Les Quarante Médaillons de l’Académie/11


XI


M. ALFRED DE VIGNY


Nouons un crêpe autour de ce médaillon.

M. de Vigny est mort hier. C’était un de ces poëtes pour lesquels on donnerait toutes les Académies de la terre. On s’étonnait qu’il fût de l’Académie française, où, par parenthèse, un Villemain ou un Saint-Marc Girardin, des professeurs ! avaient plus d’influence que lui et que M. de Lamartine pour faire couronner une pièce de vers ! C’est toujours le mot de Cyrano de Bergerac, volé par Molière : « Que diable aussi, qu’allait-il faire dans cette galère ?.. » M. A. de Vigny n’était pas un chef de parti littéraire, comme M. Victor Hugo, lequel s’est rendu à l’ennemi, en entrant à l’Académie. Mais il est, de génie naturel et de date, le premier des romantiques… De tous les oiseaux libres qui prirent leur essor en 1830, c’est le cygne qui partit le premier… Il a fait deux ou trois choses immuablement glorieuses, cet Immortel, qui, comme ses collègues, ne l’est pas pour rire. Éloa avant tout ! puis Moïse, puis Grandeur et servitude militaires ! Grandeur et servitude militaires qu’on devrait imprimer à l’Imprimerie Impériale aux frais de l’État et faire lire dans toutes les casernes de France ! Ce serait comme une éducation de l’Honneur ! Avec cela, M. de Vigny pouvait se dispenser même de l’immense talent qu’il a montré dans Stello et dans Chatterton. Comme homme du monde, il avait, en manières, le charme de sa poésie. Éloa mâle, il aurait séduit Satan et aurait ainsi vengé l’autre Éloa. C’était un esprit délicieux, auquel l’Académie, qui n’aime que les pédants, les turbulents et les gesticulants, ne comprenait absolument rien.

Par qui va-t-elle le remplacer ? Par quelque choix honteux et comique, — un homme qu’elle comprendra.