Les Origines du germanisme/04

Les Origines du germanisme
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 98 (p. 350-372).
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LES
ORIGINES DU GERMANISME

IV.
LA GERMANIE DE TACITE. — L’IMAGINATION ROMAINE ET L’ASPECT D’UN MONDE NOUVEAU.

Pendant que, du côté des barbares, s’accomplissait le passage, que nous avons décrit [1], de l’état de tribus non fixées à l’état agricole connaissant les demeures fixes et la propriété foncière privée, dans le même temps une transformation intellectuelle et morale s’opérait chez le monde romain, provoquée en grande partie par la solennelle rencontre du génie classique et du génie germanique. S’il est vrai que, nous plaçant à une date aussi reculée que l’est celle d’un Tacite, nous ne puissions recueillir sur la civilisation nouvelle apparaissant à l’horizon qu’un assez petit nombre d’observations authentiques et directes, nous pouvons du moins, dès le premier contact entre ce monde nouveau et le monde romain, mesurer quel ébranlement le génie classique en a ressenti, et augurer par là du futur rôle de ce génie barbare, tant il est vrai que le livre de Tacite marque un grave moment non pas seulement dans l’histoire politique et sociale, mais aussi dans l’histoire morale et intellectuelle. Nul peuple étranger n’avait encore forcé la conscience romaine à cet aveu, plusieurs fois exprimé par l’historien, qu’il pourrait arriver qu’un jour l’empire tombât en subissant la défaite. Pour la première fois, Rome remplace par une virile, mais amère prévision ses habituels dédains. Un changement moral s’accomplit. Il s’exprime tout d’abord par l’étonnement visible, par le sentiment de crainte incertaine et quelquefois de terreur qu’inspire la vue de cet autre univers se révélant au-delà du Rhin. L’imagination romaine ne s’était jamais montrée si attentive aux impressions de la nature : c’est qu’à ces impressions, jadis indifférentes, se mêle désormais un grave soupçon de l’avenir. Essayons de nous rendre compte de cette ouverture des esprits qu’une secrète angoisse accompagne. Voyons les âmes romaines, au seul aspect physique de ces vastes régions jusqu’alors inconnues, s’ébranler, devenir anxieuses, et chercher dans le mystère d’un nouveau climat et de nouveaux horizons les indices d’obscures destinées.

A un tel examen se rattache d’ailleurs une autre recherche d’un intérêt très général et très élevé. On se rappelle quel grand objet Alexandre de Humboldt s’est proposé dans son Cosmos. Il a voulu suivre l’esprit humain prenant possession, feuillet par feuillet, du livre du monde. A mesure que la nature créée s’est laissé arracher quelqu’un de ses secrets, ou bien qu’elle a permis d’entrevoir quelque rayon de sa beauté, des témoins se sont rencontrés pour transmettre à la fois la peinture de cette vue nouvelle et celle de l’impression par eux ressentie. C’était le poète chantant la jeunesse du monde, le géographe retraçant de lointains rivages, le voyageur décrivant les régions où il avait pénétré le premier, le naturaliste étudiant des animaux ou des plantes inconnus, l’astronome découvrant des astres encore sans nom. Humboldt a entrepris de recueillir chacun de ces témoignages, comptant retrouver ainsi, pour chaque grande scène, la fraîcheur du premier aspect et la joie de la première découverte, comptant jouir à la fois et de la nature et du génie humain dans quelques-unes de leurs plus pures manifestations. Ceux-là mêmes qui, faute de connaissances spéciales, n’ont lu que son admirable second volume diront assez s’il n’a pas merveilleusement réussi. Linné, dans le secret de son cabinet de travail, penché sur une fleur qu’il étudie, découvre une loi de la botanique, et, se relevant, s’écrie : « J’ai vu passer Dieu omnipotent, omniscient! » Humboldt, lui, en réunissant de tels hommages comme des chants épars, a reconstitué l’hymne continu de l’humanité reconnaissante au souverain créateur. De cette histoire du curieux développement de l’idée du cosmos le livre de Tacite, éclairé par les témoignages analogues de ses contemporains, est toute une page, d’un grand prix et d’un suprême intérêt.

II.

Le monde oriental ou grec n’avait pu léguer à l’imagination romaine, qui n’était guère prête d’ailleurs à les féconder, qu’un petit nombre de données concernant la nature et le climat du nord. Peu importait que les Phéniciens en eussent parcouru les mers, peut-être jusque vers les côtes de Suède et de Norvège. Peu importait qu’un des navigateurs envoyés par l’antique Carthage au-delà des colonnes d’Hercule eût visité les côtes occidentales de la Gaule, et se fût élevé jusqu’aux îles britanniques; ces souvenirs étaient à peu près perdus. Vainement aussi, au temps d’Alexandre ou de ses successeurs, Pythéas, le fondé de pouvoirs du commerce marseillais, avait pénétré au fond de la Baltique, pour renouer au nom de ses commettans les relations engagées autrefois par les négocians de Marseille phénicienne. Les Romains semblent avoir appris seulement par l’invasion gauloise, puis par celle des Cimbres, qu’il y avait à l’ouest et au nord des Alpes des barbares très redoutables. On disait des Cimbres qu’ils avaient quitté leur pays chassés par un débordement de la mer, après avoir lutté contre les vagues leurs épées à la main. Strabon rejette comme une vaine fable ce récit d’une grande inondation maritime ; mais la science moderne est plus attentive : le savant professeur de Kiel, M. Forchhammer, a retrouvé dans la partie occidentale des duchés de l’Elbe et du Jutland les traces de ce qu’il appelle le déluge cimbrique. Les flots auraient déposé dans tout ce pays un grossier galet facilement reconnaissable ; bien plus, des études récentes, dues aux disciples mêmes de M. Forchhammer, ont paru montrer les restes de ce fléau s’étendant par toute la vallée de l’Eyder jusque dans la ville de Kiel, dont une grande partie serait construite sur de tels atterrissemens. Pourquoi d’ailleurs les côtes de la Mer du Nord eussent-elles été exemptes dans l’antiquité des désastres qui les ont tant de fois maltraitées depuis? L’histoire des tribus frisonnes, dispersées encore aujourd’hui sur ces rivages, est celle d’une perpétuelle lutte contre les invasions de la mer. Les annales du littoral hollandais n’ont pas de trait plus saillant, et l’imagination a peine à reconstruire les terribles scènes à la suite desquelles, au XIIIe siècle, s’est égrenée cette série d’îles, du Dollart au Zuiderzée, alors que la mer rompait aussi, par de formidables orages, la langue de terre qui faisait jadis de ce dernier golfe un lac intérieur : trente villages en une fois y furent engloutis. Un semblable désastre eut lieu encore en 1825. Que l’antique tradition attachée au souvenir de l’émigration des Cimbres fût exacte de tout point ou seulement en partie, elle n’en a pas moins été pour Rome la première révélation de certains traits réels du climat du nord.

