Les Possédés/Troisième Partie/6

Traduction par Victor Derély.
E. Plon (2p. 311-352).

Chapitre VI. Une nuit laborieuse.

IModifier

Dans la journée, Virguinsky passa deux heures à courir chez tous les nôtres : il voulait leur dire que Chatoff ne dénoncerait certainement pas, attendu que sa femme était revenue chez lui, qu’un enfant lui était né, et que, « connaissant le cœur humain », on ne pouvait pas en ce moment le considérer comme un homme dangereux. Mais, à son extrême regret, il trouva buisson creux presque partout ; seuls Erkel et Liamchine étaient chez eux. Le premier fixa ses yeux clairs sur le visiteur et l’écouta en silence. Lorsque Virguinsky lui demanda nettement s’il irait au rendez-vous à six heures, il répondit avec le plus franc sourire que cela ne pouvait faire aucun doute.

Liamchine était couché et paraissait très sérieusement malade ; il avait tiré la couverture sur sa tête. L’arrivée de Virguinsky l’épouvanta ; dès que celui-ci eut pris la parole, le Juif sortit brusquement ses bras du lit et se mit à les agiter en suppliant qu’on le laissât en repos. Néanmoins il écouta jusqu’au bout tout ce qu’on lui dit de Chatoff, et la nouvelle que Virguinsky avait vainement cherché à voir les nôtres produisit sur lui une impression extraordinaire. Il savait déjà (par Lipoutine) la mort de Fedka, et il en parla avec agitation au visiteur qui, à son tour, fut très frappé de cet événement. À la question : « Faut-il ou non aller là ? » Liamchine répondit, en remuant de nouveau les bras, qu’il était en dehors de tout, qu’il ne savait rien, et qu’on devait le laisser tranquille.

Virguinsky revint chez lui fort oppressé, fort inquiet ; il lui en coûtait aussi de ne pouvoir se confier à sa famille, car il avait coutume de tout dire à sa femme, et si en ce moment une nouvelle idée, un nouveau moyen d’arranger les choses à l’amiable ne s’était fait jour dans son cerveau échauffé, il se serait peut- être mis au lit comme Liamchine. Mais la pensée qui venait de s’offrir à son esprit lui donna des forces, et même, dans son impatience de mettre ce projet à exécution, il partit avant l’heure pour le lieu du rendez-vous.

C’était un endroit très sombre situé à l’extrémité de l’immense parc des Stavroguine. Plus tard je suis allé exprès le visiter ; qu’il devait paraître morne par cette humide soirée d’automne ! Là commençait un ancien bois de réserve ; les énormes pins séculaires formaient des tâches noires dans l’obscurité. Celle-ci était telle qu’à deux pas on pouvait à peine se voir, mais Pierre Stépanovitch et Lipoutine arrivèrent avec des lanternes ; ensuite Erkel en apporta une aussi. À une époque fort reculée et pour un motif que j’ignore, on avait construit dans ce lieu, avec des pierres de roche non équarries, une grotte d’un aspect assez bizarre. La table et les petits bancs qui se trouvaient dans l’intérieur de cette grotte étaient depuis longtemps en proie à la pourriture. À deux cents pas à droite finissait le troisième étang du parc. Les trois pièces d’eau se faisaient suite : entre la première qui commençait tout près de l’habitation et la dernière qui se terminait tout au bout du parc il y avait plus d’une verste de distance. Il n’était pas à présumer qu’un bruit quelconque, un cri ou même un coup de feu pût parvenir aux oreilles des quelques personnes résidant encore dans la maison Stavroguine. Depuis le départ de Nicolas Vsévolodovitch et celui d’Alexis Egoritch, il ne restait plus là que cinq ou six individus, des domestiques invalides, pour ainsi dire. En tout cas, à supposer même que ces gens entendissent des cris, des appels désespérés, on pouvait être presque sûr que pas un ne quitterait son poêle pour courir au secours.

À six heures vingt, tous se trouvèrent réunis, à l’exception d’Erkel, qui avait été chargé d’aller chercher Chatoff. Cette fois, Pierre Stépanovitch ne se fit pas attendre ; il vint accompagné de Tolkatchenko. Ce dernier était fort soucieux ; sa résolution de parade, sa jactance effrontée avaient complètement disparu. Il ne quittait pas Pierre Stépanovitch, à qui tout d’un coup il s’était mis à témoigner un dévouement sans bornes : à chaque instant il s’approchait de lui d’un air affairé et lui parlait à voix basse, mais l’autre ne répondait pas ou grommelait d’un ton fâché quelques mots pour se débarrasser de son interlocuteur.

Chigaleff et Virguinsky arrivèrent plusieurs minutes avant Pierre Stépanovitch, et, dès que celui-ci parut, ils se retirèrent un peu à l’écart sans proférer un seul mot ; ce silence était évidemment prémédité. Verkhovensky leva sa lanterne et alla les regarder sous le nez avec un sans façon insultant. « Ils veulent parler », pensa- t-il.

— Liamchine n’est pas là ? demanda ensuite Pierre Stépanovitch à Virguinsky. — Qui est-ce qui a dit qu’il était malade ?

Liamchine, qui se tenait caché derrière un arbre, se montra soudain.

— Présent ! fit-il.

Le Juif avait revêtu un paletot d’hiver, et un plaid l’enveloppait des pieds à la tête, en sorte que, même avec une lanterne, il n’était pas facile de distinguer ses traits.

— Alors il ne manque que Lipoutine ?

À ces mots, Lipoutine sortit silencieusement de la grotte. Pierre Stépanovitch leva de nouveau sa lanterne.

— Pourquoi vous étiez-vous fourré là ? Pourquoi ne sortiez-vous pas ?

— Je suppose que nous conservons tous la liberté… de nos mouvements, murmura Lipoutine qui, du reste, ne se rendait pas bien compte de ce qu’il voulait dire.

— Messieurs, commença Pierre Stépanovitch en élevant la voix, ce qui fit sensation, car jusqu’alors tous avaient parlé bas ; — vous comprenez bien, je pense, que l’heure des délibérations est passée. Tout a été dit, réglé, arrêté dans la séance d’hier. Mais peut-être, si j’en juge par les physionomies, quelqu’un de vous désire prendre la parole ; en ce cas je le prie de se dépêcher. Le diable m’emporte, nous n’avons pas beaucoup de temps, et Erkel peut l’amener d’un moment à l’autre…

— Il l’amènera certainement, observa Tolkatchenko.

— Si je ne me trompe, tout d’abord devra avoir lieu la remise de la typographie ? demanda Lipoutine sans bien savoir pourquoi il posait cette question.

— Eh bien, naturellement, on ne laisse pas perdre ses affaires, répondit Pierre Stépanovitch en dirigeant un jet de lumière sur le visage de Lipoutine. — Mais hier il a été décidé d’un commun accord qu’on n’emporterait pas la presse aujourd’hui. Qu’il vous indique seulement l’endroit où il l’a enterrée ; plus tard nous l’exhumerons nous-mêmes. Je sais qu’elle est enfouie ici quelque part, à dix pas d’un des coins de cette grotte… Mais, le diable m’emporte, comment donc avez-vous oublié cela, Lipoutine ? Il a été convenu que vous iriez seul à sa rencontre et qu’ensuite nous sortirions… Il est étrange que vous fassiez cette question, ou bien est-ce que vous parlez pour ne rien dire ?

La figure de Lipoutine s’assombrit, mais il ne répliqua pas. Tous se turent. Le vent agitait les cimes des pins.

— J’espère pourtant, messieurs, que chacun accomplira son devoir, déclara impatiemment Pierre Stépanovitch.

— Je sais que la femme de Chatoff est arrivée chez lui et qu’elle vient d’avoir un enfant, dit soudain Virguinsky, dont l’émotion était telle qu’il pouvait à peine parler. — Connaissant le coeur humain… on peut être sûr qu’à présent il ne dénoncera pas… car il est heureux… En sorte que tantôt je suis allé chez tout le monde, mais je n’ai trouvé personne… en sorte que maintenant il n’y a peut-être plus rien à faire…

La respiration lui manquant, il dut s’arrêter.

Pierre Stépanovitch s’avança vivement vers lui.

— Si vous, monsieur Virguinsky, vous deveniez heureux tout d’un coup, renonceriez-vous, — je ne dis pas à dénoncer, il ne peut être question de cela, — mais à accomplir un dangereux acte de civisme dont vous auriez conçu l’idée avant d’être heureux, et que vous considèreriez comme un devoir, comme une obligation pour vous, quelques risques qu’il dût faire courir à votre bonheur ?

— Non, je n’y renoncerais pas ! Pour rien au monde je n’y renoncerais ! répondit avec une chaleur fort maladroite Virguinsky.

— Plutôt que d’être un lâche, vous préfèreriez redevenir malheureux ?

— Oui, oui… Et même tout au contraire… je voudrais être un parfait lâche… c’est-à-dire non… pas un lâche, mais au contraire être tout à fait malheureux plutôt que lâche.

— Eh bien, sachez que Chatoff considère cette dénonciation comme un exploit civique, comme un acte impérieusement exigé par ses principes, et la preuve, c’est que lui-même se met dans un assez mauvais cas vis-à-vis du gouvernement, quoique sans doute, comme délateur, il doive s’attendre à beaucoup d’indulgence. Un pareil homme ne renoncera pour rien au monde à son dessein. Il n’y a pas de bonheur qui puisse le fléchir ; d’ici à vingt-quatre heures il rentrera en lui-même, s’accablera de reproches et exécutera ce qu’il a projeté. D’ailleurs je ne vois pas que Chatoff ait lieu d’être si heureux parce que sa femme, après trois ans de séparation, est venue chez lui accoucher d’un enfant dont Stavroguine est le père.

— Mais personne n’a vu la dénonciation, objecta d’un ton ferme Chigaleff.

— Je l’ai vue, moi, cria Pierre Stépanovitch, — elle existe, et tout cela est terriblement bête, messieurs !

— Et moi, fit Virguinsky s’échauffant tout à coup, — je proteste… je proteste de toutes mes forces… Je veux… Voici ce que je veux : quand il arrivera, je veux que nous allions tous au-devant de lui et que nous l’interrogions : si c’est vrai, on l’en fera repentir, et s’il donne sa parole d’honneur, on le laissera aller. En tout cas, qu’on le juge, qu’on observe les formes juridiques. Il ne faut pas de guet-apens.

— Risquer l’œuvre commune sur une parole d’honneur, c’est le comble de la bêtise ! Le diable m’emporte, que c’est bête, messieurs, à présent ! Et quel rôle vous assumez au moment du danger !

— Je proteste, je proteste, ne cessait de répéter Virguinsky.

