Les Préraphaélites/V

Dietrich & Cie (p. 73-78).

V



J’ai terminé ainsi le rapide aperçu que je m’étais proposé de donner sur l’école préraphaélite dans son ensemble, sur la personnalité de son chef, Dante-Gabriel Rossetti, sur les rapports de l’école avec l’art décoratif anglais, sur les trois artistes qui ont le plus contribué au développement et à la transformation de ces mêmes arts décoratifs. Je voudrais maintenant, avant de conclure, revenir un instant sur les quelques remarques générales que j’ai faites en commençant concernant ces arts décoratifs et aussi sur les motifs principaux qui ont déterminé la supériorité de l’art décoratif anglais.

J’ai fait remarquer au début de cette étude que la cause principale de cette supériorité consistait en ceci, que les arts décoratifs n’avaient pas été séparés en Angleterre de l’art proprement dit — qu’au contraire les premiers peintres de ce pays en avaient été aussi les premiers artistes décorateurs ; j’ai fait remarquer, par contre, que dans les pays où les arts majeurs et les arts mineurs étaient séparés, les arts mineurs, dépourvus d’inspiration, devenaient bientôt nécessairement mécaniques et inintéressants ; j’aurais pu ajouter qu’en ces mêmes pays les arts majeurs, dépourvus de toute idée de décoration et d’utilité, sont condamnés forcément à devenir impopulaires, à ne représenter que les aspirations et les tendances de quelques artistes isolés, et non, comme l’art l’a toujours fait aux grandes époques, les goûts, les tendances et les aspirations de la nation tout entière.

Cette utilité, cette nécessité de l’union des arts majeurs et mineurs — sur laquelle j’insiste tant parce que je la voudrais voir exister en Belgique — a été proclamée sans cesse, en Angleterre, par M. William Morris, dans ces conférences auxquelles je faisais allusion tantôt. Et je ne veux pas terminer cette étude sans citer aussi l’avis d’un autre homme, dont la science est universellement admirée pour toutes les matières qui concernent l’architecture et l’enseignement de l’art. Voici ce que disait M. John Ruskin, dans une conférence donnée à Bradford, en 1859[1], sur « la fabrication moderne et le dessin » :

« Nous ne comprenons ni le but, ni la dignité du dessin décoratif. Malgré toutes nos conversations sur ce sujet, le vrai sens du mot « art décoratif » reste confus et indécis. Je voudrais, si possible, en finir avec cette question, et vous montrer que les principes d’après lesquels vous devez travailler seront toujours faux aussi longtemps qu’ils resteront étroits, et vrais seulement, s’ils sont fondés sur la perception de l’enchaînement de toutes les branches d’art entre elles.

« Observons donc d’abord que la seule distinction essentielle, entre l’art décoratif et tout autre art, est, que le premier est fait pour un endroit déterminé, et, en cet endroit, relié ou en subordination, ou en commandement, à l’effet d’autres œuvres d’art. Et le plus grand art que le monde a produit est celui qui est ainsi fait pour une place déterminée, et subordonné à un projet déterminé. Il n’y a pas d’art du plus haut rang qui ne soit décoratif[2]. La meilleure sculpture produite jusqu’ici a été la décoration du fronton d’un temple, la meilleure peinture, la décoration d’une chambre. Le chef-d’œuvre de Raphaël est simplement la peinture d’un mur ou d’une suite d’appartements du Vatican, et ses cartons ont été faits pour être exécutés en tapisserie. La meilleure œuvre du Corrège est la décoration des coupoles de deux petites églises à Padoue ; le chef-d’œuvre de Michel-Ange est la décoration d’un plafond dans la chapelle privée du Pape ; celui du Tintoret la décoration d’un plafond et des murs du local d’une société de bienfaisance à Venise, tandis que Titien et Véronèse jetaient leurs plus belles pensées non pas même à l’intérieur, mais à l’extérieur des murs de Venise, faits de brique commune et de plâtre.

« Débarrassez-vous donc, tout de suite, de cette pensée que l’art décoratif est un art tombé, ou une espèce spéciale d’art. Sa nature consiste simplement en ce qu’il est fait pour une place déterminée, et en cette place il fait partie d’un grand et harmonieux ensemble, en compagnonnage avec les autres arts ; et bien loin d’être un art dégradé, bien loin d’être inférieur à tout autre art parce qu’il est fixé sur place, il semble au contraire que cela soit une condition humiliante qu’il puisse être emporté. L’art portatif, indépendant de toute place, est pour la plus grande partie de l’art sans noblesse. Votre petit paysage hollandais que vous mettez à côté de vous aujourd’hui, demain entre deux fenêtres, est un ouvrage beaucoup plus méprisable que les étendues de campagne et de forêt à l’aide desquelles Benozzo a rendu vertes et belles les arcades jadis mélancoliques du Campo Santo de Pise : et le sanglier d’argent dont vous vous servez comme sceau ou que vous enfermez dans un écrin de velours, est loin d’être un aussi noble animal que le sanglier de bronze qui écume, et fait sous ses défenses jaillir la fontaine de la place du Marché, à Florence. Il est néanmoins possible que le tableau ou l’image portative soit une œuvre de premier ordre en son genre, mais elle n’est pas de premier ordre parce qu’elle est portative ; pas plus que les fresques du Titien ne cessent d’être de premier rang parce qu’elles sont fixées.

