Les Préraphaélites/III

Dietrich & Cie (p. 31-54).

III



Cette étude étant consacrée à la peinture et à l’art décoratif en Angleterre, tout en signalant la dualité du génie de Rossetti, j’ai été tout naturellement amené à m’occuper plus spécialement de l’œuvre qu’il a laissée comme peintre, que de celle qu’il a laissée comme poète. Je voudrais pourtant, avant d’analyser l’influence que lui et son école ont eue sur le développement des arts décoratifs, essayer de donner au moins une idée de son idéal et de sa conception poétique. Et je pense ne pouvoir la donner plus clairement qu’en traduisant quelques-uns de ces poèmes, qui lui ont inspiré à lui-même plusieurs de ses plus beaux tableaux, et qui, depuis leur publication jusqu’à l’heure présente, n’ont cessé d’exercer la plus noble, la plus poétique influence sur les artistes de l’Angleterre et même de l’étranger. Les traductions de ces quelques poèmes, je les ai faites aussi littéralement, aussi soigneusement que possible ; je savais naturellement d’avance qu’il me serait impossible de rendre la beauté des rythmes anglais, l’exquise et tendre délicatesse de certains mots de Rossetti, et surtout la pénétrante et charmeresse musique de ses vers, mais j’ai espéré que ces quelques traductions, si éloignées qu’elles puissent être de la parfaite beauté de l’original, pourraient pourtant peut être éveiller chez quelques lecteurs le désir de connaître en entier une œuvre poétique et picturale que je voudrais voir connue de tout artiste, et c’est ce seul désir qui m’engage à les publier.


Dans ses remarquables études sur les Poètes modernes de l’Angleterre, M. Gabriel Sarrazin a fort bien traduit un important fragment de la Demoiselle bénie ; néanmoins ce n’était qu’un fragment, et le poème tout entier étant beau et l’un des plus beaux de Rossetti, j’ai jugé bon de le reproduire ici en son entièreté. Une traduction des sonnets de la Maison de vie de Rossetti, a paru également il y a quelques années, œuvre de Mme Clémence Couve ; mais cette dernière traduction est aussi fantaisiste qu’incorrecte et ne peut avoir donné aux lecteurs français qu’une très fausse et médiocre idée du génie du grand poète anglais.


LA DEMOISELLE BÉNIE


La Demoiselle bénie se pencha
à la balustrade d’or du Ciel ;
Ses yeux étaient plus profonds que la profondeur
des eaux au soir calmées ;
Ellle tenait à la main trois lys
et sept étoiles étaient dans ses cheveux.

Sa robe dénouée de l’agrafe à l’ourlet,
nulle fleur brodée ne l’ornait,
sauf une blanche rose, don de Marie,
pour le divin service bien portée ;
Ses cheveux épandus sur son dos
étaient jaunes comme le blé mûr.

Il lui semblait qu’un jour à peine elle avait été
l’un des choristes de Dieu.
L’émerveillement n’avait point encore quitté
son regard tranquille,
bien qu’à ceux qu’elle avait quittés, son jour
avait paru dix années.

(Et pour l’un d’eux, c’est dix années d’années,
… Pourtant maintenant même, à cette même place
sûrement elle s’est penchée vers moi, ses cheveux
sont tombés m’enveloppant le visage.
Plus rien ! La chute des feuilles d’automne
et l’année fuit rapidement.)


C’était sur le rempart de la maison de Dieu
qu’elle se tenait ;
bâti par Dieu sur la claire profondeur
où commence l’Espace ;
si haut, qu’en regardant au-dessous d’elle,
elle pouvait à peine voir le soleil.

Celui-ci repose dans le ciel, comme un pont
à travers les flots de l’éther ;
au-dessous, les marées du jour et de la nuit
sillonnent de flamme et d’ombre
le vide, aussi bas que le point où cette terre
tourne en rond, comme une phalène tourmentée.

