LE SALON

DE

M. DE LANCY

À LA BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIÈVE


La bibliothèque Sainte-Geneviève et M. de Lancy. — La marquise de Talaru et son pouf. — L’Américain et sa religion. — Dîners du dimanche. — Deux journalistes différents. — Le demandeur de places, et sa comédie. — Les corbeaux. — Amitiés fidèles.

C’était près du Panthéon, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, renfermée alors dans les vieux bâtiments de l’ancien couvent des Génovéfins, qu’on se réunissait le dimanche chez cet aimable M. de Lancy. Un vieil escalier de pierre avec des rampes en fer habilement travaillées, un long corridor qui ressemblait à un cloître, transportaient votre pensée dans un monde disparu, pendant que vos pas vous conduisaient à ce salon où vous apparaissait un monde tout animé du feu vivant de l’intelligence. M. de Lancy est peu connu du public, et son nom ne se rattache à aucune œuvre qui doive le porter à la connaissance de la postérité ; mais il était pourtant du nombre des êtres privilégiés qui ont de l’importance pour tout ce qui les approche, de l’influence sur tous ceux avec qui ils sont en rapport, et de l’intérêt pour tous les esprits qui savent apprécier une nature distinguée.

D’ailleurs, M. Balard de Lancy tenait aux lettres de plus d’une manière, il les cultivait, les aimait, et recevait à ses réunions du dimanche des écrivains remarquables. Il ne se passait même pas de soirée sans qu’il y fût récité quelques beaux vers anciens ou modernes.

M. de Lancy, avant d’être administrateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, occupa trente ans un poste important au ministère de l’intérieur. Sa carrière avait commencé dans d’autres conditions, car il faisait partie de l’aventureuse expédition de Saint-Domingue sous le Consulat. Revenu en France, présenté à madame de Staël, protégé par le prince de Talleyrand, il entra au ministère des affaires étrangères pour passer ensuite au ministère de l’intérieur, où il fut longtemps chef de la division des arts et des lettres. Tous ceux qui eurent affaire à lui dans cette importante situation se louèrent constamment de son caractère aimable et conciliant, de son esprit d’équité et de son active bienveillance ; mais que sa vive sagacité recueillit d’observations piquantes dans ce poste délicat ! que de fois son esprit ingénieux et charmant tint tout un auditoire attentif aux récits pleins d’intérêt, qu’il faisait avec grâce, de mille anecdotes sur toutes les personnes avec lesquelles ses fonctions l’avaient mis en contact ! M. de Lancy animait tout un salon. Je l’ai vu parfois venir au milieu d’une réunion composée de gens remarquables par leur esprit, mais dont la conversation languissait faute peut-être d’un sujet intéressant pour chacun. Eh bien, du moment où M. de Lancy était arrivé, il n’y avait plus de vide, plus d’intervalle entre les paroles, plus de langueur dans les esprits, tant il savait les éveiller. Non qu’il fût de ces discoureurs qui accaparent l’omnipotence et font de la causerie un monologue ; il ne faisait pas de discours, pas même de phrases, mais tout ce qu’il disait portait coup et ranimait la pensée engourdie des autres ; soit qu’il s’adressât à l’homme sérieux occupé des grands intérêts du pays, soit qu’il fît parler l’homme de lettres ou l’homme de science, soit encore qu’il s’occupât de quelque jeune femme indifférente à toutes les choses graves, ou à la jeune fille qui n’y a pas encore pensé, les paroles qu’il leur adressait savaient faire naître leur intérêt, mettre en relief ce qui devait leur être favorable aux yeux des autres, et surtout ce qui pouvait les rendre satisfaits d’eux-mêmes.

Jugez, d’après cela, combien on l’était de lui ! La gaieté venait donc toujours à sa suite, et, pour moi, je ne m’inquiétais pas des amusements de ma société, quand je pouvais dire : « J’aurai ce soir M. de Lancy ! »

