Les Possédés/Deuxième Partie/3

Traduction par Victor Derély.
E. Plon (1p. 313-326).

Chapitre III. Le Duel.

IModifier

Le lendemain, à deux heures de l’après-midi, eut lieu le duel projeté. Le violent désir qu’Artémii Pétrovitch Gaganoff éprouvait de se battre coûte que coûte contribua à la prompte issue de l’affaire. Il ne comprenait pas la conduite de son adversaire, et il était furieux. Depuis un mois, il l’insultait impunément sans pouvoir lui faire perdre patience. Cependant il fallait que la provocation vînt de Nicolas Vsévolodovitch, car tout prétexte plausible pour envoyer un cartel manquait à Gaganoff. La vraie cause de sa haine maladive contre Stavroguine, c’était l’offense faite à son père quatre ans auparavant, et lui-même sentait qu’il ne pouvait décemment alléguer un pareil motif, surtout après les humbles excuses déjà présentées à deux reprises par Nicolas Vsévolodovitch. Il considérait ce dernier comme un poltron éhonté et trouvait incompréhensible sa longanimité à l’égard de Chatoff ; c’est pourquoi, de guerre lasse, il se résolut à lui adresser la lettre outrageante qui décida enfin Nicolas Vsévolodovitch à proposer une rencontre. Après avoir envoyé cette lettre, Artémii Pétrovitch passa le reste de la journée à se demander anxieusement si elle aurait le résultat souhaité ; à tout hasard il se munit le soir même d’un témoin et fit choix de Maurice Nikolaïévitch Drozdoff, son ancien camarade d’école, qu’il estimait particulièrement. Aussi Kiriloff trouva-t-il le terrain tout préparé quand, le lendemain, à neuf heures du matin, il se présenta comme mandataire de son ami. Gaganoff le laissa à peine s’expliquer et repoussa avec une irritation extraordinaire toutes les excuses, toutes les concessions de Nicolas Vsévolodovitch. Elles étaient pourtant d’une nature telle que Maurice Nikolaïévitch en fut stupéfait : il voulut parler dans le sens de la conciliation, mais remarquant qu’Artémii Pétrovitch avait deviné son intention et s’agitait sur sa chaise, il garda le silence. Sans la parole donnée à son ami, il se serait retiré sur le champ, et s’il ne renonça pas à sa mission, ce fut seulement dans l’espoir qu’au dernier moment son intervention pourrait être utile. Kiriloff transmit, au nom de son client, la demande d’une réparation par les armes ; toutes les conditions de la rencontre, telles qu’elles avaient été fixées par Stavroguine furent acceptées aussitôt sans le moindre débat. Gaganoff n’y fit qu’une addition, destinée, du reste, à rendre le duel plus meurtrier encore : il exigea l’échange de trois balles. Kiriloff eut beau protester, il se heurta à une résolution inébranlable, et tout ce qu’il put obtenir fut qu’en aucun cas le chiffre de trois balles ne serait dépassé. La rencontre ainsi réglée eut lieu à deux heures de l’après-midi dans le petit bois de Brykovo situé entre le domaine de Skvorechniki et la fabrique des Chpigouline. La pluie avait complètement cessé, mais le temps était humide, et il faisait beaucoup de vent. Dans le ciel froid flottaient de petits nuages gris ; la cime des arbres s’agitait bruyamment ; la journée avait quelque chose de lugubre.