Ce fut César qui, en reculant la frontière jusqu’au Rhin, en conduisant ses légions au sein de la Germanie et de la Grande-Bretagne, ouvrit hardiment ce monde barbare, où pénétrèrent après lui les lieutenans d’Auguste. Strabon dans sa Géographie, Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle, à côté de laquelle nous voudrions pouvoir placer son ouvrage en vingt livres, malheureusement perdu, sur les expéditions des Romains en Germanie, nous ont conservé le trésor des informations acquises à la suite de ces guerres; le livre de Tacite, commenté par la comparaison avec leurs témoignages, nous rendra au complet l’impression profonde que ces nouveaux spectacles avaient produite sur l’esprit des Romains.

Le haut nord était pour eux la région vague et sans limites où se plaçait la dernière des terres, la mystérieuse Thulé. Il restera sans doute toujours impossible de déterminer précisément ce que les anciens entendaient sous ce nom. Était-ce l’archipel des Féroe, ou bien seulement les îles du Danemark, ou bien la vaste péninsule scandinave, qu’ils croyaient une île, ou bien l’Islande? Il est infiniment probable qu’ils ont appliqué cette dénomination tour à tour à chacune de ces contrées; elle aura changé d’objet suivant le progrès de leurs connaissances vers le nord. De même le nom d’Hespérie, qui s’appliquait à l’Occident, avait successivement désigné, selon l’avancement des notions géographiques, la Grèce par rapport à l’Asie, puis l’Italie par rapport à la Grèce, puis la côte de Carthage et le versant septentrional de l’Atlas, avec les fameux jardins des Hespérides, puis les côtes de l’Espagne méridionale avec Tartessus et Gadès, enfin, au-delà des colonnes d’Hercule, les îles Fortunées; les découvertes modernes devaient encore ajouter, par-delà la fabuleuse Atlantide, l’impropre dénomination des Indes occidentales.

Quoi qu’il faille penser de l’ancienne Thulé, il est incontestable que les Romains du Ier siècle après notre ère ont déjà une certaine connaissance de la nature septentrionale, et qu’ils ont été étonnés des phénomènes étranges que leur présentaient ce ciel, ces eaux et ces rivages. Tacite avait pu recueillir sur tout cela des récits de témoins oculaires. Il avait mis à profit sans nul doute les souvenirs et au besoin les notes de son beau-père Agricola, dont les vaisseaux allèrent conquérir les Orcades et aperçurent Thulé à travers les neiges. Il lui avait été facile d’interroger dans Rome même des soldats, des matelots ou des barbares esclaves, tels que ces auxiliaires germains qui, enrôlés par Agricola, avaient déserté sur trois chaloupes sans pilotes; errant au gré des flots jusqu’à l’extrémité septentrionale de la Calédonie, ils avaient été réduits à manger quelques-uns d’entre eux ; les survivans échouèrent sur les côtes du pays des Suèves et des Frisons, qui les traitèrent en pirates. Devenus esclaves, ils furent amenés parmi nous, dit Tacite, et acquirent une certaine célébrité par la singularité de leurs aventures.

Les premiers phénomènes que des habitans de la zone tempérée avaient dû remarquer en passant, pendant la saison d’été, sous le climat du nord, étaient évidemment ceux de la lumière. Il n’en est pas qui parlent plus intimement aux sens et à l’âme, ni qui exercent une influence plus pénétrante et plus irrésistible; il n’en est pas, dans les pays septentrionaux, de plus remarquables ni de plus excessifs. De l’Italie aux contrées riveraines de la Mer du Nord ou de la Baltique, la différence n’est pas seulement dans un soleil d’été ici moins implacable, dans un azur moins intense, dans une atmosphère plus subtile, ce semble, et d’un rayonnement plus doux; il y a aussi des traits tout à fait particuliers, comme la fréquence des aurores boréales et les jours continus, sans coucher de soleil. Ce dernier phénomène, pour n’être pas accidentel, n’en surprend pas moins l’hôte inaccoutumé par des dehors étranges et par une apparente dérogation aux lois qui régissent les autres climats. Je rentrais une fois à minuit, au milieu de juin, du parc voisin de Stockholm dans la ville. Le soleil ne se montrait pas, mais un clair crépuscule égalait, peu s’en faut, la lumière du jour; il s’en distinguait par un reflet uniforme, blafard, voilé, rappelant cette lueur inquiétante qui accompagne les éclipses. Quelques vapeurs, condensées en traînées cotonneuses et blanchâtres, planaient sur les eaux; la ville, silencieuse, paraissait obéir à un sommeil magique : c’était une entière évocation de la nature romantique du nord. Ce que nous admirons aujourd’hui, croit-on que les anciens ne le remarquaient pas? Tacite n’a pas manqué de signaler la singularité de ces manifestations lumineuses; par deux fois, il a noté le phénomène des longs jours, d’abord dans l’Agricola, en décrivant le climat au nord de la Calédonie. « Les nuits mêmes y sont claires, dit-il ; aux extrémités de ce pays, elles sont si courtes qu’un crépuscule sépare seul le jour qui s’achève du jour suivant qui commence. Si les nuages n’interceptaient la vue, les habitans disent qu’on apercevrait l’éclat du soleil, qui ne se lève ni ne se couche, mais ne fait que raser la ligne d’horizon. » Ces derniers mots donnent une description remarquablement exacte et fidèle de ce qu’on peut observer le 24 juin vers la latitude où se trouve, au sommet de la Baltique, la ville de Tornéo. L’explication que Tacite en propose est moins heureuse : c’est, à l’entendre, que ces extrémités de la terre sont très plates; il en résulte que l’ombre n’y peut grandir, et que la nuit ne saurait s’y former jusqu’à atteindre le ciel et les astres. Il n’est pas facile assurément d’interpréter cette réponse, et nous devrons attendre du grand écrivain des notions morales, d’éloquentes et vives peintures, plutôt que des enseignemens météorologiques. Tacite revient dans sa Germanie à ce même trait du climat septentrional, observé non plus à l’extrémité de la Grande-Bretagne, mais sur les côtes lointaines de la Baltique, et cette fois il ajoute à son récit quelque mention des légendes que la réalité mal comprise avait enfantées dans l’imagination populaire, a Au-delà des Suiones, dit-il, est une mer qu’on croit la limite et la ceinture du monde, parce que les dernières clartés du soleil couchant y durent jusqu’au lever de cet astre, et jettent assez de lumière pour effacer les étoiles. La crédulité ajoute qu’on entend même le bruit qu’il fait en sortant de l’onde, qu’on aperçoit la forme de ses chevaux et les rayons de sa tête. » Virgile disait déjà, usant d’une métaphore qu’expliquaient de vieilles croyances superstitieuses, qu’on voyait sur les rivages de la Scythie le soleil laver son char dans l’Océan rougi de ses feux,

