Les Rôdeurs de frontières/Chapitre 03

Fayard (p. 29-43).


III

NOIR ET BLANC.


Cependant le chasseur canadien, dont nous savons enfin le nom, avait, ainsi que nous l’avons dit, atteint le côté de la rivière où il avait laissé le nègre caché dans les broussailles de la rive.

Pendant la longue absence de son défenseur, l’esclave aurait pu facilement s’enfuir et cela avec d’autant plus de raison qu’il avait à peu près la certitude de ne pas être poursuivi avant un laps de temps qui lui aurait permis de prendre une avance considérable sur ceux qui s’acharnaient avec tant d’opiniâtreté à s’emparer de lui.

Il n’en avait cependant rien fait, soit que la pensée de sa fuite ne lui parût pas réalisable, soit qu’il se trouvât trop fatigué, soit enfin pour toute autre cause que nous ignorons ; il n’avait pas bougé de l’endroit où dans le premier moment il avait cherché un refuge ; il était demeuré les yeux obstinément fixés sur la plate-forme suivant d’un regard anxieux les divers mouvements des individus qui s’y trouvaient.

John Davis ne l’avait nullement flatté dans le portrait qu’il en avait fait au chasseur, Quoniam était réellement un des plus magnifiques spécimen de la race africaine ; âgé de vingt-deux ans au plus, il était grand, bien taillé, solidement bâti ; il avait les épaules larges, la poitrine développée, des membres, bien attachés ; il devait joindre une adresse et une légèreté peu communes à une force sans égale ; ses traits étaient fins, expressifs, sa physionomie respirait la franchise, son œil bien ouvert était intelligent, enfin, bien que sa peau fût du plus beau noir et que malheureusement, en Amérique, cette terre de liberté, cette couleur soit un stigmate indélébile de servitude, cet homme ne semblait pas avoir été créé pour l’esclavage, tellement tout en lui paraissait aspirer à la liberté et à ce libre arbitre que Dieu a donné à ses créatures et que les hommes ont vainement tenté de leur ravir.

Lorsque le Canadien remonta dans sa pirogue et que les Américains quittèrent la plate-forme, un sourire de satisfaction souleva la poitrine du nègre, car, sans savoir positivement ce qui s’était passé entre le chasseur et son ancien maître puisqu’il était trop loin pour entendre ce qui se disait, il comprit que, provisoirement du moins, il n’avait plus rien à redouter du dernier, et il attendit avec une fiévreuse impatience le retour de son généreux défenseur, afin d’apprendre ce qu’il avait désormais à craindre ou à espérer.

Dès qu’il atteignit le rivage, le Canadien poussa sa pirogue sur le sable et se dirigea d’un pas ferme et mesuré vers l’endroit où il supposait devoir trouver le nègre.

Il ne tarda pas à l’apercevoir assis et presque dans la même position que lorsqu’il l’avait quitté.

Le chasseur ne put retenir un sourire de satisfaction.

— Ah ! ah ! lui dit-il, mon ami Quoniam, vous voilà donc ?

— Oui maître. John Davis vous a dit mon nom ?

— Vous voyez ; mais que faites-vous là, pourquoi ne vous êtes-vous pas échappé pendant mon absence ?

— Quoniam n’est pas un lâche, dit-il, pour s’échapper, tandis qu’un autre risque pour lui sa vie. J’attendais, prêt à me livrer, si la sûreté du chasseur blanc était menacée[1].

Ceci fut dit avec une simplicité pleine de grandeur qui montrait que telle était en effet l’intention du noir.

— Bien, répondit affectueusement le chasseur, je vous remercie, l’intention était bonne ; heureusement votre intervention a été inutile, du reste vous aviez mieux fait de rester ici.

— Quoi qu’il arrive de moi, soyez certain, maître, que je vous en conserverai une éternelle reconnaissance.

— Tant mieux pour vous, Quoniam, cela me prouvera que vous n’êtes pas ingrat, ce qui est un des plus vilains vices dont l’humanité soit affligée ; mais, avant tout, faites-moi le plaisir de ne plus m’appeler maître, cela me chagrine : ce mot maître implique une condition dégradante d’infériorité, et puis je ne suis pas votre maître, je ne suis que votre compagnon.

— Quel autre nom un pauvre esclave peut-il vous donner ?

— Le mien, pardieu ! Appelez-moi Tranquille comme moi je vous appelle Quoniam. Tranquille n’est pas un nom difficile à retenir, je suppose.

— Oh ! pas le moins du monde, fit en riant le nègre.