Gaganoff et Maurice Nikolaïévitch arrivèrent sur le terrain dans un élégant break attelé de deux chevaux et conduit par Artémii Pétrovitch ; avec eux se trouvait un laquais. Presque au même instant parurent trois cavaliers : c’étaient Nicolas Vsévolodovitch et Kiriloff accompagnés d’un domestique. Kiriloff, qui montait à cheval pour la première fois de sa vie, avait en selle une attitude très crâne ; il tenait dans sa main droite sa lourde boîte de pistolets qu’il n’avait pas voulu confier au domestique et dans sa main gauche les rênes de sa monture, mais, par suite de son inexpérience, il les tirait sans cesse ; aussi le cheval secouait la tête et manifestait l’envie de se cabrer, ce qui, du reste, n’effrayait nullement l’ingénieur. Ombrageux et facilement irritable, Gaganoff vit dans l’arrivée des cavaliers une nouvelle insulte pour lui : ses ennemis se croyaient donc bien sûrs du succès puisqu’ils avaient même négligé de se munir d’une voiture pour ramener le blessé, le cas échéant ! Il mit pied à terre, livide de rage, et sentit que ses mains tremblaient, ce dont il fit l’observation à Maurice Nikolaïévitch. Nicolas Vsévolodovitch le salua, il ne lui rendit point son salut et lui tourna le dos. Le sort consulté sur le choix des armes décida en faveur des pistolets de Kiriloff. Après avoir fixé la barrière, les témoins mirent en place les combattants, puis ordonnèrent aux laquais de se porter à trois cents pas plus loin avec le break et les chevaux. Ensuite on chargea les pistolets et on les remit aux adversaires.

Durant tous ces préparatifs, Maurice Nikolaïévitch était sombre et soucieux. Par contre, Kiriloff avait l’air parfaitement calme et indifférent. Il remplissait les obligations de son mandat avec le soin le plus minutieux, mais sans trahir la moindre inquiétude ; la perspective d’un dénouement fatal ne semblait pas l’émouvoir. Nicolas Vsévolodovitch, plus pâle que de coutume, était assez légèrement vêtu : il portait un paletot et un chapeau de castor blanc. Il paraissait très fatigué, fronçait le sourcil de temps à autre, et ne cherchait pas du tout à cacher le sentiment désagréable qu’il éprouvait. Mais de tous le plus remarquable en ce moment était Artémii Pétrovitch, attendu qu’il n’offrait rien de particulier à signaler.

IIModifier

Je n’ai pas encore parlé de son extérieur. C’était un homme de trente-trois ans, grand et assez gros, « bien nourri », comme dit le peuple. Il avait le teint blanc, les cheveux blonds et rares ; ses traits ne manquaient pas de distinction. Artémii Pétrovitch avait quitté la carrière des armes avec le grade de colonel ; s’il eût continué à servir, il est très possible qu’il serait devenu un de nos bons généraux.

La principale cause pour laquelle il avait donné sa démission était l’idée fixe que son nom était déshonoré depuis l’insulte que Nicolas Vsévolodovitch avait faite à son père. Il croyait positivement qu’il ne pouvait plus rester dans l’armée, et que sa présence au régiment était une honte pour ses camarades, quoique aucun d’eux n’eût connaissance du fait. En ce moment, debout à sa place, il était en proie à une inquiétude extrême. Il lui semblait toujours que le duel n’aurait pas lieu, le moindre retard l’exaspérait. Une sensation maladive se manifesta sur son visage lorsque Kiriloff, au lieu de donner le signal du combat, adressa aux deux adversaires la question accoutumée :

— C’est seulement pour la forme ; maintenant que les pistolets sont en main et qu’on va commander le feu, une dernière fois voulez-vous vous réconcilier ? J’accomplis mon devoir de témoin.

Maurice Nikolaïévitch saisit la balle au bond : jusqu’alors il était resté silencieux, mais, depuis la veille, il s’en voulait de sa condescendance.

— Je m’associe complètement aux paroles de M. Kiriloff… Cette idée qu’on ne peut se réconcilier sur le terrain est un préjugé bon pour les Français… D’ailleurs, il y a longtemps que je voulais le dire, je ne vois point ici de motif à une rencontre… Car toutes les excuses sont offertes, n’est-ce pas ?

Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur. Il n’avait pas l’habitude de parler aussi longtemps, et il était fort agité.

