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Les Revues russes
Revue des Deux Mondes3e période, tome 119 (p. 931-943).

Souvenirs sur Pouchkine, Gogol, Tourguenef. — L’article du comte Tolstoï sur la science et le travail. — Ce que lisent les paysans russes. — Une lettre d’Alexandre Herzen.


I

Le Sievernyi Viestnik (Messager du Nord) publie, depuis six mois, les souvenirs inédits de Mme Smirnof. Impatiemment attendue, cette publication ne pouvait manquer d’être, dans le monde littéraire russe, un événement considérable.

Mme Alexandra-Osipovna Smirnof n’avait pas seulement pour elle, en effet, d’avoir été pendant vingt ans la plus jolie femme de Saint-Pétersbourg. Jolie, elle parait l’avoir été infiniment, et séduisante et gracieuse, avec sa fine taille, sa légère démarche de Parisienne, avec son beau visage sombre de princesse d’Orient, et ces grands yeux brûlans dont tous les poètes russes, Pouchkine, Lermontof, Toutchef, Chomiakof, ont célébré l’éclat. Mais c’était encore une femme très charitable et très bonne, et aussi très intelligente, d’un esprit si haut que Gogol disait d’elle « qu’il n’y avait pas au monde une seule âme capable de la comprendre ni de l’apprécier. » Et, par surcroît, les circonstances de sa vie avaient permis à cette femme supérieure de voir de près tous les grands hommes, d’assister à toutes les grandes choses de son temps.

Née en 1810 d’un père français et d’une mère circassienne, Alexandra Osipovna de Rosset avait été élevée dans un pensionnat aristocratique de Saint-Pétersbourg, où elle avait eu pour maîtres, et déjà pour amis, quelques-uns des écrivains les plus renommés d’alors. Elle était ensuite entrée à la cour, en qualité de demoiselle d’honneur de l’impératrice ; elle s’y était vite acquis, par son esprit et sa beauté, une influence énorme, qu’elle avait toute mise au service de ses amis les poètes. C’est elle, notamment, qui avait amené l’empereur Nicolas à connaître et à admirer Pouchkine. Sa petite chambre, au quatrième étage du Palais d’Hiver, était devenue le lieu de réunion favori des jeunes écrivains et artistes pétersbourgeois.

Mariée plus tard au général Smirnof, gouverneur de Saint-Pétersbourg, Alexandra Osipovna était restée en relations constantes avec la cour impériale, comme aussi avec le monde des lettres. Une des premières elle avait deviné le génie de Gogol : elle s’était faite la confidente, la consolatrice de ce pauvre grand homme. A Paris, où elle avait demeuré à plusieurs reprises, elle avait connu Chateaubriand, Lamennais, Lamartine. Et jusqu’au bout de sa longue vie de soixante-douze ans elle avait gardé pour toutes les choses de l’esprit la même curiosité, pleine d’indulgence et de sympathie.

On savait que, dans ses dernières années, malade et un peu isolée, elle s’était amusée à écrire ses souvenirs, et qu’elle y avait raconté surtout ses relations avec les deux poètes illustres dont elle avait été l’intime amie, les deux pères véritables de la littérature russe contemporaine, Pouchkine et Gogol. Personne n’avait connu de plus près ces deux hommes singuliers, personne n’était plus à même d’expliquer leur caractère, et d’éclaircir ce qui restait encore d’obscur dans l’image que nous nous faisions d’eux.

Ainsi les souvenirs de Mme Smirnof avaient les meilleures raisons pour être d’un intérêt exceptionnel : mais avec tout cela, si nous en jugeons par ce qui en a été publié jusqu’ici, ce sont des souvenirs plutôt ennuyeux, de vaines et verbeuses dissertations littéraires. Peu de portraits, encore moins d’anecdotes caractéristiques. Et pour comble de déception il m’a semblé, en lisant ces fragmens, que Mme Smirnof n’avait jamais bien connu elle-même les grands hommes dont elle avait été l’infatigable, la dévouée et enthousiaste amie. Du moins elle les a fidèlement aimés : et c’est de quoi leurs admirateurs ne sauraient cesser de lui tenir compte. Mais il y avait dans l’âme de Pouchkine, pour ne point parler de Gogol, un coin d’inquiétante folie que révèlent certains épisodes de sa vie, et qui donne à son œuvre, par-dessus les imitations de Byron et des romantiques allemands, une originalité saisissante, la colorant comme des reflets saccadés et sinistres d’un étrange feu intérieur. Le Pouchkine des Souvenirs de Mme Smirnof est simplement un homme de lettres, un bel esprit assez banal, avec un médiocre bagage de madrigaux, d’épigrammes, et de paradoxes de salon. Peut-être ne faut-il pas trop aimer les grands hommes, si l’on veut les bien connaître : mais, en vérité, les connaître n’a guère d’importance, et rien n’importe autant que de les aimer.