— Du moins, ne criez pas, nous n’entendrons pas le signal. Chatoff, messieurs… (Le diable m’emporte, comme c’est bête à présent !) Je vous ai déjà dit que Chatoff est un slavophile, c’est-à-dire un des hommes les plus bêtes… Du reste, cela ne signifie rien, vous êtes cause que je perds le fil de mes idées !… Chatoff, messieurs, était un homme aigri, et comme, après tout, il appartenait à la société, j’ai voulu jusqu’à la dernière minute espérer qu’on pourrait utiliser ses ressentiments dans l’intérêt de l’œuvre commune. Je l’ai épargné, je lui ai fait grâce, nonobstant les instructions les plus formelles… J’ai eu pour lui cent fois plus d’indulgence qu’il n’en méritait ! Mais il a fini par dénoncer, eh bien, tant pis pour lui !… Et maintenant essayez un peu de lâcher ! Pas un de vous n’a le droit d’abandonner l’œuvre ! Vous pouvez embrasser Chatoff, si vous voulez, mais vous n’avez pas le droit de livrer l’œuvre commune à la merci d’une parole d’honneur ! Ce sont les cochons et les gens vendus au gouvernement qui agissent de la sorte !

— Qui donc ici est vendu au gouvernement ? demanda Lipoutine.

— Vous peut-être. Vous feriez mieux de vous taire, Lipoutine, vous ne parlez que pour parler, selon votre habitude. J’appelle vendus, messieurs, tous ceux qui canent à l’heure du danger. Il se trouve toujours au derni er moment un imbécile, qui saisi de frayeur, accourt en criant : « Ah ! pardonnez-moi, et je les livrerai tous ! » Mais sachez, messieurs, que maintenant il n’y a plus de dénonciation qui puisse vous valoir votre grâce. Si même on abaisse la peine de deux degrés, c’est toujours la Sibérie pour chacun, sans parler d’une autre punition à laquelle vous n’échapperez pas. Il y a un glaive plus acéré que celui du gouvernement.

Pierre Stépanovitch était furieux et la colère lui faisait dire beaucoup de paroles inutiles. Chigaleff s’avança hardiment vers lui.

— Depuis hier, j’ai réfléchi à l’affaire, commença-t-il sur un ton froid, méthodique et assuré qui lui était habituel (la terre se serait entr’ouverte sous ses pieds qu’il n’aurait pas, je crois, haussé la voix d’une seule note, ni changé un iota à son discours) ; après avoir réfléchi à l’affaire, je me suis convaincu que non seulement le meurtre projeté fera perdre un temps précieux qui pourrait être employé d’une façon plus pratique, mais encore qu’il constitue une funeste déviation de la voie normale, déviation qui a toujours nui considérablement à l’œuvre et qui en a retardé le succès de plusieurs dizaines d’années, en substituant à l’influence des purs socialistes celle des hommes légers et des politiciens. Mon seul but en venant ici était de protester, pour l’édification commune, contre l’entreprise projetée, et ensuite de refuser mon concours dans le moment présent que vous appelez, je ne sais pourquoi, le moment de votre danger. Je me retire — non par crainte de ce danger, non par sympathie pour Chatoff ; que je ne veux nullement embrasser, mais uniquement parce que toute cette affaire est d’un bout à l’autre en contradiction formelle avec mon programme. Quant à être un délateur, un homme vendu au gouvernement, je ne le suis pas, et vous pouvez être parfaitement tranquilles en ce qui me concerne : je ne vous dénoncerai pas.

Il fit volte-face et s’éloigna.

— Le diable m’emporte, il va les rencontrer et il avertira Chatoff ! s’écria Pierre Stépanovitch ; en même temps il prit son revolver et l’ arma. À ce bruit, Chigaleff se retourna.

— Vous pouvez être sûr que, si je rencontre Chatoff en chemin, je le saluerai peut-être, mais je ne l’avertirai pas.

— Savez-vous qu’on pourrait vous faire payer cela, monsieur Fourier ?

— Je vous prie de remarquer que je ne suis pas Fourier. En me confondant avec ce fade abstracteur de quintessence, vous prouvez seulement que mon manuscrit vous est totalement inconnu, quoique vous l’ayez eu entre les mains. Pour ce qui est de votre vengeance, je vous dirai que vous avez eu tort d’armer votre revolver ; en ce moment cela ne peut que vous être tout à fait nuisible. Si vous comptez réaliser votre menace demain ou après- demain, ce sera la même chose ; en me brûlant la cervelle vous ne ferez que vous attirer des embarras inutiles ; vous me tuerez, mais tôt ou tard vous arriverez à mon système. Adieu.

Soudain on entendit siffler à deux cents pas de là, dans le parc, du côté de l’étang. Suivant ce qui avait été convenu la veille, Lipoutine répondit aussitôt à ce signal (ayant la bouche assez dégarnie de dents, il avait le matin même acheté dans un bazar un petit sifflet d’un kopek comme ceux dont les enfants se servent). En chemin, Erkel avait prévenu Chatoff que des coups de sifflet seraient échangés, en sorte que celui-ci ne conçut aucun soupçon.

— Ne vous inquiétez pas, à leur approche je me rangerai sur le côté et ils ne m’apercevront pas, dit à voix basse Chigaleff, puis tranquillement, sans se presser, il retourna chez lui en traversant le parc plongé dans l’obscurité.

On connaît maintenant jusqu’aux moindres détails de cet affreux drame. Les deux arrivants trouvèrent tout près de la grotte Lipoutine venu au-devant d’eux : sans le saluer, sans lui tendre la main, Chatoff entra brusquement en matière.

— Eh bien ! où est donc votre bêche, fit-il d’une voix forte, — et n’avez-vous pas une autre lanterne encore ? Mais n’ayez pas peur, nous sommes absolument seuls, et un coup de canon tiré ici et maintenant ne serait pas entendu à Skvorechniki. Tenez, c’est ici, voyez-vous, à cette place même.

L’endroit qu’il indiquait en frappant du pied se trouvait en effet à dix pas d’un des coins de la grotte, du côté du bois. Au même instant Tolkatchenko, jusqu’alors masqué par un arbre, fondit sur lui, et Erkel lui empoigna les bras ; tandis que ceux-ci le saisissaient par derrière, Lipoutine l’assaillit par devant. En un clin d’œil Chatoff fut terrassé, et ses trois ennemis le tinrent renversé contre le sol. Alors s’élança Pierre Stépanovitch, le revolver au poing. On raconte que Chatoff eut le temps de tourner la tête vers lui et put encore le reconnaître. Trois lanternes éclairaient cette scène. Le malheureux poussa un cri désespéré, mais on le fit taire aussitôt : d’une main ferme Pierre Stépanovitch lui appliqua sur le front le canon de son revolver et pressa la détente. Sans doute la détonation ne fut pas très forte, car à Skvorechniki on n’entendit rien. Chigaleff ne se trouvait encore qu’à trois cents pas de là : naturellement il entendit et le cri de Chatoff et le coup de feu, mais, comme lui-même le déclara plus tard, il ne se retourna pas et continua son chemin. La mort fut presque instantanée. Seul Pierre Stépanovitch conserva la plénitude de sa présence d’esprit, sinon de son sang-froid ; il s’accroupit sur sa victime et se mit à la fouiller ; il accomplit cette besogne précipitamment, mais sans trembler. Le défunt n’avait pas d’argent sur lui (le porte-monnaie était resté sous l’oreiller de Marie Ignatievna) : la perquisition opérée dans ses vêtements n’amena que la découverte de trois insignifiants chiffons de papier : une note de comptabilité, le titre d’un livre, enfin une vieille addition de restaurant qui datait du séjour de Chatoff à l’étranger, et qu’il conservait depuis deux ans, Dieu sait pourquoi. Pierre Stépanovitch fourra ces papiers dans sa poche, puis, remarquant l’inaction de ses complices qui, groupés autour du cadavre, le contemplaient sans rien faire, il entra en fureur et les invectiva grossièrement. Tolkatchenko et Erkel, rappelés à eux-mêmes, coururent chercher dans la grotte deux pierres pesant chacune vingt livres, qu’ils y avaient déposées le matin toutes préparées, c’est-à-dire solidement entourées de cordes. Comme il avait été décidé d’avance qu’on jetterait le corps dans l’étang le plus proche (le troisième), il s’agissait maintenant d’attacher ces pierres, l’une aux pieds, l’autre au cou du cadavre. Ce fut Pierre Stépanovitch qui se chargea de ce soin ; Tolkatchenko et Erkel se bornèrent à tenir les pierres et à les lui passer. Tout en maugréant, Verkhovensky lia d’abord avec une corde les pieds de la victime, ensuite il y attacha la pierre que lui présenta Erkel. Cette opération fut assez longue, et, tant qu’elle dura, Tolkatchenko n’eut pas même une seule fois l’idée de déposer son fardeau à terre : respectueusement incliné, il tenait toujours sa pierre dans ses mains afin de pouvoir la donner à la première réquisition. Quand enfin tout fut terminé et que Pierre Stépanovitch se releva pour observer les physionomies des assistants, alors se produisit soudain un fait complètement inattendu, dont l’étrangeté stupéfia presque tout le monde.

Ainsi que le lecteur l’a remarqué, seuls parmi les nôtres, Tolkatchenko et Erkel avaient aidé Pierre Stépanovitch dans sa besogne. Au moment où tous s’étaient élancés vers Chatoff, Virguinsky avait fait comme les autres, mais il s’était abstenu de toute agression. Quant à Liamchine, on ne l’avait vu qu’après le coup de revolver. Ensuite, pendant les dix minutes environ que dura le travail de Pierre Stépanovitch et de ses deux auxiliaires, on aurait dit que les trois autres étaient devenus en partie inconscients. Aucun trouble, aucune inquiétude ne les agitait encore : ils ne semblaient éprouver qu’un sentiment de surprise. Lipoutine se tenait en avant de ses compagnons, tout près du cadavre. Debout derrière lui, Virguinsky regardait par-dessus son épaule avec une curiosité de badaud, il se haussait même sur la pointe des pieds pour mieux voir. Liamchine était caché derrière Virguinsky, de temps à autre seulement il levait la tête et jetait un coup d’œil furtif, après quoi il se dérobait vivement. Mais lorsque les pierres eurent été attachées et que Verkhovensky se fut relevé, Virguinsky se mit soudain à trembler de tous ses membres. Il frappa ses mains l’une contre l’autre et d’une voix retentissante s’écria douloureusement :

— Ce n’est pas cela, pas cela ! Non, ce n’est pas cela du tout !

