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LE SALON

DE

CHARLES NODIER

À L’ARSENAL


Les classiques et les romantiques. — Les pyramides d’Égypte. — Les fantômes. — Les poëtes. — Guiraud. — Soumet. — Alfred de Musset. — Le Chinois politique. — La retraite. — L’apaisement. — Ce qui reste.

Le salon de Nodier florissait à l’époque de la lutte animée des romantiques et des classiques, qui n’empêchait pas la lutte plus vive encore des libéraux et des royalistes (c’était la fin de la Restauration). Eh bien, Nodier vivait en paix au milieu de tout cela ; il avait les faveurs de la monarchie et les sympathies de l’opposition ; les classiques le nommaient de l’Académie, et les romantiques remplissaient sa maison. C’est qu’il se moquait en lui-même des uns et des autres, n’avait plus de conviction sur rien, et ne songeait qu’à vivre joyeusement avec le plus d’argent possible. Le besoin d’une vie douce et bonne lui était venu avec son âge mûr, car sa jeunesse ardente et passionnée avait eu des dévouements de tous genres, et peut-être l’expérience de ce qu’ils rapportent de notre temps lui avait-elle fait concentrer sur lui-même toutes ses sympathies.

Mais, à mesure qu’il avait moins aimé les autres, il les avait loués davantage, sans doute pour les dédommager en paroles de ce qu’il leur retirait en affection ; puis il ne voulait pas être troublé dans ses prétentions, et alors il faut bien flatter celles de chacun. Jamais la louange n’eut des formules plus variées pour exalter des choses plus médiocres. Nulle part il n’a été proclamé plus de grands hommes dont jamais le public n’entendit parler qu’il ne s’en est élevé sur le pavois dans le salon de Charles Nodier !

Les épithètes les plus laudatives étant prodiguées à des choses faibles, mauvaises, parfois ridicules, il ne fut plus possible de s’en servir pour les gens d’un talent réel, et même quelquefois supérieur, qui se réunissaient chez Nodier. Alors ils passèrent à l’état de dieux, et l’on inventa une espèce de langue, je ne voudrais pas dire d’argot, qui ne se parlait qu’entre initiés, et qui employait les mots d’une façon inusitée. La première fois que d’autres les entendaient avec ce sens nouveau, ils en éprouvaient une véritable stupéfaction.

Ainsi, quand Hugo, la tête inclinée et le regard sombre et soucieux, disait, de sa voix puissante dans sa monotonie, quelques strophes d’une belle ode sortie nouvellement de sa pensée, pouvait-on employer ces mots d’admirable ! superbe ! prodigieux ! qu’on venait d’user devant lui en l’honneur de quelque médiocrité ?

Impossible.

Alors il se faisait un silence de quelques instants ; puis on se levait, on s’approchait avec une émotion visible, on lui prenait la main, et on levait les yeux au ciel.

La foule écoutait.

Un seul mot se faisait entendre, à la grande surprise de ceux qui n’étaient pas initiés, et ce mot, retentissant dans tous les coins du salon, c’était :

— Cathédrale !!!

Puis l’orateur retournait à sa place ; un autre se levait et s’écriait :

— Ogive !

Un troisième, après avoir regardé autour de lui, hasardait :

— Pyramide d’Égypte !

Alors l’assemblée applaudissait et se tenait ensuite dans un profond recueillement ; mais il ne faisait que précéder une explosion de voix qui toutes répétaient en chœur les mots sacramentels qui venaient d’être prononcés chacun séparément.

Que faisait Nodier pendant ce singulier intermède littéraire ? Penché sur des cartes à une table de jeu placée à l’extrémité du salon, il semblait absorbé par cette passion violente qui ne laisse ni paix ni trêve, et dont il prétendait être possédé, l’amour du jeu. Plus tard il faisait son affaire en particulier avec le poëte, car il est à remarquer que les gens réellement habiles parlent rarement devant plusieurs personnes réunies. Leur tactique étant de mettre celui à qui ils parlent au-dessus de tous, il faut, pour ne pas choquer les autres, que l’apothéose ait lieu à huis clos.

Malgré le bon goût de Nodier et la finesse de son esprit, ce n’était pas la crainte de partager le ridicule qui l’empêchait de partager l’enthousiasme. Est-ce que le ridicule peut exister à présent ? Il résultait jadis d’une infraction aux lois de la société, lois tacites, mais acceptées comme règles du bon goût, de la délicatesse et de la raison ; maintenant, la mode étant de se moquer de toute loi, en commençant par celle du bon sens, les ridicules seraient innombrables s’il y avait encore quelqu’un pour s’en moquer.