Præcipitem Oceani rubro lavit æquore currum.

Le génie romain, peu inventif, ne savait que faire appel à tout l’antique appareil de la mythologie classique en présence de manifestations incomprises. Déjà cependant, devant une nature différente, ses comparaisons prenaient d’autres tours et admettaient d’autres élémens : de nouvelles sources s’ouvraient pour l’imagination romaine. Ce serait à nous à deviner si, en divers cas, elle n’a pas voulu rendre des impressions dues au seul aspect du ciel germanique. N’y aurait-il pas déjà quelque allusion par exemple, dans ce dernier passage de Tacite, au spectacle merveilleux des aurores boréales?

Personne n’ignore combien de formes singulières affectent ces apparitions magnétiques, beaucoup plus fréquentes et complètes dans le nord que partout ailleurs. Tantôt ce sont des flammes répandues par tout le ciel et qui convergent vers un centre constant, dégagé de lueurs, tantôt au contraire un foyer de lumière intense darde d’éclatans rayons; ou bien un vaste mur incandescent se replie en formant des sinuosités aux vives arêtes, ou des séries de colonnes aux couleurs changeantes se dressent pour se dissoudre bientôt dans un océan de feu. Est-il vrai, comme on le dit, que les aurores boréales soient accompagnées d’un bruit semblable à la crépitation des étincelles électriques? M. Silieström, un des membres de la mission dirigée par M. Gaimard de 1838 à 1840, s’abstient de rien affirmer à ce sujet; il est disposé toutefois à se défier d’une confusion entre le sens de l’ouïe et le sens de la vue, facilement explicable. En voyant ce ciel couvert de flammes, dit-il, ces lueurs aux transformations rapides, ou bien ces rayons formés en un instant, qui traversent le ciel comme des fusées avec une vitesse effrayante et qui étincellent d’une très vive lumière, il est naturel qu’on rapporte par erreur au sens de l’ouïe les seules perceptions du sens de la vue, et qu’on s’imagine entendre un pétillement. On s’expliquerait d’ailleurs sans trop de difficulté un tel bruit là où l’électricité joue évidemment un si grand rôle. Ce qui est certain, c’est que le nombre est considérable, au moyen âge et dans l’antiquité, de récits superstitieux ou légendaires qui s’interpréteraient par l’aspect mal compris des aurores boréales. Telles seraient certaines circonstances de la tradition, si populaire chez les peuples germaniques, sur le chasseur invisible, Odin, le Freischütz, ou Robin Hood. Dans la région qu’il traverse, les nuages s’illuminent de sinistres clartés, et l’on entend au loin les aboiemens des chiens et le sifflement des traits au milieu des airs. Grégoire de Tours raconte qu’un jour une lumière fulgurante enflamma tout à coup l’atmosphère, et qu’il y eut, tant qu’elle dura, comme le bruissement intense d’un arbre au vaste feuillage tombant au travers d’une forêt. Un chroniqueur parle d’une colonne bleue qui apparut au ciel, et de laquelle semblait sortir un bruit de flèches dardées à l’entour. Faudrait-il expliquer par l’aurore boréale et ces curieux récits et tant de singulières expressions des écrivains de l’antiquité, les cœli hiatus et les cœlestia prœlia de Pline, les arma crepitantia cœlo de Tibulle et d’Ovide, les souvenirs analogues consignés par Virgile et Tacite? S’il en était ainsi, nous aurions un nouveau et précieux témoignage des impressions que la vue du ciel septentrional avait produites sur l’imagination des Romains.

De cette lumière du nord, quelques anciens croyaient voir des cristallisations délicates et charmantes dans la curieuse matière de l’ambre, qui se recueille en si grande quantité sur les côtes de la Baltique, et dont Tacite nous rappelle que les Romains, comme toute l’antiquité, étaient avides. L’ambre peut être considéré comme ayant joué un grand rôle dans l’histoire antique du commerce, et par conséquent de la civilisation. Les plus anciennes sépultures, égyptiennes, orientales, étrusques, nous montrent combien il était précieux au luxe des premiers peuples. Les Phéniciens le recherchaient avec avidité pour le transmettre aux Grecs, qui aimaient à s’en parer dès le temps d’Homère. Par quelles voies et dans quels lieux les navires de Byblos ou de Tyr venaient-ils charger leurs cargaisons? Tacite, en mentionnant la tradition de nouvelles colonnes d’Hercule sur la côte nord-ouest de la Germanie, permet de croire que le commerce phénicien exploitait la Mer du Nord. Bien plus, s’il est vrai que Pythéas, à en croire un fragment de sa relation dans Pline, ait vu le Frische-Haff et les rives orientales de la Baltique, comme il semble n’avoir fait que visiter les anciens comptoirs des Phéniciens pour renouer au nom de Marseille leurs traditions de commerce, on peut penser qu’ils ont, eux aussi, pénétré à la recherche de l’ambre dans cette seconde mer. Ils durent toutefois se contenter souvent de venir le recevoir dans leurs comptoirs du nord de l’Adriatique, où il arrivait en traversant, de tribu en tribu, toute l’antique Germanie. Ainsi s’expliquerait la tradition qui rattachait à la région de l’Éridan la production de cette précieuse substance. Là était tombé Phaéton, disait-elle, et ses sœurs, désolées de sa mort, avaient été changées en peupliers sur les bords du fleuve; mais elles n’avaient pas cessé de répandre des larmes, et ces larmes, que chaque tronc d’arbre distillait, c’était l’ambre. A la suite des Phéniciens, les Grecs étaient venus par terre chercher l’ambre aux lieux de son exploitation principale. On a trouvé dans le pays de Posen de très anciennes monnaies d’Athènes qui paraissent l’attester. Ce qui abonde dans le sol des provinces baltiques, ce sont les monnaies romaines, puis les monnaies orientales. Le commerce antique avait été ainsi, comme par un dessein providentiel, sollicité sans cesse à la découverte du nord, et, si le souvenir des entreprises phéniciennes s’était effacé et perdu, voici que les Romains, à la suite des campagnes qui leur ouvraient la Germanie septentrionale, se rendaient au même appel. L’ambre avait été toujours fort recherché par le luxe de Rome, mais il semble que la mode ait eu à ce sujet un mouvement prononcé de recrudescence au temps de Pline l’Ancien et de Tacite. Pline nous apprend que telle statuette d’ambre, artistement travaillée, coûtait plus cher qu’un esclave sain et fort. Sous le règne de Néron, un chevalier romain, envoyé vers les marchés des embouchures de la Vistule, en avait rapporté une assez grande quantité pour qu’au prochain combat de gladiateurs on pût en orner leurs armures et les diverses parties du cirque. Les itinéraires que donne la Géographie de Ptolémée offrent deux routes qui, de Carnuntum, près de Vienne, sur le Danube, à travers la Silésie, la Pologne et la Poméranie, se dirigeaient vers les bouches de l’Oder : c’étaient sans nul doute de très anciennes voies de commerce que Rome avait dû reprendre aisément.