Il aurait peut-être ajouté quelque chose à cette exclamation si tardive, mais Liamchine ne lui en laissa pas le temps : le Juif, qui se trouvait derrière lui, le prit soudain à bras-le-corps, et, le serrant de toutes ses forces, commença à proférer des cris véritablement inouïs. Il y a des moments de grande frayeur, par exemple, quand on entend tout à coup un homme crier d’une voix qui n’est pas la sienne et qu’on n’aurait jamais pu lui soupçonner auparavant. La voix de Liamchine n’avait rien d’humain et semblait appartenir à une bête fauve. Tandis qu’il étreignait Virguinsky de plus en plus fort, il ne cessait de trembler, regardant tout le monde avec de grands yeux, ouvrant démesurément la bouche et trépignant des pieds. Virguinsky fut tellement épouvanté que lui- même se mit à crier comme un insensé ; en même temps, avec une colère qu’on n’aurait pas attendue d’un homme aussi doux, il s’efforçait de se dégager en frappant et en égratignant Liamchine autant qu’il pouvait le faire, ce dernier se trouvant derrière lui. Erkel vint à son aide et donna au Juif une forte secousse qui l’obligea à lâcher prise ; dans son effroi Virguinsky courut se réfugier dix pas plus loin. Mais alors Liamchine aperçut tout à coup Verkhovensky et s’élança vers lui en criant de nouveau. Son pied s’étant heurté contre le cadavre, il tomba sur Pierre Stépanovitch, le saisit dans ses bras, et lui appuya sa tête sur la poitrine avec une force contre laquelle, dans le premier moment, ni Pierre Stépanovitch, ni Tolkatchenko, ni Lipoutine ne purent rien. Le premier poussait des cris, vomissait des injures et accablait de coups de poing la tête obstinément appuyée contre sa poitrine ; ayant enfin réussi à se dégager quelque peu, il prit son revolver et le braqua sur la bouche toujours ouverte de Liamchine ; déjà Tolkatchenko, Erkel et Lipoutine avaient saisi celui-ci par les bras, mais il continuait de crier, malgré le revolver qui le menaçait. Il fallut pour le réduire au silence qu’Erkel fit de son foulard une sorte de tampon et le lui fourrât dans la bouche. Quand le Juif eut été ainsi bâillonné, Tolkatchenko lui lia les mains avec le restant de la corde.

— C’est fort étrange, dit Pierre Stépanovitch en considérant le fou avec un étonnement mêlé d’inquiétude.

Sa stupéfaction était visible.

— J’avais de lui une opinion tout autre, ajouta-t-il d’un air songeur.

On confia pour le moment Liamchine à la garde d’Erkel. Force était d’en finir au plus tôt avec le cadavre, car les cris avaient été si perçants et si prolongés qu’on pouvait les avoir entendus quelque part. Tolkatchenko et Pierre Stépanovitch, s’étant munis de lanternes, prirent le corps par la tête ; Lipoutine et Virguinsky saisirent les pieds ; puis tout le monde se mit en marche. Les deux pierres rendaient le fardeau pesant, et la distance à parcourir était de deux cents pas. Tolkatchenko était le plus fort des quatre. Il proposa d’aller au pas, mais personne ne lui répondit, et chacun marcha à sa façon. Pierre Stépanovitch, presque plié en deux, portait sur son épaule la tête du mort, et avec sa main gauche tenait la pierre par en bas. Comme pendant la moitié du chemin Tolkatchenko n’avait pas pensé à l’aider dans cette partie de sa tâche, Pierre Stépanovitch finit par éclater en injures contre lui. Les autres porteurs gardèrent le silence, et ce fut seulement quand on arriva au bord de l’étang que Virguinsky, qui paraissait exténué, répéta soudain d’une voix désolée son exclamation précédente :

— Ce n’est pas cela, non, non, ce n’est pas cela du tout !

L’endroit où finissait cette pièce d’eau était l’un des plus solitaires et des moins visités du parc, surtout à cette époque de l’année. On déposa les lanternes à terre, et après avoir donné un branle au cadavre, on le lança dans l’ étang. Un bruit sourd et prolongé se fit entendre. Pierre Stépanovitch reprit sa lanterne ; tous s’avancèrent curieusement, mais le corps, entraîné par les deux pierres, avait déjà disparu au fond de l’eau, et ils ne virent rien. L’affaire était terminée.

— Messieurs, dit Pierre Stépanovitch, — nous allons maintenant nous séparer. Sans doute, vous devez sentir cette libre fierté qui est inséparable de l’accomplissement d’un libre devoir. Si, par malheur, vous êtes trop agités en ce moment pour éprouver un sentiment semblable, à coup sûr vous l’éprouverez demain : il serait honteux qu’il en fût autrement. Je veux bien considérer l’indigne effarement de Liamchine comme un cas de fièvre chaude, d’autant plus qu’il est, dit-on, réellement malade depuis ce matin. Pour vous, Virguinsky, une minute seulement de libre réflexion vous montrera qu’on ne pouvait, sans compromettre l’oeuvre commune, se contenter d’une parole d’honneur, et que nous avons fait précisément ce qu’il fallait faire. Vous verrez par la suite que la dénonciation existait. Je consens à oublier vos exclamations. Quant au danger, il n’y en a pas à prévoir. L’idée de soupçonner quelqu’un d’entre nous ne viendra à personne, surtout si vous-mêmes savez vous conduire ; le principal dépend donc de vous et de la pleine conviction dans laquelle, je l’espère, vous vous affermirez dès demain. Si vous vous êtes réunis en groupe, c’est, entre autres choses, pour vous infuser réciproquement de l’énergie à un moment donné et, au besoin, pour vous surveiller les uns les autres. Chacun de vous a une lourde responsabilité. Vous êtes appelés à reconstruire sur de nouveaux fondements un édifice décrépit et vermoulu ; ayez toujours cela sous les yeux pour stimuler votre vaillance. Actuellement votre action ne doit tendre qu’à tout détruire : et l’État et sa moralité. Nous resterons seuls, nous qui nous serons préparés d’avance à prendre le pouvoir : nous nous adjoindrons les hommes intelligents et nous passerons sur le ventre des imbéciles. Cela ne doit pas vous déconcerter. Il faut refaire l’éducation de la génération présente pour la rendre digne de la liberté. Les Chatoff se comptent encore par milliers. Nous nous organisons pour prendre en main la direction des esprits : ce qui est vacant, ce qui s’offre de soi-même à nous, il serait honteux de ne pas le saisir. Je vais de ce pas chez Kiriloff ; demain matin on trouvera sur sa table la déclaration qu’il doit écrire avant de se tuer et par laquelle il prendra tout sur lui. Cette combinaison a pour elle toutes les vraisemblances. D’abord, il était mal avec Chatoff ; ils ont vécu ensemble en Amérique, par suite ils ont eu le temps de se brouiller. En second lieu, on sait que Chatoff a changé d’opinion : on trouvera donc tout naturel que Kiriloff ait assassiné un homme qu’il devait détester comme renégat, et par qui il pouvait craindre d’être dénoncé. D’ailleurs tout cela sera indiqué dans la lettre ; enfin elle révèlera aussi que Fedka a logé dans l’appartement de Kiriloff. Ainsi voilà qui écartera de vous jusqu’au moindre soupçon, car toutes ces têtes de mouton seront complètement déroutées. Demain, messieurs, nous ne nous verrons pas ; je dois faire un voyage — très court, du reste, — dans le district. Mais après demain vous aurez de mes nouvelles. Je vous conseillerais de passer la journée de demain chez vous. À présent nous allons retourner à la ville en suivant des routes différentes. Je vous prie, Tolkatchenko, de vous occuper de Liamchine et de le ramener à son logis. Vous pouvez agir sur lui et surtout lui remontrer qu’il sera la première victime de sa pusillanimité. Monsieur Virguinsky, je ne veux pas plus douter de votre parent Chigaleff que de vous-même : il ne dénoncera pas. On doit assurément déplorer sa conduite ; mais, comme il n’a pas encore manifesté l’intention de quitter la société, il est trop tôt pour l’enterrer. Allons, du leste, messieurs ; quoique nous ayons affaire à des têtes de mouton, la prudence ne nuit jamais…

Virguinsky partit avec Erkel. L’enseigne, après avoir remis Liamchine entre les mains de Tolkatchenko, déclara à Pierre Stépanovitch que l’insensé avait repris ses esprits, qu’il se repentait, qu’il demandait pardon et ne se rappelait même pas ce qu’il avait fait. Pierre Stépanovitch s’en alla seul et fit un détour qui allongeait de beaucoup sa route. À mi-chemin de la ville, il ne fut pas peu surpris de se voir rejoint par Lipoutine.

— Pierre Stépanovitch, mais Liamchine dénoncera !

— Non, il réfléchira et il comprendra qu’en dénonçant il se ferait envoyer le tout premier en Sibérie. Maintenant personne ne dénoncera, pas même vous.

— Et vous ?

— Bien entendu, je vous ferai coffrer tous, pour peu que vous vous avisiez de trahir, et vous le savez. Mais vous ne trahirez pas. C’est pour me dire cela que vous avez fait deux verstes à ma poursuite ?

— Pierre Stépanovitch, Pierre Stépanovitch, nous ne nous reverrons peut-être jamais !

— Où avez-vous pris cela ?

— Dites-moi seulement une chose.

— Eh bien, quoi ? Du reste, je désire que vous décampiez.

— Une seule réponse, mais véridique : sommes-nous le seul quinquévirat en Russie, ou y en a-t-il réellement plusieurs centaines ? J’attache à cette question la plus haute importance, Pierre Stépanovitch.

— Votre agitation me le prouve. Savez-vous, Lipoutine, que vous êtes plus dangereux que Liamchine ?

— Je le sais, je le sais, mais — une réponse, votre réponse !

— Vous êtes un homme stupide ! Voyons, qu’il n’y ait qu’un quinquévirat ou qu’il y en ait mille, ce devrait être pour vous la même chose à présent, me semble-t-il.

— Alors il n’y en a qu’un ! Je m’en doutais ! s’écria Lipoutine. — J’avais toujours pensé qu’en effet nous étions le seul…

Sans attendre une autre réponse, il rebroussa chemin et se perdit bientôt dans l’obscurité.

Pierre Stépanovitch resta un moment pensif.

— Non, personne ne dénoncera, dit-il résolument, — mais le groupe doit conserver son organisation et obéir, ou je les… Quelle drogue tout de même que ces gens-là !

IIModifier

Il passa d’abord chez lui et, méthodiquement, sans se presser, fit sa malle. Un train express partait le lendemain à six heures du matin. C’était un essai que faisait depuis peu l’administration du chemin de fer, et elle n’organisait encore ce train matinal qu’une fois par semaine. Quoique Pierre Stépanovitch eût dit aux nôtres qu’il allait se rendre pour quelque temps dans le district, tout autres étaient ses intentions, comme l’événement le montra. Ses préparatifs de départ terminés, il régla sa logeuse déjà prévenue par lui, prit un fiacre et se fit conduire chez Erkel qui demeurait dans le voisinage de la gare. Ensuite, vers une heure du matin, il alla chez Kiriloff, dans le domicile de qui il s’introduisit de la même façon clandestine que lors de sa précédente visite.

