Les Sceptiques grecs/Livre I/Chapitre IV

Impr. nationale (p. 77-92).

CHAPITRE IV.

TIMON DE PHLIONTE.


Pyrrhon eut plusieurs disciples. Timon est le plus célèbre de tous : les autres étaient Euryloque, Philon d’Athènes, Hécatée d’Abdère, Nausiphanes de Téos. Diogène[1] cite en outre parmi ses familiers (συνήθεις) Numénius. Mais, en supposant que Numénius eût été un pyrrhonien, comme il est nommé avec Ænésidème, il est impossible de savoir si ce philosophe était un contemporain de Pyrrhon, ou s’il n’a vécu que longtemps après lui[2].

S’il est permis de hasarder une conjecture au sujet de ces obscurs philosophes, il nous semble qu’ils étaient moins les disciples, au sens précis du mot, que les admirateurs de Pyrrhon, ses familiers ou ses imitateurs. Si en effet Pyrrhon, ainsi que nous avons essayé de l’établir, n’avait que fort peu de doctrine, comment aurait-il fait école ? On comprend, au contraire, que quelques-uns de ses contemporains, vivement frappés de sa manière de comprendre la vie, l’aient pris pour modèle, et aient essayé de continuer, non son enseignement, mais ses exemples.

Cette interprétation est confirmée expressément, pour deux au moins des philosophes qui nous sont donnés comme ses disciples. Philon d’Athènes, ainsi que l’attestent authentiquement deux vers de Timon, n’était d’aucune école (ἀπόσχολος) : il vivait dans la plus complète indépendance, loin de toutes les disputes, et philosophait pour son propre compte. « Fuyant les hommes, dit Timon, étranger à toute école, ne conversant qu’avec lui-même, Philon ne se soucie ni de la gloire ni des disciples[3]. »

De même, Nausiphanes témoignait à l’égard de son maître, en même temps qu’une grande admiration, une grande indépendance. Il disait qu’il fallait imiter la manière de vivre de Pyrrhon (γίνεσθαι τῆς διαθέσεως τῆς Πυρρωνείου), mais s’en rapporter à soi-même pour les idées (τῶν λόγων τῶν ἑαυτοῦ). Cette distinction de Nausiphanes, entre la διάθεσις et les λόγοι, est très significative, et marque bien le véritable caractère de l’ancien pyrrhonisme. Au surplus, Nausiphanes n’a pu écouter bien longtemps les leçons de Pyrrhon ; car il a été lui-même le maître d’Épicure ; or Épicure a ouvert son école vers 310 av. J.-C. et il ne paraît pas[4] que Pyrrhon ait pu être de retour à Élis avant 322. Ajoutons que Nausiphanes appartenait plutôt à l’école de Démocrite qu’à celle de Pyrrhon : Cicéron l’appelle Démocritéen[5].

Euryloque ne nous est connu que par une anecdote. Il lui arriva, raconte Diogène, de s’irriter tellement contre son cuisinier, qu’il saisit une broche chargée de viandes, et le poursuivit ainsi jusque sur la place publique. Le fait que ce seul trait est arrivé jusqu’à nous, n’est-il pas un indice que pour tous ces philosophes, la grande affaire était moins de raisonner que de vivre impassibles et indifférents, et que la malice de leurs contemporains, curieux de voir s’ils tiendraient leur gageure, enregistrait soigneusement tous les traits d’inconséquence qui pouvaient leur échapper ? Euryloque lui aussi avait peu de goût pour la dispute ; ainsi Diogène[6] raconte que pour se soustraire aux questions qu’on lui adressait, il jeta son manteau et traversa l’Alphée à la nage. Il était, dit encore Diogène, l’ennemi déclaré des sophistes.

Sur Hécatée d’Abdère nous avons quelques renseignements plus précis. Il vécut auprès de Ptolémée Lagi et l’accompagna dans son expédition en Syrie[7]. Josèphe[8] l’appelle φιλόσοφος ἅμα καὶ περὶ τὰς πράξεις ἱκανώτατος : d’où on peut conclure qu’à ses yeux la pratique et l’action avaient bien plus de prix que la théorie. Hécatée avait composé un livre sur la philosophie des Égyptiens, puis des ouvrages étrangers à la philosophie[9], entre autres un livre sur les Juifs et Abraham[10]. C’est un trait qui lui est commun avec Timon. Ces philosophes, après avoir demandé à la philosophie tout ce qu’elle pouvait leur donner, c’est-à-dire une règle de conduite, s’adonnaient à d’autres travaux.

