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Traduction par P.-J. Stahl.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 220-233).



CHAPITRE XV

UNE DÉPÊCHE ET SES SUITES


« Le mois de novembre est le plus désagréable de l’année, dit Marguerite, qui se tenait debout près de la fenêtre, pendant une triste après-midi de novembre, en regardant le jardin tout fripé par la gelée.

— C’est pourquoi je suis née dans ce mois-là, répondit pensivement Jo, qui ne se doutait nullement de la tache d’encre qu’elle avait sur le nez.

— Si quelque chose d’agréable nous arrivait maintenant, nous trouverions tout de même que c’est un mois charmant, fit remarquer Beth, qui prenait toujours le bon côté des choses.

— Jamais rien d’agréable n’arrive dans notre famille, dit Meg, qui avait mal dormi. Nous travaillons tous les jours, tous les jours, sans aucune amélioration dans notre destinée, et avec très peu d’amusement. Il vaudrait autant être attaché à une roue de moulin.

— Mon Dieu, que nous sommes donc de mauvaise humeur ! s’écria Jo. Oh ! si je pouvais arranger les choses pour vous comme je le fais pour mes héroïnes ! Vous, Meg, vous êtes assez jolie et bonne ; j’aurais un parent riche qui vous laisserait sa fortune ; alors, vous seriez une riche héritière qui irait dans le monde, pour éclipser ceux qui l’auraient d’abord abaissée. Après quoi, vous partiriez pour l’étranger d’où vous reviendriez Madame de quelque chose, au milieu d’un tourbillon de splendeur et d’élégance.

— J’aurais peur de la fortune pour moi, répondit vivement Meg ; elle me ferait peut-être tourner la tête. Dieu fait bien ce qu’il fait.

— Jo et moi, nous amènerons de la fortune à tous ; attendez seulement dix ans et vous verrez, dit Amy. Quand l’une de nous sera riche, toutes les autres le seront.

— Vous êtes une bonne fille, Amy ; il y a longtemps que je le sais. Je vous suis très reconnaissante de vos bonnes intentions, ma chérie. En attendant, travaillons et travaillons sans cesse, prenons exemple sur notre mère et notre père. »

Meg soupira et se remit à regarder le jardin ; Jo posa ses coudes sur la table dans une attitude pleine d’énergie ; mais Amy continua à dessiner avec confiance son paysage, et Beth, qui était assise à l’autre fenêtre, dit en souriant :

« Voilà deux choses agréables qui vont arriver tout de suite : maman rentre et Laurie vient en courant, comme s’il avait, quelque bonne nouvelle à nous apporter. »

Ils entrèrent tous deux ; Mme Marsch avec sa question habituelle : « Y a-t-il des nouvelles de votre père, enfants ? » et Laurie, en disant de sa manière persuasive :

« Voulez-vous venir vous promener en voiture avec moi ? J’ai pioché mes mathématiques jusqu’à en être tout étourdi, et je vais me rafraîchir au grand air. Le temps est sombre, mais l’air n’est pas froid. Je ramènerai M. Brooke ; ainsi ce sera gai à l’intérieur, sinon à l’extérieur. Venez, Jo. Vous et Beth viendrez, n’est-ce pas ?

— Naturellement, oui.

— Pour moi, je vous remercie, mais je suis occupée, » dit Meg en ouvrant son panier à ouvrage.

— Jo, Beth et moi, nous serons prêtes dans une minute, s’écria Amy en courant se laver les mains.

— Puis-je faire quelque chose pour vous, madame maman ? demanda Laurie en se penchant sur le fauteuil de Mme Marsch, avec le regard et le ton affectueux qu’il avait toujours avec elle.

— Non, merci ; cependant vous me feriez bien plaisir d’aller demander à la poste s’il n’y a rien pour nous. C’est notre jour d’avoir une lettre, et le facteur est déjà venu. Mon mari est pourtant aussi régulier que le soleil, mais il y a peut-être eu quelque retard en route. »

Un violent coup de sonnette l’interrompit, et, une minute après, Hannah entra avec un papier à la main.