Il serait difficile d’analyser le genre d’esprit qui lui était particulier ; la tournure de sa conversation, comme celle de sa personne, n’appartenait qu’à lui seul ; sa figure elle-même ne ressemblait à aucune autre ; il avait la tête grosse et carrée, et des traits peu réguliers, avec une finesse aimable et intelligente qui plaisait infiniment ; sa toilette était un composé naturel et sans affectation des modes actuelles et des modes passées ; il semblait que l’insouciance et non le calcul eût présidé à cet arrangement ; ce n’était pas comme la marquise de Talaru, portant en 1815 les modes de 89, et la coiffure avec laquelle on l’avait tant admirée le jour de sa présentation à la cour de Louis XVI ; elle croyait, en remettant chaque matin la rose aussi fraîche, le pouf en ruban aussi nouveau, la poudre aussi légère sur ses cheveux bouclés de même, que ce qui avait produit un si charmant effet autour du visage de la jeune femme le garderait de l’atteinte du temps ; qu’il n’oserait effleurer en passant ce délicieux assemblage, et croirait qu’il en était encore à son premier jour. Mais le temps, hélas ! ne se laisse pas tromper aux objets matériels. Je pus en faire l’observation quand je vis la marquise de Talaru ; on avait eu beau renouveler les accessoires dans leurs vieilles formes, le visage avait reçu l’empreinte de ce temps inexorable, dont l’activité, plus cruelle à notre époque qu’à toute autre, détruit la puissance plus vite encore que la beauté, et qui n’a trouvé sa faux inutile que contre quelques gloires impérissables !

Pour en revenir à notre aimable causeur, M. de Lancy, nous dirons encore qu’arrivé à une espèce de dictature de la bibliothèque de Sainte-Geneviève, l’esprit de justice, chose si rare, marqua tous les actes de son administration paternelle ; la justice, cette vérité en action qui produit autour d’elle l’affection et la paix, était une conséquence du bon esprit de M. de Lancy. Une intelligence éclairée et droite, une âme paisible, l’avaient préservé des exagérations de parti et des utopies bizarres qui s’agitaient autour de lui ; il vivait au milieu des mouvements plus ou moins désordonnés de notre époque, les examinait avec intérêt, les jugeait avec impartialité et n’y prenait nulle part active, non par crainte ou par calcul, mais peut-être par insouciance ; car il était un peu sceptique, mais à la manière de Montaigne, avec finesse et bonhomie, doutant un peu parce qu’il observait beaucoup, et n’osant se prononcer sur rien parce qu’il trouvait du bien comme du mal partout. Il racontait que, faisant la traversée de Saint-Domingue en France, il avait rencontré sur le vaisseau un nombre assez considérable d’étrangers appartenant à des religions différentes et fort disposés chacun à vanter la supériorité de la sienne en toute occasion ; un seul homme ne disait rien, c’était un Américain de Philadelphie. Interpellé un jour par ses compagnons de voyage sur la religion qu’il professait, l’Américain, d’un âge déjà mûr, répondit avec calme :

« J’ai voyagé dans les Indes, visité toute l’Asie et parcouru l’Europe ; je m’y suis instruit des dogmes, des croyances et de la morale de tous les peuples ; alors j’ai choisi dans chaque foi religieuse ce qui m’a semblé le meilleur, et je me suis arrangé avec tout cela une religion pour moi, ma femme, mes enfants et mes domestiques. »

M. de Lancy riait en racontant cette histoire ; mais je crois qu’il avait fait pour la politique et pour la morale comme l’Américain pour la religion.

Fidèle à ce joli précepte, que le nombre des convives ne doit pas être inférieur au nombre des Grâces ni dépasser celui des Muses, M. de Lancy donnait tous les dimanches un petit dîner de neuf personnes ; il réunissait quelques-uns des jeunes écrivains attachés à la bibliothèque Sainte-Geneviève, avec quelques amis du dehors, et tout ce qui composait sa société ; sa famille et la bibliothèque passaient successivement à ce dîner, dont je faisais presque toujours partie et qui a été un des plaisirs aimables de ma vie ; ce nombre de neuf, qui n’était jamais dépassé, permettait à la conversation d’être générale, et toujours elle était spirituelle, bienveillante et pleine d’intérêt. M. de Lancy avait une indulgente bonté qui arrêtait la malveillance, la critique et l’âpreté ; on se sentait là dans une atmosphère bienfaisante où l’on respirait à l’aise et où l’on pouvait parler sans crainte ; la famille de M. de Lancy, des frères, des belles-sœurs, des neveux et des nièces, étaient les personnes les plus honorables et les meilleures. M. de Lancy leur portait une grande affection, et tous l’aimaient et l’entouraient de tendresse et de respect : il était le chef aimé d’une famille de gens d’esprit et d’honnêtes gens, et l’âme était satisfaite au milieu de tout cela. Les dîneurs des dimanches précédents venaient le soir, et une vingtaine de personnes remplissaient le salon ; alors quelques poëtes disaient des vers nouveaux, et l’on entendit ainsi les légendes charmantes, pleines d’esprit et de sentiment, de M. Charles Lafont, les fables si fines et si ingénieuses de M. Porchat, de beaux vers de M. Alfred des Essarts ; parfois aussi M. Carpentier, un des conservateurs de la bibliothèque, disait, avec un esprit et un talent des plus remarquables, quelques scènes des comédies de Molière ou quelques fables de la Fontaine. Ainsi, au temps où un écrivain célèbre avait témoigné pour la Fontaine une aversion assez étrange, à la suite d’une conversation sur cette fantaisie, on demandait à M. Carpentier une fable de la Fontaine, puis une seconde, puis une troisième, etc., etc., et ces chefs-d’œuvre, fort bien dits, faisaient, mieux que tous les raisonnements, justice du malencontreux paradoxe.