— Je renouvelle mon offre de présenter toutes les excuses possibles, répondit avec un empressement extraordinaire Nicolas Vsévolodovitch.

— Est-ce que c’est possible ? cria Gaganoff furieux (il s’adressait à Maurice Nikolaïévitch et trépignait de colère) ; — si vous êtes mon témoin et non mon ennemi, Maurice Nikolaïévitch, expliquez à cet homme (il montra avec son pistolet Nicolas Vsévolodovitch) — que de pareilles concessions ne font qu’aggraver l’offense ! Il se juge au-dessus de mes insultes !… Sur le terrain même il ne voit aucun déshonneur à refuser un duel avec moi ! Pour qui donc me prend-il après cela ? je vous le demande. Et vous êtes mon témoin ! Vous ne faites que m’irriter pour que je le manque.

De nouveau il frappa du pied, l’écume blanchissait ses lèvres.

— Les pourparlers sont terminés. Attention au commandement ! cria de toute sa force Kiriloff. — Un ! Deux ! Trois !

Au mot _trois_, Gaganoff et Stavroguine se dirigèrent l’un vers l’autre. Le premier leva aussitôt son pistolet, et, après avoir fait cinq ou six pas, tira. Durant une seconde il s’arrêta, puis, convaincu que son adversaire n’avait pas été atteint, il s’approcha rapidement de la barrière. Nicolas Vsévolodovitch s’avança aussi, leva son pistolet, mais fort haut, et tira presque sans viser. Ensuite il prit son mouchoir dont il entoura le petit doigt de sa main droite. Alors seulement on s’aperçut qu’Artémii Pétrovitch n’avait pas tout à fait manqué son ennemi, mais la balle ayant simplement frôlé les parties molles du doigt sans toucher l’os, il n’en était résulté pour Nicolas Vsévolodovitch qu’une égratignure insignifiante. Kiriloff déclara immédiatement que si les adversaires n’étaient pas satisfaits, le duel allait continuer.

Gaganoff s’adressa à Maurice Nikolaïévitch :

— Je déclare, fit-il d’une voix rauque (les mots avaient peine à sortir de sa gorge desséchée), — que cet homme (ce disant, il montrait encore Stavroguine avec son pistolet) a tiré en l’air exprès… de propos délibéré… C’est une nouvelle offense ! Il veut rendre le duel impossible !

— J’ai le droit de tirer comme je veux, pourvu que je me conforme aux règlements, — observa d’un ton ferme Nicolas Vsévolodovitch.

— Non, il ne l’a pas ! Faites-le-lui comprendre ! cria Gaganoff.

— Je partage tout à fait l’opinion de Nicolas Vsévolodovitch, dit à haute voix Kiriloff.

— Pourquoi m’épargne-t-il ? vociféra Artémii Pétrovitch, qui n’avait pas écouté l’ingénieur. — Je méprise sa clémence… Je crache dessus… Je…

— Je vous donne ma parole que je n’ai nullement voulu vous offenser, dit avec impatience Stavroguine, — j’ai tiré en l’air, parce que je ne veux plus tuer personne, pas plus vous qu’un autre ; ma résolution n’a rien qui vous soit personnel. Il est vrai que je ne me considère pas comme insulté, et je regrette que cela vous fâche. Mais je ne permets à personne de s’immiscer dans mon droit.

— S’il n’a pas peur de verser le sang, demandez-lui pourquoi il m’a appelé sur le terrain ! cria Gaganoff s’adressant comme toujours à Maurice Nikolaïévitch.

Ce fut Kiriloff qui répondit :

— Il fallait bien qu’il vous y appelât ! Vous ne vouliez rien entendre, comment donc se serait-il débarrassé de vous ?

— Je me bornerai à une observation, dit Maurice Nikolaïévitch qui avait suivi la discussion avec un effort pénible : — si l’un des adversaires déclare d’avance qu’il tirera en l’air, le duel en effet ne peut continuer… pour des raisons délicates et… faciles à comprendre.