C’est ainsi que le malheureux Nicolas Gogol aura dû à l’affection de Mme Smirnof les seules paroles qui, durant ses dernières années, aient eu le pouvoir de le consoler ; et Mme Smirnof elle-même nous est plus touchante et plus chère pour avoir aimé Gogol comme elle l’a fait que si elle s’était toute employée à le bien comprendre. Car, en préface à ses Souvenirs, le Sievernyi Viestnik a publié quelques-unes des lettres qu’elle écrivait à l’auteur des Ames mortes pendant le séjour de celui-ci à Rome et à Paris, en 1845 : et ce sont d’admirables documens psychologiques, les vivans témoignages d’une âme féminine toute remplie de tendresse et de compassion. Peut-être Mme Smirnof ne comprend-elle pas les causes de la profonde et tragique souffrance de son ami : mais elle le sent qui souffre, elle souffre elle-même avec lui, et dans son cœur elle trouve, sans se lasser, d’efficaces consolations. Pour lui faire oublier son isolement, elle se plaint d’être seule ; pour calmer ses angoisses, elle feint d’en éprouver de plus fortes ; et puis elle le rassure au sujet de ses intérêts matériels, dont il est également en peine. Avec mille précautions d’une délicatesse charmante, elle lui affirme qu’elle se chargera désormais de son entretien : elle, ou plutôt de généreux anonymes dont elle ne sera que l’intermédiaire près de lui. Et je regrette presque d’avoir dit qu’elle n’avait pas compris les causes de la souffrance de Gogol : son ardente affection lui avait fait tout comprendre, car voici ce qu’elle écrit dans sa lettre du 1er mars 1845 :

« Si vraiment votre âme éprouve le besoin de voir Jérusalem, ayez foi dans ses pressentimens ; mais, si vous m’aimez, n’abandonnez pas entièrement votre travail. Il m’arrive parfois d’avoir peur pour vous. Ne cachez pas votre talent : il vous a été donné par Dieu, mais afin que vous en usiez. Ne vous en tenez pas à nous laisser seulement vos œuvres de jeunesse, ni ces amères saillies satiriques qui ne traduisent qu’un côté de votre âme. Beaucoup, vous jugeant sur vos ouvrages, vous croient un homme haineux et plein de fiel. Cette hérésie sur votre compte me fait sourire, quand je l’entends. Mais ceux qui ne vous connaissent pas, je comprends qu’ils se trompent ainsi. Pour moi, qui sais quels trésors reposent au fond de votre cœur, je suis en droit d’exiger que vous continuiez votre œuvre. Il faut qu’après avoir montré votre haine, vous fassiez voir aussi votre amour. C’est l’amour seul qui est bon : produisez donc vos bonnes œuvres devant les hommes ! Ne laissez pas derrière vous le malentendu ni la colère. »

Pour donner à son ami de si beaux conseils, il faut que Mme Smirnof ait compris, ce jour-là, le secret de sa peine. Peine affreuse, plusieurs de la race de Gogol en ont souffert comme lui ; mais personne n’en a aussi profondément senti la tragique horreur. C’était un poète ; il était né pour croire, pour aimer ; son cœur était un bocage de printemps où les oiseaux chantaient. Mais avec son cœur de poète, il avait d’instinct sur ses lèvres un méchant sourire dédaigneux ; et toute sa vie, au lieu de chanter, il avait souri. Sans autre intérêt réel que pour la beauté et l’amour, il s’était pourtant livré tout entier à ce facile penchant d’ironie, qui, après l’avoir un temps amusé, avait uni par le dégoûter de toutes choses et de lui-même. On sait combien lui fut cruelle l’expiation de sa faute. M. de Vogüé l’a dit ici jadis, dans un admirable article, le plus parfait, à mon gré, de ceux qu’il a consacrés aux romanciers russes. Ballotté entre ses habitudes d’ironie et son besoin de foi, entre son aspiration à des œuvres plus hautes et son désir d’achever sa gigantesque plaisanterie des Ames mortes, dix ans durant le malheureux s’est épuisé en de vaines angoisses, jusqu’au jour où, sentant s’approcher enfin la folie et la mort, il a brûlé son livre, ce livre maudit qui l’avait empêché d’entendre la voix profonde de son cœur.