Autour d’elle, des amants, nouvellement réunis
dans les acclamations d’un amour immortel,
répétaient à jamais entre eux
leurs nouveaux noms qui les ravissaient.
Et les âmes qui montaient vers Dieu
passaient près d’Elle comme de fines flammes.

Elle s’inclina encore et se pencha
en dehors du charme qui l’entourait ;
jusqu’à ce que son sein eût échauffé
la balustrade sur laquelle elle s’appuyait,
et que les lys gisent comme endormis
le long de son bras courbé.

De la place immobile du ciel, elle voyait
les pulsations du temps vibrer ardemment
à travers tous les mondes. Son regard luttait encore
avec le gouffre pour se frayer
un sentier, et soudain elle parla comme
les étoiles lorsqu’elles chantent dans leurs sphères.

Le soleil était parti ; la lune recourbée,
était comme une petite plume
flottant au loin dans l’abîme ; et voilà
qu’elle parla à travers l’air calme.
Sa voix était semblable à celle qu’avaient les étoiles
Lorsqu’elles chantaient en chœur.


(Ah ! combien douce ! Maintenant même, en ce chant d’oiseau
ses accents ne s’efforçaient-ils pas
d’être entendus avec joie ? Lorsque ces cloches
planaient sur l’air de midi,
ses pieds ne luttaient-ils pas pour me rejoindre
le long du résonnant escalier.)

« Je voudrais qu’il pût venir à moi,
et il viendra » — dit-elle.
« N’ai-je point prié au ciel et sur la terre ?
Seigneur, Seigneur ! n’a-t-il point prié ?
Deux prières n’ont-elles point une force parfaite
et devrais-je ressentir l’effroi ?

« Lorsqu’autour de sa tête l’auréole s’attachera
et qu’il sera vêtu de blanc,
je lui prendrai la main et irai avec lui
aux sources profondes de lumière ;
nous y entrerons comme dans un cours d’eau
et nous nous baignerons à la vue de Dieu.

« Nous nous tiendrons auprès de cet autel,
occulte, voilé, inviolable,
dont les lampes sont incessamment agitées
par les prières qui montent vers Dieu ;
et nous verrons nos prières anciennes, exaucées, se fondre
chacune comme un léger nuage.

« Nous nous reposerons à l’ombre
de ce vivant arbre mystique,
dans les rameaux duquel la présence de la colombe
est quelquefois ressentie,
alors que chaque feuille touchée par ses plumes,
dit distinctement son nom.

« Et moi, moi-même, je lui apprendrai,
moi-même, me reposant ainsi,
les chants que je chante ici ; et sa voix les répétant
s’arrêtera apaisée et lente,
trouvant à chaque pause quelque connaissance
ou quelque nouvelle chose à connaître. »


(Hélas ! nous deux, nous deux, dis-tu !
une fois, c’est vrai, tu fus avec moi,
cette fois, il y a si longtemps. Mais Dieu élèvera-t-il
à une unité sans fin
l’âme dont la seule ressemblance avec ton âme
était son amour pour toi ?)

« Nous deux, dit-elle, nous chercherons les bosquets
où est Madame Marie
avec ses cinq servantes, dont les noms
sont cinq douces symphonies,
Cécile, Gertrude, Madeleine,
Marguerite et Rosalie.

« En cercle elles sont assises, les cheveux serrés en bandeaux
et le front couronné ;
dans la belle toile blanche, comme une flamme
entremêlant le fil doré
pour faire les robes de naissance de ceux
qui par leur mort viennent de naître.

« Il craindra peut-être et restera muet ;
alors je poserai ma joue
contre la sienne, et conterai notre amour
sans honte et sans faiblesse ;
et la chère Mère approuvera ma fierté
et me laissera parler.