— Je n’ai nullement déclaré que je tirerais en l’air chaque fois ! cria Stavroguine poussé à bout. — Vous ne savez pas du tout quelles sont mes intentions, et comment je tirerai tout à l’heure… Je n’empêche le duel en aucune façon.

— S’il en est ainsi, la rencontre peut continuer, dit Maurice Nikolaïévitch à Gaganoff.

À la reprise du combat, les mêmes incidents se reproduisirent ; la balle de Gaganoff s’égara encore, et celle de Stavroguine passa à une archine au-dessus du chapeau d’Artémii Pétrovitch. Cette fois, pour éviter de nouvelles récriminations, Nicolas Vsévolodovitch, bien que décidé à épargner son adversaire, avait feint de le viser, mais celui-ci ne s’y trompa point :

— Encore ! hurla-t-il en grinçant des dents ; — n’importe, j’ai été provoqué, et j’entends user des avantages de ma position. Je réclame l’échange d’une troisième balle.

— C’est votre droit, déclara Kiriloff.

Maurice Nikolaïévitch ne dit rien. Les combattants se remirent en place. Quand le signal fut donné, Gaganoff s’avança jusqu’à la barrière et là, c’est-à-dire à douze pas de distance, commença à coucher en joue Stavroguine. Ses mains tremblaient trop pour lui permettre de bien tirer. Nicolas Vsévolodovitch, le pistolet baissé, attendait immobile le feu de son adversaire.

— C’est trop longtemps viser ! cria violemment Kiriloff ; — tirez ! tirez !

Au même instant une détonation retentit, et le chapeau de castor blanc de Nicolas Vsévolodovitch roula à terre. L’ingénieur le ramassa et le tendit à son ami. Le coup n’avait pas été mal dirigé, la coiffe était percée fort près de la tête, il s’en fallait de quatre verchoks que la balle n’eût atteint le crâne. Pendant que Stavroguine examinait son chapeau avec Kiriloff, il semblait avoir oublié Artémii Pétrovitch.

— Tirez, ne retenez pas votre adversaire ! cria Maurice Nikolaïévitch excessivement agité.

Nicolas Vsévolodovitch frissonna, il regarda Gaganoff, se détourna, et, cette fois, sans aucune cérémonie, lâcha son coup de pistolet dans le bois. Le duel était fini. Gaganoff resta comme écrasé. Maurice Nikolaïévitch s’approcha de l ui et se mit à lui parler ; mais Artémii Pétrovitch n’eut pas l’air de comprendre. En s’en allant, Kiriloff ôta son chapeau et salua d’un signe de tête Maurice Nikolaïévitch. Quant à Stavroguine, il ne se piqua plus de courtoisie ; après avoir tiré comme je l’ai dit, il ne se retourna même pas vers la barrière, rendit son arme à Kiriloff et se dirigea à grand pas vers l’endroit où se trouvaient les chevaux. Son visage respirait la colère, il gardait le silence, Kiriloff se taisait aussi. Tous deux montèrent à cheval et partirent au galop.

IIIModifier

Au moment où il approchait de sa demeure, Nicolas Vsévolodovitch interpella Kiriloff avec impatience :

— Pourquoi vous taisez-vous ?

— Qu’est-ce qu’il vous faut ? répliqua l’ingénieur.

Sa monture se cabrait, et il avait fort à faire pour n’être pas désarçonné.

Stavroguine se contint.

— Je ne voulais pas offenser ce… cet imbécile, et je l’ai encore offensé, dit-il en baissant le ton.

— Oui, vous l’avez encore offensé, répondit Kiriloff ; — et, d’ailleurs, ce n’est pas un imbécile.

— J’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu.

— Non.

— Qu’est-ce qu’il fallait donc faire ?

— Ne pas le provoquer.

— Supporter encore un soufflet ?