Pierre Stépanovitch était de très mauvaise humeur. Sans parler d’autres contrariétés qui lui étaient extrêmement sensibles (il n’avait encore rien pu apprendre concernant Stavroguine), dans le courant de la journée, paraît-il — car je ne puis rien affirmer positivement — il avait été secrètement avisé qu’un danger prochain le menaçait. (D’où avait-il reçu cette communication ? Il est probable que c’était de Pétersbourg.) Aujourd’hui sans doute il circule dans notre ville une foule de légendes au sujet de ce temps-là ; mais si quelqu’un possède des données certaines, ce ne peut être que l’autorité judiciaire. Mon opinion personnelle est que Pierre Stépanovitch pouvait avoir entrepris quelque chose ailleurs encore que chez nous, et que, par suite, des avertissements ont pu lui venir de là. Je suis même persuadé, quoi qu’en ai dit Lipoutine dans son désespoir, qu’indépendamment du quinquévirat organisé chez nous, il existait deux ou trois autres groupes créés par l’agitateur, par exemple dans les capitales ; si ce n’étaient pas des quinquévirats proprement dits, cela devait y ressembler. Trois jours après le départ de Pierre Stépanovitch, l’ordre de l’arrêter immédiatement fut envoyé de Pétersbourg aux autorités de notre ville. Cette mesure avait-elle été prise à raison des faits survenus chez nous ou bien pour d’autres causes ? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, il n’en fallut pas plus pour mettre le comble à la terreur presque superstitieuse qui pesait sur tous les esprits depuis qu’un nouveau crime, le mystérieux assassinat de l’étudiant Chatoff, était venu s’ajouter à tant d’autres encore inexpliqués. Mais l’ordre arriva trop tard : Pierre Stépanovitch se trouvait déjà à Pétersbourg ; il y vécut quelque temps sous un faux nom, et, à la première occasion favorable, fila à l’étranger… Du reste, n’anticipons pas.

Il semblait irrité lorsqu’il entra chez Kiriloff. On aurait dit qu’en outre du principal objet de sa visite, il avait un besoin de vengeance à satisfaire. L’ingénieur parut bien aise de le voir ; évidemment il l’attendait depuis fort longtemps et avec une impatience pénible. Son visage était plus pâle que de coutume, le regard de ses yeux noirs avait une fixité lourde. Assis sur un coin du divan, il ne bougea pas de sa place à l’apparition du visiteur.

— Je pensais que vous ne viendriez pas, articula-t-il pesamment.

Pierre Stépanovitch alla se camper devant lui et l’observa attentivement avant de prononcer un seul mot.

— Alors c’est que tout va bien et que nous persistons dans notre dessein ; à la bonne heure, vous êtes un brave ! répondit-il avec un sourire protecteur et par conséquent outrageant. — Allons, qu’est-ce que cela fait ? ajouta-t-il d’un ton enjoué, — si je suis en retard, vous n’avez pas à vous en plaindre : je vous ai fait cadeau de trois heures.

— Je n’entends pas tenir ces heures de votre générosité, et tu ne peux pas m’en faire cadeau… imbécile !

— Comment ? reprit Pierre Stépanovitch tremblant de colère, mais il se contint aussitôt, — voilà de la susceptibilité ! Eh ! mais nous sommes fâchés ? poursuivit-il avec une froide arrogance, — dans un pareil moment il faudrait plutôt du calme. Ce que vous avez de mieux à faire maintenant, c’est de voir en vous un Colomb et de me considérer comme une souris dont les faits et gestes ne peuvent vous offenser. Je vous l’ai recommandé hier.

— Je ne veux pas te considérer comme une souris.

— Est-ce un compliment ? Du reste, le thé même est froid, — c’est donc que tout est sens dessus dessous. Non, il y a ici quelque chose d’inquiétant. Bah ! Mais qu’est-ce que j’aperçois là sur la fenêtre, sur une assiette ? (Il s’approcha de la fenêtre.) O-oh ! une poule au riz !… Mais pourquoi n’a-t-elle pas été entamée ? Ainsi nous nous sommes trouvés dans une disposition d’esprit telle que même une poule…

— J’ai mangé, et ce n’est pas votre affaire ; taisez-vous !

— Oh ! sans doute, et d’ailleurs cela n’a pas d’importance. Je me trompe, cela en a pour moi en ce moment : figurez-vous que j’ai à peine dîné ; si donc, comme je le suppose, cette poule vous est inutile à présent… hein ?

— Mangez, si vous pouvez.

— Je vous remercie ; ensuite je vous demanderai du thé.

Il s’assit aussitôt à l’autre bout du divan, en face de la table, et se mit à manger avec un appétit extraordinaire, mais en même temps il ne perdait pas de vue sa victime. Kiriloff ne cessait de le regarder avec une expression de haine et de dégoût ; il semblait ne pouvoir détacher ses yeux du visage de Pierre Stépanovitch.

— Pourtant, il faut parler de notre affaire, dit brusquement celui-ci, sans interrompre son repas. — Ainsi nous persistons dans notre résolution, hein ? Et le petit papier ?

— J’ai décidé cette nuit que cela m’était égal. J’écrirai. Au sujet des proclamations ?

— Oui, il faudra aussi parler des proclamations. Du reste, je dicterai. Cela vous est égal. Se peut-il que dans un pareil moment vous vous inquiétiez du contenu de cette lettre ?

— Ce n’est pas ton affaire.

— Sans doute, cela ne me regarde pas. Du reste, quelques lignes suffiront : vous écrirez que conjointement avec Chatoff vous avez répandu des proclamations, et que, à cet effet, vous vous serviez notamment de Fedka, lequel avait trouvé un refuge chez vous. Ce dernier point, celui qui concerne Fedka et son séjour dans votre logis, est très important, le plus important même. Voyez, je suis on ne peut plus franc avec vous.

— Chatoff ? Pourquoi Chatoff ? Pour rien au monde je ne parlerai de Chatoff.

— Vous voilà encore ! Qu’est-ce que cela vous fait ? Vous ne pouvez plus lui nuire.

— Sa femme est revenue chez lui. Elle s’est éveillée et a envoyé chez moi pour savoir où il est.

— Elle vous a fait demander où il est ? Hum ! voilà qui ne vaut rien. Elle est dans le cas d’envoyer de nouveau ; personne ne doit savoir que je suis ici…

L’inquiétude s’était emparée de Pierre Stépanovitch.

— Elle ne le saura pas, elle s’est rendormie ; Arina Prokhorovna, la sage-femme, est chez elle.

— Et… elle n’entendra pas, je pense ? Vous savez, il faudrait fermer en bas.

— Elle n’entendra rien. Et, si Chatoff vient, je vous cacherai dans l’autre chambre.

— Chatoff ne viendra pas ; vous écrirez qu’à cause de sa trahison et de sa dénonciation, vous avez eu une querelle avec lui… ce soir… et que vous êtes l’auteur de sa mort.

— Il est mort ! s’écria Kiriloff bondissant de surprise.

— Aujourd’hui, vers huit heures du soir, ou plutôt hier, car il est maintenant une heure du matin.

— C’est toi qui l’as tué !… Hier déjà je prévoyais cela !

— Comme c’était difficile à prévoir ! Tenez, c’est avec ce revolver (il sortit l’arme de sa poche comme pour la montrer, mais il ne l’y remit plus et continua à la tenir dans sa main droite). Vous êtes étrange pourtant, Kiriloff, vous saviez bien vous-même qu’il fallait en finir ainsi avec cet homme stupide. Qu’y avait-il donc à prévoir là ? Je vous ai plus d’une fois mis les points sur les i. Chatoff se préparait à dénoncer, j’avais l’œil sur lui, on ne pouvait pas le laisser faire. Vous étiez aussi chargé de le surveiller, vous me l’avez dit vous-même, il y a trois semaines…

— Tais-toi ! Tu l’as assassiné, parce qu’à Genève il t’a craché au visage !

— Et pour cela, et pour autre chose encore. Pour bien autre chose ; du reste, sans aucune animosité. Pourquoi donc sauter en l’air ? Pourquoi ces grimaces ? O-oh ! Ainsi, voilà comme nous sommes !…

Il se leva brusquement et se couvrit avec son revolver. Le fait est que Kiriloff avait tout à coup saisi le sien chargé depuis le matin et posé sur l’appui de la fenêtre. Pierre Stépanovitch se mit en position et braqua son arme sur Kiriloff. Celui-ci eut un sourire haineux.

— Avoue, lâche, que tu as pris ton revolver parce que tu croyais que j’allais te brûler la cervelle… Mais je ne te tuerai pas… quoique… quoique…

Et de nouveau il fit mine de coucher en joue Pierre Stépanovitch ; se figurer qu’il allait tirer sur son ennemi était un plaisir auquel il semblait n’avoir pas la force de renoncer. Toujours en position, Pierre Stépanovitch attendit jusqu’au dernier moment, sans presser la détente de son revolver, malgré le risque qu’il courait de recevoir lui-même auparavant une balle dans le front : de la part d’un « maniaque » on pouvait tout craindre. Mais à la fin le « maniaque » haletant, tremblant, hors d’état de proférer une parole, laissa retomber son bras.

À son tour, Pierre Stépanovitch abaissa son arme.

— Vous vous êtes un peu amusé, en voilà assez, dit-il. — Je savais bien que c’était un jeu ; seulement, il n’était pas sans danger pour vous : j’aurais pu presser l a détente.

Là-dessus, il se rassit assez tranquillement et, d’une main un peu tremblante, il est vrai, se versa du thé. Kiriloff, après avoir déposé son revolver sur la table, commença à se promener de long en large.

— Je n’écrirai pas que j’ai tué Chatoff, et… à présent je n’écrirai rien. Il n’y aura pas de papier !

— Il n’y en aura pas ?

— Non !

— Quelle lâcheté et quelle bêtise ! s’écria Pierre Stépanovitch blême de colère. — D’ailleurs, je le pressentais. Sachez que vous ne me surprenez pas. Comme vous voudrez, pourtant. Si je pouvais employer la force, je l’emploierais. Mais vous êtes un drôle, poursuivit-il avec une fureur croissante. — Jadis, vous nous avez demandé de l’argent, vous nous avez fait toutes sortes de promesses… seulement, je ne m’en irai pas d’ici sans avoir obtenu un résultat quelconque, je verrai du moins comment vous vous ferez sauter la cervelle.

— Je veux que tu sortes tout de suite, dit Kiriloff allant se placer résolument vis-à-vis du visiteur.

— Non, je ne sortirai pas, répondit ce dernier qui saisit de nouveau son revolver, — maintenant peut-être, par colère et par poltronnerie, vous voulez différer l’accomplissement de votre projet, et demain vous irez nous dénoncer pour vous procurer encore un peu d’argent, car cette délation vous sera payée. Le diable m’emporte, les petites gens comme vous sont capables de tout ! Seulement, soyez tranquille, j’ai tout prévu : si vous canez, si vous n’exécutez pas immédiatement votre résolution, je ne m’en irai pas d’ici sans vous avoir troué le crâne avec ce revolver, comme je l’ai fait au misérable Chatoff, que le diable vous écorche !

