Les Quarante Médaillons de l’Académie/40

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XL


M. SAINTE-BEUVE


Certes, c’est un homme d’esprit, et même c’est ce que j’en puis dire de mieux. Je m’obstine à soutenir qu’il a eu un jour du génie — du génie, malade, il est vrai — dans Joseph Delorme, mais il n’a recommencé jamais. Depuis ce jour, unique dans sa vie, il a eu beaucoup de talent, noyé dans un bavardage inondant, — car il a dans la plume ce prurit albumineux que M. Thiers a sur la langue. C’est un romantique de la première heure, resté romantique par-dessous, — on ne guérit pas, heureusement, de ce bon mal-là ! — C’est un causeur amusant, bien plus amusant au coin de son feu ou de sa table, portes fermées, qu’au coin du Constitutionnel, où il commence de rabâcher. Enfin, c’est, à ce qu’il semble, tout le contraire d’un académicien, du moins d’un académicien de nos jours, tel que la mort a fait ce vieux môme ! Eh bien, cependant, M. Sainte-Beuve est aussi académicien que pas un des Quarante, et il sied à l’Académie ! Contraste et mélange singuliers ! La nature de M. Sainte-Beuve est très-complexe. Il était du Globe. Il était des réunions Hugo. Il a toujours aimé les coteries, qu’il appelle des cénacles. Son dernier cénacle est l’Académie ! Il vous en dira du mal, mais il s’y plaît. Professeur échoué sous le vent des sifflets, mais professeur en diable, aimant le professorat, parce que le temps qu’il professe on ne le contredit pas, et que cet homme d’esprit, à colères de dindon, ne peut souffrir d’objection quelconque ; lettré, d’ailleurs, comme un mandarin de première classe, M. Sainte-Beuve aime cette Sainte-Périne de professeurs qu’on appelle l’Académie, et il y va tous les jours de séance, pour y pédantiser un peu… et pour y chercher provision de commérages et de petits scandales qu’il saura distiller plus tard.

C’est donc un académicien par goût et par nature que M. Sainte-Beuve ! On ne peut pas dire de lui comme d’Alfred de Vigny, comme de M. Mérimée, comme de M. de Lamartine, qu’il est déplacé à l’Académie. Autrefois, quand le pédantisme du professorat ne le tenait pas à la gorge, il aurait eu la tête plus haute que le dossier de son fauteuil : maintenant il l’a plus bas.

C’est Balzac qui prit un jour M. Sainte-Beuve dans ses mains redoutables, et qui le fit danser jusqu’au ciel, lequel, ce jour-là, ne fut pas pour M. Sainte-Beuve un paradis… On crut voir le géant Pantagruel jouer avec un Polichinelle de quatre sous. Mais Balzac, tout génie qu’il était, a été injuste. M. Sainte-Beuve a bien des défauts… et même plus ; mais il n’est pas ennuyeux, comme le dit Balzac. Il est vrai que l’ennui est une sensation relative… Ma sensation, à moi, c’est, au contraire, qu’il est amusant. Malsain, oui… comme bien des choses amusantes ! entortillé, précieux, oui encore… mais amusant ! Ce n’est pas d’agrément qu’il manque, mais de netteté, de trempe et de solidité d’esprit. Ceci est plus grave que de manquer d’agrément.

M. Sainte-Beuve est fin, mais on l’a dit de M. de Rémusat ! Il est cauteleux, conséquence de sa finesse, et il embrouille et embarbouille son talent de réserves, de sous-entendus, d’insinuations prudentes ou perfides, de précautions chattemites et traîtresses. Il a inventé les peut-être, les il me semble, les on pourrait dire, les me serait-il permis de penser, etc., locutions abominables, qui sont la petite vérole de son style… Ah ! cela ne m’étonne pas qu’athéisme à part (qu’il ne met jamais à part) il aime M. Renan ! M. Renan lui renvoie son image. Il se reconnaît en le regardant, et il se fait à lui-même des politesses, quand il le loue ; M. Renan, comme M. Sainte-Beuve, s’enveloppe de peut-être et ils sont tous deux des Locustes au miel. Seulement M. Renan est un Sainte-Beuve plus froid… froid comme l’impénitence finale, comme le prêtre qui a perdu la foi et dont le châtiment terrible est de ne jamais la retrouver, tandis qu’il n’est pas dit du tout que le violent M. Sainte-Beuve, car il est violent malgré ses précautions et ses finesses, ne mourra pas repentant et confessé ! J’espère bien que nous le confesserons !

Voilà pour la netteté de l’esprit de M. Sainte-Beuve. Mais pour sa solidité, c’est bien pis. Le poëte et le romancier se sont assoupis de bonne heure en lui, et le critique, qui s’était éveillé simultanément avec le romancier et le poëte, a pris les proportions de sa vie entière. C’est par la critique que M. Sainte-Beuve a la prétention de prendre rang dans l’histoire littéraire. Eh bien ! la critique de M. Sainte-Beuve, cette critique à coups d’épingle ou à coups de bistouri plus ou moins adroitement appliqués, n’est qu’un empirisme incertain. Je ne parle pas de principes à M. Sainte-Beuve, je sais qu’il n’en a pas et qu’il se glorifie de n’en pas avoir. Il fait la théorie de son indigence… Mais comme intuition, mais comme divination de facultés et de talent, quel cas, franchement, peut-on faire de la solidité du jugement d’un critique qui nous a donné sur sa tête M. Feydeau comme un homme de génie ! le romancier des temps modernes ! le lord Byron français en prose ! qui avait (vous alliez voir !) cinquante chefs-d’œuvre étagés dans la tête !!! Quel cas peut-on faire de la solidité d’un critique qui se laisse prendre par positivisme aux vers de M. Littré et qui le proclame poëte, à la mesure de Lucrèce ? et enfin qui, dans ce moment, souffle, comme on souffle une bouteille qui vous crève dans les mains et vous coupe les doigts, la gloire de M. Renan, cette gloire ridicule dont M. Sainte-Beuve ne partagera que l’épithète !

Tel M. Sainte-Beuve. Il a fait du joli et du petit, et même il en a trop fait, mais du grand et du fort, jamais ! Il n’a pas les qualités premières. Il n’a pas, comme critique, l’impassibilité, la conscience, la justice. Il est toujours entre un engouement et un ressentiment… Ce n’est qu’un système nerveux doublé d’un amour-propre en littérature, mais une âme, non ! Que lui importe, du reste ! Il n’y croit pas, à l’âme ! Esprit sans magnanimité, pointilleux, vulnérable, susceptible ; cherchez le critique dans ce buisson de pointes et dans le sang de ses propres égratignures, et trouvez-le si vous pouvez ! À l’origine, il était doué pourtant, M. Sainte-Beuve, mais il a renversé sur son imagination naturelle, qu’il avait poétique, toute une chiffonnière de littérature, laquelle a tout couvert, tout englouti et tout éteint ! L’esprit professeur et académique l’a envahi. Il n’a plus été alors qu’un professeur, un anecdotier, un discoureur littéraire en son privé nom, puisqu’il ne croit pas à un Absolu, — à une Vérité ! Je l’ai gardé pour le dernier de ces médaillons, comme un salutaire exemple. Il est bon que la jeunesse prenne le dégoût des Académies et de leur esprit, en voyant comme elles ratatinent le talent — des hommes de talent !