« Elle-même nous conduira, la main dans la main,
à celui autour duquel toutes les âmes
s’agenouillent, innombrables têtes clair-rangées,
inclinées avec leur auréole ;
Et nous rencontrant, les anges chanteront
sur leurs cithares et leur citoles.

« Alors je demanderai au Christ, notre Seigneur,
cette grande faveur pour lui et moi,
de pouvoir vivre seulement comme nous vécûmes jadis sur la terre,
dans l’amour, et d’être
pour toujours maintenant, ce que nous fûmes pour peu de temps,
ensemble lui et moi. »


Elle regarda, prêta l’oreille et dit
d’un ton plus doux que triste :
« Tout cela sera quand il viendra. » Elle cessa.
La lumière tressaillit de son côté, remplie
d’un fort vol d’anges volant à même hauteur.
Ses yeux prièrent et elle sourit.

(Je vis son sourire) Mais bientôt leur sentier
Devint vague dans les sphères éloignées.
Alors elle jeta ses bras le long
Des barrières dorées,
Laissa tomber son visage entre ses mains
et pleura. (J’entendis ses pleurs.)


LE SOMMEIL DE MA SŒUR


Elle tomba endormie la veille de Pâques :
Enfin l’ombre longtemps refusée
À ses paupières fatiguées et trop lourdes,
Put encore soulager ses souffrances — mais rien de plus.

Notre mère, qui tout le jour s’était penchée
Sur le lit, d’heure en heure,
Se redressa alors pour la première fois
Et s’étant assise, elle pria.

Sa petite table à ouvrage était couverte
D’ouvrages à finir. — Craignant l’éclat de la lumière
De sa bougie, elle eut soin de travailler
À quelque distance du lit.

Au dehors s’était levée une froide lune
D’un éclat hivernal, pure et claire.
Le halo creux qui l’entourait
Était semblable à une coupe de cristal glacé.

Dans la chambre petite — avec le léger crépitement
Des flammes, le feu clair s’élançait par les ouvertures
Et rougeoyait. — Dans sa sombre alcôve
Le miroir jetait une lueur circulaire.


J’avais veillé durant des nuits
Et mon esprit fatigué devint faible et troublé ;
Comme un âpre vin fortifiant il buvait
Le calme et les lumières brisées.

Minuit sonna. Avec les années que l’on entendait
Disparaître à chaque coup de l’heure, ce bruit s’évanouit
Et alors le silence un moment troublé régna de nouveau —
Comme de l’eau qu’un caillou a troublé.

Notre mère se leva de l’endroit où elle était assise.
Ses aiguilles lorsqu’elle les laissa
Se heurtèrent légèrement et sa robe de soie
S’apaisa — nul autre bruit que ceux-là.

« Gloire au Nouveau-Né ! »
Ainsi dit-elle — comme le disaient les anges ;
Nous étions au jour de Noël,
Bien qu’il dût s’écouler longtemps encore jusqu’au matin.

À ce moment même dans la chambre au-dessus de nous
Il y eut des chaises repoussées,
Comme si quelqu’un qui s’était attardé sans y prendre garde,
Entendait maintenant l’heure et se levait.

Avec une hâte anxieuse marchant légèrement,
Notre mère s’en alla où Marguerite gisait,
Craignant que les bruits au-dessus d’elle n’eussent
Brisé son repos longtemps désiré.

Un moment elle s’arrêta, calme, et se tourna vers le lit.
Mais elle se retourna aussitôt en arrière
Et tous ses traits semblaient bouleversés par le malheur
Et ses yeux accablés de douleur regardaient fixement.

Pour moi je cachai seulement mon visage
Et retins mon souffle et je ne dis pas une parole —
Aucune parole ne fut dite, mais j’entendis de
Nouveau le silence pendant quelque temps.


Notre mère s’agenouilla et pleura
Et les deux bras me tombèrent du visage et je dis :
« Dieu sait que je savais qu’elle était morte »
Et là, toute blanche ma sœur dormait.