— Tu veux donc à toute force voir aussi mon sang ?

— Ce n’est pas par haine, comprenez-le bien ; personnellement, je n’y tiens pas. Je veux seulement sauvegarder notre œuvre. On ne peut pas compter sur l’homme, vous le voyez vous-même. Votre idée de vous donner la mort est une fantaisie à laquelle je ne comprends rien. Ce n’est pas moi qui vous l’ai fourrée dans la tête, vous aviez déjà formé ce projet avant d’entrer en rapport avec moi et, quand vous en avez parlé pour la première fois, ce n’est pas à moi, mais à nos coreligionnaires politiques réfugiés à l’étranger. Remarquez en outre qu’aucun d’eux n’a rien fait pour provoquer de votre part une semblable confidence ; aucun d’eux même ne vous connaissait. C’est vous-même qui, de votre propre mouvement, êtes allé leur faire part de la chose. Eh bien, que faire, si, prenant en considération votre offre spontanée, on a alors fondé là-dessus, avec votre consentement, — notez ce point ! — un certain plan d’action qu’il n’y a plus moyen maintenant de modifier ? La position que vous avez prise vis-à-vis de nous vous a mis en mesure d’apprendre beaucoup de nos secrets. Si vous vous dédisez, et que demain vous alliez nous dénoncer, il nous en cuira, qu’en pensez-vous ? Non, vous vous êtes engagé, vous avez donné votre parole, vous avez reçu de l’argent. Il vous est impossible de nier cela…

Pierre Stépanovitch parlait avec beaucoup de véhémence, mais depuis longtemps déjà Kiriloff ne l’écoutait plus. Il était devenu rêveur et marchait à grands pas dans la chambre.

— Je plains Chatoff, dit-il en s’arrêtant de nouveau en face de Pierre Stépanovitch.

— Eh bien, moi aussi, je le plains, est-il possible que…

— Tais-toi, infâme ! hurla l’ingénieur avec un geste dont la terrible signification n’était pas douteuse, — je vais te tuer !

Pierre Stépanovitch recula par un mouvement brusque en même temps qu’il avançait le bras pour se protéger.

— Allons, allons, j’ai menti, j’en conviens, je ne le plains pas du tout ; allons, assez donc, assez !

Kiriloff se calma soudain et reprit sa promenade dans la chambre.

— Je ne remettrai pas à plus tard ; c’est maintenant même que je veux me donner la mort : tous les hommes sont des coquins !

— Eh bien ! voilà, c’est une idée : sans doute tous les hommes sont des coquins, et comme il répugne à un honnête homme de vivre dans un pareil milieu, alors…

— Imbécile, je suis un coquin comme toi, comme tout le monde, et non un honnête homme. Il n’y a d’honnêtes gens nulle part.

— Enfin il s’en est douté ? Est-il possible, Kiriloff, qu’avec votre esprit vous ayez attendu si longtemps pour comprendre que tous les hommes sont les mêmes, que les différences qui les distinguent tiennent non au plus ou moins d’honnêteté, mais seulement au plus ou moins d’intelligence, et que si tous sont des coquins (ce qui, du reste, ne signifie rien), il est impossible, par conséquent, de n’être pas soi-même un coquin ?

— Ah ! mais est-ce que tu ne plaisantes pas ? demanda Kiriloff en regardant son interlocuteur avec une certaine surprise. — Tu t’échauffes, tu as l’air de parler sérieusement… Se peut-il que des gens comme toi aient des convictions ?

— Kiriloff, je n’ai jamais pu comprendre pourquoi vous voulez vous tuer. Je sais seulement que c’est par principe… par suite d’une conviction très arrêtée. Mais si vous éprouvez le besoin, pour ainsi dire, de vous épancher, je suis à votre disposition… Seulement il ne faut pas oublier que le temps passe…

— Quelle heure est-il ?

— Juste deux heures, répondit Pierre Stépanovitch après avoir regardé sa montre, et il alluma une cigarette.

« On peut encore s’entendre, je crois », pensait-il à part soi.

— Je n’ai rien à te dire, grommela Kiriloff.

— Je me rappelle qu’une fois vous m’avez expliqué quelque chose à propos de Dieu ; deux fois même. Si vous voulez vous brûler la cervelle, vous deviendrez dieu, c’est cela, je crois ?

— Oui, je deviendrai dieu.

Pierre Stépanovitch ne sourit même pas ; il attendait un éclaircissement. Kiriloff fixa sur lui un regard fin.

— Vous êtes un fourbe et un intrigant politique, votre but en m’attirant sur le terrain de la philosophie est de dissiper ma colère, d’amener une réconciliation entre nous et d’obtenir de moi, quand je mourrai, une lettre attestant que j’ai tué Chatoff.

— Eh bien, mettons que j’aie cette pensée canaille, répondit Pierre Stépanovitch avec une bonhomie qui ne semblait guère feinte, — qu’est-ce que tout cela peut vous faire à vos derniers moments, Kiriloff ? Voyons, pourquoi nous disputons-nous, dites-le moi, je vous prie ? Chacun de nous est ce qu’il est : eh bien, après ? De plus, nous sommes tous deux…

— Des vauriens.

— Oui, soit, des vauriens. Vous savez que ce ne sont là que des mots.

— Toute ma vie j’ai voulu que ce ne fussent pas seulement des mots. C’est pour cela que j’ai vécu. Et maintenant encore je désire chaque jour que ce ne soient pas des mots.

— Eh bien, quoi ? chacun cherche à être le mieux possible. Le poisson… je veux dire que chacun cherche le confort à sa façon ; voilà tout. C’est archiconnu depuis longtemps.

— Le confort, dis-tu ?

— Allons, ce n’est pas la peine de discuter sur les mots.

— Non, tu as bien dit ; va pour le confort. Dieu est nécessaire et par conséquent doit exister.

— Allons, très bien.

— Mais je sais qu’il n’existe pas et ne peut exister.

— C’est encore plus vrai.

— Comment ne comprends-tu pas qu’avec ces deux idées-là il est impossible à l’homme de continuer à vivre ?

— Il doit se brûler la cervelle, n’est-ce pas ?

— Comment ne comprends-tu pas que c’est là une raison suffisante pour se tuer ? Tu ne comprends pas que parmi des milliers de millions d’hommes il puisse s’en rencontrer un seul qui ne veuille pas, qui soit incapable de supporter cela ?

— Tout ce que je comprends, c’est que vous hésitez, me semble-t- il… C’est ignoble.

Kiriloff ne parut pas avoir entendu ces mots.

— L’idée a aussi dévoré Stavroguine, observa-t-il d’un air morne en marchant dans la chambre.

Pierre Stépanovitch dressa l’oreille.

— Comment ? Quelle idée ? Il vous a lui-même dit quelque chose ?

— Non, mais je l’ai deviné. Si Stavroguine croit, il ne croit pas qu’il croie. S’il ne croit pas, il ne croit pas qu’il ne croie pas.

— Il y a autre chose encore chez Stavroguine, quelque chose d’un peu plus intelligent que cela… bougonna Pierre Stépanovitch inquiet du tour qu’avait pris la conversation et de la pâleur de Kiriloff.

« Le diable m’emporte, il ne se tuera pas », songeait-il, « je l’avais toujours pressenti ; c’est une extravagance cérébrale et rien de plus ; quelles fripouilles que ces gens-là ! »

— Tu es le dernier qui sers avec moi : je désire que nous ne nous séparions pas en mauvais termes, fit Kiriloff avec une sensibilité soudaine.

Pierre Stépanovitch ne répondit pas tout de suite. « Le diable m’emporte, qu’est-ce encore que cela ? » se dit-il.

— Croyez, Kiriloff, que je n’ai rien contre vous comme homme privé, et que toujours…

— Tu es un vaurien et un esprit faux. Mais je suis tel que toi et je me tuerai, tandis que toi, tu continueras à vivre.

— Vous voulez dire que j’ai trop peu de cœur pour me donner la mort ?

Était-il avantageux ou nuisible de continuer dans un pareil moment une conversation semblable ? Pierre Stépanovitch n’avait pas encore pu décider cette question, et il avait résolu de « s’en remettre aux circonstances ». Mais le ton de supériorité pris par Kiriloff et le mépris nullement dissimulé avec lequel l’ingénieur ne cessait de lui parler l’irritaient maintenant plus encore qu’au début de leur entretien. Peut-être un homme qui n’avait plus qu’une heure à vivre (ainsi en jugeait, malgré tout, Pierre Stépanovitch) lui apparaissait-il déjà comme un demi cadavre dont il était impossible de tolérer plus longtemps les impertinences.

— À ce qu’il me semble, vous prétendez m’écraser de votre supériorité parce que vous allez vous tuer ?

Kiriloff n’entendit pas cette observation.

— Ce qui m’a toujours étonné, c’est que tous les hommes consentent à vivre.

— Hum, soit, c’est une idée, mais…

— Singe, tu acquiesces à mes paroles pour m’amadouer. Tais-toi, tu ne comprendras rien. Si Dieu n’existe pas, je suis dieu.

— Vous m’avez déjà dit cela, mais je n’ai jamais pu le comprendre : pourquoi êtes-vous dieu ?

— Si Dieu existe, tout dépend de lui, et je ne puis rien en dehors de sa volonté. S’il n’existe pas, tout dépend de moi, et je suis tenu d’affirmer mon indépendance.

— Votre indépendance ? Et pourquoi êtes-vous tenu de l’affirmer ?

— Parce que je suis devenu entièrement libre. Se peut-il que, sur toute l’étendue de la planète, personne, après avoir supprimé Dieu et acquis la certitude de son indépendance, n’ose se montrer indépendant dans le sens le plus complet du mot ? C’est comme si un pauvre, ayant fait un héritage, n’osait s’approcher du sac et craignait d’être trop faible pour l’emporter. Je veux manifester mon indépendance. Dussé-je être le seul, je le ferai.

— Eh bien, faites-le.

— Je suis tenu de me brûler la cervelle, parce que c’est en me tuant que j’affirmerai mon indépendance de la façon la plus complète.

— Mais vous ne serez pas le premier qui se sera tué ; bien des gens se sont suicidés.

— Ils avaient des raisons. Mais d’hommes qui se soient tués sans aucun motif et uniquement pour attester leur indépendance, il n’y en a pas encore eu : je serai le premier.

« Il ne se tuera pas », pensa de nouveau Pierre Stépanovitch.

— Savez-vous une chose ? observa-t-il d’un ton agacé, — à votre place, pour manifester mon indépendance, je tuerais un autre que moi. Vous pourriez de la sorte vous rendre utile. Je vous indiquerai quelqu’un, si vous n’avez pas peur. Alors, soit, ne vous brûlez pas la cervelle aujourd’hui. Il y a moyen de s’arranger.

