Les Tremblements de terre en France

LES TREMBLEMENTS DE TERRE
EN FRANCE.

Au moment où nous écrivons ces lignes, il y a en France, à côté de nous, un assez grand nombre de nos concitoyens qui ont abandonné leurs demeures, leurs foyers, qui campent en pleine campagne, couchent sous des tentes, en proie à la plus effroyable anxiété. Le sol, depuis deux mois, a plusieurs fois tremblé sous leurs pas, ébranlant leurs maisons et fissurant leurs murs ; ils se demandent avec une légitime épouvante quelles peuvent être les conséquences de ces premières menaces des feux souterrains ; ils ignorent actuellement si la terre qui leur donne asile aujourd’hui ne sera pas demain leur tombeau ! Ces dramatiques événements s’accomplissent, comme nous l’avons déjà annoncé (Les tremblements de terre), dans le midi de la France, principalement dans l’Ardèche et la Drôme, sur les deux rives du Rhône, comprises entre Montélimar et Pont-Saint-Esprit. Grâce à un de nos correspondants, M. R., qui demeure au centre même du tremblement de terre français, à Bourg-Saint-Andéol, il nous est possible de donner aujourd’hui à nos lecteurs des renseignements inédits sur un phénomène extraordinaire et heureusement exceptionnel dans notre pays.

Le 14 juillet 1873, à minuit précis, les habitants de Bourg-Saint-Andéol (Ardèche) et ceux du voisinage de la rive gauche du Rhône, ont ressenti la première secousse de tremblement de terre. La journée qui se terminait ainsi par une brusque trépidation du sol avait débuté par de violentes convulsions atmosphériques ; à midi, des coups de foudre s’étaient fait entendre sans interruption, des éclairs avaient sillonné sans cesse la nuée sombre au milieu d’une épouvantable averse de grêle et de pluie. « Le 19 juillet, écrit notre correspondant, nous subissons une nouvelle secousse, à 3 h. 55 min. Sa durée n’est que 2 secondes environ ; on eût dit que l’on se trouvait sur un pont tubulaire, au moment où un train de chemin de fer y passe. À Viviers, à Rochemaure, où existe un volcan éteint, à la Voulte, sur la rive droite du Rhône, à Saint-Paul-Trois-Châteaux, à la Garde, à Donzère, à Châteauneuf et à Montélimar sur la rive gauche du Rhône, la secousse se fit sentir, avec une extrême violence ; Donzère et Châteauneuf ont été surtout éprouvés. Les maisons de la rue principale de cette dernière ville sont toutes lézardées, et, par mesure de précaution, on les a étayées aussi solidement que possible. Un grand nombre d’habitants couchent actuellement sous des tentes à la campagne. L’église est lézardée de haut en bas, et pour cause de sûreté publique, elle est fermée aux fidèles. On célèbre les offices en plein air. Les eaux de plusieurs sources des environs de Châteauneuf ont subitement changé de couleur. Les unes sont devenues noires, les autres rouges. Les habitants sont dans la stupeur.

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Carte des tremblements de terre en France. (14, 19 juillet et 8 août 1873.)

« Le 8 août, à 4 h. 5 min., c’est-à-dire à peu près à la même heure que le 19 juillet, une nouvelle secousse de 3 secondes se fait très-nettement sentir. Elle est précédée d’un bruissement comparable à celui du vent qui souffle dans les arbres. Le centre principal est toujours Châteauneuf ; Donzère, Bourg-Saint-Andéol et Viviers, sont vivement ébranlés. Le mouvement du sol s’est communiqué jusqu’à Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme. Toutes les maisons qui avaient été lézardées par les précédentes trépidations ont été endommagées plus sérieusement encore, et elles s’ébouleraient infailliblement si de semblables ébranlements se renouvelaient. »

M. R., après ces détails du plus haut intérêt, nous donne un récit curieux de circonstances extraordinaires qu’il a observées lui-même. « Des chiens se sont mis à hurler avant la secousse, comme s’ils avaient eu le pressentiment d’un événement extraordinaire. Un perroquet fort bavard, de mon voisinage, fut comme terrifié, et il en perdit la parole pendant plusieurs jours. Un homme qui passait dans les champs fut, au moment de la secousse, frappé aux rotules des deux genoux, comme d’une commotion électrique. » Les eaux du Rhône se sont précipitées sur le rivage, comme agitées par un énorme bateau à vapeur. Le 14, le 19 juillet et le 8 août, jours des secousses, le télégraphe électrique ne pouvait fonctionner régulièrement. Ce fait nous paraît offrir une importance capitale et nous ne croyons pas qu’il ait encore été observé dans nos contrées.

Cet ébranlement des rives du Rhône est le quatrième tremblement de terre qui se soit fait sentir en France depuis le commencement de notre siècle ; en 1822, en 1841 et en 1866, notre pays a déjà été soumis dans des régions diverses à des phénomènes analogues. Il y a juste un siècle, presque jour pour jour, les contrées atteintes aujourd’hui étaient assez fortement ébranlées. L’illustre naturaliste Faujas de Saint-Fond nous rapporte qu’en 1773, pendant un mois de suite, les rivages du Rhône tremblèrent violemment dans les environs de Châteauneuf, et cela dans le courant du mois d’août. Quelques mois auparavant, en janvier 1773, le petit village de Clausayes, perché au sommet d’une colline, fut entièrement détruit par le mouvement de la terre. Les habitants, sur l’ordre d’un commissaire envoyé par le gouvernement de la province du Dauphiné, quittèrent le village et campèrent dans la plaine.

D’après ces souvenirs historiques, on conçoit que les événements actuels sont bien faits pour jeter l’alarme parmi les habitants de la Drôme et de l’Ardèche, et surtout parmi les riverains du Rhône. Ne doivent-ils pas aussi exciter notre compassion, en même temps que notre curiosité ? Rien ne semble devoir être plus épouvantable, en effet, que cette colère des feux souterrains, contre laquelle on est si fatalement impuissant. Quand la terre, notre mère et notre appui, nous fait défaut, quand elle s’agite convulsivement, l’homme doit se sentir aussi faible qu’un enfant ; n’est-il pas incapable de fuir, de combattre ou d’implorer ? Sa vie n’est plus soumise qu’au hasard de réactions qu’il ne connaît pas et qui s’accomplissent, à son insu, sous ses pas : que la croûte terrestre se soulève seulement de quelques millimètres de plus, il sera impitoyablement écrasé, lui et les siens, avec sa demeure et sa ville tout entière !

Il ne faut pas oublier toutefois que le temps des grandes convulsions géologiques est passé ; tout semble prouver que les anciens cataclysmes géologiques ne se renouvelleront plus. Ces mouvements du sol contemporain indiquent bien que les forces naturelles qui ont façonné le relief terrestre, soulevé les montagnes et découpé les continents, ne sont pas anéanties. Elles travaillent sans cesse, dans le fond des océans, comme dans les entrailles de notre planète, mais elles accomplissent aujourd’hui leur œuvre, lentement et progressivement. Les oscillations brusques du sol, les mouvements violents, peuvent être considérés de nos jours comme une lointaine réminiscence des anciennes convulsions du globe, rares exceptions parmi les sublimes harmonies de notre monde.

Gaston Tissandier.