I. Le véritable successeur de Pyrrhon, le confident de ses pensées et l’héritier de sa doctrine fut Timon[11].

Il naquit[12] à Phlionte vers 325 av. J.-C. et mourut à Athènes vers 935. Il exerça d’abord le métier de danseur ; puis il y renonça et alla à Mégare, où il entendit Stilpon. Revenu ensuite dans sa patrie, il s’y maria ; puis il alla trouver Pyrrhon à Élis ; à cette époque Timon était déjà célèbre. La pauvreté le força à partir ; il se rendit à Chalcédoine, où il s’enrichit en enseignant, et accrut encore sa réputation. Enfin, il s’établit à Athènes, et sauf un court séjour à Thèbes, il y demeura jusqu’à sa mort[13].

Malgré sa vive admiration pour Pyrrhon, Timon ne l’avait pas pris pour modèle en toutes choses. On a vu qu’il ne se résigna pas comme lui à la pauvreté ; il n’eut rien non plus de cette gravité et de cette dignité, qui conquirent à Pyrrhon la vénération et la confiance de ses concitoyens. Il fut à certaines heures fort peu philosophe ; divers témoignages nous apprennent qu’il aimait à boire, et s’il faut en croire Athénée[14], il n’avait pas perdu cette mauvaise habitude, même à la fin de sa vie, à l’époque où il connut Lacydes, le successeur d’Arcésilas. Cependant, on cite de lui quelques traits de caractère, par où il se rapproche de son maître. Il aimait comme lui la solitude et les jardins, et faisait preuve, du moins à l’égard de ses propres ouvrages, d’une assez grande indifférence.

C’est surtout par son esprit vif et mordant, par sa méchanceté que Timon est resté célèbre. Il exerçait sa verve railleuse sur tous les sujets, et aux dépens de tout le monde ; il n’épargnait pas sa propre personne ; comme il était borgne[15], il s’appelait lui-même le Cyclope, et plaisantait volontiers sur son infirmité. Mais ce sont surtout les philosophes qui furent en butte à ses sarcasmes ; il paraît s’être acharné particulièrement sur Arcésilas si doux pourtant, et si aimable, dont les opinions présentaient avec les siennes plus d’une ressemblance. Un jour qu’Arcésilas[16] traversait la place des Cercopes, il lui cria : « Que viens-tu faire au milieu de nous autres, qui sommes des hommes libres ? » Une autre fois, comme Arcésilas lui demandait pourquoi il était revenu de Thèbes : « Pour vous voir en face, répondit-il, et rire de vous[17]. » Il est vrai que plus tard il se réconcilia avec lui, et fit même son éloge dans l’ouvrage intitulé : Banquet funèbre d’Arcésilas.

Timon avait composé un grand nombre d’ouvrages ; des poèmes épiques, des tragédies, des satires, trente-deux drames comiques, puis des livres en prose qui n’avaient pas moins de 20,000 lignes[18] Parmi ces derniers se trouvaient le Περì αἰσθήσεων[19], le Πύθων[20], probablement un dialogue entre lui et Pyrrhon, qu’il avait rencontré au moment où il partait pour Delphes ; et peut-être un livre Πρòς τοὺς Φυσιχοὺς[21] et Ἀρχεσιλάου[22]ῶεριδεῖπνον. Ajoutons enfin les Iambes[23], les Images (Ἰνδαλμοí)[24] et les Silles ; ces deux derniers ouvrages sont les seuls dont il nous soit parvenu quelques fragments, cinq ou six vers des Images[25] et environ cent cinquante des Silles.

Les Silles sont de beaucoup l’œuvre la plus importante de Timon : c’est de là que lui est venu le nom de sillographie, et il faut que ces poésies aient été souvent lues dans l’antiquité, car elles sont fréquemment citées par Diogène, Sextus, Athénée, à qui nous devons les fragments conservés. C’était un poème satirique en vers hexamètres, dont chacun paraît avoir été une parodie d’un vers d’Homère[26]. Tout ce que nous savons de certain sur la composition de ce poème, c’est qu’il comprenait trois livres : le premier était une exposition continue (αὐτοδιήγητον ἔχει τὴν ἑρμηνεíαν)[27] ; le second et le troisième avaient la forme de dialogue : Xénophane de Colophon, répondant aux questions de Timon, passait en revue, dans le second livre, les anciens philosophes, dans le troisième les philosophes modernes. Tous trois traitaient le même sujet, et étaient consacrés à injurier et à couvrir de ridicule tous les philosophes.