« C’est une de ces terribles choses du télégraphe, madame, » dit-elle en lui tendant le papier, comme si elle eût eu peur qu’il fît explosion.

Au mot « télégraphe », Mme Marsch arracha la dépêche des mains de Hannah, lut les deux lignes qu’elle contenait et retomba dans son fauteuil, aussi blanche que si le petit papier lui eût envoyé un boulet au cœur.

Laurie se précipita en bas pour aller chercher de l’eau ; Meg et Hannah la soutinrent, et Jo lut tout haut, d’une voix effrayée, le télégramme :

« Madame Marsch,

« Votre mari est très malade, venez tout de suite.

« S. Hale.
« Grand Hôpital — Washington. »

Comme la chambre était tranquille pendant que Jo lisait cela ! mais comme subitement le jour leur parut à tous étrangement sombre ! Le monde entier était changé quand les jeunes filles se pressèrent autour de leur mère. Tout le bonheur et le soutien de leur vie était au moment de leur être enlevé.

Mme Marsch fut cependant la première remise ; elle relut la dépêche et tendit le bras à ses enfants, en disant d’un ton qu’elles n’oublièrent jamais :

« Je partirai immédiatement. Dieu veuille que je n’arrive pas trop tard ! Ô mes enfants ! aidez-moi à supporter le coup qui nous menace. Mes seules forces n’y suffiraient pas. »

Pendant quelques minutes, on n’entendit plus dans la chambre que le bruit des sanglots, mêlé de quelques paroles d’encouragement, de tendres assurances d’aide mutuelle et de quelques mots d’espérance qui mouraient dans les larmes.

La pauvre Hannah, avec une sagesse dont elle ne se doutait pas, donna aux autres un bon exemple.

« Le bon Dieu gardera le cher homme, c’est dans sa main qu’est la vie et la mort. Je ne veux pas perdre mon temps à pleurer ; je vais tout de suite apprêter vos affaires, madame, » dit-elle en s’essuyant les yeux avec son tablier.

Et, donnant à sa maîtresse une bonne poignée de main, elle alla travailler comme s’il y eût eu trois femmes en elle.

« Elle a raison, dit Mme Marsch, il ne s’agit pas de pleurer encore. Reprenons courage, enfants. Soyez calmes et laissez-moi réfléchir.

« Où donc est Laurie ? demanda Mme Marsch, lorsque, ayant rassemblé ses pensées, elle eut décidé ce qu’elle devait faire d’abord.

— Ici, madame. Oh ! laissez-moi faire quelque chose pour vous ! » s’écria le brave garçon en rentrant dans la chambre.

Il s’était retiré dans la pièce à côté en se disant que leur douleur était trop sacrée pour que des yeux étrangers, même les siens, eussent le droit, dès le premier moment, de la partager.

« Répondez par un télégramme à M. Hale, à Washington, que je partirai demain matin par le premier train.

— Les chevaux sont attelés, répondit Laurie, je puis aller partout, faire tout promptement. »

Laurie aurait voulu pouvoir voler au bout du monde.

« Il faudra porter un billet chez tante Marsch, Jo. Donnez-moi cette plume et du papier. »

Jo déchira le côté blanc de l’une de ses pages nouvellement copiées, elle approcha la table de sa mère ; elle devina la dure nécessité où était Mme Marsch d’emprunter de l’argent à sa tante pour subvenir aux dépenses inattendues de ce long voyage.

« Mais, moi, que ferai-je donc ? se disait-elle. Ou plutôt que ne ferais-je pas afin de pouvoir ajouter quelque chose à la somme nécessaire pour ces terribles dépenses ?

« Maintenant, cher Laurie, dit Mme Marsch, allez au télégraphe, mais ne surmenez pas votre cheval. »

L’avertissement de Mme Marsch était jeté au vent, car, cinq minutes après, Laurie passait comme une flèche sur un cheval fringant.