M. de Lancy, habile à renouveler l’intérêt et à mettre en évidence ce qui pouvait l’inspirer, parlait à chacun de ce qu’il savait et de ce qui pouvait en inspirer aux autres. C’est ainsi qu’il faisait raconter à M. X. Marmier quelques épisodes de ses voyages qu’il a consignés depuis dans de charmants volumes de Souvenirs.

M. de la Ville, cet écrivain d’un vrai talent pour la comédie, et dont les ouvrages, peut-être déjà oubliés d’un grand nombre, méritent une place dans la mémoire des gens de goût, récitait quelques-uns de ces vers piquants où l’idée et la forme étaient également justes, et donnaient à l’esprit un véritable plaisir.

Puis la conversation reprenait plus vive et plus animée. Le savant et aimable M. de Brotonne, second de M. de Lancy dans l’administration de la Bibliothèque, qui l’aidait dans ce gouvernement paternel, dirigé par l’esprit de justice, et qui, après l’avoir suppléé dans les dernières années, le remplace maintenant de la manière la plus honorable et la plus intelligente, contribuait beaucoup alors à l’agrément de cette causerie charmante ; et ces soirées, qu’il fallait aller chercher près du Panthéon, laissaient une impression si bonne, que nul n’y regrettait sa peine, et que les plus répandus dans le grand monde et dans ses fêtes brillantes trouvaient là quelque chose de particulier, dont la douceur ne se faisait pas sentir ailleurs.

J’y vis souvent M. Sauvo, qui eut ceci de singulier : il fut cinquante ans journaliste et ne se fit pas un ennemi.

Il rédigeait pourtant, au Moniteur, des articles de critique sur les livres et sur les pièces de théâtre. Étonnée de ce phénomène, je lui en demandai un jour l’explication. Voici ce qu’il me répondit :

« Quand je critique un ouvrage, je me dis : Si mon frère ou mon meilleur ami venait me lire une de ses compositions, et me demandait de lui dire, en mon âme et conscience, ce que je trouverais à reprendre à son œuvre et ce qui pourrait l’améliorer, qu’est-ce que je lui dirais ? et comment m’y prendrais-je pour lui faire comprendre ma pensée sans blesser sa vanité par mes critiques et sans attrister son esprit par le découragement ? Alors, je me mets à écrire comme je me mettrais à parler à un auteur aimé par moi, et je lui dis la vérité comme je voudrais qu’on me la dit à moi-même en pareil cas. »

Je donne cette méthode à méditer à nos aristarques.