— Bon ! voilà qui est convenu ; maintenant passons à autre chose, et d’abord prenez ceci.

Le chasseur sortit alors un papier de sa ceinture et le remit au noir.

— Qu’est cela ? demanda-t-il en jetant un regard inquiet sur le papier que son ignorance l’empêchait de déchiffrer.

— Cela ? reprit en souriant le chasseur, c’est un talisman précieux qui fait de vous un homme comme tous les autres et vous raye du nombre des animaux au milieu desquels vous avez été confondu jusqu’à ce jour ; en un mot, c’est un acte par lequel John Davis, natif de la Caroline du Sud, marchand d’esclaves, rend, à dater de ce jour, à Quoniam ici présent, sa liberté pleine et entière pour lui, en jouir dorénavant comme bon lui semblera, ou si vous le préférez, c’est votre acte d’affranchissement écrit par votre ci-devant maître et signé par des témoins compétents pour vous servir et valoir au besoin.

En entendant ces paroles, le nègre avait pâli comme pâlissent les hommes de sa couleur, c’est-à-dire que son visage avait pris une teinte d’un gris sale, ses yeux s’étaient démesurément ouverts, et pendant quelques secondes il était demeuré immobile, foudroyé, incapable de prononcer une parole ou de faire un geste.

Enfin, il partit d’un éclat de rire strident, bondit deux ou trois fois sur lui-même avec une souplesse de bête fauve et tout-à-coup il fondit en larmes.

Le chasseur suivait attentivement les mouvements du nègre, se sentant intéressé au dernier point à ce qu’il voyait, et éprouvait à chaque instant pour cet homme une sympathie plus grande.

— Ainsi, dit enfin le noir, je suis libre, bien libre, n’est ce pas ?

— Tout ce qu’il y a de plus libre, répondit en souriant Tranquille.

— Maintenant, je puis aller, venir, me coucher, travailler ou me reposer sans que personne m’en empêche, sans que j’aie à craindre les coups de fouet.

— Parfaitement.

— Je suis à moi, à moi seul ? Je puis agir et penser comme les autres hommes ? Je ne suis plus une bête de somme que l’on charge ou qu’on attelle ; malgré ma couleur, je suis autant que tout autre individu blanc, jaune ou rouge ?

— Tout autant, répondit le chasseur amusé et intéressé tout à la fois par ces naïves questions.

— Oh ! fit le nègre en se prenant la tête avec les mains ; oh ! je suis donc libre, enfin libre !

Il prononça ces paroles avec un accent étrange qui fit tressaillir le chasseur.

Tout-à-coup, il se jeta à genoux, joignit les mains et levant les yeux au ciel :

— Mon Dieu ! s’écria-t-il avec un accent de bonheur ineffable, toi qui peux tout, toi pour qui tous les hommes sont égaux et qui ne regarde pas à leur couleur pour les protéger et les défendre ; toi dont la bonté est sans bornes comme la puissance, merci, merci, mon Dieu, de m’avoir tiré d’esclavage et de m’avoir rendu la liberté.

Après avoir prononcé cette prière qui était l’expression des sentiments qui tourbillonnaient au fond de son cœur, le nègre se laissa aller sur le sol, et pendant quelques minutes il demeura plongé dans de sérieuses réflexions. Le chasseur respecta son silence.

Enfin, au bout de quelques instants, le nègre releva la tête.

— Écoutez, chasseur, dit-il, j’ai rendu, comme je le devais, grâces à Dieu de ma délivrance ; car c’est lui qui vous a inspiré de me défendre. Maintenant que je me sens un peu plus calme et que je commence à m’habituer à ma nouvelle condition, veuillez me faire le récit de ce qui s’est passé entre vous et mon maître, afin que je sache au juste l’étendue des obligations que je vous ai et que je règle ma conduite à venir sur ces obligations. Parlez, je vous écoute.

— À quoi bon vous faire ce récit fort peu intéressant pour vous ? vous êtes libre, cela doit vous suffire.

— Non, cela ne me suffit pas ; je suis libre, cela est vrai, mais comment le suis-je devenu ? voilà ce que j’ignore et ce que j’ai le droit de vous demander.

— Ce récit, je vous le répète, n’a rien de bien intéressant pour vous, mais cependant, comme il peut vous faire prendre une opinion meilleure de l’homme auquel vous apparteniez, je ne refuserai pas plus longtemps de vous le faire ; écoutez-moi donc.

Tranquille, après cet exorde, rapporta dans tous leurs détails les événements qui s’étaient passés entre lui et le marchand d’esclaves, puis, lorsque enfin il eut terminé :

— Eh bien ! maintenant, dit-il, êtes-vous satisfait ?