« Jo, vous irez dire à Mme Kings de ne plus compter sur moi. En même temps, vous achèterez les médicaments dont je vous donne la liste ici ; les pharmacies des hôpitaux, dans ces temps de guerre, ne sont pas toujours bien montées. Beth, vous irez demander à M. Laurentz deux bouteilles de vin vieux pour votre père. Amy, dites à Hannah de descendre la grande malle noire, et vous, Meg, venez m’aider à choisir ce que je dois emporter. »

Meg supplia sa mère de s’en rapporter à elles et de les laisser agir. Elles se dispersèrent toutes comme des feuilles devant un coup de vent. L’intérieur tranquille et heureux avait été aussi soudainement troublé que si la dépêche survenue eût été un talisman de malheur.

M. Laurentz vint presque aussitôt avec Beth, apportant toutes sortes de choses pour le malade. Il voulait que Mme Marsch n’eût aucune inquiétude sur ses filles pendant son absence et lui promit de veiller paternellement sur elles, aussi longtemps qu’il le faudrait. Les assurances firent grand bien à Mme Marsch. Il n’y eut rien que le bon M. Laurentz n’offrît, depuis sa robe de chambre jusqu’à lui-même, si Mme Marsch voulait l’accepter pour compagnon de voyage. Mais cela était impossible ; Mme Marsch ne voulut pas entendre parler de laisser entreprendre ce long voyage au vieux monsieur ; cependant, lorsqu’il en parla, elle se dit qu’elle allait être bien seule en effet, pour une si longue route.

M. Laurentz devina sans doute ce qui se passait en elle, car on le vit tout à coup froncer les sourcils, puis se frotter les mains, et finalement sortir, en disant qu’il reviendrait immédiatement. Personne n’avait eu le temps de penser de nouveau à lui, quand Meg, passant devant la porte d’entrée avec une paire de caoutchoucs d’une main et une tasse de thé dans l’autre, se rencontra avec M. Brooke.

« Je suis très affligé d’apprendre votre peine, miss Marsch. Je voudrais bien ne pas vous être inutile dans cette circonstance, et je viens, d’accord avec M. Laurentz, offrir à votre mère de l’accompagner à Washington et d’y rester aussi longtemps que l’exigera la santé de votre père. Lui laisser faire un si douloureux voyage seule ne me paraît pas possible. M. Laurentz a précisément besoin que j’aille à Washington pour y soigner ses intérêts dans une affaire délicate, et il serait très heureux, ainsi que moi, que mon voyage, concordant avec celui de Mme Marsch, pût lui être de quelque utilité. »

Les caoutchoucs de Meg tombèrent par terre, et son thé était très près de les suivre.

Meg se trouva d’abord sans voix pour répondre à M. Brooke ; mais elle lui tendit la main avec une figure si pleine de reconnaissance, que M. Brooke se sentit payé au centuple.

« Que vous êtes bons, tous ! s’écria-t-elle enfin. Mère acceptera, j’en suis sûre, monsieur Brooke, et nous serons si rassurées de savoir qu’elle a quelqu’un, et que ce quelqu’un est vous, pour prendre soin d’elle, que je ne sais comment vous remercier. »

Meg parlait de tout son cœur ; elle ne quitta pas la main de M. Brooke et le fit entrer au parloir, en lui disant qu’elle allait appeler sa mère.

Tout était arrangé, lorsque Laurie, qui avait voulu épargner à Jo d’aller chez sa tante, arriva avec un billet de tante Marsch contenant la somme désirée, ainsi que quelques lignes répétant qu’elle avait toujours dit qu’il était absurde à son beau-frère d’aller à l’armée, qu’elle lui avait prédit qu’il n’en adviendrait rien de bon, et qu’elle espérait qu’une autre fois il suivrait ses avis. Mme Marsch, très émue quoique silencieuse, continua ses préparatifs de départ ; ses lèvres étroitement serrées auraient appris à Jo, si elle eût été là, ce qu’il lui en avait coûté de demander un service à leur tante.