Mais je ne leur donnerai pas pour modèle un autre journaliste que je vis aussi chez M. de Lancy, et qui était pourtant un homme d’un esprit remarquable, M. L.....y. Oh ! celui-là, c’était une position originale que la sienne, et il faut une civilisation bien, bien avancée, pour produire de pareils fruits. Dieu sait sur quels arbres ils poussent et ce qu’on y enta pour leur faire rapporter de ces fruits-là ! M. L.....y, un tout petit homme fort laid, attaché particulièrement au ministère de l’intérieur, était chargé de répondre dans les journaux du gouvernement aux articles de l’opposition, de détruire leurs arguments, d’anéantir leurs accusations et de les attaquer eux-mêmes, soit avec leurs écrits, soit avec les actions qu’ils croyaient ensevelir dans la poussière des temps passés. M. L.....y, ayant pour auxiliaires les investigations de la police, savait les secrets de chacun et s’en servait habilement pour déconcerter l’ennemi. Mais le plus singulier de l’affaire, c’est que, l’opposition de ce temps-là n’étant guère qu’une chasse aux portefeuilles, lorsque celui qui attaquait le ministère était plus adroit que le ministre, qu’il trouvait le défaut de la cuirasse, le renversait et prenait sa place, M. L.....y continuait auprès de lui le rôle qu’il jouait sous son prédécesseur ; il défendait tous ses actes et gardait les attaques, jadis dirigées contre lui, pour le ministre tombé, qui se plaçait naturellement dans les rangs de l’opposition ; alors tout ce qu’il avait de malicieux arguments, de vives récriminations, d’adroites ruses pour dérouter l’adversaire, était mis en usage, et parfois la connaissance que l’habile journaliste avait acquise du fort et du faible de l’homme au pouvoir pendant qu’il lui servait d’interprète l’aidait à le vaincre quand il combattait contre lui. Cependant il arrivait parfois que le ministre déchu reprenait cette puissance qu’on lui avait arrachée. Vous croyez peut-être que c’en était fait de M. L.....y ? Point !… le ministre continuait à se servir pour sa nouvelle défense de ce même M. L.....y, et le journaliste, regardé comme indispensable à cause de la féconde sagacité de ses attaques et de ses victorieux arguments pour ou contre… restait l’épée… non, le stylet largement payé du ministre, quel qu’il fût, pour riposter aux stylets affilés de l’opposition. Oh ! les mœurs parlementaires n’étaient pas les mœurs chevaleresques où les Français ne se battaient qu’avec armes courtoises ! M. L.....y recevait en argent tout ce qui manquait à l’honneur de ces combats ; il était donc fort riche, mais fort malheureux ; ce qui lui manquait le tourmentait au point de lui ôter toute satisfaction de ce qu’il possédait. Le luxe et les plaisirs l’entouraient sans qu’il en jouît ; il souffrait intérieurement, et ceux qui vivaient près de lui savaient quelle tristesse profonde et douloureuse glaçait tout à coup, à une table somptueuse, dans son élégante voiture et à côté de la jeune et jolie femme qu’il épousa dans ses derniers jours, la gaieté vive et spirituelle qui avait brillé jadis dans toutes ses joyeuses paroles. Il demanda plus d’une fois au ministre qu’il défendait quelque place honorable : elle lui fut refusée ; mais, l’eût-il obtenue, l’honneur est dans l’homme lui-même, et rien de ce qui l’entoure ne peut forcer personne à l’estimer s’il ne le mérite pas, comme rien ne peut le consoler de la perte de cette estime.

Est-ce qu’à tout prendre, ce qu’il y aurait de plus habile pour le bonheur, même en ce monde, serait encore d’être honnête homme ?

Ce bon M. de Lancy, qui était aussi honnête qu’aimable, garda la douce gaieté de son esprit jusqu’au jour où la maladie vint le frapper. Aussi ceux qui l’aimaient et l’estimaient ne cessèrent-ils jamais de remplir son salon.

Cependant le lieu de la réunion changea : M. de Lancy quitta les vieux bâtiments pour s’installer dans la nouvelle maison construite près du monument qui reçut les livres nombreux de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Ce monument est beau, bien approprié à sa destination, et de nature à faire honneur à M. la Brouste, l’architecte qui l’a construit. Mais, à l’âge qu’avait alors M. de Lancy, on tient à ce qui vous entoure depuis de longues années. Il regretta son vieux logement et sa bibliothèque moins belle ; et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que le nouveau salon, tout frais, tout neuf, tout élégamment meublé, ne trouva pas autant de gaieté que l’ancien dans les mêmes personnes qui s’y rassemblaient… Quand on s’est vu plus de quinze années au même lieu, les coins du salon, les meubles, les glaces… tout vous est familier et vous met à l’aise… Ce fauteuil vous connaît, il est votre intime, il entendit des confidences à un ami, ou des plaisanteries à la société. Cette glace vous vit lui sourire, elle vous conseilla parfois une amélioration heureuse à votre toilette ; il semble donc qu’elle vous aime, que vous l’aimez, qu’elle est une ancienne amie. Rien n’existe de tout cela dans un logement nouveau, et il vous faut quelque temps avant de vous y trouver à l’aise comme on l’est chez une intime connaissance. Puis souvent, dans ce vieux bâtiment qui datait d’un autre âge et d’une autre société, la conversation évoquait les souvenirs de cette époque : là avait demeuré l’abbé suzerain de cette riche, vaste et vieille abbaye. Ce prêtre était presque un roi ; il avait de riches domaines, des serfs et des vassaux qui ne relevaient que de lui, et sur lesquels il avait droit de vie et de mort… Nul ne pouvait quitter cette dépendance, et les paysans étaient aussi soumis que les moines au supérieur, qui traitait d’égal à égal avec les rois.

