Les Singularitez de la France antarctique/52

Texte établi par Paul GaffarelMaisonneuve (p. 261-264).


CHAPITRE LII.

D’une beste assez estrange, appellee Haüt.


Aristote et quelques autres après luy se sont efforcez auec toute diligence de chercher la nature des animaux, arbres, herbes, et autres choses naturelles : L’Amerique incognûe aux anciens. toutesfois par ce qu’ils ont escript n’est vraysemblable qu’ils soient paruenuz iusques à nostre France Antarctique ou Amérique, pource qu’elle n’estoit decouuerte auparauant, ny de leur temps. Toutefois ce qu’ils nous en ont laissé par escrit, nous apporte beaucoup de consolation et soulagement. Si donc nous en descriuons quelques unes, rares quant à nous et incongnûes, i’espere qu’il ne sera pris en mauuaise part, mais au contraire pourra apporter quelque contentement au lecteur, amateur des choses rares et singulieres, lesquelles nature n’a voulu estre communes à chacun païs. Ceste beste pour abreger, est autant difforme qu’il est possible et quasi incroyable à ceux qui ne l’auroient veue. Ils la nomment Haû[1], ou Haûthi, de la grandeur d’un bien grand guenon d’Afrique, son ventre est fort aualé contre terre. Description d’un animal nommé Haüthi Elle a la teste presque semblable à celle d’un enfant, et la face semblablement, comme pouuez voir par la sequente figure retirée du naturel. Estant prise, elle fait des souspirs comme un enfant affligé de douleur. Sa peau est cendrée et velue comme celle d’un petit ours. Elle ne porte sinô trois ongles aux pieds longs de quatre doigts, faits en mode de grosses arestes de carpe, auec lesquelles elle grimpe aux arbres où elle demeure plus qu’en terre. Sa queue est longue de trois doigts, ayant bien peu de poil. Une autre chose digne de memoire, c’est que ceste beste n’a iamais esté veue manger d’homme viuant, encores que les Sauuages en ayent tenu longue espace de temps, pour voir si elle mangerait, ainsi qu’eux mesmes m’ont recité. M. de l’Espiné. Capitaine Mogneuille.Pareillement ie ne l’eusse encore creu, iusques à ce qu’un capitaine de Normandie nommé De l’Espiné, et le capitaine Mogneuille, natif de Picardie, se promenas quelque iour en des bois de haute fustaye, tirerent un coup d’arquebuze contre deux de ces bestes qui estoient au feste d’un arbre, dont tomberent toutes deux à terre, l’une fort blessée, et l’autre seulemêt estourdie, de laquelle me fut fait present. En la gardant bien l’espace de vingt six iours, où ie congnu que iamais ne voulut manger ne boire : mais tousiours à un mesme estat, laquelle à la fin fut estrâglée par quelques chiês qu’auions mené auec nous par delà. Aucuns estimêt ceste beste viure seulement des fueilles de certain arbre, nommé en leur langue Amahut. Cest arbre est haut eleué sur tous autres de ce païs, ses fueilles fort petites et deliées. Et pource que coustumierement elle est en cet arbre ils l’ont appellé Haüt. Au surplus fort amoureux de l’homme quand elle est appriuoisée, ne cherchant qu’à môter sur ses espaules, comme si son naturel estoit d’appeter tousiours choses hautes, ce que malaisément peuuent endurer les Sauuages, pource qu’ils sont nuds, et que cest animant a les ongles fort agües, et plus longues que le lion, ne beste que i’aye veu tant farouche et grande soit-elle. Chamaleon.A ce propos, i’ay veu par experience certains Chameleôs, que lon tenoit en cage dans Constâtinople, qui furêt apperceuz viure seulemêt de l’air. Et par ainsi ie congneu estre veritable, ce que m’auoiêt dit les Sauuages de ceste beste. En outre encore qu’elle demeurast attachée iour et nuict dehors au vent et à la pluye (car ce pais y est assez subiect) neàtmoins elle estoit tousiours aussi et seche côme parauàt. Industrie et faits admirables de nature. Voila les faits admirables de nature, et côme elle se plaist à faire choses diuerses, et le plus souuent incomprehensibles, et admirables aux homes. Parquoy ce serait chose impertinente d’en chercher la cause et raison, côme plusieurs de iour en iour s’efforcent : car cela est un vray secret de nature, dont la congnoissance est reseruée au seul Createur, comme de plusieurs autres que lon pourrait icy alleguer, dont ie me deporteray pour sommairement paruenir au reste.

  1. L’haû est l’ ou paresseux. Gandavo le décrit sous le nom de pergniça (P. 74.) : « Il marche si lentement que pendant quinze jours il n’avance pas de la distance d’un jet de pierre. Il lui faut deux jours pour monter sur un arbre et autant pour en descendre. » Cf. Léry § x. Les savants modernes ont fait justice des exagérations des premiers observateurs. Cf. Mémoire de Quoy et Guaymard dans le Voyage autour du Monde par Freycinet.