Wachsmuth[28], d’une manière très ingénieuse, a essayé de reconstituer l’ensemble de l’œuvre. Le premier livre serait une descente aux enfers, une νεχυíα, imitée de celle d’Homère : Démocrite, Pythagore, Parménide, Zénon d’Élée, Mélissus, Platon, Zénon de Citium, Aristote auraient tour à tour été distingués par Timon dans la foule des ombres, et chacun aurait été caractérisé par quelque réflexion, généralement désobligeante. Pythagore n’est qu’un charlatan impudent et ignare ; Héraclite, un déclamateur criard qui injurie tout le monde ; Platon, un hâbleur qui n’est pas dupe des mensonges qu’il invente ; Xénophon un pauvre écrivain ; Aristote un vaniteux Phédon et Euclide, des esprits futiles, qui ont introduit à Mégare la rage de la dispute ; les académiciens, des bavards sans esprit[29].

Tous ces philosophes se livraient à une grande discussion, une logomachie assourdissante, analogue aux combats racontés par Homère et dont la foule des ombres applaudissait ou sifflait les principaux épisodes. On voyait surtout la lutte de Zénon de Citium contre Arcésilas : « J’ai vu[30], dans une fastueuse obscurité, une vieille Phénicienne, goulue et avide de tout : elle portait un tout petit filet[31] qui laissait échapper tout ce qu’il contenait ; et elle avait un peu moins d’esprit qu’une guitare. Puis Arcésilas, le combat fini, « ayant ainsi parlé[32], se glissa au milieu de la foule. On se pressa autour de lui, comme des moineaux autour d’un hibou : et on s’extasiait en montrant le sot personnage. Tu plais à la multitude : c’est bien peu de chose, malheureux ! Pourquoi t’enorgueillir comme un sot ? »

Enfin, paraissait Pyrrhon[33] « auquel nul mortel n’est capable de résister ». Il reprochait à tous ces disputeurs leur fureur et l’inanité de leurs discours, et finalement rétablissait la paix. Ici se plaçait l’éloge de Pyrrhon que nous avons cité plus haut.

Dans le second livre on voyait arriver Xénophane. Timon lui demandait pourquoi il n’avait pas pris part au combat précédent : il répondait en témoignant son mépris pour tous les philosophes, et il expliquait comment il avait cherché la sagesse, sans pourtant parvenir à l’atteindre, honneur qui était réservé à Pyrrhon.

Enfin le troisième livre disait leur fait aux philosophes les plus récents, contemporains de Timon. Épicure n’y était pas mieux traité que Cléanthe et les stoïciens : les philosophes d’Alexandrie n’étaient pas plus épargnés que ceux de l’Académie.

Si plausible qu’elle soit, cette reconstitution ne repose, de l’aveu de son auteur, que sur une conjecture : ce qui est certain, c’est que Timon parlait des philosophes sur le ton le plus méprisant et le plus injurieux. On voit par là combien il est loin de Pyrrhon. Son maître dédaignait les philosophes parce qu’ils se contredisent : Timon les outrage.

Il y a quelque analogie entre ses procédés et ceux des cyniques. Antisthène et Diogène estimaient aussi que la science est inutile[34] ; ils critiquaient les ἐγχύϰλια μαθήματα[35] et criblaient de leurs épigrammes les dogmatistes. Eux aussi se plaisaient aux parodies[36]. Sans doute, Timon est avant tout un sceptique ; mais ce qu’on vient de voir montre qu’il y a aussi quelque chose de la manière grossière et insultante des cyniques chez l’ancien saltimbanque.

Il nous reste aussi quelques fragments (treize vers) du livre de Timon intitulé : les Images (Ἰνδαλμοí)[37]. Vraisemblablement le passage conservé par Diogène était le commencement du poème : Timon demandait à son maître Pyrrhon le secret de cette sagesse qui relevait au-dessus de tous les autres hommes, et permettait à ses disciples enthousiastes de le comparer au soleil. Pyrrhon répondait ensuite à cette question : et nous avons aussi le commencement de sa réponse[38] Il nous paraît évident ( (autant qu’on peut parler d’évidence avec des documents si insuffisants) que les Ἰνδαλμοί étaient un vrai traité de morale à tendances assez dogmatiques[39]. Ils renfermaient, si nous nous sommes fait de l’œuvre de Pyrrhon une juste idée, la partie essentielle de l’enseignement sceptique primitif. Les Silles étaient une œuvre de polémique et de destruction : les Images, une œuvre de construction ; on y enseignait le moyen d’être heureux, c’est-à-dire de trouver le bonheur dans l’ataraxie et l’indifférence.

