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Les Reposoirs de la procession (1893)/Tome I/Nocturne

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Édition du Mercure de France (Tome premierp. 177-189).


NOCTURNE


À Joris Karl Huysmans.



La Ténèbre va communier.

Ce spectacle, on dirait tel fusain d’Appian que, potache, il fallait éclairer moyennant la boulette de pain.

La frivole brise est partie, ayant remis en chignon ses tresses imperceptibles qui tournent la tête aux moulins ; mais elle oublia sa fille, brisette à l’usage des poupées.

Une pie, réintégrant son marronnier, ferme et déferme sa lettre de faire part.

Le silence pose ses agrafes. Cependant un gravier d’insectes, maquillage bavard, persiste sur les formes du sol.

Se recueillent les vignes, comme si la dégringolade apoplectique du Soleil avait ôté l’envie de rire. Dans l’heure agenouillée, les arbres semblent des examens de conscience ; seuls, les rochers sacripantalement songent.

L’ombre n’est-elle pas la couleur du mystère ?

Passe une dernière escouade de corbeaux : cimetière qui a des ailes.

La chauve-souris éparpille ses coups d’éteignoir sur les premières lampes qui se déclarent, pareilles à de grandes soifs petitement chosifiées. Son vol hybride, construit d’hésitations entre l’aile et le museau, évoque, par ses angles obtus puis aigus, le mètre ouvert puis replié des charpentiers en velours côtelé.

Déjà, sur les chevalets d’herbe, les vers copient les étoiles fraîches ainsi que des caresses.

Ne se distinguent plus les fleurs ; mais le parfum — cette romance pour narines — les divulgue à la façon de la prière sur les tombes.

Ce vêpre égalitaire escamote ma teinte originale et me fait le noyé d’une atmosphère sans-culotte.

Puisque l’obscurité submerge l’apparence, vaudrait-il pas mieux, au crépuscule, ôter ses yeux, ses ongles et ses poils, son squelette et sa chair — comme après la bataille un soldat sa ferraille — et, les sens gardés, rester âme uniquement ?

Telles que des pudeurs alarmées, les maisons se sont closes ; le ver à soie des cheminées se tarit parmi les tuiles. Des ombres chinoises, sur les rideaux, trahissent que les gens s’alitent : certaines images, couchées dans le lointain Livre d’Heures, ressuscitent en la mémoire de ma main.

D’un logis où s’ingénie une dot, par fines pluies d’arpèges, la Prière d’une Vierge s’épivarde ; quelque demoiselle avec ses doigts fuselés apprivoisant la mâchoire cariée de bémols d’une tarasque moderne.

Là-bas, hargneuse breloque du portail, un dogue expectore son catarrhe contre la charrette, flanquée d’une limousine blasphémante, qui se disloque en passant.

La Ténèbre communie.

C’est comme un jour d’été vu par des bésicles noires.

Des obsèques où l’on se fiancerait.

Si c’était qu’il neige des cheveux blancs d’on ne sait où ?

Si c’étaient, en maraude, des cygnes invisibles ou bien des âmes visibles presque ?

Si c’était une immense robe de veuve sur laquelle deux seins, fraîchement décaressés, auraient pleuré un lait vain désormais ?

Si c’était que les morts font sécher les linceuls ? Ne pleut-il pas sur leur néant quand rarefois l’étang de nos regrets déborde ?

Ces hypothèses écarlèlent mon œil et mon crâne,

Un bal d’araignées a donc lieu sur ma peau que, toute, elle frissonne ?…

Sans doute cela vient de l’immobilité lugubre des peupliers encagoulés…

Oh ! là-haut — du moulin décapité : puits céleste — ces gestes orphelins qui s’élancent à la délivrance de leurs membres captifs en le donjon de mon Imagination !

Une peur d’enfant m’envahit soudain, allumant le désir de me réfugier dans des jupes de nourrice. Si j’ouvrais la bouche, on verrait mon cœur flamber peut-être.

Ce taillis va-t-il pas dégobiller le salebougre muet d’avoir mis sa langue roide dans son poing ?

Voilà que, de par une course inconsciente, je me trouve à la lèvre d’un précipice. Suis-je donc un bonbon, qu’il m’ait si goinfrement souhaité, cet abîme : appétit en permanence ?…

Soudain les ecclésiastiques cyclopes de pierre, à l’œil horaire, psalmodient l’alexandrin de bronze sur les choses dont l’ombre s’abandonne en manteau qui traîne.

Une naïve appréhension de mort laïque me tire la ficelle du bras qui fébrilement signedecroise ma personne.

Vite, par chance, se m’offre un grand verre d’espace : cognac du père Adam. Réquilibré, sonorement je ris ; — mais je médite : le courage n’est parfois que la cuirasse étincelante de la peur.

Et maintenant la nature m’a l’air d’une négresse en chemise, poudrée à frimas.

La Ténèbre communie.

Cette façon d’aube les dupant, les coqs écorchent leur coqueluche laborieuse dans les granges diverses. Cela fait, sur la paille, grogner les palefreniers, préface de la besogne. Mais ils ont une très vieille montre de famille ; un clin rapide vers son minocturne mariage d’aiguilles les fait se r’inhumer en l’Imagerie qui ne se voit que les yeux clos.

J’ambule, l’œil au firmament.

Aussi mon pas empreint son poids dedans la merde chue de l’oméga des rustres qui sans gêne ou pressés furent.

Au creux du val, entre les nichons de collines, stagne la Mare brouillée comme un œil d’androgyne. Sur ces bords-ci (sourcils en quelque sorte) des ifs singent Hamlet de l’Esplanade ; sur ces bords-là (cils alors) des joncs entre lesquels le savoir place en filigrane un guet-apens de faunes rigoleurs.

Un peu partout, au seuil de l’eau, feuilles de salade vivante, les Grenouilles bégueulent tandis que les Crapauds, chanoines gras, daignent laisser choir un rare avis de basse-taille.

Lorsque, inopinément, un Serpent gicle en lazzi d’un sureau creux et menace du courant d’air de son corridor les Bavardes Vertes.

Plic ! plac ! ploc !

Et le Serpent, devant les rides ironiques de la Mare et les pieds de nez des ifs, rentre au fourreau de la déconvenue.

Le chien s’est tu, le catarrhe guéri par le sommeil ; le coq ne met plus son coquelicot sonore à la boutonnière de l’heure. Mais encore, très loin, se disloque la tardive charrette conduite par ce capucin du transport dont la discipline fouette le silence.

La Ténèbre a communié.