Il y a loin de cela à la liberté individuelle et à la loi égale pour tous ! Cependant ces temps qui nous semblent si rudes avaient certainement des douceurs qui nous sont inconnues. L’esprit qui présida à ces vieilles institutions échappe à présent au grand nombre ; mais il dut être, dans le principe, rempli d’une sagesse équitable et protectrice. Qui de nous pourrait croire, en écoutant le récit des fables du paganisme, que des hommes si éclairés, que leurs lumières illuminent encore les temps modernes, tels que Socrate, Aristote et Platon, ont accepté ces folles croyances et ce culte déraisonnable, si l’on ne devinait sous les fabuleuses créations de la mythologie un sens caché d’une nature sublime qui pouvait satisfaire des esprits d’un ordre aussi élevé ?

Le désir d’être initié aux pensées de ceux qui vécurent dans des époques différentes de la nôtre excite donc toujours notre curiosité et notre intérêt quand nous nous trouvons aux lieux où ils habitèrent.

La réunion de M. de Lancy était moins animée et moins intime quand elle eut quitté la vieille abbaye ; pourtant c’était encore et ce fut toujours les mêmes amis… Ce bon M. Avenel, ce savant M. Ferdinand Denis, notre excellent docteur Saint-Germain, si distingué de cœur et d’esprit, M. Patin, le général de la Rue, MM. Nibelle et Eugène Loudun, tous gens d’esprit qui apportaient là leur bonne et aimable amitié. Puis, parmi les visiteurs moins intimes, l’on voyait aussi C… B…, auteur de quelques comédies en vers représentées avec succès, mais qui ne parvinrent cependant pas à lui ouvrir les portes de l’Académie, auxquelles il frappa vainement. Il avait une singulière habitude, c’était d’user son temps, ses pas, son crédit, pour demander pour lui-même toutes les places de ses amis ; il demanda un jour celle de M. de Lancy, dont il était le subordonné à la bibliothèque Sainte-Geneviève. M. de Lancy le sut, et toute sa société en fut instruite ; aussi riait-on dans tous les coins du salon quand cet excellent M. de Lancy, qui le recevait malgré cela, lui faisait réciter quelques scènes d’une comédie où il flétrissait dans un jeune homme pressé de parvenir une intrigue du même genre contre un ami : les vers n’étaient pas bons, la pièce non plus, elle fut refusée ; mais elle servit parfois la très-innocente petite vengeance de M. de Lancy, qui se borna à lui faire réciter quelquefois chez lui cette scène, qui nous amusait beaucoup par la singulière situation qu’elle faisait à l’auteur.

M. de Lancy avait écrit dans des revues et dans des journaux de très-bons articles d’économie politique et d’administration, mais sans jamais y mettre son nom, et sans jamais en rien retirer que l’espoir d’être utile. Il plaisantait avec esprit sur ce que les écrivains retiraient plus ou moins d’argent de leurs œuvres, en sens inverse du plus ou moins de mérite qu’on pouvait y trouver, et du temps qu’on y avait mis. Ainsi l’ouvrage sérieux écrit avec soin, qui a demandé de longues études, de profondes réflexions, un temps considérable à méditer et à écrire, et qui peut être d’une grande utilité, ne rapporte presque jamais d’argent à son auteur, ou lui en rapporte si peu, que ce n’est pas la peine d’en parler. Mais, à mesure que les œuvres perdent en valeur réelle, elles sont payées davantage, et les choses tout à fait grossières et grotesques ont plus de chances qu’aucune autre de valoir de l’argent à leur auteur. Il racontait, à l’appui de ce système, qu’étant un jour à déjeuner chez un restaurateur avec un ami et lui développant ce texte-là, ils virent tout à coup la foule se presser autour d’un crieur public qui vendait l’histoire d’un merveilleux animal produit d’une poule et d’un lapin.