Suivant Hirzel[40] il faudrait entendre par ἰνδαλμοί les images ou plutôt les phénomènes, les représentations sur lesquelles nous devons nous régler dans la vie pratique. Timon[41] paraît avoir déjà été préoccupé de l’objection qui devait être tant de fois répétée dans la suite : le doute rend toute action impossible. — Il ne faut pas, répondait Timon, demeurer inerte ; il faut agir. Pour agir, il faut un critérium, un critérium pratique. Ce critérium, qui n’est autre chose que l’ataraxie, permettra de distinguer parmi nos représentations (ἰνδαλμοί) celles qu’il faut suivre et celles qu’il faut écarter. De là, une suite de préceptes, dont nous avons peut-être un échantillon dans un vers cité par Athénée[42], et qui auraient été le contenu du livre de Timon, analogue par ce côté aux traités des stoïciens, ou plutôt au Περὶ εὐθυμίης de Démocrite.

Mais cette conjecture de Hirzel nous semble fort peu vraisemblable : les raisons dont il l’appuie sont bien subtiles. Comment croire que Timon, s’il avait voulu parler seulement des images vraies ou utiles, eût intitulé son livre Ἰνδαλμοί sans aucune qualification ? Il est plus probable, comme l’a conjecturé Wachsmuth[43], que le mot Ἰνδαλμοί est pris ici en mauvaise part ; il s’agit des images ou apparences trompeuses que la fausse sagesse des philosophes, suivant Timon, offre à l’esprit humain, et qui sont le principal obstacle à la vie heureuse. C’est en ce sens que le mot est employé dans un vers de Timon, emprunté aux Ἰνδαλμοί[44]. L’endroit même où Sextus place ce vers, au début de son chapitre contre les moralistes, semble indiquer que ce vers était devenu dans l’École une maxime courante, qui dominait toute la morale et résumait nettement la pensée sceptique sur les questions de cet ordre.

II. — Laissons maintenant de côté les conjectures, et essayons, à l’aide des divers fragments qui nous ont été conservés, de recueillir quelques indications précises sur les sentiments et les idées de leur auteur. Ses opinions ne diffèrent guère de celles de Pyrrhon, puisque c’est par lui qu’on connaît Pyrrhon. Il y a pourtant quelques points à éclaircir.

Parmi les anciens philosophes, les seuls qui aient trouvé grâce devant Timon sont les éléates, Démocrite et Protagoras. Nous avons vu que Xénophane est le principal personnage des Silles : c’est lui qui passe en revue toutes les doctrines ; c’est sous son nom que Timon distribue l’éloge et surtout le blâme. Il parle avec admiration de Parménide[45] : « Le grand et illustre Parménide a montré que les idées sont de vaines apparences. » Il loue l’éloquence de Zénon, et Mélissus n’est pas oublié. Pourtant, en même temps qu’il leur adresse des éloges, Timon fait des réserves : c’est que ces philosophes n’étaient pas assez sceptiques à son gré : ils ont approché de la perfection ; ils ne l’ont pas atteinte : « Mélissus était supérieur à beaucoup de préjugés, non pas à tous[46]. » Quant à Xénophane, Timon le représente se désolant d’avoir été trop longtemps égaré et d’être arrivé à la vieillesse, sans avoir atteint la vraie sagesse : « Car de quelque côté que se tournât mon esprit, je voyais que toutes choses se réduisaient à un seul et même être[47]. » Mais c’est là une assertion trop précise : et si Timon lui sait gré d’avoir combattu les fables d’Homère, il ne le trouve pas encore tout à fait exempt de la morgue dogmatique (ὑπάτυφος).

Démocrite est un des premiers écrivains qu’il ait lus[48], et il admire fort sa sagacité[49] et son aversion pour les discours équivoques et vides. Il parle aussi en termes favorables de Protagoras[50], et il raconte comment, après avoir écrit son livre sur les dieux, il dut prendre la fuite pour ne pas subir le sort de Socrate.