Quelles idées l’imagination romaine attachait-elle à cette matière de l’ambre pour la tenir en aussi grande estime que les perles, les murrhins et le cristal? On en connaissait à peine la nature et l’origine; les interprétations les plus étranges, comme on peut le voir dans Pline, avaient été proposées. A vrai dire, la série des conjectures modernes n’a pas été moins bizarre, jusqu’à ce que la science eût nettement reconnu que l’ambre est une résine d’arbres fossiles, d’une espèce disparue de conifères, qui, pendant les premières époques du continent européen, couvrait les rivages de la Baltique et de la Mer du Nord. Lorsque, par la tempête, les flots sont violemment agités, ils arrachent du sol ces fragmens, qu’ils roulent et dont ils se jouent, mais qui, grâce à une densité presque égale à celle de l’eau de mer, montent à la surface pour aller s’échouer sur la plage. Cette origine de l’ambre, Pline et Tacite la connaissaient en partie, puisqu’ils préfèrent, entre autres dénominations, le mot de succin, de nature à marquer qu’il s’agit du suc d’un arbre ou d’une résine. La curiosité de leurs contemporains admirait ici deux choses : d’abord la propriété électrique, éveillée par le frottement, et puis cette intéressante particularité, la fréquente présence d’insectes ou de fragmens végétaux dans l’intérieur même de la matière translucide. Martial a, de son style le mieux aiguisé, adressé de jolies épigrammes à l’abeille, à la fourmi, au vermisseau emprisonnés de la sorte :


« Enfermée dans une larme des Héliades, voyez briller cette abeille; elle apparaît captive dans son propre nectar. C’est ainsi qu’elle recueille le prix de ses merveilleux travaux. Elle-même sans doute aura choisi cette tombe.

« Pendant qu’il rampait sur les branches que mouillent les larmes des Héliades, ce vermisseau s’est vu pris dans la liqueur visqueuse. Cesse, Cléopâtre, de vanter ton royal sépulcre; un vermisseau repose dans un cercueil plus précieux que le tien. »


Les petits vers de Martial n’avaient pour but que de plaire aux belles dames de Rome et à la cour de l’empereur; il est donc évident qu’il avait pris pour sujet non pas une particularité obscure, mais ce qu’on remarquait autour de lui avec surprise. Cette surprise, en excitant l’imagination des Romains, aurait pu les mettre sur la voie de l’étude et les avancer vers la science. Une attention prolongée, une curiosité sérieuse leur aurait préparé d’autres motifs d’admiration, lis ne se seraient pas seulement convaincus que cette délicate substance avait été une des premières occasions de communications et d’échanges entre les peuples, ils eussent pu remarquer encore que la faune et la flore révélées par l’ambre n’étaient pas celles de leur temps, mais qu’ils avaient sous les yeux les authentiques témoignages d’un nord primitif, digne objet des scrupuleuses recherches de la science moderne. N’eût été ce rare présent de l’ambre, les océans du nord n’eussent offert aux anciens Romains que de sinistres sujets d’étonnement et de crainte. Les Romains, à la vérité, semblent n’avoir jamais été marins très hardis. Nous savons combien il leur en coûta, lors de la première guerre contre Carthage, d’oser passer de Sicile en Afrique; les matelots prétendaient que la côte méridionale de l’île, étant oblique, devait enfanter de terribles orages. Les soldats, bientôt après, marchant sur Carthage, assiégeaient le serpent du Bagradas avec leurs machines de guerre, nous dit Tite-Live, comme ils eussent fait une forteresse : leur courage hésitait devant les mystérieuses menaces d’une nature inconnue. Les Grecs aussi s’étaient laissé longtemps arrêter par le formidable cap Malée. Ils prirent leur revanche en s’avançant partout à la suite des Phéniciens, et en traversant avec une admirable ardeur, sous la conduite d’un Alexandre, toute l’ancienne Asie. Toutefois, quand ils atteignirent la mer des Indes, ils se virent accueillis par le phénomène, pour eux nouveau, des marées. Quinte-Curce nous a dépeint leur frayeur dans une de ses meilleures pages. Or ce qui était arrivé aux soldats d’Alexandre dans la presqu’île de Pattalène, aux embouchures de l’Inclus, les soldats de César l’éprouvèrent sur le rivage de l’Atlantique. Sans doute la flotte romaine dut se familiariser promptement avec le périodique retour du flux et du reflux; toutefois Drusus et Germanicus, un demi-siècle après, semblent encore mal préparés à braver ce péril. Pline l’Ancien continue à s’étonner de ce débordement de la mer, comme il l’appelle, qui laisse incertaine l’éternelle question posée par la nature, à savoir si les côtes appartiennent aux continens ou bien à la région des eaux.

