Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 11

Fayard (p. 129-139).


XI

LA VENTA DEL POTRERO.


Usant maintenant de notre privilége de romancier, nous transporterons la scène de notre récit au Texas et nous reprendrons notre histoire seize ans environ après les événements rapportés dans le précédent chapitre.

L’aube commençait à nuancer les nuages de ses teintes nacrées, les étoiles s’éteignaient les unes après les autres dans les sombres profondeurs du ciel : et à l’extrême ligne bleue de l’horizon, un reflet d’un rouge vif, précurseur du lever du soleil, annonçait que le jour ne tarderait pas à paraître. Les milliers d’oiseaux invisibles, frileusement blottis sous la feuillée, s’éveillaient subitement et entonnaient joyeusement leur mélodieux concert matinal, tandis que les hurlements des fauves, quittant l’abreuvoir et regagnant à pas lents leurs repaires inexplorés, devenaient de plus en plus sourds et indistincts.

En ce moment, la brise se leva, s’engouffra dans l’épais nuage de vapeurs qui, au lever du soleil, s’exhale de terre dans ces régions intertropicales, le fit tournoyer un instant, le déchira et le dissipa dans l’espace, faisant, comme par un coup de théâtre, apparaître, sans transition, le plus délicieux paysage que puisse imaginer l’âme rêveuse d’un peintre ou d’un poëte.

C’est surtout en Amérique que la Providence semble s’être plu à prodiguer les effets de paysage les plus saisissants, en variant à l’infini les contrastes et les harmonies de cette puissante nature que l’on ne trouve que là.

Au sein d’une immense plaine cerclée de tous les côtés par les hautes ramures d’une forêt vierge se dessinaient les capricieux méandres d’un chemin sablé dont la couleur jaune d’or tranchait agréablement avec le vert foncé des grandes herbes et le blanc argenté de l’eau d’une étroite rivière que les premiers rayons du soleil levant faisaient étinceler comme un écrin de pierreries. Non loin de la rivière, au centre de la plaine à peu près, s’élevait une maison blanche avec des colonnades formant péristyle et un toit de tuiles rouges. Cette maison, coquettement tapissée de plantes grimpantes qui s’épanouissaient en larges touffes sur ses murs, était une venta ou hôtellerie bâtie au sommet d’un léger monticule. On y arrivait par une pente insensible, et, grâce à sa position, elle dominait ce paysage immense et grandiose comme celui qu’embrasse le condor lorsqu’il plane au haut des nuages.

Devant la porte de la venta plusieurs dragons pittoresquement groupés et au nombre d’une vingtaine environ achevaient de seller leurs chevaux, tandis que des arrieros s’occupaient activement à charger sept ou huit mules.

Sur la route, à quelques milles en avant de la venta, on voyait, comme des points noirs presque imperceptibles, plusieurs cavaliers qui s’éloignaient rapidement et étaient sur le point de s’engager dans la forêt dont nous avons parlé, forêt qui s’élevait graduellement et était dominée par une ceinture de hautes montagnes dont les cimes chenues et tourmentées se confondaient presque avec l’azur du ciel.

La porte de la venta s’ouvrit et un jeune officier sortit en chantonnant, un moine gros et pansu à la mine réjouie l’accompagnait ; après eux apparut sur le seuil une ravissante jeune fille de dix-huit à dix-neuf ans, blonde et frêle, aux yeux bleus et aux cheveux dorés, mignonne et gracieuse.

— Allons, allons, dit le capitaine, car le jeune officier portait les signes distinctifs de ce grade, nous n’avons que trop perdu de temps déjà, à cheval.

— Hum, fit le moine, à peine avons-nous eu le temps de déjeuner, pourquoi diable êtes-vous si pressé, capitaine ?

— Saint homme, reprit l’officier en ricanant, s’il vous plaît de demeurer, vous êtes libre de le faire.