Il serait intéressant de trouver dans les fragments des indications sur les formules dont se servaient Pyrrhon ou Timon, et sur le degré d’élaboration dialectique que le scepticisme avait atteint de leur temps. Malheureusement les quelques vers détachés qui nous sont parvenus ne jettent pas grande lumière sur ces points. Partout Timon s’attache uniquement à la partie négative du scepticisme ; il raille les philosophes ou ceux qui les écoutent ; il nous présente par exemple un jeune homme qui se lamente d’avoir perdu son temps et son argent à suivre les leçons des philosophes » et se trouve réduit à la misère, sans avoir rien gagné du côté de l’esprit[51]). Les termes tels que ἐποχή, οὐδὲν μᾶλλον, si usités dans la suite, n’y paraissent pas une seule fois. On pourrait lire ces fragments sans se douter qu’on a affaire à un sceptique. Il est clair toutefois que de là on ne peut rien conclure.

Si, à défaut du texte même de Timon, manifestement trop incomplet, nous consultons les divers renseignements indirects qui sont arrivés jusqu’à nous, plusieurs indices nous portent à croire qu’il avait déjà donné à son scepticisme la forme savante et dialectique que lui conservèrent les sceptiques ultérieurs.

Nous savons, en effet, par Sextus qu’il avait écrit : Πρὸς τοὺς φυσιϰούς. On pourrait croire, il est vrai, qu’il a traité les physiciens comme il avait traité les philosophes, en raillant et en injuriant plutôt qu’en discutant. Mais deux allusions faites par le même Sextus donnent à penser que Timon avait engagé une discussion en règle contre le dogmatisme des physiciens. Il disait[52], en effet, que, dans les débats avec les physiciens, la première question est de savoir si ces derniers prennent pour point de départ une hypothèse. L’hypothèse, en langage sceptique, c’est ce que nous appelons une proposition évidente ou un axiome : c’est une proposition qu’on ne démontre pas. Refuser d’admettre aucune hypothèse, et c’est vraisemblablement ce que faisait Timon, c’était donc rendre toute démonstration impossible. Si telle était vraiment sa façon d’argumenter, ce serait déjà un des cinq tropes d’Agrippa.

Dans un autre passage, Timon, selon Sextus[53], démontrait que le temps n’est pas indivisible, car dans ce qui est indivisible il est impossible de distinguer des parties ; par suite, dans un temps indivisible on ne pourrait distinguer ni commencement ni fin. Voilà un raisonnement analogue à ceux que firent plus tard les sceptiques sur toutes les questions de physique ; le fait que Timon a écrit contre les physiciens permet de conjecturer que sur plus d’un point il avait argumenté de la sorte.

En outre, Diogène nous donne aussi quelques renseignements positifs. Il nous apprend[54] que Timon combattait ceux qui veulent confirmer le témoignage des sens par celui de la raison : « Le francolin et le corlieu se rencontrèrent, » disait Timon[55] dans un vers qui était peut-être le commencement d’une fable. Ces noms d’oiseaux sont employés ici, ainsi que l’a remarqué Ménage, comme synonymes de fripons. C’est à ces fripons que le sceptique assimilait les sens et la raison.

Enfin, Diogène[56] nous assure que, dans le Python, Timon interprétait la formule οὐδὲν μᾶλλον dans le sens où tous les sceptiques l’ont entendue depuis.

D’un autre côté cependant, si la critique des thèses dogmatiques avait eu chez Timon un grand développement et une véritable importance, si son scepticisme avait déjà pris la forme dialectique, comment croire que Sextus ne l’eût pas cité plus souvent et avec plus de précision et en lui faisant de plus larges emprunts ? Quand on le voit insister avec complaisance sur les arguments d’un Diodore Cronus, comment supposer qu’il n’eût pas saisi avec empressement l’occasion de reproduire les critiques déjà formulées par un des plus anciens représentants de sa propre doctrine ?

En outre, comment concilier les subtilités inévitables dans ce genre d’argumentation avec l’horreur pour la dispute dont Timon fait preuve à chaque instant dans les fragments les plus authentiques ? Celui qui parle si ironiquement des mégariques[57] et de leur goût pour les discussions sans fin, celui qui a si cruellement malmené Arcésilas et les académiciens, a-t-il pu leur emprunter leurs procédés et imiter des façons d’agir qu’il ne se lassait pas de blâmer ?