S’il faut en croire Tacite, les océans du nord, après ce premier et fâcheux accueil, réservaient aux Romains beaucoup d’autres dangers. Ce n’est qu’avec une série de répugnance que l’auteur de la Vie d’Agricola parle de la mer qui s’étend après la Calédonie : « mer paresseuse et qui résiste aux efforts des rameurs, mare pigrum et grave remigantibus. Les vents mêmes peuvent à peine en soulever les flots, sans doute parce qu’elle baigne peu de terres et de montagnes, et que ce sont les côtes qui enfantent les vents, ou bien aussi parce que cette mer sans fond comme sans bornes est plus lente à s’ébranler. » Tacite achève cette explication peu lucide par quelques traits d’une précision rare : « On voit cette mer, dit-il, çà et là se diviser en fleuves, pénétrer au milieu des terres, les environner, circuler même dans les rochers et les montagnes comme dans son propre lit. » Qu’on prenne, à défaut de souvenirs personnels, une carte géographique, et l’on reconnaîtra à cette parfaite description, les fiords qui, découpant la côte norvégienne, introduisent entre de hauts murs de rochers la mer même presque jusqu’au pied des Dofrines. Ce que Tacite avait dit de l’Océan calédonien, il le répète de celui qui baigne la Germanie : « mer paresseuse et presque immobile, mare pigrum ac prope immotum. » Il ajoute cette fois : « Océan immense, et dont les navires venus de nos contrées n’abordent que rarement le courant contraire, immensus ultra utque sic dixerim adversus oceanus. » Il n’est pas facile de saisir nettement ce que Tacite veut exprimer par ce mot : adversus oceanus ; il paraît avoir pensé que la masse des eaux venant du nord afflue sur les côtes de la Germanie par un courant semblable à celui des fleuves, et pénible à remonter pour un vaisseau venant du sud; mais il est très loin, bien entendu, de soupçonner les vrais courans, particulièrement ceux du gulf-stream. En tout cas, nul de ces traits ne serait à négliger pour qui voudrait reconstituer l’histoire des sciences naturelles chez les anciens.

Une fois agitées, ces mers passent pour avoir de terribles tempêtes. Il faut certainement compter au nombre des plus belles pages de Tacite celle où il a décrit l’orage qui assaillit la flotte de Germanicus au sortir de l’Ems : Humboldt nous dit qu’il ne la relisait jamais sans un certain ravissement; elle mérite cet hommage parce qu’elle est une admirable peinture à la fois pittoresque et morale. C’était vers l’automne de l’année 16 après Jésus-Christ. Germanicus venait d’achever la brillante campagne qui, dans les champs d’Idisiavisus, sur la rive droite du Wéser, avait vengé le désastre subi naguère par Varus. Une partie des légions s’étaient acheminées par le continent vers leurs quartiers d’hiver; le reste avait dû s’embarquer avec le général, et gagner la Mer du Nord par l’Ems et le golfe du Dollart, pour rentrer dans la province de Germanie inférieure par les canaux de Drusus, le lac Flévo et le Rhin.


« D’abord la mer fut tranquille, dit Tacite; on n’entendait que le bruit des rames et le frémissement des voiles qui faisaient mouvoir ces mille vaisseaux. Tout à coup d’épais nuages, amoncelés, se fondent en grêle; les vents soufflent de toutes parts et tourmentent la vague, on n’y voit pas autour de soi; les pilotes ne peuvent plus gouverner ;… le vent du sud, le terrible Auster, est seul maître du ciel et des eaux. Il saisit les navires, et les disperse en pleine mer ou vers des îles qu’environnent des rocs escarpés ou des bas-fonds dangereux. On avait d’abord évité ces périls, non sans peine; mais, quand le changement de la marée conspira avec la direction du vent, il ne fut plus possible de jeter les ancres, et il n’y eut plus assez de bras pour épuiser l’eau qui entrait de toutes parts. Il fallut livrer à l’abîme chevaux, bêtes de somme, même les armes, afin de soulager les bâtimens qui menaçaient de s’entr’ouvrir et de s’affaisser sous le poids des vagues. Autant l’Océan dépasse en violence toute autre mer, et le climat de la Germanie en rigueur tout autre climat, autant cette tempête différa de toutes les autres par ce qu’elle eut d’extraordinaire et d’horrible. On n’avait autour de soi que des rivages ennemis, ou une mer si vaste et si profonde qu’on ne supposait pas de terres au-delà. Une partie des vaisseaux furent engloutis; plusieurs furent jetés vers des îles éloignées. Sur ces rivages déserts nos soldats périrent de faim, excepté ceux à qui la tempête jeta quelques cadavres de chevaux... Pendant tout ce temps, Germanicus allait errant, nuit et jour, de rocher en rocher, s’écriant avec désespoir qu’il était la cause d’un si grand désastre; ses amis l’empêchèrent à grand’ peine de se précipiter dans l’abîme. Enfin la marée nouvelle, avec un vent meilleur, ramena nos malheureux vaisseaux. On les répara en grande hâte pour aller recueillir les naufragés... Chacun d’eux, au retour de ces terres lointaines, faisait de merveilleux récits de tourbillons violons, d’oiseaux inconnus, de monstres marins, moitié bêtes moitié hommes, visions réelles ou imaginées par l’épouvante... »


Il y a au musée de Dresde un paysage célèbre de Rembrandt qui est d’un sombre et terrible effet; il représente le moment qui précède l’orage : le vent du sud semble avoir pris possession de toute la nature, et une lumière blafarde s’échappe d’un immense enroulement de nuages obliques. Ajoutez à ce souvenir une mer furieuse de Bakhuysen, un ciel orageux de Ruysdael, et vous aurez une série de pages pittoresques à côté desquelles se place naturellement le poétique tableau que nous devons à Tacite. Son récit a encore un autre intérêt, disions-nous; à côté du peintre il y a l’historien moraliste. Cette terreur dont la narration de Tacite se trouve empreinte, ce n’est pas une invention du narrateur; loin de là, il traduit des émotions communes à ses contemporains, et qui ont été vraiment ressenties. Nous en avons l’intéressante preuve dans un fragment en vers de la même époque qui, par bonheur, nous est resté. Un certain Pedo Albinovanus, le même peut-être que Tacite a mentionné comme chef de cavalerie dans ses Annales, se trouvait précisément à bord du bâtiment qui portait Germanicus. Il avait écrit en vers le récit de cette journée, et Sénèque nous a transmis ce morceau dans son curieux recueil de thèses de rhétorique.


