Les Petites Comédies du vice/Le Pendu par conviction

Les Petites Comédies du viceC. Marpon et Flammarion (p. 125-138).


LA MISANTHROPIE


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LE PENDU PAR CONVICTION[1]
(LA MISANTHROPIE)


En 1786, le prieur de l’abbaye d’Épernay avait le nez fin. — Prévoyant l’orage révolutionnaire, il s’était économisé, sur les bonnes œuvres, un petit pécule.

Le magot, enfoui au fond d’un pot, sous une couche de graisse d’oie, fut découvert par son valet Alfred, un jour de pain sec.

Cette trouvaille étonna tant Alfred qu’il l’emporta chez lui pour bien s’en rendre compte. — Il eut deux torts : celui de faire un vol et celui de n’en pas profiter. — Bientôt pris, dépouillé, condamné à la corde, on l’expédia au Châtelet, à Paris, pour la ratification de la sentence.

Reconnu bon à pendre, il fut remis dans le panier des Messageries et, sous le garde d’un officier de robe courte, reprit le chemin d’Épernay, où devait avoir lieu l’exécution.

En route, il s’échappa.

Dormant le jour, fuyant la nuit, le malheureux, qui se croyait bien loin, fut désagréablement surpris, à la fin de la quatrième nuit, en se retrouvant sur la place d’Épernay, au pied de l’abbaye.

Le jour allait poindre. — Il résolut de se cacher dans la gueule même du loup.

Par une certaine brèche, il rentre dans cet établissement dont il connaissait depuis son enfance les coins les plus reculés, — surtout ceux où l’on ne mettrait jamais le pied.

On était à matines.

Il se glisse vers l’endroit où s’accrochait la clef du clocher, s’en empare, grimpe l’escalier et s’installe au-dessus de la voûte de l’église.

Personne ne devait venir le trouver là.

Comme Robinson Crusoé allant au vaisseau, Alfred, chaque nuit, partait, dans l’ombre, aux provisions. — Vivres, linge, meubles et quelques bons livres ; en cinq voyages il compléta son ménage.

Puis, tout à fait établi, il se dit :

— Maintenant, je puis vivre heureux jusqu’à la vieillesse la plus avancée.

Le premier jour, il avait regardé par une lucarne.

Sur la place, il avait vu la potence qui semblait lui tendre les bras.

— Pouah ! dit-il, ça lève le cœur !

C’était une charpente humide, sombre, d’un aspect hideux — du moins, elle lui parut telle — car il pleuvait, le ciel était noir ; un de ces temps durant lesquels on n’a de goût pour rien.

— Plutôt mourir qu’être pendu ! ajouta-t-il.

Et il referma la fenêtre.

D’abord, tout alla bien.

Il mit ses petites affaires en ordre.

Il troussa quelques vers.

En un mot, il s’occupa.

Le manque d’exercice le fit souffrir, car il n’osait remuer. Au moindre mouvement, le bruit de ses pas éveillait l’écho de la voûte sonore.

C’était le vrai moment de faire du trapèze, mais ce silencieux instrument d’exercice lui manquait.

Enfin l’ennui le gagna.

Il voulut se distraire.

Il retourna donc à sa lucarne.

Le temps s’était éclairci.

Le gibet lui parut moins sinistre.

— Tiens ! s’écria-t-il, il est neuf ! en vrai cœur de chêne.

Il remarqua les coupes d’onglet, le chevillage, la solidité.

— J’en aurais eu l’étrenne ! ajouta-t-il.

Il pensa aux cinq cents criminels, lui succédant à ce gibet, qu’on aurait vite oubliés. Son nom seul aurait survécu, car il faisait date, et les habitants d’Épernay se seraient toujours dit : Il a été étrenné par Alfred.

Sa vanité fut légèrement chatouillée.

La Postérité !!!

Quand il quitta la lucarne, s’il n’avait pas entièrement pardonné à la potence, il consentait du moins à la voir.

Il s’était d’abord dit : Je vieillirai ici.

Bientôt il espéra qu’un jour, dans de longues années, il pourrait peut-être quitter son refuge.

— Créons-nous donc un état pour cette époque, pensa-t-il.

Et il se mit à apprendre par cœur le Code du parfait notaire.

Le quatrième jour, qui était le dimanche des Rameaux, Alfred s’éveilla tard et fort malade.

Les tempes lui battaient avec force, sa vue sa voilait, son cerveau craquait ; il était terrassé par cet épouvantable mal qu’on appelle la migraine.

Sa souffrance était atroce.

Il en chercha la cause.

On célébrait en bas le service divin, et les fumées de l’encens qui montaient à la voûte, passant par les crevasses, venaient emplir son refuge de ce lourd parfum.

Horreur !

Alfred détestait les odeurs… même mauvaises.

Alors il se prit à réfléchir.

— Pâques arrive à la fin d’avril, puis nous entrons en mai, le mois de Marie ; fleurs et encens à profusion. Que vais-je devenir ?

Il eut froid à la pensée des horribles souffrances d’une future migraine de six semaines de durée, et murmura :

— On dit que la pendaison est un plaisir !

Ses réflexions furent interrompues par un bruit étrange :

— Pschit ! pschit ! pschit ! pschit !…

Il reconnut un mélange de chuchotements.

C’étaient les vœux des fidèles qui, portés par les nuages d’encens, traversaient la voûte en montant au ciel.