La courte après-midi s’était écoulée ; tous les préparatifs étaient faits. Meg et sa mère achevaient quelques travaux de couture indispensables, et Beth et Amy s’occupaient du thé, pendant que Hannah finissait de repasser. Jo ne revenait pas. Elles commencèrent à s’inquiéter, et Laurie sortit pour aller à sa recherche, car personne ne savait ce que Jo, inquiète d’un refus possible de sa tante, pouvait avoir imaginé. Cependant il ne la rencontra pas, et bientôt elle revint seule. Elle avait, en entrant, un air très bizarre qui semblait un mélange de plaisir et de crainte, de satisfaction et de regret, et qui fut une aussi grande énigme pour sa famille que le petit rouleau d’or qu’elle mit devant sa mère en disant d’une voix étranglée :

« Voici ma contribution pour faire du bien à père et le ramener bientôt au milieu de nous.

— Où avez-vous eu cette grosse somme, ma chère ? Vingt-cinq dollars ! Jo, j’espère que vous n’avez rien fait d’irréfléchi.

— Non, c’est honnêtement à moi ; je ne l’ai ni mendié, ni emprunté, ni volé. Je l’ai gagné et je ne pense pas que vous me blâmiez, puisque ce que j’ai vendu était ma propriété. »

Tout en parlant, Jo ôta son chapeau, et un cri général se fit entendre, car ses longs cheveux épais étaient coupés courts.

« Vos cheveux, vos beaux cheveux ! oh ! Jo, comment avez-vous pu faire cela ? C’était votre beauté ! Ma chère enfant, il n’y en avait nulle nécessité. »

Mme Marsch la prit dans ses bras ; les deux têtes se confondirent dans une étreinte muette.

« Elle ne ressemble plus à notre Jo, dit-elle en se tournant vers ses autres enfants ; mais nous l’aimerons encore plus tendrement maintenant. »

Comme chacune se récriait, et que Beth embrassait avec une sorte de piété la tête tondue de Jo, celle-ci prit un air indifférent qui ne trompa personne, et, passant la main sur ses cheveux coupés courts, comme si cela lui plaisait, elle dit :

« Ne gémissez pas, Beth ; cela n’affecte pas le sort de la nation, et ce sera bon pour ma vanité. Je devenais trop fière de ma perruque ; cela me fera du bien de ne plus avoir cette vanité sur la tête. Je me sens délicieusement fraîche et légère, et le perruquier m’a assuré que j’aurais bientôt des boucles qui me donneront l’air d’un garçon, m’iront très bien, par conséquent, et seront faciles à peigner. Je suis satisfaite ; ainsi, prenez l’argent, je vous en prie, et soupons.

— Racontez-moi tout, Jo. Je ne suis pas tout à fait satisfaite ; mais je ne peux pas vous blâmer et je sais que vous avez sacrifié de tout votre cœur votre vanité, comme vous l’appelez, à votre tendresse pour votre père et pour nous tous. Je crains pourtant que vous n’ayez pas consulté vos forces, et que vous ne le regrettiez un jour, dit Mme Marsch.

— Non certes, répondit vivement Jo, trop heureuse de ce que son action n’eût pas été entièrement condamnée.

— Qu’est-ce qui vous en a donné l’idée ? demanda Amy, qui aurait aussi bien pensé à couper sa tête qu’à couper ses jolis cheveux.

— Eh bien ! je désirais ardemment faire quelque chose pour père, répondit Jo pendant qu’elles se mettaient à table ; je déteste autant que mère emprunter quelque chose aux gens, et je n’étais pas sûre que tante Marsch prêtât toute la somme nécessaire. Meg avait dernièrement donné son salaire de trois mois pour payer le loyer, tandis que moi, je m’étais acheté des habits avec le mien. J’ai trouvé que c’était très mal et j’ai senti qu’il fallait que je fisse à mon tour quelque chose pour le bien commun. Une fois cette idée admise, je me serais coupé le nez, s’il l’avait fallu, pour le vendre, plutôt que de ne rien vendre du tout.