— Oui, répondit le nègre qui l’avait écouté avec l’attention la plus soutenue, je sais qu’après Dieu c’est à vous que je dois tout, je m’en souviendrai ; jamais, quelles que soient les circonstances dans lesquelles nous nous trouvions l’un et l’autre, vous n’aurez à me réclamer ma dette.

— Vous ne me devez rien, maintenant vous êtes libre ; c’est à vous d’user de cette liberté comme doit le faire un homme au cœur droit et honnête.

— Je tâcherai de ne pas me montrer indigne de ce que Dieu et vous avez fait pour moi ; je remercie aussi sincèrement John Davis du bon sentiment qui l’a poussé à prêter l’oreille à vos remontrances, peut-être pourrai-je un jour m’acquitter envers lui, et l’occasion s’en présentant, je ne la laisserai pas échapper.

— Bien ! J’aime à vous entendre parler ainsi ; cela me prouve que je ne me suis pas trompé sur votre compte : maintenant que comptez-vous faire ?

— Quel conseil me donnez-vous ?

— La question que vous m’adressez est sérieuse, je ne sais trop comment y répondre ; le choix d’une profession est toujours une chose difficile, il est nécessaire d’y réfléchir mûrement avant que de prendre une résolution quelconque à cet égard ; malgré mon désir de vous être utile, je ne voudrais pas me risquer à vous donner un conseil que sans doute par égard pour moi vous suivriez, et qui plus tard pourrait vous causer des regrets ; d’ailleurs je suis un homme dont la vie depuis l’âge de sept ans s’est constamment écoulée dans les bois, et je suis par conséquent beaucoup trop inexpérimenté de ce qu’on est convenu d’appeler le monde pour me hasarder à vous engager dans une voie que je ne connais pas moi-même et dont j’ignore les bons et les mauvais côtés.

— Ce raisonnement me semble parfaitement juste, cependant je ne puis demeurer ainsi, il me faut prendre un parti quel qu’il soit.

— Faites une chose.

— Laquelle ?

— Voici un fusil, un couteau, de la poudre et des balles ; le désert est ouvert devant vous, partez, essayez pendant quelques jours de la vie libre des grandes solitudes ; pendant vos longues heures de chasse vous réfléchirez à loisir à la profession que vous voulez embrasser, vous pèserez dans vote esprit les avantages que vous espérez en retirer, puis lorsque votre détermination sera prise irrévocablement, eh bien ! vous tournerez le dos au désert, vous reprendrez le chemin des habitations, et comme vous êtes un homme actif, intelligent et honnête, j’ai la certitude que vous réussirez quelle que soit la profession que vous choisissiez.

Le nègre hocha la tête à plusieurs reprises.

— Oui, dit-il, il y a dans ce que vous me proposez du bon et du mauvais ; ce n’est pas cela complètement que je voudrais.

— Expliquez-vous clairement, Quoniam, je devine que vous avez sur le bout de la langue quelque chose que vous n’osez dire.

— C’est vrai, je n’ai pas été franc avec vous, Tranquille, et j’ai eu tort, maintenant je le reconnais. Au lieu de vous demander hypocritement un conseil que je n’avais nullement l’intention de suivre, j’aurais dû vous dire loyalement ma façon de penser, cela aurait mieux valu de toutes les manières.

— Voyons, fit en riant le chasseur, parlez.

— Eh bien, ma foi, pourquoi ne vous dirai-je pas ce que j’ai dans le cœur. S’il existe au monde un homme qui s’intéresse à moi, c’est vous sans contredit, mieux vaut donc que je sache de suite à quoi m’en tenir ; la seule profession qui me convienne est celle de coureur des bois. Mes instincts et mes inspirations m’y poussent. Toutes mes tentatives d’évasion, alors que j’étais esclave, tendaient vers ce but. Je ne suis qu’un pauvre nègre dont l’esprit borné et l’intelligence étroite ne sauraient le guider convenablement dans les villes, où l’homme n’est prisé, non pas pour ce qu’il vaut, mais seulement pour ce qu’il paraît. À quoi me servirait cette liberté dont je suis si fier, dans une ville où pour manger et me vêtir, je serais immédiatement forcé de l’aliéner au profit du premier venu qui me donnerait ces premières ressources dont je suis complètement dénué ? Je n’aurais reconquis ma liberlé que pour me rendre moi-même esclave. C’est donc dans le désert seul que je puis profiter de ce bienfait que je vous dois, sans craindre d’être jamais poussé par la misère à des actions indignes d’un homme qui a le sentiment de sa valeur. Aussi est-ce dans le désert que je veux vivre désormais, sans plus approcher des villes, que pour échanger les peaux des animaux que j’aurai tués contre de la poudre, des balles et des vêtements. Je suis jeune, vigoureux. Dieu qui m’a protégé jusqu’à présent ne m’abandonnera pas.