— Tuer un autre, ce serait manifester mon indépendance sous la forme la plus basse, et tu es là tout entier. Je ne te ressemble pas : je veux atteindre le point culminant de l’indépendance et je me tuerai.

« Il a trouvé ça tout seul », grommela avec colère Pierre Stépanovitch.

— Je suis tenu d’affirmer mon incrédulité, poursuivit Kiriloff en marchant à grands pas dans la chambre. — À mes yeux, il n’y a pas de plus haute idée que la négation de Dieu. J’ai pour moi l’histoire de l’humanité. L’homme n’a fait qu’inventer Dieu, pour vivre sans se tuer : voilà le résumé de l’histoire universelle jusqu’à ce moment. Le premier, dans l’histoire du monde, j’ai repoussé la fiction de l’existence de Dieu. Qu’on le sache une fois pour toutes.

« Il ne se tuera pas », se dit Pierre Stépanovitch angoissé.

— Qui est-ce qui saura cela ? demanda-t-il avec une nuance d’ironie. — Il n’y a ici que vous et moi ; peut-être voulez-vous parler de Lipoutine ?

— Tous le sauront. Il n’y a pas de secret qui ne se découvre. Celui-là l’a dit.

Et, dans un transport fébrile, il montra l’image du Sauveur, devant laquelle brûlait une lampe. Pierre Stépanovitch se fâcha pour tout de bon.

— Vous croyez donc toujours en Lui, et vous avez allumé une lampe ; « à tout hasard », sans doute ?

L’ingénieur ne répondit pas.

— Savez-vous que, selon moi, vous croyez encore plus qu’un pope ?

— En qui ? En Lui ? Écoute, dit en s’arrêtant Kiriloff dont les yeux immobiles regardaient devant lui avec une expression extatique. — Écoute une grande idée : il y a eu un jour où trois croix se sont dressées au milieu de la terre. L’un des crucifiés avait une telle foi qu’il dit à l’autre : « Tu seras aujourd’hui avec moi dans le paradis. » La journée finit, tous deux moururent, et ils ne trouvèrent ni paradis, ni résurrection. La prophétie ne se réalisa pas. Écoute : cet homme était le plus grand de toute la terre, elle lui doit ce qui la fait vivre. La planète tout entière, avec tout ce qui la couvre, — sans cet homme, — n’est que folie. Ni avant, ni après lui, son pareil ne s’est jamais rencontré, et cela même tient du prodige. Oui, c’est un miracle que l’existence unique de cet homme dans la suite des siècles. S’il en est ainsi, si les lois de la nature n’ont même pas épargné Celui-là, si elles n’ont pas même eu pitié de leur chef- d’œuvre, mais l’ont fait vivre lui aussi au milieu du mensonge et mourir pour un mensonge, c’est donc que la planète est un mensonge et repose sur un mensonge, sur une sotte dérision. Par conséquent les lois de la nature sont elles-mêmes une imposture et une farce diabolique. Pourquoi donc vivre, réponds, si tu es un homme ?

— C’est un autre point de vue. Il me semble que vous confondez ici deux causes différentes, et c’est très fâcheux. Mais permettez, eh bien, mais si vous êtes dieu ? Si vous êtes détrompé, vous avez compris que toute l’erreur est dans la croyance à l’ancien dieu.

— Enfin tu as compris ! s’écria Kiriloff enthousiasmé. — On peut donc comprendre, si même un homme comme toi a compris ! Tu comprends maintenant que le salut pour l’humanité consiste à lui prouver cette pensée. Qui la prouvera ? Moi ! Je ne comprends pas comment jusqu’à présent l’athée a pu savoir qu’il n’y a point de Dieu et ne pas se tuer tout de suite ! Sentir que Dieu n’existe pas, et ne pas sentir du même coup qu’on est soi-même devenu dieu, c’est une absurdité, autrement on ne manquerait pas de se tuer. Si tu sens cela, tu es un tzar, et, loin de te tuer, tu vivras au comble de la gloire. Mais celui-là seul, qui est le premier, doit absolument se tuer ; sans cela, qui donc commencera et le prouvera ? C’est moi qui me tuerai absolument, pour commencer et prouver. Je ne suis encore dieu que par force et je suis malheureux, car je suis obligé d’affirmer ma liberté. Tous sont malheureux parce que tous ont peur d’affirmer leur liberté. Si l’homme jusqu’à présent a été si malheureux et si pauvre, c’est parce qu’il n’osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot, et qu’il se contentait d’une insubordination d’écolier. Je suis terriblement malheureux, car j’ai terriblement peur. La crainte est la malédiction de l’homme… Mais je manifesterai mon indépendance, je suis tenu de croire que je ne crois pas. Je commencerai, je finirai, et j’ouvrirai la porte. Et je sauverai. Cela seul sauvera tous les hommes et transformera physiquement la génération suivante ; car, autant que j’en puis juger, sous sa forme physique actuelle il est impossible à l’homme de se passer de l’ancien dieu. J’ai cherché pendant trois ans l’attribut de ma divinité et je l’ai trouvé : l’attribut de ma divinité, c’est l’indépendance ! C’est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. Car elle est terrible. Je me tuerai pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté.

Son visage était d’une pâleur étrange, et son regard avait une fixité impossible à supporter. Il semblait être dans un accès de fièvre chaude. Pierre Stépanovitch crut qu’il allait s’abattre sur le parquet.

Dans cet état d’exaltation, Kiriloff prit soudain la résolution la plus inattendue.

— Donne une plume ! cria-t-il ; — dicte, je signerai tout. J’écrirai même que j’ai tué Chatoff. Dicte pendant que cela m’amuse. Je ne crains pas les pensées d’esclaves arrogants ! Tu verras toi-même que tout le mystère se découvrira ! Et tu seras écrasé… Je crois ! Je crois !

Pierre Stépanovitch, qui tremblait pour le succès de son entreprise, saisit l’occasion aux cheveux ; quittant aussitôt sa place, il alla chercher de l’encre et du papier, puis se mit à dicter :

« Je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare… »

— Attends ! Je ne veux pas ! À qui est-ce que je déclare ?

Une sorte de frisson fiévreux agitait les membres de Kiriloff. Il était absorbé tout entier par cette déclaration et par une idée subite qui, au moment de l’écrire, venait de s’offrir à lui : c’était comme une issue vers laquelle s’élançait, pour un instant du moins, son esprit harassé.

— À qui est-ce que je déclare ? Je veux savoir à qui !

— À personne, à tout le monde, au premier qui lira cela. À quoi bon préciser ? À l’univers entier !

—À l’univers entier ? Bravo ! Et qu’il n’y ait pas de repentir. Je ne veux pas faire amende honorable ; je ne veux pas m’adresser à l’autorité !

— Mais non, non, il ne s’agit pas de cela, au diable l’autorité ! Eh bien, écrivez donc, si votre résolution est sérieuse !… répliqua vivement Pierre Stépanovitch impatienté.

— Arrête ! Je veux dessiner d’abord une tête qui leur tire la langue.

— Eh ! quelle niaiserie ! Pas besoin de dessin, on peut exprimer tout cela rien que par le ton.

— Par le ton ? C’est bien. Oui, par le ton, par le ton ! Dicte par le ton !

« Je soussigné, Alexis Kiriloff, — commença d’une voix ferme et impérieuse Pierre Stépanovitch ; en même temps, penché sur l’épaule de l’ingénieur, il suivait des yeux chaque lettre que celui-ci traçait d’une main frémissante, — je soussigné, Alexis Kiriloff, déclare qu’aujourd’hui, — octobre, entre sept et huit heures du soir, j’ai assassiné dans le parc l’étudiant Chatoff comme traître et auteur d’une dénonciation au sujet des proclamations et de Fedka, lequel a logé pendant dix jours chez nous, dans la maison Philippoff. Moi-même aujourd’hui je me brûle la cervelle, non que je me repente ou que j’aie peur de vous, mais parce que, déjà à l’étranger, j’avais formé le dessein de mettre fin à mes jours. »

— Rien que cela ? s’écria Kiriloff étonné, indigné même.

— Pas un mot de plus ! répondit Pierre Stépanovitch, et il voulut lui arracher le document.

— Attends ! reprit l’ingénieur, appuyant avec force sa main sur le papier. — Attends ! c’est absurde ! Je veux dire avec qui j’ai tué. Pourquoi Fedka ? Et l’incendie ? Je veux tout, et j’ai envie de les insulter encore par le ton, par le ton !

— C’est assez, Kiriloff, je vous assure que cela suffit ! dit d’une voix presque suppliante Pierre Stépanovitch tremblant que l’ingénieur ne déchirât le papier : — pour qu’ils ajoutent foi à la déclaration, elle doit être conçue en termes aussi vagues et aussi obscurs que possible. Il ne faut montrer qu’un petit coin de la vérité, juste assez pour mettre leur imagination en campagne. Ils se tromperont toujours mieux eux-mêmes que nous ne pourrions les tromper, et, naturellement, ils croiront plus à leurs erreurs qu’à nos mensonges. C’est pourquoi ceci est on ne peut mieux, on ne peut mieux ! Donnez ! Il n’y a rien à ajouter, c’est admirable ainsi ; donnez, donnez !

Il fit une nouvelle tentative pour prendre le papier. Kiriloff écoutait en écarquillant ses yeux ; il avait l’air d’un homme qui tend tous les ressorts de son esprit, mais qui n’est plus en état de comprendre.

— Eh ! diable ! fit avec une irritation soudaine Pierre Stépanovitch, — mais il n’a pas encore signé ! Qu’est-ce que vous avez à me regarder ainsi ? Signez !

— Je veux les injurier… grommela Kiriloff, pourtant il prit la plume et signa.

— Mettez au-dessous : Vive la République ! cela suffira.

— Bravo ! s’écria l’ingénieur enthousiasmé. — Vive la République démocratique, sociale et universelle, ou la mort !… Non, non, pas cela. — Liberté, égalité, fraternité, ou la mort ! Voilà, c’est mieux, c’est mieux.

Et il écrivit joyeusement cette devise au-dessous de sa signature.

— Assez, assez, ne cessait de répéter Pierre Stépanovitch.

— Attends, encore quelque chose… Tu sais, je vais signer une seconde fois, en français : « de Kiriloff, gentilhomme russe et citoyen du monde » Ha, ha, ha ! Non, non, non, attends ! poursuivit- il quand son hilarité se fut calmée, — j’ai trouvé mieux que cela, eurêka : « Gentilhomme séminariste russe et citoyen du monde civilisé ! » Voilà qui vaut mieux que tout le reste…

Puis, quittant tout à coup le divan sur lequel il était assis, il courut prendre son revolver sur la fenêtre et s’élança dans la chambre voisine où il s’enferma. Pierre Stépanovitch, les yeux fixés sur la porte de cette pièce, resta songeur pendant une minute.