— Vous n’avez pas de reproches à vous faire pour vos vêtements, mon enfant. Vous n’aviez pas de vêtements d’hiver, et vous avez acheté les plus simples avec l’argent que vous aviez gagné, en travaillant d’une manière peu agréable, dit Mme Marsch avec un regard qui réchauffa le cœur de Jo.

— Je n’avais pas eu d’abord la moindre idée de vendre mes cheveux ; mais, en marchant, je me demandais ce que je pourrais faire. Dans une devanture de coiffeur je vis des queues de cheveux avec les prix marqués ; j’en remarquai une noire, plus longue que la mienne, mais pas si épaisse, elle était marquée quarante dollars. Tout à coup la pensée me vint que je possédais quelque chose dont je pouvais avoir de l’argent, et, sans m’arrêter à réfléchir, j’entrai dans la boutique, et je demandai au coiffeur s’il achetait des cheveux et combien il me donnerait des miens.

— Je ne comprends pas comment vous avez osé le demander ! s’écria Beth avec terreur.

— Le coiffeur était un gros homme chauve qui n’avait pas l’air imposant. Il n’avait à s’occuper de cheveux que pour le compte des autres. Il parut d’abord étonné, comme s’il n’était pas habitué à voir des jeunes filles se précipiter dans sa boutique et lui demander d’acheter leurs cheveux, puis il dit que les miens ne lui conviendraient guère, qu’ils n’étaient pas d’une couleur à la mode, qu’il ne payait jamais bien cher ces couleurs-là et que, d’ailleurs, ce qui donnait de la valeur à ceux qu’il vendait, c’était la préparation, etc.. etc. Bref, il se faisait tard, et j’avais peur de ne pas réussir du tout, si je ne le décidais pas tout de suite. Vous savez, lorsque je commence quelque chose, je déteste l’abandonner ; je lui demandai de les prendre tels qu’ils étaient et je lui dis pourquoi j’étais si pressée. C’était bête, mais cela le fit changer de ton ; j’étais excitée en lui racontant mon histoire ; et sa femme, une dame très maigre, qui m’avait écoutée jusque-là sans se mêler à l’affaire, lui dit avec bonté : « Prenez-les, Thomas, et obligez la demoiselle. J’en ferais autant pour notre Jimmy, si j’avais des cheveux de quelque valeur. »

— Quel était ce Jimmy ? demanda Amy qui aimait à ce que les choses lui fussent expliquées jusqu’au bout.

— C’était leur fils qui est soldat. Ces choses font tout de suite des amis de gens inconnus. La femme du coiffeur me parla donc de son Jimmy pendant tout le temps que son mari me tondait et parvint à me distraire complètement.

— N’avez-vous pas eu un sentiment terrible quand le premier coup de ciseaux fut donné ? demanda Meg en frissonnant.

— J’ai regardé une dernière fois ma crinière, et ça a été tout. Je ne pleurniche jamais pour des bagatelles comme cela ! Je dois cependant confesser que je me suis sentie toute bizarre quand j’ai vu mes chers vieux cheveux sur la table, et que je n’ai plus senti sur ma tête que des petits bouts courts et raides. Il me semblait presque que j’avais un bras ou une jambe de moins. La femme me vit les regarder et m’en donna une grande mèche. Je vais vous la donner comme souvenir des gloires passées, maman, car c’est si agréable d’avoir des cheveux courts, que je ne pense pas que je me laisse jamais repousser une queue comme celle que j’avais. »

Mme Marsch plia la grande mèche de cheveux châtains, et, quand elle se retourna pour la placer dans son portefeuille, à côté d’une mèche de cheveux gris et courts, on aurait pu voir la pauvre mère déposer un baiser sur ces deux reliques. Elle aurait voulu parler à Jo : mais ne put que lui dire : « Ma chérie, » et quelque chose dans sa figure fit penser à ses enfants qu’il fallait changer de sujet de conversation. Elles parlèrent alors aussi gaiement que possible de la bonté de M. Laurentz, puis de l’offre et du départ de M. Brooke :

« Qu’en pensez-vous, Jo ? lui dit Beth.

