un officier général pour les faire partir.

À Ypres, du 5 au 14 novembre, les Allemands s’acharnent avec une fureur sauvage, sur l’hôpital où sont soignés 54 de leurs blessés. Un beau livre du Dr Mariave [2], médecin chef de cet hôpital, nous montre de quelle foi mystique, de quel esprit de sacrifice vraiment chrétiens furent animés et le docteur lui-même et ses collaborateurs, religieuses ou infirmières volontaires. Mlle Elisabeth Vanderghote, fille d’un ingénieur belge, parcourt toute la ville à travers les maisons effondrées pour porter secours aux familles ensevelies. Les religieuses de l’hôpital de Notre-Dame, sous la pluie d’obus incendiaires continuent leurs soins avec un calme parfait. Et tandis que les sœurs infirmières de Poperinghe, qu’on a forcées de partir, « reviennent tout en larmes d’avoir abandonnés leurs malades » et retrouvent à Ypres une place au danger, les autres « bonnes sœurs » partagent, lorsque le pain vient à manquer, leurs modiques rations avec les blessés allemands.

Deux longues semaines continue l’héroïsme tranquille et quotidien des religieuses et de leur chef. « La supériorité française, écrit celui-ci, consiste à montrer à cette race de vandales que nous possédons des sentiments d’humanité dont ils sont dépourvus. Il faut le faire parce que l’exemple est la seule loi des nations.

« Si nous imitions les Allemands cet état de choses se perpétuerait et nous descendrions à leur niveau alors que la mission de la France est de les élever au nôtre ».

N’est-ce pas ce que sans l’exprimer pensent les innombrables héroïnes laïques ou religieuses qui donnent sans compter leurs peines et leur sang pour leurs frères comme pour leurs ennemis ?

C’est par dizaines qu’à Arras se comptent les traits de courage féminin. C’est littéralement sous les obus que d’admirables infirmières, de conditions diverses, mais égales par leur mépris du danger, donnent leurs soins aux blessés.

Sœur Jeanne Françoise, de la Congrégation des Augustines, non contente de se dévouer jour et nuit pour les blessés, demeure sans bouger dans la salle de l’ambulance du Saint-Sacrement où un obus tombe au milieu des lits et tue plusieurs blessés. À l’hôpital Saint-Jean, dans les mêmes circonstances, la sœur Sainte-Suzanne est tuée, la sœur Saint-Pierre blessée par l’éclatement d’un obus. Mlle Alice Batut, infirmière major diplômée exerçant à l’hôpital 3/17 de la 10e armée, est citée à l’ordre du jour « pour avoir continué jour et nuit son service pendant le bombardement incessant de la ville et n’avoir cessé de rassurer les blessés tandis que les obus démolissaient l’hôpital ».

Mlle Godefroy, la sœur Sainte-Jeanne, Mlle Marnière, professeur au collège communal de jeunes filles, restent elles aussi dans leurs établissements bombardés, courent dans les rues sous les projectiles pour ramasser les blessés, coopèrent à l’évacuation des enfants et se prodiguent de plus, pendant l’hiver 1914-15, en de nombreuses œuvres charitables pour la population civile ou les soldats. Le 23 juin 1915, la sœur Sainte-Jeanne tombe au champ d’honneur, frappée d’un éclat d’obus.

Tout le personnel féminin de l’ambulance 1/10 installée à Arras est pour des actes semblables cité à l’ordre du jour.

La liste des dévouements et des sacrifices n’est pas close avec la première année de guerre. C’est en novembre 1915 qu’une jeune infirmière qui s’était signalée le plus par son dévouement. Mlle Caillot-Sagot, est tombée en Alsace, frappée d’un éclat d’obus alors qu’elle soignait les blessés.

Une place enfin doit être faite, très belle, aux infirmières de la région de Verdun, bien qu’aucune d’entre elles jusqu’ici n’ait eu la chance de fixer individuellement le rayon de gloire. Des équipes d’infirmières sont restées un an et plus dans cette région, théâtre de combats incessants, menant dans l’intervalle des batailles la dure vie du soldat dans une forteresse assiégée, sous la menace continuelle des pièces lourdes, des tauben, les zeppelins, se disant, se sentant avec joie, « militaires ». Elles ont assisté à la victoire des Éparges et ne rêvent que d’attaque, d’offensive. Quand le 21 février, elles entendent gronder la terrible canonnade, c’est la marche en avant qu’elles espèrent. Cette pensée de l’avance prochaine les soutient pendant les cinq grands jours où il faut, dans l’hôpital Saint-Nicolas bombardé, soigner et mettre à l’abri les blessés. Et c’est avec la plus grande douleur qu’elles ont dû évacuer l’hôpital et la ville où leur dévouement adoucit tant de souffrances.

En 1916, une organisation méthodique a fait place à l’improvisation du début et l’héroïsme de nos infirmières a moins souvent l’occasion de s’exercer. Disons plutôt qu’il se manifeste de façon moins éclatante. Car si très rares sont aujourd’hui celles qui tombent sous le feu, on ne compte plus celles qui journellement succombent des affections contractées au chevet des blessés. Toujours nos infirmières donnent « une haute idée de leur race » et justifient, pour leur part, le mot de Michelet « La France, Christ des nations ».

  1. Robert de Lezeau : l’Ambulance sous le feu. Le Figaro, 10 et 17 janvier 1915.
  2. Dr Henri Mariave. Le bombardement de l’hôpital d’Ypres.