Timon a pu relever des contradictions chez ses adversaires, signaler les difficultés que présentaient quelques-unes des conceptions admises par les physiciens : il a opposé les sens à la raison[58]. Mais tout cela n’indique pas qu’il ait été un sceptique dialecticien, comme le seront Arcésilas et Ænésidème. Le scepticisme nous paraît plutôt avoir été chez lui, comme chez Pyrrhon, une réaction contre les prétentions de l’ancienne philosophie, un renoncement à toute philosophie savante et à l’appareil dialectique dont elle s’entoure. Comme son maître, c’est la pratique, la manière de vivre qu’il avait surtout en vue. Pyrrhon avait dédaigné la dialectique, Timon s’en est moqué[59].
Timon eut-il des disciples ? Ménodote[60] dit non et soutient qu’après lui le scepticisme disparut jusqu’au jour où Ptolémée de Cyrène le fit revivre. Hippobotus et Sotion disent, au contraire, que Timon eut pour auditeurs Dioscoride de Chypre, Nicolochus de Rhodes, Euphranor de Séleucie et Praylus de Troade. Que ces disciples aient existé ou non, ils n’ont rien ajouté à l’héritage de leurs maîtres. Tout ce que nous en savons, c’est que Praylus de Troade fit preuve d’un rare courage en se laissant mettre en croix par ses concitoyens, quoiqu’il fût innocent, sans daigner leur adresser une parole. C’est un remarquable trait d’indifférence, si toutefois il est authentique.

Les vrais continuateurs de Pyrrhon et de Timon furent les nouveaux académiciens.