Et puisque Mme Smirnof ne m’a point fourni sur Gogol les renseignemens psychologiques que j’avais espérés d’elle, me permettra-t-on de traduire ici quelques passages des Souvenirs de Tourguenef sur celui qui fut son maître, le maître aussi de Dostoïevsky, de Gontcharof, de Chtchédrine, des satiristes et des poètes russes, et qui fut encore, dans ses Lettres à mes amis, l’initiateur des théories évangéliques du comte Léon Tolstoï ? Publiés depuis longtemps dans les revues russes, ces souvenirs littéraires de Tourguenef n’ont pas, je crois, été traduits en français : ils sont pleins d’anecdotes curieuses et de beaux traits d’analyse. On sent que l’homme qui les a écrits n’a jamais été gêné dans son observation par un excès de tendresse.

« C’est le 20 octobre 1851, raconte Tourguenef, que j’ai fait pour la première fois la connaissance de Gogol. Il demeurait alors à Moscou, dans la rue Nikita, chez le comte Tolstoï. Un ami me conduisit chez lui, où tout de suite nous fûmes reçus. Quand nous entrâmes, il était debout devant son pupitre, une plume à la main. Il portait un paletot de couleur sombre, sous lequel je vis une grosse veste de velours vert. Je l’avais, en vérité, aperçu déjà quelques jours auparavant au théâtre, à la représentation de son Reviseur : il était assis dans le fond d’une loge entre deux grosses dames qui semblaient chargées de le cacher au public. Il suivait le jeu des acteurs avec des mouvemens inquiets, hochant la tête par saccades. Et cette fois déjà j’avais été surpris du changement qui s’était fait en lui depuis l’année 1841, où on me l’avait montré dans un salon. Il m’avait fait alors l’impression d’un paysan petit-russien, court et ramassé ; maintenant je voyais un malade, un malheureux usé par la vie. Il y avait sur son visage un étrange reflet de tristesse et d’inquiétude. Dès qu’il nous aperçut, il vint à nous, avec un sourire accueillant, me tendit la main, me dit que depuis longtemps il désirait me connaître. Nous nous assîmes, et tout le temps de l’entretien, je tins mes yeux fixés sur lui. Ses boucles blondes, qu’il portait rabattues sur les tempes à la manière cosaque, lui donnaient encore une apparence de jeunesse, et son énorme front continuait à témoigner de son génie. Ses petits yeux bruns n’avaient plus trace de malice : par instans j’y voyais passer une naïve gaîté, mais en général ils exprimaient une incurable fatigue. Le nez, long et pointu, le faisait paraître un peu rusé ; et ses grosses lèvres saillantes et disgracieuses me semblaient traduire les côtés sombres de son caractère. Son attitude et ses manières n’étaient point celles d’un professeur d’université ; elles auraient fait penser plutôt à un petit répétiteur d’un gymnase de province. « Quel singulier et déconcertant personnage ! » me disais-je en le considérant. Je me souviens que tout Moscou le tenait alors pour un homme de génie, mais un peu fou. L’ami qui m’accompagnait m’avait prévenu d’avance de ne point lui parler de la seconde partie de ses Ames mortes : d’autre part, je n’aurais pas aimé à lui parler de ses Lettres âmes amis, qui m’avaient fort déplu. Je ne venais point d’ailleurs pour m’entretenir avec lui, mais seulement pour le voir.

« Mon ami m’avait dit que Gogol parlait peu : ce fut pourtant le contraire que je constatai ce jour-là. Il parla beaucoup et avec une grande animation : il accentuait tous ses mots, ce qui leur donnait un air admirable de netteté et de précision. Peu à peu, je voyais s’effacer de ses traits toute expression de lassitude, de souffrance et d’énervement. Il nous parlait du goût en littérature, de la vocation littéraire, de la physiologie de la création artistique, si je puis ainsi dire : il nous en parlait avec mille traits de génie, sur un ton naturel et simple, sans l’ombre d’apprêt. Mais bientôt nous en vînmes à parler de la censure : et je fus stupéfait d’entendre Gogol vantant la censure, la considérant comme le meilleur moyen de donner aux écrivains la modestie, la conscience, le souci de la forme et mille autres vertus spirituelles et temporelles. Je sentis aussitôt qu’un abîme était désormais ouvert entre nous.