Nodier en riait bien encore parfois avec ceux qui avaient assez de raison pour tout apprécier. Un soir, au moment où il quittait les cartes, je lui dis en souriant :

— Aimez-vous donc réellement le jeu ?

Il me regarda avec cette finesse gracieuse qui lui était habituelle, et me répondit à voix basse :

— Si j’aime le jeu ? il faudrait que je fusse bien ingrat pour ne pas l’aimer ; un défaut qui m’est plus utile que ne me le serait une qualité, la sincérité.

Il paraît pourtant qu’il avait eu réellement dans sa jeunesse la passion du jeu, et qu’elle lui avait causé de violentes émotions et de cruelles catastrophes ; mais sa vieillesse gardait l’apparence seule de ses goûts d’autrefois. Ses passions mortes avaient passé à l’état de fantômes avec lesquels il repoussait l’ennemi, c’est-à-dire ceux qui pouvaient lui nuire ou l’importuner.

Une jeunesse sincère, confiante, et par conséquent imprudente, donne tant de prise sur un homme ; il se voit tellement dupe de sa naïveté, qu’il apprend bientôt des ruses pour se défendre, et un art habile pour voiler sa pensée. Aussi ce ne fut point par la vérité que brillèrent les dernières paroles et les derniers écrits de Charles Nodier ! Mais on a tant menti de nos jours, qu’un peu d’altération du vrai doit obtenir grâce facilement quand cela ne fait tort à personne. D’ailleurs, les livres où Nodier l’altère sont les fruits de ces dernières années où la mémoire du vieillard peut errer dans les souvenirs du jeune homme. Il avait commencé par conter à ses amis, au coin du feu, avec une naïveté fine et charmante, une anecdote qu’il avait apprise, un conte qu’il inventait en parlant ; puis tout cela s’était identifié à lui, et il croyait avoir été réellement le personnage principal de son récit. C’est ainsi qu’il raconte certaine conversation entre lui et les chefs du parti révolutionnaire morts en 93, et qu’il est censé leur exposer des plans de réforme et des projets de constitution à une époque où son jeune âge rend la chose impossible. Je sais bien que la jeunesse de nos jours décide hardiment de tout, et qu’il n’y a plus d’enfants ; mais cependant il est peu croyable, quelque bonne volonté qu’on y mette, que les fougueux chefs de la Convention se soient inspirés des idées d’un petit garçon de cinq ans.

Car il ressort des dates de sa naissance et de leurs morts qu’il ne pouvait pas avoir plus que cet âge à l’époque où il leur donnait ses conseils.

Sa mémoire ne le servait pas mieux pour les années qui suivirent, car, sous la Restauration, il croyait les avoir passées en Vendée, et y avoir brillé parmi les chouans. Pourtant aucun de ceux qui restaient n’avait jamais entendu parler de lui. Il se glorifiait aussi d’avoir échappé à des persécutions qui furent imaginaires comme les exploits dont il pensait être le héros, ce qui a fait dire à son spirituel successeur à l’Académie, dans son discours de réception : « Il croyait errer dans les montagnes pour fuir les poursuites des gendarmes, mais la vérité est qu’il ne faisait qu’y courir après des papillons ! »

Cette brillante imagination qui ne lui permettait pas d’écrire l’histoire, car il lui était plus difficile de se souvenir que d’inventer, rendait sa conversation intime très-amusante. Si l’on pouvait le trouver seul au coin du feu, et écouter ses brillantes improvisations, mêlées de choses poétiques et spirituelles, rien n’était plus attrayant ; il mettait tant de naïveté et de bonhomie dans sa manière de dire, que vous aviez besoin de réfléchir après l’avoir quitté pour vous apercevoir que, dans ces espèces de confidences échappées de son cœur, il n’y avait pas un mot de vrai. Vous aviez été sous le charme tant qu’il avait parlé, et peut-être lui-même avait-il été de bonne foi.

Il y a des gens qui doutent de tout en ce monde, excepté de ce qu’ils ont inventé.