— Oui.

— Je commence à n’y rien comprendre ! reprit avec colère Nicolas Vsévolodovitch, — pourquoi tous attendent-ils de moi ce qu’ils n’attendent pas des autres ? Pourquoi souffriraisje ce que personne ne souffre, et me chargerais-je de fardeaux que personne ne peut supporter ?

— Je pensais que vous-même cherchiez ces fardeaux ?

— Je les cherche ?

— Oui.

— Vous… vous vous en êtes aperçu ?

— Oui.

— Cela se remarque donc ?

— Oui.

Ils gardèrent le silence pendant une minute. Stavroguine avait l’air très préoccupé.

— Si je n’ai pas tiré sur lui, c’est uniquement parce que je ne voulais pas le tuer ; je vous assure que je n’ai pas eu une autre intention, dit Nicolas Vsévolodovitch avec l’empressement inquiet de quelqu’un qui cherche à se justifier.

— Il ne fallait pas l’offenser.

— Comment devais-je faire alors ?

— Vous deviez le tuer.

— Vous regrettez que je ne l’aie pas tué ?

— Je ne regrette rien. Je croyais que vous vouliez le tuer. Vous ne savez pas ce que vous cherchez.

— Je cherche des fardeaux, fit en riant Stavroguine.

— Puisque vous-même ne vouliez pas verser son sang, pourquoi vous êtes-vous mis dans le cas d’être tué par lui.

— Si je ne l’avais pas provoqué, il m’aurait tué comme un chien.

— Ce n’est pas votre affaire. Il ne vous aurait peut-être pas tué.

— Il m’aurait seulement battu ?

— Ce n’est pas votre affaire. Portez votre fardeau. Autrement il n’y a pas de mérite.

— Foin de votre mérite ! je ne tiens à en acquérir aux yeux de personne.

— Je croyais le contraire, observa froidement Kiriloff.

Les deux cavaliers entrèrent dans la cour de la maison.

— Voulez-vous venir chez moi ? proposa Nicolas Vsévolodovitch.

— Non, je vais rentrer, adieu, dit Kiriloff.

Il descendit de cheval et mit sous son bras la boîte qui contenait ses pistolets.

— Du moins vous n’êtes pas fâché contre moi ? reprit Stavroguine qui tendit la main à l’ingénieur.

— Pas du tout ! répondit celui-ci en revenant sur ses pas pour serrer la main de son ami. — Si je porte facilement mon fardeau, c’est parce que ma nature s’y prête ; la vôtre vous rend peut-être votre charge plus pénible. Il n’y a pas à rougir de cela.

— Je sais que je n’ai pas de caractère, aussi je ne me donne pas pour un homme fort.

— Vous faites bien. Allez boire du thé.

Nicolas Vsévolodovitch rentra chez lui fort troublé.

IVModifier

Fort contente d’apprendre que son fils s’était décidé à faire une promenade à cheval, Barbara Pétrovna avait elle-même donné l’ordre d’atteler, et elle était allée « comme autrefois respirer l’air pur » : telle fut la nouvelle qu’Alexis Égorovitch s’empressa de communiquer à son barine.

— Est-elle sortie seule ou avec Daria Pavlovna ? demanda aussitôt Nicolas Vsévolodovitch.

Sa mine se renfrogna lorsque le domestique répondit que Daria Pavlovna se sentant indisposée avait refusé d’accompagner la générale et se trouvait maintenant dans sa chambre.

— Écoute, vieux, commença Stavroguine, comme s’il eût pris une résolution subite, — tiens-toi aux aguets pendant toute cette journée et, si tu t’aperçois qu’elle se rend chez moi, empêche-la d’entrer ; dis-lui que d’ici à quelques jours je ne pourrai la recevoir, que je la prie de suspendre ses visites… et que je l’appellerai moi-même quand le moment sera venu, tu entends ?

— Je le lui dirai, fit Alexis Égorovitch.