« Depuis ce moment, Gogol ne cessa plus de s’agiter, et son énervement alla croissant jusqu’à la un de notre entretien. A propos de Herzen, qui venait de publier contre lui un article très violent où il l’accusait d’être un renégat, il se mit à nous dire avec des accens de fureur qu’il ne comprenait pas qu’on ait pu voir dans ses œuvres antérieures un esprit d’opposition. Il nous dit qu’il avait toujours eu de profondes convictions religieuses, et qu’il les avait toujours exprimées. Là-dessus, il s’élança du sofa où il était assis, courut dans la chambre voisine ; nous crûmes qu’il avait perdu la raison. Il revint avec un volume de ses Arabesques, et se mit à nous lire des passages de ce médiocre recueil. « Vous voyez bien, nous disait-il, que j’ai toujours affirmé les mêmes principes… De quel droit m’accuse-t-on d’avoir changé d’opinion ? » Voilà ce que nous disait l’auteur du Réviseur, la plus terrible satire qui jamais ait été écrite ! Enfin, Gogol posa le livre ; nous revînmes aux sujets généraux ; mais l’équilibre de son âme était décidément rompu. Il nous déclara qu’il était très mécontent de la façon dont les acteurs avaient joué son Reviseur ; il nous apprit qu’il se proposait de lire devant eux la pièce tout entière, pour leur montrer comment elle devait être jouée. Puis une vieille dame entra : elle apportait à Gogol une hostie consacrée : nous prîmes congé. »

Tourguenef raconte ensuite cette lecture publique du Reviseur où il assista : ce fut une scène lamentable. La plupart des acteurs à qui était destinée la lecture n’avaient point même daigné y venir. Le malheureux Gogol s’était pourtant mi3 en devoir de lire sa comédie ; mais on n’écoutait pas, de jeunes journalistes entraient et sortaient en parlant très haut ; Tourguenef s’en alla navré. Quelques mois après, Gogol était mort.


II

Personne plus que Tourguenef n’était tenu à l’indulgence envers son maître Gogol ; car il lui était arrivé, à lui aussi, d’être traité de renégat, et de se voir abandonné de ceux qu’il avait crus ses plus fidèles admirateurs. Qu’avait-il fait ? Comme Gogol, il avait changé d’opinion, ou plutôt il avait simplement complété de quelques traits nouveaux l’expression de son opinion ancienne, et ces quelques traits avaient suffi pour la faire paraître tout autre. Il semblerait que ces grands écrivains slaves aient eu ainsi des âmes à facettes, et qu’une infirmité naturelle les ait condamnés à ne montrer que l’un après l’autre les divers aspects de leur vision du monde. Aucun d’eux, ni Gogol, ni Tourguenef, ni Tolstoï, ne se sont jamais contredits : on trouverait en germe dans leurs premiers écrits les mêmes idées que plus tard ils ont développées ; mais leur pensée était si complexe, faite d’impressions si variées, qu’il leur a toujours été impossible de l’exprimer tout entière.

D’autant plus dure a dû leur paraître l’hostilité de leurs anciens amis. On vient de voir combien en souffrait Gogol : Tourguenef, lui aussi, l’a très vivement ressentie. Jusqu’à ses dernières années, il s’est souvenu de l’accueil qu’on avait fait en Russie à son Bazarof : tantôt il s’est défendu, d’autres fois la colère l’a porté à de nouvelles attaques. Son dernier roman, les Terres vierges, n’était encore qu’une réponse aux critiques de Pères et enfans.

Voici précisément une anecdote sur Tourguenef, qui forme un singulier pendant à celle de Tourguenef sur Gogol. Je la trouve dans les intéressans souvenirs de M. P. Souvorof, que publie en ce moment la Ruskoïe Obosrenie (Revue russe) de Moscou.

« En février 1867, Tourguenef vint à Pétersbourg. J’eus peine à le reconnaître, tant il avait changé depuis huit ans. C’était bien toujours le même colosse, mais voûté, assombri, marchant avec difficulté. Il avait apporté son nouveau roman, Fumée, dont il avait déjà livré la copie à Katkof. Il me parla des motifs qui l’avaient amené à écrire ce roman.

« J’ai employé toutes les années passées, me dit-il, à observer la vie des Russes à l’étranger, et notamment des jeunes gens. Je suis arrivé à une conviction très affligeante. Il ne reste plus trace chez nos jeunes gens du besoin d’idéal, du goût de beauté qui inspiraient les poètes et les artistes des générations précédentes. Dans leurs universités, dans leurs relations mondaines, dans leurs livres, ils ont puisé des idées toutes nouvelles. Ces positivistes, ces utilitaires, ces réalistes, ne rêvent plus que d’éteindre le feu sacré qui a réchauffé l’humanité. Mais j’ai toujours l’espoir qu’ils n’y parviendront pas. Je crois, par exemple, que votre Pisaref, avec tout son talent, échouera dans la vaine lutte qu’il a engagée contre l’art et l’idéal. Non pas d’ailleurs que j’en veuille personnellement à Pisaref : je lui dois plutôt de la reconnaissance. Quand le Contemporain m’a attaqué, seul il a eu pour moi une bonne parole.