  1. IX, 103. Sur ce passage, voir ci-dessous p. 89.
  2. Suidas (Θεόδωρος) cite encore parmi ceux qui ont entendu Pyrrhon, Théodore l’athée. Il n’y a là rien d’impossible, et on a pu même (Tennemann, Histoire de la philosophie, t. I, trad. Cousin) attribuer à Théodore les formules très voisines du pyrrhonisme, employées par les cyrénaïques. Cic., Ac., II, xxvi, 142 : « Præter permotiones intimas nihil putant esse judicci. » Cf. Plut., Adv. Colot., 24, 2 ; Sext., M., VII, 191.) Il semble toutefois plus probable que ces formules étaient plus anciennes et remontaient à Aristippe lui-même. Voir Zeller, op. cit., t. II, p. 302, 3e Aufl., et ci-dessus p. 28.
  3. Diog., IX, 69 ; Mullach, Frag. Philos. Grœcor., t. I, p. 91, vers 80.
  4. Zeller, op. cit., t. IV, p. 483, note 1.
  5. De Nat. De., I, XXVI, 78.
  6. Diog., IX, 69.
  7. Ce philosophe ne doit pas être confondu (il l’a été) avec Hécatée de Milet l’historien. Voir Pauly, Real. Encyclop. der Alterthumswissenschafft, Stuttgart, Metzler, 1839.
  8. Contr. Apion., I, 22.
  9. Plut., De Iside et Osiride, 9 ; Diog. I, 10.
  10. Josèphe, loc. cit. Cf. Antiq. Jud., I, VII, 2.
  11. Sext., M., I, 53 : Ὁ προφήτης τῶν Πύρρωνος λόγων Τίμων.
  12. Pour fixer la date de Timon, voici les renseignements dont nous disposons : 1° il fut disciple de Stilpon, Diog., IX, 109 ; 2° il vécut quatre-vingt-dix ans, ibid., 112 ; 3° il survécut à Arcésilas, car il composa un Banquet funèbre d’Arcésilas, ibid., 115 ; 4° enfin il fut l’ami de Lacydes, successeur d’Arcésilas, avec lequel Athénée (X, 438) rapporte qu’il lui arriva de s’enivrer. (Cf. Élien, Var. Hist., II, 41). Or, Stilpon ne paraît pas avoir vécu au-delà des premières années du iiie siècle (Zeller, op. cit., t. II, 211, 1). On peut croire que Timon, qui avait été danseur avant d’être philosophe, était âgé d’environ vingt-cinq ans lorsqu’il arriva à Mégare, ce qui place la date de sa naissance vers 325. La date de sa mort serait alors 235, ce qui concorde bien avec les autres renseignements : Arcésilas mourut vers 241 (Zeller, t. IV, p. 491, 3), et dans l’intervalle qui sépare cette date de l’an 235, Timon eut tout le temps nécessaire pour changer d’opinion sur le compte d’ Arcésilas qu’il avait d’abord fort maltraité, et qu’il loua ensuite dans le Περίδειπνον, puis pour devenir l’ami de Lacydes, que sans doute il n’avait pu connaître du vivant d’Arcésilas. On voit donc que c’est à tort que Ritter et Preller (His. phil. Grœc. et Rom., 357, 6e Aufl.) et Wachsmuth (De Timone Phliasio, p. 5, Leipzig, 1859) déclarent que Timon n’a pu être disciple de Stilpon : il n’y a pas de difficulté chronologique à admettre le témoignage de Diogène sur ce point.
  13. Quelques historiens ont cru pouvoir conclure d’un passage de Diogène (109 : Ξάνθον ἰατριχὴν ἐδíδαξε) que Timon était aussi médecin : et ils sont partis de là pour dire que dès cette époque, le scepticisme avait avec la médecine d’étroites affinités. Mais il est bien peu vraisemblable que Timon, danseur, poète et philosophe, ait encore eu le temps d’être médecin. Le passage de Diogène signifie simplement qu’il fit apprendre la médecine à son fils.
  14. X, p. 438, etc. ; Élien, Var. Hist., lib. II, 41. Diogène l’appelle aussi Φιλοπóτης, 110 ; mais Wachsmuth (op. cit., p. 8) dit avec raison que ce passage doit être corrigé, et qu’il faut lire Φιλοποιητής.
  15. Diog. L., IX, 112, 114.
  16. Ibid., 114.
  17. Ces textes de Diogène où se manifeste la mauvaise humeur de Timon contre Arcésilas sont confirmés par plusieurs vers des Silles, où le fondateur de la nouvelle Académie est fort malmené. Voir entre autres frag. XVIII, XIX, édit. Wachsmuth.
  18. Diog. L., IX, 111.
  19. Ibid., 105.
  20. Ibid., 64 ; Aristoc. ap. Euseb., Prœp. evang., XIV, XVIII, 14.
  21. Sext., M., III, 2. — On s’est parfois demandé si cet ouvrage n’était pas simplement une partie des Silles (Tennemann, Gesch. Philos., 11, p. 177 ; Paul., De Sillis, p. 25).
  22. Diog. L., IX, 115.
  23. Ibid., 110.
  24. Sextus, M., XI, 20. Diog. L. IX, 105, 65.
  25. Les fragments de Timon sont réunis dans Mullach, Fragm., Philos. Grœcor., t. I, p. 89. Ce qui nous est resté des Silles a été publié avec grand soin par Wachsmuth, De Timone Philasio, Leipzig, 1859.
  26. Wachsmuth a eu soin de citer, en regard des vers des Silles, ceux de l’Iliade ou de l’Odyssée dont ils sont la parodie.
  27. Diog., IX, 111. Cf. Aristoc., loc. cit. 28 : πάντας τοὺς πώποτε φιλοσοφήσαντας βεϐλασφήμηχε.
  28. Op. cit., p. 17 et seq.
  29. Mullach, loc. cit.
  30. Mull., v. 88.
  31. Allusion aux subtilités captieuses des stoïciens.
  32. Mull., v. 76.
  33. Vers 126. Οὐκ ἂν δὴ Πύρρωνí γ’ ἐρíσσειεν βροτòς ἂλλος.
  34. Diog. L., VI, 103.
  35. Diog. L., VI, 104.
  36. Wachsmuth, loc. cit., p. 36.
  37. Diog., IX, 65

    Τοῦτό μοι, ὦ Πύρρων, ἱμείρεται ἦτορ ἀϰοῦσαι
         πῶς ποτ’ ἀνὴρ ἔτ’ ἄγεις πάντα μεθ’ ἡσυχίης
    μοῦνος δ’ ἀνθρώποισι Θέου τρόπον ἡγεμονεύεις
         ὅς περὶ πᾶσαν ἐλῶν γαῖαν ἀναστρέφεται
    δειϰνὺς εὐτόρνου σφαίρης πυριϰαύτορα ϰύϰλον
    .

    Les deux derniers vers sont cités par Sextus, M., I, 305 : ils sont évidemment la suite des premiers.