— Non, non, je pars avec vous ! s’écria le moine avec un geste d’effroi, caspita ! Je veux profiter de votre escorte.

— Alors, hâtez-vous, car avant cinq minutes je donnerai l’ordre du départ.

L’officier après avoir jeté un regard circulaire sur la plaine, fit signe à son assistente de lui amener son cheval, et se mit légèrement en selle avec cette grâce particulière aux cavaliers mexicains. Le moine étouffa un soupir de regret en songeant probablement à la plantureuse hospitalité qu’il abandonnait pour courir les risques d’un long voyage ; et aidé par les arrieros il parvint à se hisser, tant bien que mal, sur une mule dont les reins fléchirent en recevant ce poids énorme.

— Ouf ! murmura-t-il, m’y voici.

— À cheval ! commanda l’officier.

Les dragons obéirent aussitôt et pendant quelques secondes on entendit un bruissement de fer.

La jeune fille dont nous avons parlé était jusque-là demeurée silencieuse et immobile sur le seuil de la porte, paraissant en proie à une secrète agitation et jetant autour d’elle des regards inquiets sur deux ou trois campesinos qui, nonchalamment appuyés de l’épaule contre les murs de la venta, suivaient d’un œil curieux et nonchalant à la fois les mouvements de la caravane ; mais au moment où le capitaine allait donner l’ordre du départ, elle s’approcha résolument de lui, et lui présentant un mechero :

— Mon officier, lui dit-elle d’une voix douce et mélodieuse, votre cigaritto est éteint.

— C’est ma foi vrai ! répondit celui-ci, et se penchant galamment vers elle, il lui rendit le mechero après s’en être servi, en lui disant : Merci, ma belle enfant.

La jeune fille profita de ce mouvement qui rapprochait d’elle le visage de l’officier pour lui dire rapidement à voix basse ces deux mots :

— Prenez garde !

— Hein ? fit-il en la regardant fixement. Sans lui répondre, elle posa son index sur sa bouche rose et se retournant vivement, elle rentra en courant dans la venta.

Le capitaine se redressa ; il fronça ses noirs sourcils et jeta un regard menaçant aux deux ou trois individus appuyés au mur, mais bientôt il secoua la tête.

— Bah ! murmura-t-il d’un air de dédain, ils n’oseraient.

Alors il dégaina son sabre dont la lame lança un éblouissant éclair aux rayons du soleil, et se mettant à la tête de sa troupe :

— En route, dit-il.

Ils partirent.

Les mules suivirent le grelot de la nena et les dragons disposés tout autour de la recua, l’enfermèrent au milieu d’eux.

Pendant quelques instants les quelques campesinos qui avaient assisté au départ de la troupe, suivirent des yeux sa marche dans les sinuosités de la la route, puis l’un après l’autre ils rentrèrent dans la venta.

La jeune fille était seule assise sur un équipal, occupée activement en apparence à raccommoder un vêtement féminin ; cependant au tremblement presque imperceptible qui agitait son corps, à la rougeur de son front et au regard craintif qu’elle laissa filtrer sous ses longues paupières à l’entrée des campesinos, il était facile de deviner que le calme qu’elle affectait était loin de son cœur et qu’au contraire une crainte secrète la tourmentait.

Ces campesinos étaient au nombre de trois. C’étaient des hommes dans la force de l’âge, aux traits durs et accentués, aux regards louches et aux façons brusques et brutales.

Ils portaient le costume mexicain des frontières et étaient bien armés.

Ils s’assirent sur un banc placé devant une table grossièrement équarrie, et l’un d’eux frappant vigoureusement du poing sur cette table, se tourna vers la jeune fille en lui disant brusquement :

— À boire.

Celle-ci tressaillit et releva vivement la tête.

— Que désirez-vous, caballeros ? dit-elle.

— Du mezcal.

Elle se leva et se hâta de les servir. Celui qui avait parlé la retint par sa robe au moment où elle se préparait à s’éloigner.