Alors nous agenouillant en ce matin de Noël
Un peu après minuit.
Nous dîmes, avant que le premier quart d’heure ne sonna :
« Que le Christ bénisse celle qui vient de naître. »


SŒUR HÉLÈNE


Pourquoi avez-vous fait fondre votre homme de cire,
sœur Hélène ?
Voilà trois jours aujourd’hui que vous avez commencé !
Le temps fut long, pourtant le temps a couru,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Trois jours aujourd’hui entre l’enfer et le ciel !)

Mais si vous avez accompli votre œuvre,
sœur Hélène,
Vous me laisserez aller jouer, car vous dites que je le pourrais.
Soyez très tranquille en vos yeux cette nuit,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
La troisième nuit, cette nuit entre l’enfer et le ciel !)

Vous avez dit qu’il serait fondu avant la cloche du soir,
sœur Hélène,
Si donc il est fondu maintenant tout est bien.
Même alors — non — paix ! Vous ne pouvez le dire,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Ô qu’est ceci, entre l’enfer et le ciel ?)


Oh ! le fourbe de cire était gras aujourd’hui,
sœur Hélène,
Comment, comme des gens morts s’est-il évanoui ?
Non, non, des morts que pouvez-vous dire,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Quoi donc des morts entre l’enfer et le ciel.)

Voyez, voyez, la pile de bois qui s’effondre,
sœur Hélène,
Brille à travers la cire amincie rouge comme du sang !
Non, non, quand donc avez-vous du sang déjà,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Combien elle est pâle entre l’enfer et le ciel.)

Maintenant fermez vos yeux, car ils sont fatigués et tristes,
sœur Hélène,
Et je m’en irai jouer dehors sur la galerie extérieure.
Ah ! laissez-moi reposer, par terre je me coucherai,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Quel repos, cette nuit, entre l’enfer et le ciel.)

Ici bien haut, par-dessus le balcon,
sœur Hélène,
La lune passe rapide, face à face avec moi.
Ah ! regardez et dites tout ce que vous voyez,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Quelle vision, cette nuit, entre l’enfer et le ciel !)

Au dehors est la joie dans le vent qui veille,
sœur Hélène,
Au travers des arbres secoués s’agitent les froides étoiles.
Silence, pendant que vous parliez n’avez-vous pas entendu les pas d’un cheval,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Quel bruit, cette nuit, entre l’enfer et le ciel.)


J’entends les pas d’un cheval et je vois,
sœur Hélène,
Trois cavaliers qui chevauchent terriblement.
Petit frère, d’où viennent-ils ces trois,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
D’où donc viendraient-ils entre l’enfer et le ciel !)

Ils viennent de Boyne Bar, par-dessus la colline,
sœur Hélène,
Et l’un est proche mais les autres sont loin encore,
Regardez, regardez, savez-vous qui ils sont,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Qui serait-ce donc entre l’enfer et le ciel ?)

Oh, c’est Keith de Eastholm qui chevauche si vite,
sœur Hélène,
Car je reconnais la blanche crinière dans la rafale.
L’heure est venue, enfin est venue,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Son heure enfin, entre l’enfer et le ciel !)

Il a fait un signe et crié courage,
sœur Hélène,
Et il dit qu’il voudrait vous parler.
Oh ! dites-lui que je crains la rosée glacée,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Pourquoi rit-elle ainsi, entre l’enfer et le ciel ?)

Le vent est fort, mais je l’entends crier,
sœur Hélène,
Que Keith d’Ewern est près de mourir.
Et lui et toi, et toi et moi,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Et eux et nous entre l’enfer et le ciel !)


Voilà trois jours qu’il gît dans son lit,
sœur Hélène,
Et dans ses souffrances il prie qu’il soit mort.
La chose peut arriver, pourvu qu’il prie,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Pourvu qu’il prie, entre l’enfer et le ciel !)