La maison de Nodier était fort animée, et les réunions pleines de gaieté ; je n’ai vu nulle part autant d’entrain. Les peintres, les poëtes, les musiciens, qui faisaient le fond de la société, étaient laissés à toutes leurs excentricités particulières, et remplissaient le salon de paroles vives et retentissantes. On chantait, on dansait, on jouait, on disait des vers. Tout cela était plein de vie ; madame Nodier était aimable de bonté. Sa fille unique l’était avec son esprit, qui tenait de celui de son père, avec ses talents agréables et avec ses quinze ans. C’était une existence qui s’épanouissait parée de mille enchantements. Peu de jeunes filles ont eu, autant que mademoiselle Marie Nodier, cette verve joyeuse qui semble dire : Je suis heureuse de vivre !

On s’amusait donc beaucoup chez Nodier, car une réunion s’empreint naturellement des dispositions d’esprit de la femme qui la préside, et la toute charmante fille de Nodier remplissait de joie le salon de son père ; elle y avait ses amies, comme elle à la fleur de l’âge. Des poëtes, des musiciens, des peintres aussi jeunes et joyeux, les faisaient danser, et tout cela était sous le charme de l’espérance ; la gloire leur apparaissait rayonnante, ils la voyaient de loin ! Et ce qui mettait le comble à l’insouciance, à l’enthousiasme et à l’exaltation, c’est que toute cette jeunesse, heureuse d’espérer, ne pensait pas le moins du monde à l’argent.

C’était encore le temps où l’on n’y pensait guère chez les artistes et chez les écrivains. Il y en avait qui étaient arrivés à leur âge mûr, d’autres à la vieillesse, sans y avoir jamais songé ; on le leur reprochait et ils en riaient, car ils étaient heureux d’une vie modeste dont le luxe était le succès de leurs ouvrages et la joie le plaisir du travail. C’était à peine si l’on voyait poindre à l’horizon l’amour de l’or. Seulement deux ou trois auteurs dramatiques étaient soupçonnés d’une avidité qui voulait tout traduire en argent, même la gloire… et on les voyait s’éloigner de leurs confrères, et chercher à leur barrer le chemin avec une impitoyable habileté. Mais jusque-là les littérateurs avaient aimé la littérature et s’étaient aidés mutuellement. Il en était ainsi sous la Restauration, où s’épanouirent tant de poétiques talents d’un ordre élevé. Lorsque les arts et les lettres sont une noble passion qui porte vers le beau, l’artiste et l’écrivain sont généreux et pleins de sympathies pour ceux dont les efforts tendent aussi à la recherche de l’idéal ; mais, quand l’art est seulement un métier, on veut le rendre le plus lucratif possible. Et pour cela on écarte à tout prix le rival qui peut faire concurrence au désir effréné de gagner de l’argent.

Alors adieu à ces réunions joyeuses où tant de talents se rencontraient. Chacun vit tristement à part, et l’on s’évite au lieu de se chercher, comme cela se fait maintenant.

Il serait impossible de nommer tous ceux qui venaient chez Nodier ; mais nous ne pouvons omettre cet aimable baron Taylor, employant son esprit remarquable à être d’une bonté parfaite, et aussi cet excellent M. de Cailleux, tous deux intimes amis de la maison.

M. Émile Deschamps, dont l’esprit distingué réunit les deux points extrêmes de la conversation ; car ses plus douces flatteries finissent toujours par une épigramme.

Guiraud, homme de talent, mais trop Gascon, même pour un poëte !

Soumet, poëte sincère et charmant qui échappait à la terre pour vivre au ciel avec une âme d’ange toute pleine d’admiration, d’enthousiasme et d’harmonie !

Alfred de Musset, dont la verve poétique, écho des passions et des folies de la jeunesse, excitait les vives sympathies de tous les joyeux vingt ans, dissipés et libertins. Mais, pareil à l’imprudent oiseau qui consume sa vie dans une incessante harmonie et meurt épuisé par sa verve mélodieuse, le poëte, dans son entrain de jeunesse, usa tout : son esprit, son cœur, ses forces, sa vie. Il tomba au milieu de la route, comme si les jeunes années lui eussent suffi, et que la nature ne l’eût pas fait pour vieillir !…

Nous citerons encore un homme d’esprit et de talent, M. Francis Wey, d’autant plus remarquable, que ses études philologiques contrastent avec l’enjouement de sa conversation pleine de saillies.