« Depuis longtemps déjà, nous avons laissé derrière nous la lumière du jour. Nous sommes emportés vers les limites du monde connu; nous naviguons dans la nuit par un sentier sacrilège, audacieusement résolus à atteindre le point extrême où tout finit. Voyez ! la surface de la mer s’enfle lourdement et se hérisse, et les monstres, géans avides de sang, se dressent autour de nous; déjà ils saisissent de leurs griffes redoutables les flancs du navire. Et ces mois qu’on entend murmurer augmentent la crainte : « Le navire n’avance plus! un souffle de vent ne viendra plus animer notre voile! Il faut obscurément périr ici tous, sans défense, proie malheureuse des monstres de la mer! » Et du bord élevé le pilote essaie de plonger son regard dans l’espace, de percer les ombres de la nuit, mais sa vue ne peut rien découvrir. Alors de sa poitrine oppressée s’échappent ces paroles entrecoupées par l’épouvante :

« Où voulons-nous aller, mes amis? Le jour a disparu, la déesse Nature nous ferme par des ténèbres éternelles le chemin qui conduit aux extrémités de l’univers. Cherchons-nous encore des hommes, avec un nouveau ciel sur leurs têtes? Cherchons-nous un autre monde duquel nul récit ne nous a affirmé l’existence? La divinité nous ordonne de retourner en arrière : nul œil mortel ne doit contempler les limites du monde. Que l’audacieux aviron n’irrite plus le flot sacré; cessons de profaner par notre approche la demeure silencieuse et paisible des dieux! »


Que le rhéteur se fasse ici quelquefois entendre, nous n’en disconvenons pas; mais un sentiment réel d’étonnement et de crainte domine cependant cette rhétorique, et, rapprochés l’un de l’autre, les deux écrivains, Tacite et Pedo Albinovanus, sont les interprètes directs de ceux qui les entourent : nous avons dans leurs témoignages les fidèles échos de la profonde impression que les Romains avaient éprouvée au premier aspect des océans du nord. Des terres enfin qu’on pouvait rencontrer au milieu de ces mers, Tacite ne sait rien non plus que de mornes et repoussantes traditions. Ou bien ce sont des îles immenses, insularum immensa spatia, qui, parmi un monde étrange, réservent aux naufragés un hideux esclavage, ou bien les côtes mêmes de la Baltique orientale offrent des monstres à tète humaine, au corps et aux membres de bêtes sauvages. Tacite voudrait ne pas croire à tant de rapports effrayans; il se contente de permettre le doute. Pline l’Ancien, lui, enregistre sans scrupule, à propos de ces îles septentrionales, les plus bizarres légendes. Il en connaît où les hommes naissent avec des pieds de cheval; il mentionne des tribus qui se nourrissent exclusivement d’œufs d’oiseaux et d’avoine, et des indigènes qui vivent nus, mais avec de si vastes oreilles qu’ils peuvent s’en couvrir tout le corps. Pline égale ici les rapports du Grec Ctésias sur les merveilles de l’Inde, sur ces hommes à qui leur jambe dressée en l’air servait de parasol, sur les fourmis chercheuses d’or, etc. Bien que toute l’antiquité ait ri de Ctésias, la science moderne explique certaines de ses informations, mais il n’y a pas apparence qu’il doive en arriver ainsi pour les légendes de Pline sur ces îles de la Baltique. Trop souvent dépourvu de critique, il admet sans examen les récits les moins autorisés. Il n’en est pour nous qu’un rapporteur plus fidèle de ce qu’on pense autour de lui, et plus utile à comparer avec les relations moins suspectes de Tacite.


II.

Voilà ce que les Romains du Ier siècle savaient ou imaginaient sur le ciel, les mers et les terres de l’extrême Germanie ou du nord. Leurs terreurs croissaient en proportion de leur ignorance; elles se résumaient en une seule idée et un seul mot : ces contrées étaient la fin du monde; en voulant y pénétrer, on insultait à la nature et aux dieux, on attirait sur soi la Némésis divine. Faire violence à la déesse Nature, chez les Grecs aussi c’était l’argument redoutable qu’on avait opposé aux promoteurs de certaines grandes entreprises, à ceux qui voulurent couper la Chersonèse de Thrace ou bien l’isthme de Corinthe. — Il y avait du moins une partie de la Germanie, l’ouest et le centre, que les généraux et les soldats romains avaient parcourue, et de laquelle ils rapportaient d’innombrables témoignages. Comment cette région plus voisine leur apparaissait-elle? Comment accueillaient-ils, alors qu’ils n’en étaient plus réduits à d’incomplètes visions ou à de vagues souvenirs, les plus habituelles manifestations d’une nature, d’un sol, d’un climat, qui hier encore leur étaient nouveaux? César, lui, composait un traité sur l’Analogie en traversant les Alpes, au lieu d’accorder quelque admiration aux grandioses beautés des montagnes ; Tacite et les écrivains du Ier siècle nous attesteront-ils une pareille froideur de la part de leurs contemporains en présence de la Germanie? La réponse à de telles questions ne laisse pas que d’être complexe : l’impression produite sur l’esprit romain n’a pas été ici, comme pour l’extrême nord, d’étonnement presque superstitieux d’abord, puis de crainte et d’horreur. Au contraire, à l’égard de la Germanie proprement dite, Rome a commencé par le mépris hostile, pour en venir ensuite à des impressions qui n’excluaient pas un certain respect. La progression est visible, et c’est ici encore un curieux chapitre à écrire d’histoire à la fois pittoresque et morale.