Mais il n’a cessé de gémir tout le jour,
sœur Hélène,
Pour que vous retiriez votre malédiction.
Ma prière a été entendue — il n’a qu’à prier,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Dieu n’entendra-t-il pas, entre l’enfer et le ciel !)

Mais il dit qu’aussi longtemps que vous n’aurez retiré votre malédiction,
sœur Hélène,
Son âme s’efforcera de partir sans le pouvoir jamais.
Eh non — tuerais-je un homme vivant,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Une âme vivante entre l’enfer et le ciel !)

Mais il évoque toujours votre nom,
sœur Hélène,
Et dit qu’il fond devant une flamme.
Mon cœur, pour son plaisir eut le même sort,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Le feu au cœur, entre l’enfer et le ciel.)

Voici Keith de Westholm qui chevauche vite,
sœur Hélène,
Car je reconnais la blanche plume dans la rafale.
L’heure, la douce heure je l’aperçois,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Est elle douce l’heure, entre l’enfer et le ciel ?)


Il s’arrête pour parler, il apaise son cheval,
sœur Hèlène,
Mais ses paroles sont noyées dans le vent qui passe.
Non, non, écoutez, écoutez, vous devez entendre à tout prix,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
Un mot mauvais entendu entre l’enfer et le ciel !)

Oh ! il dit que le cri de Keith d’Ewern,
sœur Hélène,
Est toujours pour vous voir avant qu’il ne meure.
Il me voit sur terre, dans la lune, et dans le ciel,
petit frère.
(Ô mère, mère Marie,
La terre, la lune, le ciel, entre l’enfer et le ciel.)

Il vous envoie une bague et une monnaie brisée,
sœur Hélène,
Et vous prie de vous souvenir des bancs de Boyne.
Ce qu’il a brisé, le rejoindra-t-il jamais,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Oh ! jamais plus entre l’enfer et le ciel !)

Il vous offre ces choses et implore contraint et forcé,
sœur Hélène,
Que vous lui pardonniez dans sa douleur mortelle.
Ce qu’il a pris le rendra-t-il,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Non plus, non plus, entre l’enfer et le ciel !)

Il appelle votre nom dans son agonie,
sœur Hélène,
Disant que l’amour même mort doit pleurer à sa vue,
La haine née de l’amour est aveugle comme lui,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
L’amour changé en haine, entre l’enfer et le ciel.)


Oh ! voici maintenant Keith de Keith qui chevauche rapidement,
sœur Hélène,
Car je reconnais ses cheveux blancs dans la rafale.
La brève, brève heure sera bientôt passée,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Sera bientôt passée entre l’enfer et le ciel.)

Il me regarde et s’efforce de parler,
sœur Hélène,
Mais ah ! Sa voix est triste et faible !
Que chercherait ici le puissant baron,
petit frère ?
(Ô mère, mère Marie,
Est ce la fin entre l’enfer et le ciel !)

Oh ! son fils se lamente encore pour que vous lui pardonniez,
sœur Hélène,
Le corps meurt mais l’âme vivra.
Le feu me pardonnera comme je pardonne,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Comme elle pardonne entre l’enfer et le ciel !)

Oh ! il vous implore, comme si son cœur allait se fendre,
sœur Hélène,
De sauver à la vie l’âme de son cher fils.
Le feu ne peut la tuer, elle croîtra,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Hélas, hélas, entre l’enfer et le ciel !)

Il vous implore, s’agenouillant dans le chemin,
sœur Hélène,
D’aller avec lui pour l’amour de Dieu.
Le chemin est long d’ici à la demeure de son fils,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Le chemin est long entre l’enfer et le ciel !)


Ô sœur Hélène — avez-vous entendu la cloche,
sœur Hélène,
Plus fort que le carillon du soir elle a sonné.
Ce n’est point le carillon du soir, mais le glas funèbre,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Son glas funèbre, entre l’enfer et le ciel !)