Il y avait aussi chez Nodier de ces rêveurs saint-simoniens et fouriéristes dont les âmes honnêtes croyaient possible une société sans crimes et sans malheurs : ils espéraient alors être témoins heureux de cette merveilleuse invention ! Que d’espérances se mêlaient aux danses, aux valses, aux galops, aux polkas ! et parfois, en carnaval, les déguisements les plus plaisants et les plus pittoresques amenaient la gaieté jusqu’à la folie. Alors il n’était permis à personne de venir sans être déguisé. Oh ! il fallait toute la gentillesse de la jeune fille de la maison pour exciter la curiosité de graves personnages au point de les soumettre à cette décision. Cela n’était point sans quelques inconvénients ou avantages, comme il plaira de les nommer. Ainsi je vis là, dans un bal déguisé, un jeune ambitieux qui rêvait les plus hautes destinées, et dont j’entendais souvent parler comme d’un homme sérieux parmi les plus sérieux ; jusque-là sa figure m’était inconnue. Ce jeune homme grave, qui avait déjà discuté dans des parlottes[1] plusieurs questions difficiles de la politique, espérait sans doute trouver dans cette réunion quelque personne importante utile à ses projets. Les ambitieux ne s’amusent qu’avec l’idée que cela doit leur servir à quelque chose ; mais celui-là était un peu embarrassé pour avoir un costume. Un de ses amis venait, heureusement pour lui, de jouer à la campagne une petite pièce du théâtre du Palais-Royal, intitulée Fich-t-on-Kan, et, en ayant gardé un costume de Chinois, l’en affubla presque à son insu, tant son esprit, préoccupé des assemblées politiques, avait de peine à s’occuper des réunions joyeuses. Ma surprise, à l’aspect singulier que présentait toute sa personne sous ce travestissement comique, attacha pour toujours la pensée d’un Chinois avec son accoutrement ridicule au nom de ce monsieur B…, et jamais depuis je n’ai pu l’en séparer, bien qu’il ait joué un rôle important dans la politique après avoir été député influent ; il est vrai qu’on l’écoutait peu quand il parlait à la Chambre, et il en était réduit à débiter à ses amis et connaissances les discours qu’il avait dû improviser à la tribune. Plusieurs fois je le surpris ainsi chez une femme de mes amies, qui me disait avec chagrin :

— Quel malheur, qu’on ne veuille pas l’écouter !

— Vous ne seriez pas obligée de l’entendre, lui fut-il répondu en riant.

Jamais, depuis le bal masqué, je n’ai vu ce monsieur en frac sans lui trouver l’air déguisé ; pour moi il fut toujours un Chinois essayant de se faire passer pour un Français.

Pourtant ce Chinois aux discours ennuyeux était aussi adroit que pas un Français, car on a eu beau changer plusieurs fois de gouvernement, il en était toujours ; les autres perdaient leurs places, lui en avait une de plus, et il est arrivé ainsi à de très-hautes dignités. Au milieu des bouleversements, il reste debout pour montrer ce que peut un égoïsme attentif et persévérant. On l’a pris au sérieux, mais il me rappelle toujours Fich-t-on-Kan.

La conversation entre les artistes que je rencontrais chez Nodier m’étonna vivement et me parut très-singulière, quoique amusante. C’était un ton continuel de plaisanterie très-excentrique. Je retrouvai cette même habitude chez Pradier, à deux fêtes où je fus invitée. Jamais aucune parole sérieuse, jamais rien de profond, de sensé ou de simple ; tout était destiné à faire rire, à faire de l’effet. Plus les choses étaient inattendues, c’est-à-dire moins elles étaient naturelles, plus le succès en devenait prodigieux. Je me trouvais là comme cette étrangère qui, après avoir passé deux années à Paris, disait, à son retour en Allemagne : « Il paraît qu’en France on n’est sérieux qu’en famille, car dans les salons on s’y moque toujours de tout. »