« Et, apprenant que j’étais l’ami de Pisaref, Tourguenef me pria de le lui amener. Je rencontrai Pisaref le soir même ; je l’engageai à aller voir Tourguenef ; par la même occasion, Blagosvietlof, le directeur du libéral Dielo, chargea notre ami de lui demander pour son journal le roman Fumée, plutôt que pour la feuille ultra-conservatrice de Katkof.

« Le lendemain, nous étions tranquillement assis dans le bureau du Dielo, lorsque nous vîmes Pisaref s’élancer dans la chambre, roulant de gros yeux, agitant les bras, furieux. Il sortait de chez Tourguenef, et voici ce qu’il nous raconta de sa visite :

« J’arrive, je sonne ; j’aperçois, en entrant dans le vestibule, une grosse masse de manteaux, et dans la chambre voisine j’entends plusieurs voix. Un peu déconcerté, je me résigne tout de même à entrer. Je vois Tourguenef assis dans un fauteuil, avec toutes les peines du monde pour se soulever, et autour de lui toutes sortes de gens, le général Bogdanovitch, P.-V. Annenkof, Ivan Gontcharof, Botkine. Tourguenef m’accable de complimens sur mes articles, qu’il lit, paraît-il, avec un intérêt passionné. Les assistans me considèrent d’un regard curieux et méfiant. Je me sens d’abord mal à l’aise ; enfin, apercevant sur la table un manuscrit, je me rappelle la commission que m’a confiée Blagosvietlof.

« — Je suis chargé, dis-je, de vous demander votre nouveau roman pour le Dielo.

« — Hélas ! me répond Tourguenef, je l’ai déjà promis à Katkof. D’ailleurs, il m’en offre un prix que nul autre directeur ne pourrait me donner.

« Sur ce mot, je ne me contins plus :

« — Permettez, lui dis-je. C’est la première fois que je vous rencontre ; je vous considérais comme un grand écrivain, comme un artiste, comme un digne représentant de notre littérature. Et qu’est-ce que je découvre en vous ? Un homme qui n’a pas honte d’avouer ses relations avec le représentant principal des tendances rétrogrades ! Honte à vous, Ivan Serguevitch ! Vous vous êtes mis à marchander votre talent, à faire commerce de vos œuvres. Je suis désolé de vous avoir connu !

« Après quoi, je salue les assistans, et m’en vais sans ajouter un mot. Une jolie idée, tout de même, que vous avez eue là, de m’engager à aller voir Tourguenef ! »

Quand le roman parut, Pisaref en rendit compte dans un article très violent ; mais c’était au fond un excellent homme, et sur la demande de Tourguenef, il consentit à ne point publier son article. Tourguenef, cependant, me lui pardonna jamais cette visite qu’il lui avait faite. A la mort de Pisaref, en 1869, il publia dans le Messager de l’Europe un article d’ailleurs extrêmement judicieux, mais où l’on sentait, sous l’antipathie de l’artiste, une part de rancune personnelle. M. Souvorof ne manque pas de le lui reprocher, en attendant que quelqu’un vienne à son tour le prendre à partie. Ainsi les hommes vont se jugeant les uns les autres ; chacun, sûr d’être blâmé par ses successeurs, se console en blâmant ses prédécesseurs ; et personne ne s’avise que le meilleur moyen de n’être pas jugé serait encore de ne juger personne.


III

Il y a bien en vérité un homme qui s’avise de ce sage principe, à la fois si évangélique et si commode pour le repos de la vie : c’est le comte Léon Tolstoï. Il répète sans cesse qu’il ne faut point juger. Mais avec tout cela, lui-même ne se fait pas faute de juger comme les autres ; et l’indulgence est peut-être, de toutes les vertus, la seule qui manque à ce parfait chrétien.

Du moins, la sévérité de celui-là ne s’adresse-t-elle pas aux personnes, mais aux idées, aux coutumes, à l’ensemble des institutions humaines. Ses articles et ses livres ne sont que des réquisitoires ; mais je n’en connais pas de plus nobles, ni qui me touchent plus profondément. Dès que j’entends sa grande voix, les paroles des Gogol et des Tourguenef et de tous les autres me font l’effet de vains bavardages ; et dans cet article sur la littérature russe je serais tenté de ne vous entretenir que de lui.

Il vient précisément de publier dans le Sievernyi Viestnik un article qui me parait d’une importance extrême pour l’intelligence de sa doctrine. Avec des qualités de style et de pensée infiniment supérieures, le comte Tolstoï a, lui aussi, le défaut commun aux grands écrivains de son pays ; il voit les choses sous trop d’aspects différens, de sorte que dans aucun de ses écrits il n’arrive à exprimer tout entière sa conception de la vie. Et c’est ainsi que jamais, jusqu’à présent, il n’avait nettement énoncé ses idées sur la science et sur le travail. On devinait bien que c’étaient choses qu’il estimait peu ; mais il condamnait tant d’autres choses, qu’on pouvait le croire plus indulgent pour celles-là. En réalité, il les condamnait aussi : il les considérait même comme les pires de toutes, comme la vraie source de tout le mal qui est au monde. Et, dans son article, il leur a dit leur fait, avec cette éloquente simplicité que les évangélistes seuls, et Pascal, avaient eue avant lui :

« M. Zola, dit-il, propose à la jeunesse les croyances, entre toutes, les plus vagues et les plus chimériques : la croyance dans la science, la croyance dans le travail.