Il baissait les yeux, et son chagrin semblait prouver que cette commission ne lui plaisait guère.

— Mais dans le cas seulement où tu la verrais prête à entrer chez moi.

— Soyez tranquille, il n’y aura pas d’erreur. C’est par mon entremise que ses visites ont eu lieu jusqu’à présent ; dans ces occasions, elle s’est toujours adressée à moi.

— Je le sais ; mais, je le répète, pas avant qu’elle vienne elle- même. Apporte-moi vite du thé.

Le vieillard venait à peine de sortir quand la porte se rouvrit ; sur le seuil se montra Daria Pavlovna. Elle avait le visage pâle, quoique son regard fût calme.

— D’où venez-vous ? s’écria Stavroguine.

— J’étais là, et j’attendais pour entrer qu’Alexis Égorovitch vous eût quitté. J’ai entendu ce que vous lui avez dit, et, quand il est sorti tout à l’heure, je me suis dissimulée derrière le ressaut, il ne m’a pas remarquée.

— Depuis longtemps je voulais rompre avec vous, Dacha… en attendant… ce temps-là. Je n’ai pas pu vous recevoir cette nuit, malgré votre lettre. Je voulais moi-même vous répondre, mais je ne sais pas écrire, ajouta-t-il avec une colère mêlée de dégoût.

— J’étais moi-même d’avis qu’il fallait rompre. Barbara Pétrovna soupçonne trop nos relations.

— Libre à elle.

— Il ne faut pas qu’elle s’inquiète. Ainsi maintenant c’est jusqu’à la fin ?

— Vous l’attendez donc toujours ?

— Oui, je suis certaine qu’elle viendra.

— Dans le monde rien ne finit.

— Ici il y aura une fin. Alors vous m’appellerez, je viendrai. Maintenant, adieu.

— Et quelle sera la fin ? demanda en souriant Nicolas Vsévolodovitch.

— Vous n’êtes pas blessé et… vous n’avez pas versé le sang ? demanda à son tour la jeune fille sans répondre à la question qui lui était faite.

— Ç’a été bête ; je n’ai tué personne, rassurez-vous. Du reste, vous apprendrez tout aujourd’hui même par la voix publique. Je suis un peu souffrant.

— Je m’en vais. Vous ne déclarerez pas votre mariage aujourd’hui ! ajouta-t-elle avec hésitation.

— Ni aujourd’hui, ni demain ; après-demain, je ne sais pas, peut- être que nous serons tous morts, et ce sera tant mieux. Laissez- moi, laissez-moi enfin.

— Vous ne perdrez pas l’autre… folle ?

— Je ne perdrai ni l’une ni l’autre des deux folles, mais celle qui est intelligente, je crois que je la perdrai : je suis si lâche et si vil, Dacha, que peut-être en effet je vous appellerai quand arrivera la « fin », comme vous dites, et malgré votre intelligence vous viendrez. Pourquoi vous perdez-vous vous-même ?

— Je sais qu’à la fin je resterai seule avec vous et… j’attends ce moment.

— Mais si alors je ne vous appelle pas, si je vous fuis ?

— C’est impossible, vous m’appellerez.

— Il y a dans cette conviction beaucoup de mépris pour moi.

— Vous savez qu’il n’y a pas que du mépris.

— C’est donc qu’il y en a tout de même ?

— Je n’ai pas dit cela. Dieu m’en est témoin, je souhaiterais on ne peut plus que vous n’eussiez jamais besoin de moi.

— Une phrase en vaut une autre. De mon côté, je désirerais ne point vous perdre.

— Jamais vous ne pourrez me perdre, et vous-même vous le savez mieux que personne, se hâta de répondre Daria Pavlovna qui mit dans ces paroles une énergie particulière. — Si je ne reste pas avec vous, je me ferai Soeur de la Miséricorde, garde-malade, ou colporteuse d’évangiles. J’y suis bien décidée. Je ne puis pas me marier pour tomber dans la misère, je ne puis pas non plus vivre dans des maisons comme celle-ci. Je ne le veux pas… Vous savez tout.