Hélas ! je crains ces sons graves,
sœur Hélène,
Viennent-ils du ciel ou de la terre ?
Dites — ont-ils retourné leurs chevaux,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Que voudrait-elle encore, entre l’enfer et le ciel ?)

Ils ont relevé le vieil homme agenouillé,
sœur Hélène,
Et en silence ils chevauchent en toute hâte.
Plus rapide l’âme nue s’envole,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
L’âme nue, entre l’enfer et le ciel !)

Oh ! le vent est triste dans le froid de fer,
sœur Hélène,
Et las et tristes ils semblent sur la colline.
Mais lui et moi sommes plus tristes encore,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Les plus tristes de tous entre l’enfer et le ciel.)

Voyez, voyez, la cire a coulé de sa place,
sœur Hélène,
Et les flammes gagnent et s’élèvent !
Mais elles ne brûlent ici que pour un temps,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Pour un temps ici, entre l’enfer et le ciel !)


Ah ! quelle chose blanche s’est signée à la porte,
sœur Hélène,
Ah ! qu’est-ce qui soupire ainsi dans le brouillard ?
Une âme perdue comme la mienne est perdue,
petit frère !
(Ô mère, mère Marie,
Perdue, perdue tout entière entre l’enfer et le ciel !)


TROIS SONNETS DE LA « MAISON DE VIE »


REGARD D’AMOUR


Quand te vois-je le mieux, ô bien-aimée ?
Lorsque dans la lumière, les esprits de mes yeux
devant ta face, leur autel, célèbrent solennellement
le culte de cet amour que tu m’as fait connaître ?
Ou bien aux heures du crépuscule — alors que seuls tous deux
étroitement embrassés, dans l’éloquence de nos silencieuses réponses
par instants brille ton visage caché dans la pénombre
et que mon âme voit ton âme être la sienne.
Ô amour, mon amour ! Si je ne devais plus jamais te voir,
ni voir sur la terre ton ombre,
ni l’image de tes yeux dans nulle fontaine,
combien tristement résonnerait sur la pente assombrie de la vie
le tourbillon des feuilles mortes de l’espérance,
et le vent des ailes impérissables de la mort.


LA LETTRE D’AMOUR


Échauffée par sa main, ombragée par ses cheveux,
alors qu’elle se penchait et répandait son cœur à travers toi
et quelle accompagnait de ses profonds soupirs
le lisse courant noir qui embellit ta blancheur,
douce feuille murmurante, consciente même de son souffle !
Oh ! laisse ta chanson silencieuse dévoiler pour moi

cette âme qui avec ses lèvres et ses yeux, s’accorde et se marie,
comme la musique avec l’air répondant énamouré.
Combien j’aurais voulu l’observer, alors qu’à quelque chère pensée
son sein se pressait plus étroitement contre l’écriture
et que le secret de son cœur apparaissait dans son cœur ;
alors que ses yeux un instant levés, son âme cherchait
mon âme, et par cette soudaine rencontre, trouvait
les mots qui rendirent son amour de tous le plus désirable.


LES CHARMES


Une grâce hautaine, douaire des reines ; avec en même temps
la douce simplicité d’une merveille née dans les bois,
un regard pareil à une nappe d’eau réfléchissant le ciel,
ou bien la lumière des jacinthes, dans l’ombre de la forêt ;
cette pénétrante pâleur des joues, qui trouble
le cœur ; une bouche dont la forme passionnée fait pressentir
toute la musique et tout le silence qui y sont contenus ;
d’opulentes boucles blondes, sa souveraine couronne ;
un col rond et altier, colonne parfaite du temple de l’Amour
fait pour être enlacé, lorsque le cœur élit son sanctuaire ;
des mains pour toujours au service de l’Amour
et des pieds au doux mouvement, répondant aussi à son appel,
tels sont ses charmes pour autant que la langue puisse les dire.
Et soupire son nom à voix basse, ô mon âme, car celui-ci les dépasse tous.