« Il conseille aux jeunes gens de travailler au nom de la science ! Mais la science est un mot vide de sens : ce que les uns croient être la science n’est pour les autres que de la sottise. Les savans n’ont jamais cessé de se contredire. Pour les uns, la science est dans la philosophie, pour les autres dans la théologie, pour d’autres dans l’histoire naturelle. Et nous voyons que les principaux postulats scientifiques, après avoir été admis et respectés pendant quelques années, finissent par être reconnus faux, et reniés par ceux-là mêmes qui les ont propagés.

« Après s’être émancipés d’une foule de préjugés religieux, nos contemporains sont tombés, sans s’en apercevoir, sous la domination d’un autre préjugé non moins déraisonnable, et plus dangereux encore : le préjugé de la science. La croyance des Égyptiens dans leur oiseau-phénix avait au fond la même signification et la même valeur que la croyance de nos contemporains dans la matière et le mouvement, dans la lutte pour l’existence, dans le bacille-virgule, etc. Ni les uns ni les autres ne croient en réalité à toutes ces niaiseries : ils croient seulement à l’autorité des savans qui les leur imposent.

« Et je dois ajouter que les savans d’aujourd’hui font comme faisaient leurs prédécesseurs de l’ancienne Egypte, qui, n’étant contrôlés que par leurs confrères, mentaient effrontément, et proclamaient vérités leurs inventions les plus folles. « En plaçant le salut dans la science, on ne fait qu’augmenter le malheur de l’homme : car on détourne ses yeux de ses maux véritables. En décorant du nom de science un amas de connaissances fortuites et incertaines, on ne cherche qu’à empêcher l’homme de voir le gouffre épouvantable qui chaque jour s’ouvre plus béant devant lui.

« Quoi, on voudrait que je consacrasse ma vie à l’étude de l’hérédité selon M. Lombroso, ou du liquide de Koch ; et, à deux jours de ma mort on m’apprendra que toutes ces vérités n’étaient que des sottises ! Je ne vis cependant qu’une fois !

« Un sage Chinois trop peu connu, Lao-tse, a enseigné que le bonheur suprême des individus et des peuples consistait dans la connaissance du tao (vertu), et que la connaissance du tao ne s’obtenait que par l’inaction. Toutes les misères des hommes, suivant lui, viennent de ce qu’ils font, et non point de ce qu’ils ne font pas. Les hommes cesseraient de souffrir s’ils cessaient d’agir.

« Et ce sage avait parfaitement raison. J’ai toujours été scandalisé de voir comment, dans les pays d’Occident, on considérait le travail comme une vertu. Que la fourmi s’enorgueillisse de son travail, soit ; mais l’homme !

« M. Zola dit que le travail rend l’homme doux et bon : j’ai toujours, quant à moi, constaté le contraire. La conscience du travail accompli rend durs, orgueilleux, cruels, les hommes tout aussi bien que les fourmis.

« Admettons que le travail ne soit pas un vice ; il ne saurait du moins être par lui-même une vertu. Il ne saurait être davantage une vertu que le fait de manger.

« Le travail n’est rien de plus qu’une sorte de nécessité physique et sociale de notre temps. Les veaux qui gambadent autour du poteau où ils sont attachés, et les hommes riches qui s’essoufflent à faire de la gymnastique ou à jouer au tennis ont tout juste autant de mérite les uns et les autres à travailler comme ils font.

« Et non-seulement le travail n’est pas une vertu : dans l’organisation actuelle de notre société, le travail est plutôt un anesthésique dans le genre du tabac ou de l’alcool, n’ayant d’autre but que de nous faire oublier la bestialité, l’infamie de notre vie. »

Ce n’est pas encore cet article, je le crains, qui empêchera M. Zola de considérer le comte Tolstoï comme un fou prêchant l’impossible. Mais M. Zola sera bientôt seul en Europe, avec peut-être M. Sarcey, à croire à cette folie du grand apôtre russe. Les écrits moraux du comte Tolstoï n’ont encore pleinement converti personne ; mais il n’y a plus personne qui ne les prenne au sérieux, et leur influence sur toutes les âmes un peu inquiètes de vérité devient plus forte tous les jours. Je ne me souviens pas que depuis Rousseau aucun philosophe ait parlé aussi haut. En Allemagne et dans les pays Scandinaves, notamment, ses livres ont produit une véritable révolution au double point de vue littéraire et moral : ils y ont détrôné M. Zola, et substitué à la conception positiviste, réaliste, scientifique de la vie une conception plus sentimentale, moins intellectuelle, plus chrétienne.