— Non, je n’ai jamais pu savoir ce que vous voulez ; votre sympathie pour moi me paraît ressembler à l’intérêt que certaines vieilles infirmières portent sans motif à tels ou tels malades plutôt qu’aux autres. Ou mieux, vous me rappelez ces vieilles dévotes, habituées à assister aux enterrements, qui manifestent des préférences pour certains cadavres. Pourquoi me regardez-vous d’un air si étrange ?

Elle le considéra attentivement.

— Vous êtes fort malade ? demanda-t-elle d’un ton affectueux. — Mon Dieu ! et cet homme veut se passer de moi !

— Écoutez, Dacha, maintenant je vois toujours des apparitions. Hier, sur le pont, un petit diable m’a offert d’assassiner Lébiadkine et Marie Timoféievna, ce qui trancherait la question de mon mariage légal. Il m’a demandé trois roubles d’arrhes, mais il a laissé clairement entendre que l’opération tout entière ne coûterait pas moins de quinze cents roubles. Voilà un diable qui sait compter ! Un teneur de livres ! Ha, ha !

— Mais vous êtes bien sûr que c’était une apparition ?

— Oh ! non, ce n’était pas une apparition ! C’était tout bonnement Fedka le forçat, un brigand qui s’est évadé du bagne. Mais là n’est pas la question ; que croyez-vous que j’aie fait ? Je lui ai donné tout l’argent contenu dans mon porte-monnaie, et il est maintenant persuadé qu’il a reçu de moi des arrhes.

— Vous l’avez rencontré cette nuit, et il vous a fait une pareille proposition ? Ne voyez-vous pas qu’ils tendent leurs filets autour de vous ?

— Eh bien, qu’ils les tendent ! Mais, vous savez, il y a une question que vous avez envie de me faire, je le vois dans vos yeux, dit avec un mauvais sourire Nicolas Vsévolodovitch.

Dacha eut peur.

— Je ne songe à aucune question et je n’ai aucun doute, vous feriez mieux de vous taire ! répliqua-t-elle d’une voix inquiète.

— C’est-à-dire que vous sûre que je ne ferai pas marché avec Fedka ?

— Oh ! mon Dieu ! s’écria la jeune fille en frappant ses mains l’une contre l’autre, — pourquoi me tourmentez-vous ainsi ?

— Allons, pardonnez-moi mon stupide badinage, sans doute je prends avec eux de mauvaises manières. Vous savez, depuis la nuit dernière j’ai une terrible envie de rire, c’est un besoin d’hilarité prolongée, continuelle ; je suis comme bourré de rire… Chut ! Ma mère est revenue ; je reconnais le bruit de sa voiture.

Dacha prit la main de Nicolas Vsévolodovitch.

— Que Dieu vous garde de votre démon, et… appelez-moi, appelez- moi le plus tôt possible !

— Mon démon, dites-vous ! Ce n’est qu’un pauvre petit diablotin scrofuleux, enrhumé, un malchanceux. Eh bien, Dacha, vous n’osez toujours pas me faire votre question ?

Elle le regarda avec une expression de douloureux reproche et se dirigea vers la porte.

Un sourire acerbe parut sur les lèvres de Stavroguine.

— Écoutez ! cria-t-il. — Si… eh bien, en un mot, _si_… vous comprenez, allons, si je traitais avec Fedka et qu’ensuite je vous appelasse, viendriez-vous tout de même ?

Elle sortit sans se retourner et sans répondre, le visage caché dans ses mains.

Stavroguine resta songeur.

— Elle viendra même après cela ! murmura-t-il avec un sentiment de dégoût. — Une garde-malade ! Hum !… Du reste, j’en ai peut-être besoin.