— Un instant, Carmela, lui dit-il.

— Laissez ma robe, Ruperto, fit-elle avec une petite moue de mauvaise humeur, vous allez me la déchirer.

— Bah ! reprit-il avec un gros rire, vous me croyez donc bien maladroit ?

— Non, mais vos manières ne me conviennent pas.

— Oh ! oh ! vous n’êtes pas toujours aussi farouche, mon charmant oiseau.

— Que voulez-vous dire ? reprit-elle en rougissant.

— Suffit, je m’entends, mais pour le moment ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

— Et de quoi s’agit-il donc ? demanda-t-elle avec un feint étonnement ; ne vous ai-je pas servi le mezcal que vous avez commandé ?

— Si, si, mais j’ai quelque chose à vous dire.

— Bon ! dites vite et laissez-moi aller.

— Vous êtes bien pressée de m’échapper ; craignez-vous donc que votre amoureux ne vous surprenne en conversation avec moi ?

Les compagnons de Ruperto se mirent à rire et la jeune fille demeura tout interdite.

— Je n’ai pas d’amoureux, Ruperto, vous le savez bien, répondit-elle les larmes aux yeux ; c’est mal à vous d’insulter une pauvre fille sans défense.

— Bon, bon, je ne vous insulte pas, Carmela ; quel mal y a-t-il à ce qu’une belle enfant, comme vous, ait un amoureux, et plutôt deux qu’un ?

— Laissez-moi, s’écria-t-elle en faisant un brusque mouvement pour se dégager.

— Pas avant que vous n’ayez répondu à ma question.

— Faites-la donc, cette question, et finissons-en.

— Hum ! eh bien, petite farouche, soyez donc assez bonne pour me répéter ce que vous avez dit tout bas à ce freluquet de capitaine.

— Moi ! répondit-elle avec embarras, que voulez-vous que je lui aie dit ?

— Voilà justement l’affaire, Niña, je ne veux pas que vous lui ayez dit quelque chose, seulement je désire savoir ce que vous lui avez dit.

— Laissez-moi tranquille, Ruperto, vous ne vous plaisez qu’à me tourmenter.

Le Mexicain la regarda fixement.

— Ne détournez pas la conversation, la belle fille, lui dit-il sèchement, la question que je vous adresse est sérieuse.

— C’est possible, mais je n’ai rien à vous répondre.

— Parce que vous savez que vous avez tort.

— Je ne vous comprends pas.

— Bien vrai ! Eh bien alors je vais m’expliquer : au moment où l’officier allait partir, vous lui avez dit : Prenez garde ! oserez-vous le nier ?

La jeune fille pâlit.

— Puisque vous m’avez entendu, dit-elle en essayant de plaisanter, pourquoi me le demandez-vous ?

Les campesinos avaient froncé le sourcil, à l’accusation de Ruperto ; la position devenait grave.

— Oh ! oh ! fit l’un d’eux en redressant subitement la tête ; aurait-elle réellement dit cela ?

— Apparemment, puisque je l’ai entendu ! reprit brutalement Ruperto.

La jeune fille jeta un regard effaré autour d’elle comme pour implorer une protection absente.

— Il n’est pas là, fit méchamment Ruperto, il est donc inutile de le chercher.

— Qui ? dit-elle, partagée entre la honte de la supposition et l’effroi de sa position dangereuse.

— Lui ! répondit-il en ricanant. Écoutez, Carmela, plusieurs fois déjà vous vous êtes initiée plus qu’il ne saurait nous convenir à nos affaires ; je vous répéterai le mot que, il n’y a qu’un instant, vous avez dit au capitaine, et tâchez d’en faire votre profit : prenez garde.

— Oui, fit brutalement le second interlocuteur, car nous pourrions bien oublier que vous n’êtes qu’une enfant et vous faire payer cher vos délations.