Mais c’est surtout en Russie que les doctrines morales du comte Tolstoï avaient chance d’être entendues. En outre de ce qu’elles ont d’universel, de foncièrement humain et chrétien, elles sont encore l’expression des tendances les plus profondes de l’âme russe. Le comte Tolstoï leur a donné leur forme définitive ; mais on les trouve déjà dans les Lettres à mes amis de Gogol, dans les poèmes de Nekrasof, dans les romans de Dostoïevsky, dans les beaux drames d’Ostrovsky. On les trouve plus expressément encore dans tous les proverbes du peuple russe, dans toutes ses vieilles coutumes nationales. Vous savez qu’il n’y a point pour le paysan russe de créature plus respectable, plus sacrée que le simple d’esprit, le yourodivetz, cet homme de Dieu qui s’en va sur les routes, apportant la bénédiction aux enfans qu’il rencontre. Les paysans russes, en attendant que la civilisation les rende pareils à ceux de la Terre de M. Zola, réalisent d’instinct l’idéal moral du comte Tolstoï. Sans avoir lu ses livres, ils ont horreur de la violence : des centaines parmi eux, tous les ans, se font envoyer aux mines plutôt que de prendre un fusil. Ils ont horreur aussi du travail ; à toutes les jouissances du luxe et de la richesse, ils préfèrent le repos. Et ils ont horreur aussi de la science, et de l’instruction, et de tous ces progrès dont nous sommes si fiers.

C’est ce que démontre, une fois de plus, un curieux article d’un paysan, que publie la Rouskoïe Obosrenie de septembre. Ce sage paysan s’est chargé de répondre au reproche qu’on faisait à ses frères de ne point vouloir s’instruire. « Il est vrai, dit-il, que les paysans russes se refusent obstinément à lire les livres qu’on écrit pour eux, les éditions à bon marché des classiques, les manuels, voire même les paraboles morales du comte Tolstoï. Mais c’est que tous ces livres n’ont rien pour les intéresser, tandis que les livres qu’ils lisent, les livres dits de colportage, suffisent parfaitement à tous les besoins de leur esprit. »

Et en effet ces livres ne peuvent manquer d’y suffire, à en juger par la liste que nous donne l’auteur de l’article. Ce sont les mêmes livres qu’on lisait en Russie avant Pierre le Grand : mais quels beaux et bons livres, combien supérieurs à tous les manuels pour inspirer le goût du rêve et l’amour de la vertu ! En premier lieu les Psaumes et les Évangiles ; puis des livres de prières ; puis les vies des saints, des saints russes en particulier, et aussi leurs ouvrages ; de saint Tychon d’outre-Don, de saint Ephrem, de saint Grégoire Louange-de-Dieu. Viennent ensuite d’innombrables petits traités sur les Joies du ciel et sur les Tourmens de l’enfer ; ensuite le Vrai voyage, qui est le voyage au salut ; ensuite des formulaires de médecine (d’avant Pierre le Grand) ; ensuite des livres d’histoire. Voici quelques-uns de ces livres d’histoire : Ivan le Héros, Ivan l’Imbécile, l’Histoire du tsarewitch Ivan, de l’Oiseau et du loup gris, Comment vivaient nos pères les Slaves, la Fin de Kouchoum, dernier tsar de la Sibérie, Ivan Mazeppa, hetman de la Petite-Russie, Kars, citadelle turque et sa prise par la vaillante armée russe. Viennent enfin, pour les lettrés, des biographies de Koutousof, de Souvorof, de Skobelef.Et l’on a omis dans cette liste les almanachs, les livres de chansons, ces Propos du roi Salomon qui sont la lecture quotidienne de tout paysan russe. Voilà ce que lit, aujourd’hui comme il y a deux cents ans, la masse du peuple en Russie. Voilà ce que lisent sur leurs bateaux de guerre, dans leurs heures de loisir, ces marins que nous allons si cordialement accueillir chez nous. Pourvu que les supplémens illustrés de nos journaux ne les dégoûtent pas de leurs petits livres, et notamment de ces Psautiers et de ces Évangiles où il y a plus de poésie et plus de vérité que dans les écrits mêmes du comte Tolstoï !