— Je pense, dit Jo, je pense que c’est très bien, absolument bien. Je ne puis penser autrement. »

On causa enfin de la perspective d’un beau temps pour le lendemain et du bonheur qu’elles auraient quand leur mère serait revenue, leur rapportant de vraies bonnes nouvelles.

Personne ne désirait aller se coucher ; mais, quand dix heures sonnèrent, Mme Marsch mit de côté l’ouvrage qu’elle venait de terminer et dit : « Venez, enfants. » Beth alla au piano et joua l’hymne favorite de son père. Elles commencèrent toutes bravement à chanter, mais bientôt les sons se refusèrent à sortir de leurs lèvres ; l’une après l’autre, elles durent se taire. Beth seule acheva la prière, car la musique était la manière d’exprimer ses sentiments qui l’intimidait le moins.

« Allez vous coucher, maintenant, mes filles bien-aimées, leur dit Mme Marsch après les avoir tendrement embrassées l’une après l’autre ; mais ne causez pas ce soir, car il faudra nous lever de bonne heure, et nous avons besoin de tout le sommeil possible. Bonsoir mes chéries ! Que Dieu vous garde et nous conserve votre père ! »

Les quatre enfants se couchèrent aussi silencieusement que si le cher malade eût été dans la chambre à côté. Beth et Amy s’endormirent vite malgré leur douleur ; mais Meg, absorbée dans les pensées les plus sérieuses qu’elle eût jamais eues, resta éveillée. Jo, immobile, semblait endormie, quand un sanglot à demi étouffé apprit à Meg qu’elle ne dormait pas non plus. Elle passa sa main sur le visage de sa sœur et sentit qu’elle avait les joues mouillées de larmes.

« Jo chérie, qu’avez-vous ? Pleurez-vous à cause de papa ?

— Tout à l’heure, oui, mais pas en ce moment. Oh ! c’est indigne !

— Pourquoi, alors ?

— Je suis assez sotte, Meg, le croiriez-vous, pour pleurer mes cheveux ! s’écria la pauvre Jo qui essayait en vain d’étouffer son chagrin dans son oreiller. J’ai honte de moi, et c’est aussi, je crois, de honte que je pleure. C’est plus mêlé que mes cheveux ne l’avaient jamais été. »

Ces paroles ne semblèrent pas comiques du tout à Meg. Elle caressa et embrassa tendrement la pauvre héroïne.

« Je ne suis pas fâchée de l’avoir fait, protesta Jo d’une voix altérée ; je recommencerais demain si je pouvais ; c’est seulement la partie vaine et égoïste de moi-même qui pleure de cette stupide manière. Ne le dites à personne, c’est fini maintenant ! Je pensais que vous étiez endormie, et j’avais cru pouvoir gémir en secret sur ma seule beauté. Comment cela se fait-il que vous ayez été éveillée ?

— Je ne peux pas dormir, je suis si inquiète !

— Pensez à quelque chose d’agréable, et vous vous endormirez bientôt.

— J’ai essayé, mais j’ai été encore plus éveillée qu’avant.

— À quoi pensiez-vous ?

— Je pensais, dit Meg en baissant la voix, que M. Laurentz était bien bon d’envoyer un homme aussi parfait que M. Brooke en Amérique avec maman en ce moment. »

Jo se mit à rire, et Meg lui ordonna d’un ton bref de se taire ; puis elle lui promit de faire boucler ses cheveux, et s’endormit bientôt en rêvant à son château en Espagne.

Minuit venait de sonner et les chambres étaient silencieuses, quand Mme Marsch se glissa doucement d’un lit à l’autre, relevant une couverture ici, arrangeant un oreiller là, s’arrêtant pour regarder longuement et tendrement la figure de chacune de ses enfants, les bénissant l’une et l’autre du fond de son cœur et adressant à Dieu une de ces prières dont les mères seules ont le secret. Comme elle levait le rideau pour sonder du regard la nuit terrible, la lune sortit subitement de derrière les nuages et brilla sur elle comme pour lui dire : « Ne te désespère pas ; il y a toujours du soleil derrière les nuages. »