Les Quarante Médaillons de l’Académie/32

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XXXII


M. DÉSIRÉ NISARD


Comme M. Villemain, dans le cours de ses premières études, M. Nisard fut presque un enfant célèbre… Mais pour être, l’homme n’a pas besoin du souvenir de l’enfant. — C’est un humaniste comme on le fut au seizième siècle. Il débuta par un genre de classique qu’on ne connaissait pas ; hardi, nerveux, indépendant, qui dit son fait vertement aux Excessifs du romantisme, alors les maîtres du terrain. Cela était jeune, et cela n’était pas pédant ! ce qui ne s’était jamais vu parmi les classiques. Le manifeste contre la littérature facile se lit encore et restera. Charmante révolte de l’esprit français contre les étrangetés et les choses étrangères d’un romantisme qui nous venait trop du dehors… M. Nisard n’entendait pas qu’on dénationalisât la littérature. Depuis cette époque de combat M. Nisard s’est élevé. C’est l’amour le plus vrai des lettres dans une superbe intelligence tempérée. Il aime Bossuet, et c’est sa seule intempérance. Car l’imitation de l’amour tombe dans le courant clair et limpide de sa propre originalité, et son naturel, qui est si sain et si vrai, en est troublé… Grand critique par le sentiment, la sensation, l’intuition, la culture qui est exquise, il n’a qu’un défaut, à mon sens : c’est de ne pas appuyer sa critique sur des principes assez fixes pour empêcher son grand esprit étendu d’être inconséquent. Tel est le reproche à faire au beau livre sur la Littérature française qu’il vient de publier. Inconséquence, oui, — ici et là, — mais, dans son inconséquence même, quelle conscience littéraire plane partout !

Il a fait un livre excellent sur l’Angleterre, dans lequel cette tête classique accusée de froideur, — mais c’est aussi le reproche qu’on fait aux femmes vertueuses, — a dit les plus belles choses et les plus profondément pensées qui aient été écrites en français sur lord Byron… Bonapartiste de la première heure, à la manière de Carrel, dont il fut l’ami, — ils n’ont parlé de République que quand ils n’ont plus eu de Bonaparte, — il écrivit au National de 1834. Homme d’ordre, il accepta par raison les gouvernements intermédiaires ; mais avec quel frémissement de plaisir il est à Napoléon III !

Dernièrement, il a écrit au Moniteur de bons articles sur l’histoire de M. Thiers (le Consulat et l’Empire), qui auraient été bien meilleurs, s’il n’avait pas été académicien… Le confrère a faibli… Un critique contemporain à l’Académie a trente-neuf personnes qu’il ne peut pas toucher trop fort. Les Académies remplacent par le sentiment corporatif le sentiment de la vérité ; et c’est ainsi que les académiciens, même les meilleurs, sont forcément, toujours plus ou moins, les larrons en foire de la littérature !

En somme, homme de grand goût littéraire, bonapartiste rare à l’Académie, sur qui l’Empereur pourrait compter, au milieu des académiciens, M. Nisard serait, dans sa plus pure notion, un véritable académicien, si l’Académie était restée ce qu’elle devait être…