Alors, il écouta ces prières au passage.

Ce qu’il entendit était si ignoble, si infâme, — tant de mauvaises pensées se cachaient sous d’hypocrites paroles qu’il s’écria :

— Voilà donc ces gens qui veulent me pendre.

Il eut horreur de ces justes.

En ce moment, sa fiancée entrait.

— Celle-là est bonne ! se dit-il.

Il écouta au passage la prière de sa bien-aimée :

— Seigneur ! si on retrouve mon Alfred, faites que j’assiste à ses derniers instants !…

— Elle t’aime ! lui souffla son cœur.

Mais elle continuait :

— Car on dit que la corde de pendu porte bonheur dans le choix d’un mari.

Sa dernière illusion était éteinte et, comme la rage l’étouffait, il gagna la lucarne pour respirer l’air.

La nature était en fête.

Sous le lumineux éclat d’un resplendissant soleil, la potence paraissait svelte et coquette.

Une fauvette gazouillait, joyeuse, en se balançant mollement sur la corde fraîchement savonnée.

Ce gibet avec une certaine tournure d’escarpolette.

Ça donnait appétit.

Au pied se tenait un homme qui, la main placée en visière sur les yeux, regardait au loin la route d’Épernay à Paris, qui s’allongeait à l’horizon comme un ruban d’argent.

C’était le bourreau qui attendait toujours son client.

Cette vue leur rafraîchit le cœur.

— Au moins, celui-là s’intéresse à moi, pensa Alfred ; je ne suis donc pas seul en ce monde !

Puis il ajouta :

— Il a étudié à Paris. En dix secondes, il m’expédierait !

(De tout temps, Paris a exercé un certain prestige en province.)

Il caressa de l’œil cette potence qui semblait lui dire :

— Ingrat !

Mais, avant de partir, il voulu analyser à froid pour quelles décevantes espérances de bonheur il avait un instant tenu à la vie.

Il trouva :

La famille,
La gloire,
L’argent,
Les femmes,
La poésie,
Et la table.

Pour toute famille, il ne laissait derrière lui qu’un oncle propriétaire… de deux abrutissants défauts :

Il était bête et il avait de la mémoire.

Il vous infligeait donc sa propre bêtise et se faisait l’écho de celle des autres.

La gloire ne lui parut plus que l’unique prétexte pour détruire par masses, en plein midi et à grand bruit, cette pauvre race humaine qui se fabrique peu à peu dans l’ombre et le mystère.

Le reste n’était plus qu’une question de passementerie.

Il se mit à rire au souvenir de ces vaillants enragés qui, par faute de balles, s’arrachaient les dents pour en charger les espingoles.

Il vit l’argent entre les mains de trois ou quatre fripons, momentanément adroits, qui, ne pouvant épouser la fortune, l’avaient violée un beau matin dans une ornière.

La justice leur faisait rendre gorge.

Il songea aux dames d’Épernay qu’il habilla, dans sa pensée, du seul manteau de leur vertu.

Beaucoup criaient : « On gèle ». Et elles s’enrhumaient.

Il pensa à leurs maris qui, devant un tiers, n’osaient plus dire : « Ma moitié. »

Les plus philosophes disaient : « Notre femme, » comme les paysans.

Il reconnut les Muses toujours gueuses.

Mais toujours vierges, faute de dot.

Sur la table, il vit tous les produits falsifiés.

La saine tradition du rôti abandonnée.

Venaient les ragoûts et les sauces.

Un cortège de médecins les suivait.

Alors, il s’écria :

— La cuisine s’en va ! Suivons-là.

Il prit la rampe de l’escalier et descendit.

À moitié route, il s’arrêta pour voir une dernière fois le ciel.

Un petit nuage lui fit craindre la pluie pour le soir.

Il retira sa veste des dimanches et remonta prendre son sarreau.

Arrivé sur la place, il chercha des yeux le bourreau, son seul ami…

Ce dernier s’éloignait.

Faute d’ouvrage et chargé d’une nombreuse famille, le pauvre homme allait au Mont-de-Piété engager la croix de sa mère et la bannière de son père. — Car, en ce temps-là, croix et la bannière marchaient encore ensemble.

En reconnaissant Alfred :

— Je désespérais presque, lui dit-il avec un doux sourire.

On sortait de l’église.

Le condamné eut un mouvement de mépris pour cette foule qui s’amassait au pied de la potence.

— En me voyant pendre, tous ces gens-là vont se croire honnêtes, se dit-il.

Comme, après tout, c’était un public, la vanité s’en mêla.

Il eut peur de mal trépasser.

— Est-ce dur ? demanda-t-il tout bas à son ami.

— À la longue, non.

En gravissant l’échelle, l’ami, comprenant qu’il lui devait au moins une politesse, lui dit :

— Tu es un bon garçon, j’offre un petit verre d’anis.

À quoi Alfred répondit :

— Non, merci ; je l’aime, mais il m’incommode pendant deux jours.

Dix secondes après, il était accroché.

Quant à la corde de pendu, qui devait tant porter bonheur, de mains en mains, elle arriva dans celles de Lapeyrouse, qui partait sur l’Astrobale.

Juin 1862.
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  1. Cette humoristique fantaisie, parue dans le Figaro, a eu l’heureuse chance d’être traduite en quatre langues. (L’Éditeur.)