CHANGEMENT DE SPHÈRE


En cette forme nouvelle de la mort, le défilé
des formes et des figures passe encore devant moi,
les unes inclinées, les autres regardant en s’en allant,
d’aucunes rapides, d’autres à la triste démarche
et pas une ne parle en aucun cas.

Si seulement une d’elles pouvait parler ! — celle-là
qui jamais n’attend que je m’approche ;
mais qui, toujours assise toute esseulée,
comme si elle écoutait l’air s’évanouir,
est en allée avant que je ne vienne à elle.

Ô la plus chère ! alors que nous vivions et mourions
une vivante mort en chacun de nos jours,
quelques heures encore nous fûmes aux côtés l’un de l’autre,
alors que vous pouviez demeurer là où j’étais,
vous y reposer, et n’étiez pas forcée de vous éloigner.

Ô la plus proche, la plus lointaine ! Peut-il y avoir
enfin quelque demeure durement gagnée par les cœurs
où, l’exil changé en sanctuaire,
notre sort puisse vraiment entièrement s’accomplir,
où vous puissiez attendre, où je puisse venir.


ADIEU


Arbres ondoyants, chuchotants,
que dites-vous au vent
et que vous dit-il, le vent ?
Pour des âmes qui passent mal à l’aise,
arbres mouvants, murmurants,
voudriez-vous faire un signe d’éternel adieu ?

Turbulentes mers agitées,
vents qui luttez avec elles,
écho entendu dans la conque,
au milieu de la vie s’enfuyant mal à l’aise,
dévorantes mers sans repos,
l’écho soupirerait-il farewell ?

Somptueux ciels mouvants,
— surprise toujours nouvelle,
nuages éternellement nouveaux, —
chaque flocon qui s’envole est-il,
ô larges ciels voyageurs,
le signe d’un farewell ou d’un adieu ?

Cœur qui sombre, cœur souffrant,
qui sais combien tu es fatigué, —
âme si faible pour une fuite,
hélas, étends tes ailes pour partir,
âme triste, cœur chagrin,
adieu, farewell, bonne nuit.


TROIS OMBRES


Je regardai et vis vos yeux
dans l’ombre de vos cheveux,
comme un voyageur qui voit le cours d’eau
à l’ombre de la forêt.
Et je dis : « Mon faible cœur aspire
hélas ! à languir ici,
à boire éperdument et à rêver
en cette douce solitude. »

Je regardai et vis votre cœur
dans l’ombre de vos yeux,
comme un chercheur voit l’or
dans l’ombre de la rivière.
Et je dis : « Hélas, quel art
gagnerait le prix immortel
sans lequel la vie doit être froide
et le ciel un rêve creux. »

Je regardai et vis votre amour
dans l’ombre de votre cœur,
comme un plongeur voit la perle
dans l’ombre de la mer.
Et je murmurai, —
d’un souffle, et à part moi :
« Ah ! vous pouvez aimer, fille sincère,
mais votre amour est-il pour moi ? »


LE PORCHE DE L’ÉGLISE


Ma sœur, secouons d’abord la poussière
de nos pieds, de crainte qu’elle n’use les pierres,
couvertes d’inscriptions, qui recouvrent les os sacrés
qui reposent dans les ailes qui portent leur nom,
leur foi demeurant autour d’eux dans le tombeau ;
de ceux-là que les peintres peignent en de visibles oraisons
et que les sculpteurs prient en pierre et en bronze ;
leur voix résonne encore comme une vague écoulée.

Ici, au dehors, les cloches de l’église ne sont qu’un son
et sur la porte sculptée de l’église en ce chaud midi
se repose la lourde chaleur du soleil du dehors ;
mais lorsque nous serons entrés, nous trouverons là
le silence, une soudaine obscurité, une prière profonde,
et partout flottantes des faces d’anges couronnés.