Quintilien nous rapporte que les soldats de César, avant de passer le Rhin, ne manquaient pas de faire leur testament. Toutefois la contrée nord-ouest, comprenant les rivages de la Mer du Nord, depuis ce fleuve jusqu’au Wéser, était devenue presque familière aux Romains avant toute autre portion de la Germanie, parce que, dans leur tentative de conquête, leurs chefs voulaient s’appuyer sur les flottes qui, par l’estuaire de l’Ems, apportaient du lac Flévo et du Rhin des approvisionnemens et des secours. Pline l’Ancien visita ces parages, et il faut voir quels sentimens lui inspirent les pauvres tribus qui les habitent. Une page de son Histoire naturelle, probablement empruntée à son ouvrage sur les guerres contre les Germains, donne une curieuse peinture de ce qu’il a vu chez les Chauques, peuple situé sur les côtes du Hanovre actuel. « Envahis deux fois dans les vingt-quatre heures, dit-il, par les flots débordés de l’Océan, ces peuples bâtissent de misérables huttes sur des monticules qu’ils élèvent au-dessus du niveau des plus hautes marées. Semblables à des gens qui naviguent quand les eaux couvrent tout à l’entour, mais à des naufragés quand elles ont fait retraite, on les voit poursuivre autour de leurs chaumières le poisson qui fuit avec les vagues. De leurs mains, ils façonnent la boue, qu’ils font sécher au vent de mer bien plutôt qu’au soleil, et c’est là tout leur combustible pour cuire leurs alimens et réchauffer leurs entrailles glacées par le souffle du nord. » Quel curieux contraste qu’une telle page écrite par le futur observateur des fléaux du Vésuve ! Et quel profond mépris sous la plume de cet homme du midi quand il achève par ces mots : « Voilà des peuples qui, le jour où ils seront vaincus par nos armes, crieront qu’on leur ravit la liberté. A leur aise ! souvent la fortune fait semblant d’épargner ceux qu’elle veut le plus durement punir. »

Tacite a de semblables expressions de dédain. Lui aussi, il prend en pitié ce ciel bas, cœlum demissum, ce climat venteux, ce sol humide, et un de ses argumens pour croire que les Germains sont un peuple autochthone est d’affirmer que nul émigrant n’aurait certainement quitté d’autres pays pour une telle contrée. Leur genre de vie est, suivant lui, aussi triste que leur climat : ils font bouillir et mangent l’avoine, qu’à Rome on considère comme une mauvaise herbe ; il paraît croire qu’ils ne connaissent pas l’automne, c’est-à-dire, aux yeux des Romains, la charmante saison des réunions champêtres, des fêtes populaires, des dialogues enjoués. Tout au moins n’ont-ils pas la vraie fête des vendanges, cette joie de l’Italie, car « leur boisson est une certaine liqueur faite d’orge ou de froment, à laquelle la fermentation donne une sorte de ressemblance avec le vin. » On connaît la caustique apostrophe de Julien contre le Bacchus bâtard des peuples du nord, qui sent le bouc au lieu d’exhaler l’ambroisie. La pensée est la même sous la plume de l’historien et sous celle du philosophe ; il y a loin de ces expressions dénigrantes à l’exaltation scandinave et germanique de la bière dans les Eddas ou les Nibelungen, et à la coupe écumante du poétique roi de Thulé.

Tacite ne s’est pas contenté du dédain. Son patriotisme jaloux y ajoute une perfidie peu digne de lui quand il laisse échapper ce conseil : « Envoyons des vins chez ces peuples. Favorisons leur goût d’ivresse; nous triompherons d’eux ainsi plus facilement que par les armes. » C’est que, avec le souvenir présent de honteuses défaites, tout lui est odieux de la Germanie. Ne lui faut-il pas, dès le début des Annales, mentionner et expliquer le triste renom des marécages situés entre les bras du Rhin ou sur les deux rives du bas Eyder? Au travers de ce qu’on appelle aujourd’hui le marais de Burtange, sur la frontière nord-est de la Hollande actuelle, les premiers Romains entrés en Germanie avalent dû jeter une de ces constructions comme on en retrouve encore dans la Westphalie et en France même, partout où les soldats de Rome ont eu besoin de traverser des régions noyées. Joignant aux expéditions militaires les grands travaux nécessaires aux communications, ils ont établi dans ces marais des chaussées composées de rondelles de bois assez peu pesantes pour ne pas s’enfoncer à l’excès dans la vase. Les débris de ces constructions sont désignés de nos jours sous le nom ordinaire de Ponts longs. Ceux de Burtange n’avaient pas longtemps résisté, et Tacite nous décrit la désastreuse retraite que Cécina dut opérer en de tels lieux. L’étroite chaussée, rompue çà et là, était jetée sur un terrain boueux que d’innombrables ruisseaux empêchaient de se fixer ; des deux côtés, à peu de distance, s’élevaient des collines occupées par des bois. L’habile Arminius, chef des Germains, avait pris possession de ces fourrés, d’où il pouvait aisément assaillir ou inquiéter son ennemi. En vain celui-ci essayait-il d’élever quelques digues pour détourner les eaux du marécage. Arminius, des hauteurs, dirigeait vers le vallon de nouvelles eaux qui ruinaient toute protection et toute défense. Il faut lire dans Tacite le tableau de la nuit qu’on passa en présence. Du côté des barbares, certains du triomphe, des chants d’allégresse ou de terribles menaces que les échos des montagnes rendaient plus sinistres en les répercutant ; « chez les Romains au contraire, des bivouacs aux feux languissans, des paroles entrecoupées, les soldats étendus çà et là le long des palissades ou errans le long des tentes, veillant par pure insomnie bien plutôt que par consigne ou de leur propre volonté. » Leur chef, le vieux Cécina, en était à sa quarantième campagne. Accoutumé aux disgrâces de la guerre, il ne s’étonnait de rien. Il eut toutefois pendant cette nuit un songe affreux. Il crut voir ce même Varus dont le désastre, quelques années auparavant, avait tant humilié Rome, se lever tout sanglant du fond de ces marais, l’appeler et lui faire signe de le suivre. Arminius, quant à lui, comptait renouveler sa victoire; on l’entendit, quand il fit sonner la charge, crier à ses soldats, en leur désignant le chef romain : « Celui-ci encore est Varus ! Voici ces mêmes légions que les destins nous livrent encore une fois ! » Tacite écrivait ce chapitre des Annales environ un siècle après la date de ces grands événemens. On peut juger, aux vives couleurs de ses récits, non pas seulement de son talent littéraire, — ce serait trop peu, — mais aussi de l’émotion patriotique que réveillaient chez lui ces noms d’hommes et de lieux d’une célébrité désormais sinistre.

Toutefois le principal épouvantail qu’offrait la Germanie aux Romains, c’étaient ses forêts épaisses. On se rappelle quelle barrière longtemps infranchissable la forêt ciminienne avait élevée entre la Rome primitive et l’Étrurie encore puissante et redoutée. Tite-Live, en racontant sous le règne d’Auguste l’histoire de ces premiers siècles, ne croit pas pouvoir mieux décrire ce que jadis cet obstacle inspirait de frayeur qu’en le comparant à ce qu’avait été, de son propre temps, l’immense forêt hercynienne. César paraît comprendre sous ce nom le Schwarzwald ou Forêt-Noire, le Rauhe Alp, et peut-être même le Jura de Franconie, puisque, faisant commencer la chaîne boisée sur les confins de l’Helvétie, il la voit se continuer le long du Danube. Elle a, suivant lui, une largeur de neuf journées de marche, et soixante journées ne suffiraient pas pour la parcourir dans toute sa longueur. Comme dit le proverbe allemand, l’écureuil, sautant d’arbre en arbre, y pouvait courir sept milles sans toucher terre.