Cependant cette folle gaieté cachait souvent bien des tristesses ; nous ne soulèverons pas le voile qui les recouvrait. Elle ne s’attrista et ne se sépara que trop vite, cette foule joyeuse ! La mort de Nodier, en 1844, mit fin aux réunions de l’Arsenal. Mais déjà la joie s’était dissipée avant que la société se dispersât. Déjà le départ de la jeune fille, qui avait été en province remplir ses devoirs de jeune femme, avait attristé la maison, et, malgré les efforts de Nodier pour y retenir la jeunesse et la joie, un peu de solitude, d’abandon même, se faisait autour de lui. La fin de la vie s’assombrit toujours ainsi ; qui donc a le bonheur de voir encore à ses côtés, vers la fin du voyage, tous ceux qui partirent avec lui ? Combien n’en laisse-t-on pas sur la route, et des meilleurs ? du moins de ceux qui vous aimèrent le mieux, qui vous aimèrent comme on aime dans la jeunesse, sans le vouloir, sans le savoir ? Plus tard, il n’en est pas ainsi ! Les jeunes gens ont d’ailleurs l’activité de leur âge qui les jette dans le mouvement des affaires et des plaisirs ; tandis que les vieillards ont forcément des goûts paisibles ; le calme leur va bien, il se fait naturellement alors au dedans comme au dehors d’eux-mêmes une sorte d’apaisement qui tourne au profit de l’intelligence ; l’âme devient plus subtile, elle échappe davantage à l’influence de la matière, l’on dirait qu’elle se prépare à s’en séparer, et qu’elle veut retourner, purifiée, brillante et digne de l’immortalité, au centre de la lumière et de la vie.

Jamais l’esprit aimable et ingénieux de Nodier ne me parut aussi présent et aussi vif que dans ses dernières conversations. Il avait quelque chose de sympathique qui vous captivait, l’on eût passé des heures entières à l’écouter sans s’apercevoir du temps qui s’écoulait à votre insu. Il parlait alors lentement, parce que son corps s’affaiblissait, et il parlait avec cet accent franc-comtois un peu traînant qui a une puissance magnétique pour forcer l’attention. Dans notre Bourgogne, on est sujet, non-seulement à se moquer des Beaunois, dont on a fait, fort injustement, les Béotiens de notre Athènes dijonnaise, mais on exerce encore sa verve railleuse sur les Francs-Comtois, malgré la confraternité, car ce n’était qu’une province de l’ancienne Bourgogne, cette Franche-Comté dont on trouve les habitants un peu lourds et un peu gauches, fort différents des Bourguignons ; mais comme on se trompe encore cette fois, si l’on juge par l’extérieur ! Un Franc-Comtois sort doucement de quelque pauvre gîte où il manque du nécessaire ; il marche d’un pas lourd, mais égal, ne s’inquiétant ni de ceux qui le heurtent pour courir en avant, ni de ceux qui se plantent sur son chemin et peuvent l’arrêter. Il va toujours de son même pas et avec un air si gauche, que personne ne redoute ses efforts et par conséquent ne s’en inquiète… Cependant il arrive aux meilleures situations et il se les assure de telle manière, que nul ne peut l’en déposséder. Toutes les bonnes places et toutes les positions avantageuses, à Dijon même, se sont trouvées quelquefois occupées en même temps par ces Francs-Comtois dont on se moquait. Si l’on voulait regarder à Paris, on verrait que sans bruit, sans jactance, sans même avoir l’air de faire un mouvement pour s’avancer, ils arrivent plus vite encore que les Gascons.

Grâce à cette précieuse habileté, Nodier fut toujours plus entouré que la plupart des vieillards de notre temps. La jeunesse avait gardé pour lui des sympathies, moins, il est vrai, pour ses écrits, qui n’ont pas sondé assez profondément le cœur humain, ou soulevé ces grandes questions qui ont des échos dans toutes les âmes, pour lui faire une vraie popularité, mais par son caractère doux et facile dans les relations habituelles, par ses continuelles flatteries, et surtout par quelques récits plus ou moins vrais d’une vie passée, très-aventureuse, où il laissait deviner adroitement quelque chose de mystérieux. À l’en croire, son existence de jeune homme avait été livrée aux hasards de ses caprices et aux inconséquences de ses passions. Il s’était, disait-il, tenu longtemps tout à fait en dehors des habitudes d’ordre et de contrainte qu’imposent le monde et la famille, et agissant avec une folle excentricité ! Il n’en fallait pas davantage, alors, pour exciter la sympathie, car il est à remarquer qu’il y eut un moment, dans ces dernières années, où une action bizarre, une chose insensée, une sottise éclatante, qui protestait contre les usages de la société et jetait comme une espèce de défi à la vie régulière, suffisaient à la gloire d’un écrivain ou d’un artiste et élevaient son nom à la hauteur de la renommée.

Il est vrai qu’en très-peu de temps chaque chose est remise à sa place ; celle que doit occuper Nodier n’est pas mauvaise. Il a laissé un souvenir agréable dans le cœur de ceux qui l’ont connu, et des ouvrages qui sont appréciés par les esprits délicats.




  1. Petites réunions en vogue alors, où se réunissaient, pour faire des discours, quelques jeunes gens qui visaient à la députation.