— Écoutez-moi, dit M. de Lancy à son ami, j’ai envie de faire un pari avec vous. C’est que, si j’écrivais une stupidité dans le genre de ce qu’on proclame là devant nous, je gagnerais plus d’argent que ne vous en rapportera l’excellent volume que vous allez faire paraître, et dont vous venez de me lire des fragments.

— Essayez, dit l’ami.

— Essayons, reprit M. de Lancy, car je veux que vous soyez de moitié.

— Je veux bien, répondit en riant l’écrivain sérieux ; mais moi, je ne saurais pas trouver de folie de ce genre, et je doute que vous en trouviez.

— Moi… dit après un moment de réflexion M. de Lancy, pas plus que vous je ne saurais imaginer de pareilles choses, nous ne ferions rien qui vaille ; aussi ce ne sera pas nous qui inventerons quelque chose.

— Qui donc, alors ? s’écria l’ami déconcerté.

— Qui ? ma portière.

— Comment ?

— C’est fait.

— Est-ce possible ?

— Oui, j’ai ce qu’il nous faut, une histoire stupide qu’elle m’a racontée ce matin en m’apportant mes lettres, et que nous intitulerons : Le mari qui a rendu des corbeaux vivants.

— Excellent titre ; mais l’histoire ?

— L’histoire ? juste ce qu’il nous faut, vous dis-je.

— Vraiment.

— Elle n’a pas l’ombre du bon sens ; mais vite, mon ami, sonnons, faisons chercher du papier, demandons des plumes et de l’encre, et ne sortons d’ici que pour porter le manuscrit à l’imprimerie.

Ce qui fut dit fut fait… l’histoire n’était ni bien nouvelle ni bien jolie. Une femme avait dit à sa voisine que son mari, pris de vomissements, avait rendu quelque chose d’aussi noir qu’un corbeau, et cette voisine avait raconté à une autre portière que le mari de son amie avait rendu un corbeau ; à la porte voisine, on dit deux corbeaux, et, de porte en porte, un autre corbeau ajouté avait accru le nombre des corbeaux au point que, dans la soirée, il y en avait autant que la rue avait de numéros.

Il fut donc crié dans les rues de Paris :

« Histoire merveilleuse du mari de la rue Mouffetard, qui a rendu trente-neuf corbeaux vivants ! »

Et ce joli ouvrage, qui se vendait deux sous, fut vendu dans une journée à un tel nombre d’exemplaires, qu’il rapporta neuf cents francs, tous frais payés ; de plus, de la gaieté pour longtemps, et même des plaisanteries pour toujours, car M. de Lancy en riait encore de bon cœur dans sa vieillesse en répétant que c’était tout ce que la littérature lui avait rapporté.

Cette vieillesse aimable, nous l’avons vue finir entourée d’amis et d’amies. La marquise de Guadalcazar, bonne et spirituelle Française, veuve d’un grand d’Espagne ; madame de Bolly, dont la conversation pleine d’esprit, de finesse et de malice, secondait merveilleusement les aimables et piquantes saillies de M. de Lancy, et faisait mieux ressortir encore la bonté qui les accompagnait toujours, étaient comme moi fidèles à ses charmantes soirées.

Ces réunions furent interrompues par la cruelle maladie qui vint frapper le maître de la maison. Cette maladie dura longtemps ; elle attrista profondément ses amis, mais ne lassa jamais la patience d’un frère qui se dévoua tout à lui… Cet excellent et honnête M. de Lancy devait être entouré de dévouement et d’honnêteté… Dans un de ces tristes moments qui précédèrent sa mort, et où sa pensée commençait à lui échapper, il prit un jour dans son secrétaire des billets de banque qu’il chiffonna et jeta aux mains de son domestique, en lui disant d’emporter cela… Ce brave homme s’empressa d’aller remettre le tout au frère de M. de Lancy. Il y a dans le bien comme dans le mal quelque chose de communicatif ; en s’améliorant soi-même, on travaille aussi à rendre les autres meilleurs : le vieux serviteur avait fini par ressembler à son maître.

M. de Lancy mourut le 12 septembre 1856.

Un cortége nombreux suivit son convoi. Ceux qui l’avaient connu dans les salons disaient : « C’était un homme charmant ! » ceux qui avaient eu affaire à lui ajoutaient : « C’était un homme de bien ! »