« Conservez donc ce principe fixé en votre souvenir que tout art peut être décoratif et que le plus grand art produit jusqu’à présent a été décoratif. »

Après des paroles aussi claires et aussi éloquentes il serait, je crois, superflu d’insister. Je dirai donc en terminant aux artistes de mon pays : Il n’y a aucune raison pour que les arts décoratifs ne puissent fleurir aussi bien en Belgique qu’en Angleterre ; il y a par contre de nombreuses raisons pour que ces arts prospèrent et refleurissent en Belgique, et la principale de ces raisons est que la Belgique est un pays de tradition artistique, et que l’artisan belge, par le seul fait de sa naissance en Belgique, hérite de toute une culture artistique qui a manqué jusqu’a présent aux artisans anglais.

Que la culture des arts décoratifs soit une source de prospérité pour les artistes, pour les industriels et les marchands d’un pays, et une source de bien-être pour tout le public ; qu’il y ait plus de plaisir pour l’artiste et pour l’artisan à dessiner et à exécuter un objet ayant un cachet personnel et artistique plutôt qu’un objet purement commercial et qu’il y ait plus de plaisir pour le public à se servir journellement de pareils objets ; que la réputation d’excellence dans les arts décoratifs vaut à un pays des débouchés considérables dans tout ce qui regarde le commerce et l’industrie, ce sont là des faits trop évidents pour que je me permette d’insister.

Il est évident maintenant qu’ayant négligé pendant longtemps ces arts décoratifs, nous y avons beaucoup perdu à tous les points de vue et que nous sommes loin de cette excellence dont je parlais. Mais si l’on veut s’en rapprocher, je le dirai une dernière fois, il faut que les artistes qui tiennent le premier rang chez nous dans les deux grands arts de la peinture et de la sculpture cessent de se désintéresser de ces arts décoratifs ; qu’ils ne croient plus, comme ils le font à présent, qu’un ouvrage d’art décoratif soit indigne d’occuper leur pensée, leur travail et leur talent, mais bien plutôt que s’ils y appliquent leur pensée, leur travail et leur talent ils en feront une œuvre d’art aussi digne d’admiration que celle qu’ils ont exécutée en peignant leurs tableaux, et en sculptant leurs statues. Et d’autre part, que le public désireux de voir les arts décoratifs prospérer en Belgique cesse à son tour de s’adresser pour les choses d’art industriel dont il a besoin, aux marchands, aux tapissiers, ou à ceux qui, pour la plupart, portent chez nous peu dignement le titre de peintre décorateur. Qu’il ne s’ingénie pas suivant les conseils de ces marchands, de ces tapissiers et de ces peintres dits décorateurs, à des reconstitutions inutiles et impossibles de l’art industriel d’autres périodes artistiques, qu’il cesse de décorer les maisons d’après le conseil d’architectes, archéologues, plus archéologues qu’architectes, et plus encore commerçants qu’archéologues, qu’il s’adresse à des artistes, à ceux qui chez nous portent les noms les plus réputés dans le domaine de la peinture ou de la sculpture, et qu’il permette à ces artistes, comme cela se fait en Angleterre, de suivre en toute liberté dans ces travaux décoratifs leur fantaisie entière et leur inspiration personnelle.

Quand ces conditions se réaliseront, quand cette assistance mutuelle s’établira, une école d’art décoratif sera tôt formée chez nous et par elle la Belgique pourra reconquérir la place glorieuse qu’elle a occupée jadis aux époques artistiques écoulées.

Nous joignons à ces notes un catalogue des peintures et dessins de Dante-Gabriel Rossetti, qu’il nous est donné de publier grâce à l’extrême obligeance de M. John-P. Anderson, du British Museum, et un catalogue chronologique des peintures et cartons décoratifs d’Edward Burne-Jones, dressé par M. Malcolm Bell, auquel nous adressons nos remerciements pour avoir bien voulu nous permettre de le reproduire ici.

Nous adressons également nos très vifs remerciements à M. William-Michael Rossetti qui a bien voulu nous permettre de reproduire le dessin de Dante-Gabriel Rossetti qui orne notre couverture, et à M. G.-F. Watts, à l’obligeance duquel nous devons l’autorisation de reproduire son portrait, ainsi que ceux de Rossetti, Burne-Jones, Morris et Crane.

  1. J’appelle l’attention du lecteur sur cette date de 1859 qui explique comment M. Ruskin parlait alors de l’incompréhension de l’art décoratif en Angleterre ; une preuve de plus que cet art, qui n’existait pas alors, a été inventé et créé par les artistes dont j’ai parlé.
  2. Aux exemples concluants et bien choisis que M. Ruskin donne pour l’art ancien, on pourrait en ajouter d’autres pris dans l’art contemporain et pour ne renseigner que les plus frappants je citerai, en Angleterre, les fresques de Ford-Madox Brown pour l’hôtel de ville de Birmingham, en France, les peintures décoratives de M. Puvis de Chavannes au Panthéon et dans le hall des Musées d’Amiens, chez nous, enfin, les belles fresques de l’hôtel de ville d’Anvers, exécutées par Leys.