— Vous avez peut-être raison, je ne puis vous blâmer, moi, pour qui la vie que je mène est préférable à toute autre, de vouloir suivre mon exemple. Eh bien ! maintenant que tout est réglé et convenu à votre satisfaction, nous allons nous quitter, mon bon Quoniam, bonne chance ; peut-être nous rencontrerons-nous quelquefois sur le territoire indien.

Le nègre se mit à rire en montrant deux rangées de dents blanches comme la neige, mais il ne répondit pas.

Tranquille jeta son rifle sur son épaule, lui fit un dernier signe d’amical adieu, et se détourna pour regagner sa pirogue.

Quoniam saisit le fusil que le chasseur lui avait laissé, passa le couteau à sa ceinture, à laquelle il attacha aussi les cornes de poudre et de balles, puis, après avoir jeté un regard autour de lui pour s’assurer qu’il ne laissait rien, il suivit le chasseur qui avait déjà pris une assez grande avance sur lui.

Il l’atteignit au moment où Tranquille arrivait près de la pirogue et se mettait en devoir de la pousser à l’eau ; au bruit des pas, le chasseur se retourna.

— Tiens, dit-il, c’est encore vous, Quoniam ?

— Oui, répondit-il.

— Quelle raison vous amène de ce côté ?

— Eh ! fit le nègre en fourrant ses doigts dans sa chevelure crépue et se grattant la tête avec fureur, c’est que vous avez oublié quelque chose.

— Moi ?

— Oui, répondit-il d’un air embarrassé.

— Quoi donc ?

— De m’emmener avec vous.

— C’est vrai, dit le chasseur en lui tendant la main, pardonnez-moi, frère.

— Ainsi vous consentez ? dit-il avec une joie mal contenue ?

— Oui.

— Nous ne nous quitterons plus ?

— Cela dépendra de votre volonté.

— Oh ! alors, s’écria-t-il avec un joyeux éclat de rire, nous vivrons longtemps ensemble.

— Eh bien, soit, reprit le Canadien, venez : deux hommes, lorsqu’ils ont foi l’un en l’autre, sont bien forts dans le désert. Dieu, sans doute, a voulu que nous nous rencontrions. Nous serons frères désormais.

Quoniam sauta dans la barque et prit gaiement les pagaies.

Le pauvre esclave n’avait jamais été si heureux, jamais l’air ne lui avait paru plus pur, la nature plus belle, il lui semblait que tout lui riait et lui faisait fête ; il allait dès ce moment commencer réellement à vivre de la vie des autres hommes, sans arrière-pensée amère ; le passé n’était déjà plus qu’un songe. Il avait trouvé dans son défenseur ce que tant d’hommes cherchent vainement pendant le cours d’une longue existence, un ami, un frère, auquel il pourrait entièrement se fier et pour lequel il n’aurait pas de secrets.

En quelques minutes, ils atteignirent l’endroit qu’à son arrivée, le Canadien avait remarqué ; cet endroit, clairement désigné par les deux chênes-saules tombés en croix l’un sur l’autre, formait une espèce de petit promontoire sablonneux, favorable à l’établissement d’un campement de nuit, car de là on dominait non-seulement le cours de la rivière en haut et en bas à une longue distance, mais encore il était facile de surveiller les deux rives et de déjouer une surprise.

— C’est ici que nous passerons la nuit, dit Tranquille ; transportons auprès de nous la pirogue afin d’abriter notre feu.

Quoniam saisit la légère embarcation, la souleva, et la plaçant sur ses robustes épaules, il la porta à l’endroit que son compagnon lui avait désigné.

Cependant un laps de temps assez considérable s’était écoulé depuis que le Canadien et le nègre s’étaient si miraculeusement rencontrés. Le soleil, déjà assez bas au moment où le chasseur avait doublé la pointe et chassé les hérons, était maintenant sur le point de disparaître, la nuit tombait rapidement, et les arrière-plans du paysage commençaient déjà à être noyés dans les ombres du soir qui s’épaississaient de plus en plus.