  38. Sext., M., XI, 20.

    Ἦ γὰρ ἐγὼν ἐρέω ὥς μοι ϰαταφαίνεται εἶναι,
         μῦθον ἀληθείης ὀρθὸν ἔχων ϰανόνα,
    ὡς ἡ τοῦ Θείου τε φύσις ϰαὶ τ’ ἀγαθοῦ αἰεὶ
         ἐξ ὧν ἰσότατος γίνεται ἀνδρὶ βίος

  39. Voy. ci-dessus, p. 62.
  40. Op. cit., p. 51, 60.
  41. Sext. M., VII, 29.
  42. VIII, 337, A. :

               Παγχάλως δὲ ϰαὶ ὁ Τίμων ἔφη ·
    πάντων μὲν πρώτιστα ϰαϰῶν ἐπιθυμίη ἐστίν.

  43. Op. cit., p. 11.
  44. Sext., M., XI, 1 :

    Μὴ προσέχ’ἰνδαλμοῖς ἡδυλόγου σοφίης

    Avec la correction de Bergk. (Comm. crit. Spec., I, p. 4.)
  45. Mullach, 20-21, 23-26.
  46. Mullach, 23 :

    ..........................Ἠδὲ Μέλισσον
    πολλῶν φαντασμῶν ἐπάνω παυρῶν γε μὲν ἤσσω.

  47. Mullach, 39-37.
  48. Ibid., 15.
  49. Au lieu de

    Οἶον Δημόϰριτόν τε περίφρονα, ποίμενα μύθων,
    ἀμφίνοον λέσχηνα μετὰ πρώτοισιν ἀνεγνων

    (Mullach, 15-16), Nietzsche propose de lire :

    οἶον Δημόϰριτόν τε περίφρονα, πήμονα μύθων
    ἀμφιλόγον λέσχῶν τε, μετὰ πρώτοισιν ἀνεγνων
    .

    (Gratulationschrift des Pœdag, zu Basel, Basel, 1870, p. 21-22).
  50. Mullach, 45-53.
  51. Ibid., 97, 104.
  52. Sextus, M., III, 2.
  53. M., VI, 66. Cf. X, 197. Dans ces deux passages, la seule chose qui soit attribuée à Timon, c*est que le temps ne peut être indivisible. Qu’il ne puisse pas non plus être divisible, c’est ce que soutient Sextus et ce que réclame la thèse sceptique. Mais cette assertion n’est pas formellement attribuée à Timon. Il se peut que Timon ait affirmé l’indivisibilité du présent à propos d’une autre question ; on n’a pas le droit de lui prêter toute l’argumentation de Sextus.
  54. IX, 114.
  55. La supposition admise par Wilamovitz (Philol. Unters., IV, 32), suivant laquelle Timon aurait joué sur le mot νουμηνίος et désigné en même temps que le corlieu le philosophe Numénius, autre disciple de Pyrrhon, le même qui est cité par Diogène (IX, 102), semble bien invraisemblable. Il faudrait admettre que ce Numénius, disciple infidèle de Pyrrhon, était devenu un dogmatiste ; c’est pour ce motif que seul, d’après Diogène (68), il aurait dit que Pyrrhon avait dogmatisé, n’est plus probable, comme le montre Hirzel (op. cit., p. 44), que le Numénius de Diogène est le néopythagoricien dont Eusèbe nous a conservé des fragments. De plus, si le Numénius nommé plus loin avec Timon lui-même et Ænésidème était un sceptique, on ne voit pas pourquoi Timon l’aurait attaqué. Il se peut aussi, comme le conjecture Hirzel, que l’énumération assez bizarre de Timon, Ænésidème, Numénius, Nausiphanes, appelés συνήθεις de Pyrrhon, quoiqu’ils ne soient pas tous du même temps, soit une interpolation. Enfin, comme l’indique Natorp (op. cit., p. 291), συνήθεις ne se rapporte peut-être qu’à Timon et Ænésidème ; il n’y aurait alors aucune difficulté à considérer Numénius comme étranger à l’école sceptique, aussi bien que Nausiphanes.
  56. Diog. L., IX, 76.
  57. Diog., II, 107.
  58. Natorp, toujours disposé à retrouver chez les plus anciens philosophes les doctrines les plus récentes, ne manque pas d’attribuer à Timon le scepticisme savamment élaboré qu’on trouve chez ses successeurs (op. cit., p. 986), mais les raisons qu’il donne ne paraissent pas décisives.
  59. Sur les opinions de Timon en morale, voir ci-dessus, p. 62.
  60. Diog., IX, 115.