— Bah ! fit le troisième qui jusqu’à ce moment s’était contenté de boire sans prendre part à la conversation, la loi doit être égale pour tous : si Carmela nous a trahis, il faut qu’elle soit punie.

— Bien dit, Bernardo, s’écria Ruperto en frappant sur la table ; justement nous sommes assez nombreux pour prononcer le jugement.

— Mon Dieu ! s’écria-t-elle en se dégageant vivement de l’étreinte de l’homme qui jusque-là l’avait retenue, laissez-moi, laissez-moi.

— Arrêtez-la ! s’écria Ruperto en se levant, sans cela il va arriver quelque malheur.

Les trois hommes s’élancèrent vers la jeune fille ; celle-ci, à demi morte de terreur, cherchait vainement à ouvrir la porte de la venta afin de s’échapper.

Mais tout à coup, au moment où les trois hommes posaient leurs mains rudes et calleuses sur ses épaules blanches et délicates, la porte de la venta dont, dans son trouble, elle n’avait pu faire jouer le loquet, s’ouvrit toute grande, et un homme parut sur le seuil.

— Que se passe-t-il donc ici ? demanda-t-il d’une voix sombre en se croisant les bras sur la poitrine ; et il demeura immobile sur le seuil en promenant un regard circulaire sur les assistants.

Il y avait tant de menaces dans l’accent du nouveau venu, de ses yeux jaillissaient de si sombres éclairs, que les trois hommes terrifiés se reculèrent machinalement jusqu’au mur opposé en murmurant avec effroi :

— Le Jaguar ! le Jaguar !

— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! s’écria la jeune fille en s’élançant éperdue vers lui.

— Oui, dit-il d’une voix profonde, oui, je te sauverai, Carmela, malheur à qui fera tomber un cheveu de ta tête.

Et l’enlevant doucement dans ses bras nerveux il la déposa délicatement sur une butaca où elle se laissa aller à demi évanouie.

L’homme que nous venons si brusquement de mettre en scène était bien jeune encore ; son visage imberbe aurait semblé celui d’un enfant, si ses traits corrects et d’une beauté presque féminine n’avaient été éclairés par deux grands yeux noirs dont le regard avait un éclat fulgurant et une force magnétique que peu d’hommes se sentaient capables de supporter.

Sa taille était haute, mais svelte et élégante, ses membres bien attachés, sa poitrine large ; ses longs cheveux, noirs comme l’aile du corbeau, s’échappaient avec profusion de son chapeau de vigogne garni d’une large toquilla d’or, et tombaient en boucles nombreuses sur ses épaules.

Il portait le brillant et luxueux costume mexicain ; ses calzoneras de velours violet ouvertes au-dessus du genou et garnies d’une profusion de boutons d’or ciselé laissaient voir sa jambe fine et nerveuse élégamment emprisonnée dans des bas de soie perle ; sa manga jetée sur son épaule était bordée d’un large galon d’or, une ceinture de crêpe de Chine blanc serrait ses hanches et soutenait une paire de pistolets et un machette sans fourreau, à la lame large et brillante, passé dans un anneau d’acier bruni ; un rifle américain garni d’ornements en argent était retenu à son épaule par une bandoulière.

Il y avait dans la personne de cet homme, si jeune encore, une attraction tellement puissante, une force dominatrice tellement étrange qu’on ne pouvait le voir sans l’aimer ou le haïr, tant était profonde l’impression qu’à son insu il produisait sur tous ceux, sans exception, avec lesquels le hasard le mettait en rapport.

Nul ne savait qui était cet homme ni d’où il venait, son nom même était inconnu, puisqu’on avait été contraint de lui donner un surnom, auquel, du reste, il répondait sans en paraître blessé.

Quant à son caractère, les scènes qui vont suivre le feront suffisamment connaître pour que nous soyons, quant à présent, dispensé d’entrer dans de plus longs détails.