Le désert s’éveillait, les rauques rugissements des fauves se faisaient entendre par intervalles, se mêlant aux miaulements des carcajous et aux abois saccadés des loups rouges.

Le chasseur choisit le bois le plus sec qu’il put trouver pour allumer le feu, afin que la fumée fût nulle et que la flamme au contraire éclairât les environs, de façon à dénoncer immédiatement l’approche des redoutables voisins dont ils entendaient les cris, et que la soif ne tarderait pas à amener de leur côté.

Les flamants rôtis et quelques poignées de pennekann (viande hachée et mise en poudre) composèrent le souper des aventuriers, souper bien sobre, arrosé seulement par l’eau de la rivière, mais qu’ils mangèrent de bon appétit et en hommes qui savent apprécier la valeur des mets quels qu’ils soient que leur dispense la Providence.

Lorsque la dernière bouchée fut avalée, le Canadien partagea fraternellement sa provision de tabac avec son nouveau camarade et alluma sa pipe indienne qu’il dégusta en véritable gourmet, exemple suivi consciencieusement par Quoniam.

— Maintenant, dit Tranquille, il est bon que vous sachiez qu’un vieil ami à moi m’a, il y a environ trois mois, donné rendez-vous en ce lieu ; il doit arriver demain au point du jour. C’est un chef indien. Bien qu’il soit très-jeune encore, il jouit d’une grande réputation dans sa tribu. Je l’aime comme un frère. Nous avons été pour ainsi dire élevés ensemble. Je serais heureux de vous voir dans ses bonnes grâces. C’est un homme sage, expérimenté, pour lequel la vie du désert n’a pas de secrets. L’amitié d’un chef indien est chose précieuse pour un coureur des bois ; songez à cela. Du reste, je suis convaincu que vous vous conviendrez au premier coup d’œil.

— Je ferai tout ce qu’il faudra pour cela. Il suffit que ce chef soit votre ami pour que je désire qu’il devienne le mien. Jusqu’à présent, bien que j’aie, comme esclave marron, erré assez longtemps dans les forêts, je n’ai encore jamais vu d’Indien indépendant ; il est donc possible qu’à mon insu je commette quelque maladresse. Mais croyez bien qu’il n’y aura pas de ma faute.

— J’en suis convaincu, rassurez-vous à cet égard ; je préviendrai le chef qui, je crois, sera aussi surpris que vous, car je suppose que vous serez le premier individu de votre couleur avec lequel il se sera jamais rencontré. Voici la nuit entièrement tombée, vous devez être fatigué de la poursuite obstinée dont toute la journée vous avez été l’objet et des fortes émotions que vous avez éprouvées ; dormez, moi je veillerai pour nous deux, d’autant plus que demain probablement nous aurons une longue marche à faire, et qu’il faut que vous soyez dispos.

Le nègre comprit la justesse des observations de son ami, d’autant plus qu’il tombait littéralement de fatigue ; il avait été chassé de si près par les limiers de son ancien maître, que depuis quatre jours il n’avait pas fermé les yeux. Mettant donc toute fausse honte de côté, il s’étendit les pieds au feu et s’endormit presque immédiatement.

Tranquille demeura assis sur la pirogue, son rifle entre les jambes afin d’être prêt à la moindre alerte, et il se plongea dans de sérieuses réflexions, tout en surveillant attentivement les environs et ouvrant l’oreille au plus léger bruit.


IV

LA MANADA.


La nuit était splendide, le ciel d’un bleu sombre était plaqué de millions d’étoiles qui déversaient une lumière douce et mystérieuse.

Le silence du désert était traversé par mille souffles mélodieux et animés ; des lueurs filtrant à travers l’ombrage couraient sur l’herbe fine à la manière des deux follets. Sur le rivage opposé de la rivière, de vieux chênes desséchés et moussus se dressaient comme des fantômes et agitaient à la brise leurs longues branches couvertes de lichens et de lianes, mille rumeurs couraient dans l’air, des cris sans nom sortaient des tanières invisibles de la forêt, on entendait les soupirs étouffés du vent dans le feuillage le murmure de l’eau sur les cailloux de la plage, enfin, ce bruit inexplicable et inexpliqué du flot de la vie qui vient de Dieu et que la majestueuse solitude des savanes américaines rend plus imposant.

Le chasseur se laissait malgré lui aller à la toute



  1. Il n’y a rien qui nous semble plus ridicule que ce jargon de convention qu’on prête aux nègres, jargon qui a d’abord le tort de ralentir le récit et qui de plus est faux, double raison qui nous engage à ne pas l’employer ici ; tant pis pour la couleur locale. G. A.