« Dans l’instant présent il peut se tuer, mais s’il se met à penser, c’est fini, il ne se tuera pas. »

En attendant, il prit un siège et examina le papier. Cette lecture faite à tête reposée le confirma dans l’idée que la rédaction du document était très satisfaisante :

— « Qu’est-ce qu’il faut pour le moment ? Il faut les dérouter, les lancer sur une fausse piste. Le parc ? Il n’y en a pas dans la ville ; ils finiront par se douter qu’il s’agit du parc de Skvorechniki, mais il se passera du temps avant qu’ils arrivent à cette conclusion. Les recherches prendront aussi du temps. Voilà qu’ils découvrent le cadavre : c’est la preuve que la déclaration ne mentait pas. Mais si elle est vraie pour Chatoff, elle doit l’être aussi pour Fedka. Et qu’est-ce que Fedka ? Fedka, c’est l’incendie, c’est l’assassinat des Lébiadkine ; donc, tout est sorti d’ici, de la maison Philippoff, et ils ne s’étaient aperçus de rien, tout leur avait échappé — voilà qui va leur donner le vertige ! Ils ne penseront même pas aux nôtres ; ils ne verront que Chatoff, Kiriloff, Fedka et Lébiadkine. Et pourquoi tous ces gens là se sont-ils tués les uns les autres ? — encore une petite question que je leur dédie. Eh ! diable, mais on n’entend pas de détonation !… »

Tout en lisant, tout en admirant la beauté de son travail littéraire, il ne cessait d’écouter, en proie à des transes cruelles, et — tout à coup la colère s’empara de lui. Dévoré d’inquiétude, il regarda l’heure à sa montre : il se faisait tard ; dix minutes s’étaient écoulées depuis que Kiriloff avait quitté la chambre… Il prit la bougie et se dirigea vers la porte de la pièce où l’ingénieur s’était enfermé. Au moment où il s’en approchait, l’idée lui vint que la bougie tirait à sa fin, que dans vingt minutes elle serait entièrement consumée, et qu’il n’y en avait pas d’autre. Il colla tout doucement son oreille à la serrure et ne perçut pas le moindre bruit. Tout à coup il ouvrit la porte et haussa un peu la bougie : quelqu’un s’élança vers lui en poussant une sorte de rugissement. Il claqua la porte de toute sa force et se remit aux écoutes, mais il n’entendit plus rien — de nouveau régnait un silence de mort.

Il resta longtemps dans cette position, ne sachant à quoi se résoudre et tenant toujours le chandelier à la main. La porte n’avait été ouverte que durant une seconde, aussi n’avait-il presque rien vu ; pourtant le visage de Kiriloff qui se tenait debout au fond de la chambre, près de la fenêtre, et la fureur de bête fauve avec laquelle ce dernier avait bondi vers lui, — cela, Pierre Stépanovitch avait pu le remarquer. Un frisson le saisit, il déposa en toute hâte la bougie sur la table, prépara son revolver, et, marchant sur la pointe des pieds, alla vivement se poster dans le coin opposé, de façon à n’être pas surpris par Kiriloff, mais au contraire à le prévenir, si celui-ci, animé de sentiments hostiles, faisait brusquement irruption dans la chambre.

Quant au suicide, Pierre Stépanovitch à présent n’y croyait plus du tout ! « Il était au milieu de la chambre et réfléchissait », pensait-il. « D’ailleurs, cette pièce sombre, terrible… il a poussé un cri féroce et s’est précipité vers moi — cela peut s’expliquer de deux manières : ou bien je l’ai dérangé au moment où il allait presser la détente, ou… ou bien il était en train de se demander comment il me tuerait. Oui, c’est cela, voilà à quoi il songeait. Il sait que je ne m’en irai pas d’ici avant de lui avoir fait son affaire, si lui-même n’a pas le courage de se brûler la cervelle, — donc, pour ne pas être tué par moi, il faut qu’il me tue auparavant… Et le silence qui règne toujours là ! C’est même effrayant : il ouvrira tout d’un coup la porte… Ce qu’il y a de dégoûtant, c’est qu’il croit en Dieu plus qu’un pope… Jamais de la vie il ne se suicidera !… Il y a beaucoup de ces esprits-là maintenant. Fripouille ! Ah ! diable, la bougie, la bougie ! dans un quart d’heure elle sera entièrement consumée… Il faut en finir ; coûte que coûte, il faut en finir… Eh bien, à présent je peux le tuer… Avec ce papier, on ne me soupçonnera jamais de l’avoir assassiné : je pourrai disposer convenablement le cadavre, l’étendre sur le parquet, lui mettre dans la main un revolver déchargé ; tout le monde croira qu’il s’est lui-même… Ah ! diable, comment donc le tuer ? Quand j’ouvrirai la porte, il s’élancera encore et me tirera dessus avant que j’aie pu faire usage de mon arme. Eh, diable, il me manquera, cela va s’en dire ! »

Sa situation était atroce, car il ne pouvait se résoudre à prendre un parti dont l’urgence, l’inéluctable nécessité s’imposait à son esprit. À la fin pourtant il saisit la bougie et de nouveau s’approcha de la porte, le revolver au poing. Sa main gauche se posa sur le bouton de la serrure ; cette main tenait le chandelier ; le bouton rendit un son aigre. « Il va tirer ! » pensa Pierre Stépanovitch. Il poussa la porte d’un violent coup de pied, leva la bougie et tendit son revolver devant lui ; mais ni détonation, ni cri… Il n’y avait personne dans la chambre.

Il frissonna. La pièce ne communiquait avec aucune autre, toute évasion était impossible. Il haussa davantage la bougie et regarda attentivement : personne. « Kiriloff ! » fit-il, d’abord à demi-voix, puis plus haut ; cet appel resta sans réponse.

« Est-ce qu’il se serait sauvé par la fenêtre ? »

Le fait est qu’un vasistas était ouvert. « C’est absurde, il n’a pas pu s’esquiver par là. » Il traversa toute la chambre, alla jusqu’à la fenêtre : « Non, c’est impossible. » Il se retourna brusquement, et un spectacle inattendu le fit tressaillir.

Contre le mur opposé aux fenêtres, à droite de la porte, il y avait une armoire. À droite de cette armoire, dans l’angle qu’elle formait avec le mur se tenait debout Kiriloff, et son attitude était des plus étranges : roide, immobile, il avait les mains sur la couture du pantalon, la tête un peu relevée, la nuque collée au mur ; on aurait dit qu’il voulait s’effacer, se dissimuler tout entier dans ce coin. D’après tous les indices, il se cachait, mais il n’était guère possible de s’en assurer. Se trouvant un peu sur le côté, Pierre Stépanovitch ne pouvait distinguer nettement que les parties saillantes de la figure. Il hésitait encore à s’approcher pour mieux examiner l’ingénieur et découvrir le mot de cette énigme. Son cœur battait avec force… Tout à coup à la stupeur succéda chez lui une véritable rage : il s’arracha de sa place, se mit à crier et courut furieux vers l’effrayante vision.

Mais quand il fut arrivé auprès d’elle, il s’arrêta plus terrifié encore que tout à l’heure. Une circonstance surtout l’épouvantait : il avait crié, il s’était élancé ivre de colère vers Kiriloff, et, malgré cela, ce dernier n’avait pas bougé, n’avait pas remué un seul membre, — une figure de cire n’aurait pas gardé une immobilité plus complète. La tête était d’une pâleur invraisemblable, les yeux noirs regardaient fixement un point dans l’espace. Baissant et relevant tour à tour la bougie, Pierre Stépanovitch promena la lumière sur le visage tout entier ; soudain il s’aperçut que Kiriloff, tout en regardant devant lui, le voyait du coin de l’œil, peut-être même l’observait. Alors l’idée lui vint d’approcher la flamme de la frimousse du « coquin » et de le brûler pour voir ce qu’il ferait. Tout à coup il lui sembla que le menton de Kiriloff s’agitait et qu’un sourire moqueur glissait sur ses lèvres, comme si l’ingénieur avait deviné la pensée de son ennemi. Tremblant, ne se connaissant plus, celui-ci empoigna avec force l’épaule de Kiriloff.

La scène suivante fut si affreuse et se passa si rapidement qu’elle ne laissa qu’un souvenir confus et incertain dans l’esprit de Pierre Stépanovitch. Il n’avait pas plus tôt touché Kiriloff que l’ingénieur, se baissant par un mouvement brusque, lui appliqua sur les mains un coup de tête qui l’obligea à lâcher la bougie. Le chandelier tomba avec bruit sur le parquet, et la lumière s’éteignit. Au même instant un cri terrible fut poussé par Pierre Stépanovitch qui sentait une atroce douleur au petit doigt de sa main gauche. Hors de lui, il se servit de son revolver comme d’une massue et de toute sa force en asséna trois coups sur la tête de Kiriloff qui s’était serré contre lui et lui mordait le doigt. Voilà tout ce que put se rappeler plus tard le héros de cette aventure. À la fin, il dégagea son doigt et s’enfuit comme un perdu en cherchant à tâtons son chemin dans l’obscurité. Tandis qu’il se sauvait, de la chambre arrivaient à ses oreilles des cris effrayants :

— Tout de suite, tout de suite, tout de suite, tout de suite !…

Dix fois cette exclamation retentit, mais Pierre Stépanovitch courait toujours, et il était déjà dans le vestibule quand éclata une détonation formidable. Alors il s’arrêta, réfléchit pendant cinq minutes, puis rentra dans l’appartement. Il fallait en premier lieu se procurer de la lumière. Retrouver le chandelier n’était pas le difficile, il n’y avait qu’à chercher par terre, à droite de l’armoire ; mais avec quoi rallumer le bout de bougie ? Un vague souvenir s’offrit tout à coup à l’esprit de Pierre Stépanovitch : il se rappela que la veille, lorsqu’il s’était précipité dans la cuisine pour s’expliquer avec Fedka, il lui semblait avoir aperçu une grosse boîte d’allumettes chimiques placée sur une tablette dans un coin. S’orientant de son mieux à travers les ténèbres, il finit par trouver l’escalier qui conduisait à la cuisine. Sa mémoire ne l’avait pas trompé : la boîte d’allumettes était juste à l’endroit où il croyait l’avoir vue la veille ; elle n’avait pas encore été entamée, il la découvrit en tâ tonnant. Sans prendre le temps de s’éclairer, il remonta en toute hâte. Quand il fut de nouveau près de l’armoire, à la place même où il avait frappé Kiriloff avec son revolver pour lui faire lâcher prise, alors seulement il se rappela son doigt mordu, et au même instant il y sentit une douleur presque intolérable. Serrant les dents, il ralluma tant bien que mal le bout de bougie, le remit dans le chandelier et promena ses regards autour de lui : près du vasistas ouvert, les pieds tournés vers le coin droit de la chambre, gisait le cadavre de Kiriloff. L’ingénieur s’était tiré un coup de revolver dans la tempe droite, la balle avait traversé le crâne, et elle était sortie au-dessus de la tempe gauche. Ça et là on voyait des éclaboussures de sang et de cervelle. L’arme était restée dans la main du suicidé. La mort avait dû être instantanée. Quand il eût tout examiné avec le plus grand soin, Pierre Stépanovitch sortit sur la pointe des pieds, ferma la porte et, de retour dans la première pièce, déposa la bougie sur la table. Après réflexion, il se dit qu’elle ne pouvait causer d’incendie, et il se décida à ne pas la souffler. Une dernière fois il jeta les yeux sur la déclaration du défunt, et un sourire machinal lui vient aux lèvres. Ensuite, marchant toujours sur la pointe des pieds, il quitta l’appartement et se glissa hors de la maison par l’issue dérobée.

