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Les Reposoirs de la procession (1893)/Tome I/La carafe d’eau pure

Édition du Mercure de France (Tome premierp. 145-149).


LA CARAFE D’EAU PURE


À Jules Renard.



Sur la table d’un bouge noir où l’on va boire du vin rouge.

Tout est sombre et turpide entre ces quatre murs.

La mamelle de cristal, seule, affirme la merveille de son eau candide.

A-t-elle absorbé la lumière plénière de céans qu’elle brille ainsi, comme tombée de l’annulaire d’un archange ?

Dès le seuil de la sentine sa vue m’a suggéré le sac d’argent sage que lègue à sa louche filleule une ingénue marraine ayant cousu toute la vie.

Voici que s’évoque une Phryné d’innocence, jaillie d’un puits afin d’aveugler les Buveurs de sa franchise.

En effet j’observe que la crapule appréhende la vierge…

Il se fait comme une crainte d’elle…

Les ronces des prunelles glissent en tangentes sournoises sur sa panse…

Le crabe des mains, soucieuses d’amender leur gêne, va cueillir les flacons couleur de sang…

Mais la Carafe, aucun ne la butine.

Quelle est donc sa farouche vertu ?

Viendrait-elle, cette eau, des yeux de vos victimes, Buveurs, et redoutez-vous que s’y reflètent vos remords, ou bien ne voulez-vous que soient éteints les brasiers vils de vos tempes canailles ?

Et je crus voir leur Conscience sur la table du bouge noir où l’on va boire du vin rouge !