IV

Je ne veux point quitter les revues russes sans y prendre encore un document psychologique curieux. C’est une lettre d’amour d’Alexandre Ivanovitch Herzen, le célèbre révolutionnaire [1]. En 1836, Herzen se trouvait depuis deux ans relégué à Viatka ; c’est de là qu’il écrit, le 19 juin, à une jeune orpheline, Nathalie-Alexandrowna Z.., qui s’est follement éprise de lui, et qui lui écrit de son côté les lettres les plus passionnées, de véritables poèmes pleins d’exaltation sensuelle et de mystique piété.

« Mon ange, lui répond Herzen, enfin tu vas obtenir de moi un suprême aveu ! Il m’en coûtera de te l’écrire, il t’en coûtera de le lire. Tu y verras combien ton Alexandre est loin de cette perfection dont le revêt ton saint amour. Écoute, Natacha, et si tu en trouves le courage, ne m’abandonne pas ! Depuis décembre déjà, ma conscience ne me laisse plus de repos. Tu sais que, à mon arrivée ici, j’ai eu la pensée de me tuer. Seule ta main angélique m’a tiré de l’abîme. Or, en août dernier, Mme M… est arrivée à Viatka avec son mari, et s’est installée dans la maison où je demeurais. Tout le monde parlait d’elle comme d’une rare beauté, comme d’une femme supérieure, et qui ne daignait accorder d’attention à personne. — Elle m’en accordera donc à moi ! — me suis-je dit ; et je suis allé lui faire visite. Cette vaine et présomptueuse démarche fut remarquée de plusieurs ; tous m’encouragèrent à pousser plus loin. Et qu’ai-je trouvé, en regardant de plus près ! Une fleur funèbre, une créature qui n’avait rien d’idéal, ni de supérieur, mais à qui le malheur avait tout de même donné une certaine poésie. J’ai eu compassion d’elle.

« Je devinai vite, en me rapprochant d’elle, qu’elle ne restait pas indifférente pour moi. Et moi, — le croiras-tu ? — par folie, par un aveugle besoin de sympathie, non-seulement je n’ai point rebuté sa passion, mais je l’ai au contraire excitée davantage ! Enfin je me suis rendu compte de ma démence, et en même temps, tout de suite, la forte voix de la conscience a retenti dans mon cœur. Quand la malheureuse femme a perdu son mari, j’étais déjà tout à fait anéanti. Et j’ai alors achevé de comprendre la vilenie, l’infamie de ma conduite. J’ai cherché à la réparer, mais comment ?

« Écoute encore. La lettre que je t’ai écrite sur l’amour, cette lettre a ôté le voile de mes yeux. J’ai réfléchi. J’ai secoué loin de moi mon erreur, mon amour pour toi m’a ressuscité. Je me suis appliqué à réparer ma faute. Par degrés, j’ai commencé à témoigner de l’indifférence à cette infortunée ; j’ai vu alors que son âme n’était pas assez profonde pour connaître le véritable amour. Elle m’oubliera, j’en suis certain.

« Et voilà ma confession ! Imagine combien je souffre, combien j’ai la conscience tourmentée ! O Natacha, sois un ange de miséricorde, pardonne à celui que tu as choisi, à ton Alexandre ! C’est l’amour-propre seul qui m’a poussé, et non point l’amour ; puis-je avoir une minute d’amour pour une autre que pour toi, ma Men-aimée ? Crois-moi, il ne saurait y avoir de plus dure épreuve que celle que je m’impose en t’écrivant cet aveu.

22 juin.

« Ainsi la voilà écrite, cette confession qui m’écrasait le cœur ! Il m’en coûtait de l’écrire, encore plus de la retenir, car entre toi et moi rien ne doit être secret. Toi aussi, sois donc franche ! Dis, combien bas suis-je tombé à tes yeux ? En lisant cette lettre tu regretteras, n’est-ce pas, de t’être si entièrement donnée à un homme capable d’une bassesse ! O Natacha, je supporterai tout, j’ai tout mérité ! Peu importe ce que pensera la foule : je n’ai pas à me juger d’après ses lois. Mais toi, Natacha, aie pitié de ton Alexandre ! »

Inutile d’ajouter que Natacha a eu pour son Alexandre autant et plus de pitié qu’il en pouvait espérer. Ses réponses à cette lettre sont plus tendres encore, plus enthousiastes que les précédentes. Mais Herzen, à-mesure qu’elle lui pardonne davantage, s’accuse, s’humilie davantage devant elle. Quelle âme singulière, quel mélange d’orgueil et de mépris de soi-même ! Et n’est-ce point de cette façon qu’aurait aimé Ferdinand Lassalle, s’il était né dans la patrie de Dostoïevsky ?


T. DE WYZEWA.


  1. Routkaia Mysl (la Pensée russe), juillet 1893.