IIIModifier

À six heures moins dix, Pierre Stépanovitch et Erkel se promenaient sur le quai de la gare bordé en ce moment par une assez longue suite de wagons. Verkhovensky allait partir, et Erkel était venu lui dire adieu. Le voyageur avait fait enregistrer ses bagages et choisi son coin dans un compartiment de seconde classe où il avait déposé son sac. La sonnette avait déjà retenti une fois, on attendait le second coup. Pierre Stépanovitch regardait ostensiblement de côté et d’autre, observant les individus qui montaient dans le train. Presque tous lui étaient inconnus ; il n’eut à saluer que deux personnes : un marchand qu’il connaissait vaguement et un jeune prêtre de campagne qui retournait à sa paroisse. Dans ces dernières minutes, Erkel aurait voulu évidemment s’entretenir avec son ami de quelque objet important, bien que peut-être lui-même ne sût pas au juste de quoi ; mais il n’osait pas entrer en matière. Il lui semblait toujours que Pierre Stépanovitch avait hâte d’être débarrassé de lui et attendait avec impatience le second coup de sonnette.

— Vous regardez bien hardiment tout le monde, observa-t-il d’une voix un peu timide et comme en manière d’avis.

— Pourquoi pas ? Je n’ai pas encore lieu de me cacher, il est trop tôt. Ne vous inquiétez pas. Tout ce que je crains, c’est que le diable n’envoie ici Lipoutine ; s’il se doute de quelque chose, nous allons le voir accourir.

— Pierre Stépanovitch, il n’y a pas à compter sur eux, n’hésita point à faire remarquer Erkel.

— Sur Lipoutine ?

— Sur personne, Pierre Stépanovitch.

— Quelle niaiserie ! À présent ils sont tous liés par ce qui s’est fait hier. Pas un ne trahira. Qui donc va au-devant d’une perte certaine, à moins d’avoir perdu la tête ?

— Pierre Stépanovitch, mais c’est qu’ils perdront la tête.

Cette crainte était déjà venue évidemment à l’esprit de Pierre Stépanovitch lui-même, de là son mécontentement lorsqu’il en retrouva l’expression dans la bouche de l’enseigne.

— Est-ce que vous auriez peur aussi, Erkel ? J’ai plus de confiance en vous qu’en aucun d’eux. Je vois maintenant ce que chacun vaut. Transmettez-leur tout de vive voix aujourd’hui même, je les remets entre vos mains. Passez chez eux dans la matinée. Quant à mon instruction écrite, vous la leur lirez demain ou après-demain, vous les réunirez pour leur en donner connaissance lorsqu’ils seront devenus capables de l’entendre… mais soyez sûr que vous n’aurez pas à attendre plus tard que demain, car la frayeur les rendra obéissants comme la cire… Surtout, vous, ne vous laissez pas abattre.

— Ah ! Pierre Stépanovitch, vous feriez mieux de ne pas vous en aller !

— Mais je ne pars que pour quelques jours, mon absence sera très courte.

— Et quand même vous iriez à Pétersbourg ! répliqua Erkel d’un ton mesuré mais ferme. — Est-ce que je ne sais pas que vous agissez exclusivement dans l’intérêt de l’œuvre commune ?

— Je n’attendais pas moins de vous, Erkel. Si vous avez deviné que je vais à Pétersbourg, vous avez dû comprendre aussi que je ne pouvais le leur dire hier ; dans un pareil moment ils auraient été épouvantés d’apprendre que j’allais me rendre si loin. Vous avez vu vous-même dans quel état ils se trouvaient. Mais vous comprenez que des motifs de la plus haute importance, que l’intérêt même de l’oeuvre commune nécessitent mon départ, et qu’il n’est nullement une fuite, comme pourrait le supposer un Lipoutine.

— Pierre Stépanovitch, mais, voyons, lors même que vous iriez à l’étranger, je le comprendrais ; je trouve parfaitement juste que vous mettiez votre personne en sûreté, attendu que vous êtes tout, et que nous ne sommes rien. Je comprends très bien cela, Pierre Stépanovitch.

En parlant ainsi, le pauvre garçon était si ému que sa voix tremblait.

— Je vous remercie, Erkel… Aïe, vous avez oublié que j’ai mal au doigt. (Erkel venait de serrer avec une chaleur maladroite la main de Pierre Stépanovitch ; le doigt mordu était proprement entouré d’un morceau de taffetas noir.) — Mais je vous le répète encore une fois, je ne vais à Pétersbourg que pour prendre le vent, peut-être même n’y resterai-je que vingt-quatre heures. De retour ici, j’ir ai, pour la forme, demeurer dans la maison de campagne de Gaganoff. S’ils se croient menacés d’un danger quelconque, je serai le premier à venir le partager avec eux. Dans le cas où, par impossible, mon séjour à Pétersbourg devrait se prolonger au-delà de mes prévisions, je vous en informerais tout de suite… par la voie que vous savez, et vous leur en donneriez avis.

Le second coup de sonnette se fit entendre.

— Ah ! le train va partir dans cinq minutes. Vous savez, je ne voudrais pas que le groupe formé ici vint à se dissoudre. Je n’ai pas peur, ne vous inquiétez pas de moi : le réseau est déjà suffisamment étendu, une maille de plus ou de moins n’est pas une affaire, mais on n’en a jamais trop. Du reste, je ne crains rien pour vous, quoique je vous laisse presque seul avec ces monstres : soyez tranquille, ils ne dénonceront pas, ils n’oseront pas… A- ah ! vous partez aussi aujourd’hui ? cria-t-il soudain du ton le plus gai à un tout jeune homme qui s’approchait pour lui dire bonjour : — je ne savais pas que vous preniez aussi l’express. Où allez-vous ? Vous retournez chez votre maman ?

La maman en question était une dame fort riche, qui possédait des propriétés dans un gouvernement voisin ; le jeune homme, parent éloigné de Julie Mikhaïlovna, venait de passer environ quinze jours dans notre ville.

— Non, je vais un peu plus loin, à R… C’est un voyage de huit heures. Et vous, vous allez à Pétersbourg ? fit en riant le jeune homme.

— Qu’est-ce qui vous fait supposer que je vais à Pétersbourg ? demanda de plus en plus gaiement Pierre Stépanovitch.

Le jeune homme leva en signe de menace le petit doigt de sa main finement gantée.

— Eh bien ! oui, vous avez deviné juste, répondit d’un ton confidentiel Pierre Stépanovitch, — j’emporte des lettres de Julie Mikhaïlovna et je suis chargé d’aller voir là-bas trois ou quatre personnages, vous savez qui ; pour dire la vérité, je les enverrais volontiers au diable. Fichue commission !

— Mais, dites-moi, de quoi a-t-elle donc peur ? reprit le jeune homme en baissant aussi la voix : — je n’ai même pas été reçu hier par elle ; à mon avis, elle n’a pas à être inquiète pour son mari ; au contraire, il s’est si bien montré lors de l’incendie, on peut même dire qu’il a risqué sa vie.

Pierre Stépanovitch se mit à rire.

— Eh ! il s’agit bien de cela ! Vous n’y êtes pas ! Voyez-vous, elle craint qu’on n’ait déjà écrit d’ici… Je veux parler de certains messieurs… En un mot, c’est surtout Stavroguine ; c’est-à-dire le prince K… Eh ! il y a ici toute une histoire ; en route je vous raconterai peut-être quelque chose — autant, du moins, que les lois de la chevalerie le permettent… C’est mon parent, l’enseigne Erkel, qui habite dans le district…

Le jeune homme accorda à peine un regard à Erkel, il se contenta de porter la main à son chapeau sans se découvrir ; l’enseigne s’inclina.

— Mais vous savez, Verkhovensky, huit heures à passer en wagon, c’est terrible. Nous avons là, dans notre compartiment de première, Bérestoff, un colonel fort drôle, mon voisin de campagne ; il a épousé une demoiselle Garine, et, vous savez, c’est un homme comme il faut. Il a même des idées. Il n’est resté que quarante-huit heures ici. C’est un amateur enragé du whist ; si nous organisions une petite partie, hein ? J’ai déjà trouvé le quatrième — Pripoukhloff, un marchant de T…, barbu comme il sied à un homme de sa condition. C’est un millionnaire, j’entends un vrai millionnaire… Je vous ferai faire sa connaissance, il est très intéressant, ce sac d’écus, nous rirons.

— J’aime beaucoup à jouer au whist en voyage, mais j’ai pris un billet de seconde.

— Eh ! qu’est-ce que cela fait ? Montez donc avec nous. Je vais tout de suite faire changer votre billet. Le chef du train n’a rien à me refuser. Qu’est-ce que vous avez ? Un sac ? Un plaid ?

— Allons-y gaiement !

Pierre Stépanovitch prit son sac, son plaid, un livre, et se transporta aussitôt en première classe. Erkel l’aida à installer ses affaires dans le compartiment.

La sonnette se fit entendre pour la troisième fois.

— Eh bien, Erkel, dit Pierre Stépanovitch tendant la main à l’enseigne par la portière du wagon, — vous voyez, je vais jouer avec eux.

— Mais à quoi bon me donner des explications, Pierre Stépanovitch ? Je comprends, je comprends tout, Pierre Stépanovitch.

— Allons, au plaisir… dit celui-ci.

Il se détourna brusquement, car le jeune homme l’appelait pour le présenter à leurs compagnons de route. Et Erkel ne vit plus son Pierre Stépanovitch !

L’enseigne retourna chez lui fort triste. Certes l’idée ne pouvait lui venir que Pierre Stépanovitch fût un lâcheur, mais… mais il lui avait si vite tourné le dos dès que ce jeune élégant l’avait appelé et… il aurait pu lui dire autre chose que ce « au plaisir… » ou… ou du moins lui serrer la main un peu plus fort.

Autre chose aussi commençait à déchirer le pauvre cœur d’Erkel, et, sans qu’il le comprît encore lui-même, l’événement de la soirée précédente n’était pas étranger à cette souffrance.