Pline l’Ancien a sur elle d’étranges expressions, toutes poétiques. Il admire ses chênes énormes «contemporains du monde, » dont les branches, s’inclinant jusqu’à terre, enfantent de nouvelles pousses qui forment à leur tour d’immenses arcades ou s’entrecroisent en murailles inextricables. Il connaît d’autres forêts encore qui couronnent des falaises sur les côtes de l’Océan. Souvent les arbres de l’extrême bord se détachent, avec la motte de terre végétale qu’ont enserrée leurs racines, et glissent vers la mer; on les voit, debout sur cette sorte d’île, flotter à la surface des eaux, et les vaisseaux romains, que leur choc menace, sont tout étonnés d’avoir à livrer des batailles navales contre des troncs et des feuillages. Des animaux jusqu’alors inconnus errent dans ces bois. César y cite un bœuf unicorne qui ne serait, au dire de Cuvier, qu’un renne mal décrit, et ce bœuf urus, gros comme un éléphant, dont les cornes, montées en argent, servaient dans les festins barbares pour boire l’hydromel : c’est sans doute l’aurochs actuel de Lithuanie. César y désigne aussi des élans aux jambes sans articulations ni jointures, à ce qu’il croit; ces animaux ne se couchent pas pour dormir, et, si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent ni se soulever ni se redresser. Pline répète quelques-unes de ces fables et les augmente, par exemple lorsqu’il mentionne dans la forêt hercynienne un grand nombre d’oiseaux extraordinaires, dont les plumes brillent comme du feu dans les ténèbres. Est-ce le ver luisant qui a donné lieu à ce conte, ou bien le regard étincelant d’oiseaux de nuit? Une autre explication a été proposée : au moyen âge, les voyageurs avaient la coutume, dans le nord, de marquer leur route au travers des bois par des souches dressées de distance en distance, et pourvues sans doute de certains signes. Ces troncs, en pourrissant, se couvraient d’une végétation parasite connue des botanistes pour devenir facilement lumineuse dans la nuit.

Comme César et Pline, Tacite redoute les forêts germaniques. Quand il nous raconte que le sol y était sillonné de nombreux souterrains recouverts de broussailles, où les barbares se réfugiaient contre le froid ou bien cachaient leurs grains, il est clair qu’il entend aussi que ces cavernes deviendront de secrets et dangereux asiles pour leurs soldats, et concourront à leur système de défense nationale. Il a en mémoire les désastres que les armées romaines y ont déjà subis. Qu’on relise dans les Annales l’incomparable scène de Germanicus rendant les derniers honneurs aux restes mortels de Varus et de ses trois légions, dans les mêmes lieux où, cinq ans auparavant, ils avaient succombé. Incedunt mœstos locos, visuque ac memoria deformes... Quelle intraduisible expression d’un sentiment de terreur toujours subsistante! Peu de temps encore avant l’époque où Tacite écrivait, n’était-ce pas dans une forêt de Germanie que le Batave Civilis, instigateur et chef d’une vaste coalition entre Germains et Celtes, avait réuni en un repas funèbre ceux qui consentaient à le suivre, et leur avait fait prêter le serment d’une haine mortelle contre Rome, absolument comme jadis le chef des redoutables Samnites avait aussi formé dans les profondes retraites apennines, au prix de terribles sermens, sa fameuse Légion de lin? Au fond de leurs bois, les Germains adoraient ces divinités dont Rome elle-même commençait à croire l’intervention puissante. Là se célébraient les sarglans sacrifices, là étaient déposés ces symboles guerriers, ces simulacres de monstres qui servaient aux barbares de signes de ralliement pendant les batailles. De plusieurs d’entre ces forêts on racontait des choses mystérieuses. Il y en avait une dans laquelle, par une prescription religieuse, on ne devait entrer qu’avec les mains liées; si l’on tombait à terre, il n’était pas permis de se relever. Dans une autre, la divinité venait à une certaine époque visiter ses adorateurs; les chevaux blancs attelés à son char et les témoins de ce qui se passait au fond du sanctuaire payaient ensuite cet honneur de la vie : on les noyait dans un lac consacré. L’Allemagne du moyen âge et celle de nos jours ont gardé de curieuses traces du culte même qui était réservé aux arbres. On remarque aujourd’hui, sur les places de beaucoup de villes allemandes, surtout dans le nord, des statues dites de Roland. Elles représentent en effet le neveu de Charlemagne tenant en main sa bonne épée. Par quelles voies le souvenir du paladin a-t-il dominé de la sorte dans une contrée si éloignée de la scène de ses exploits? On a pensé que la légende de Roland n’avait eu d’autre raison de paraître ici qu’une singulière confusion de noms. Les seigneurs féodaux, dès le commencement du moyen âge, avaient suspendu aux troncs de certains arbres le bouclier et l’épée, signes de haute justice. C’était là qu’ils faisaient exécuter leurs sentences, de manière que le sol, tout à l’entour, avait pris le nom de terre rouge, c’est-à-dire arrosée de sang, rothes-land ; la ressemblance de ce dernier nom avec celui de Roland expliquerait toute l’énigme. Quant aux arbres de justice, ils avaient eux-mêmes remplacé des arbres que consacrait une antique tradition religieuse.

Rien d’étonnant si, du milieu de cette Germanie hostile, de terribles visions s’étaient dressées au-devant des Romains envahisseurs. Ils avaient franchi les premiers obstacles à la voix de leurs chefs, et s’étaient courageusement avancés au travers du pays inconnu; mais, quand ils parvinrent aux rives de l’Elbe et qu’ils s’apprêtèrent à le franchir, le jeune et ardent Drusus, frère de Tibère, qui les commandait, vit apparaître en avant du fleuve une femme d’une taille plus qu’humaine; elle lui dit en langue latine, suivant l’expresse remarque de Suétone, que son insatiable ambition devait avoir un terme, qu’il était parvenu à la fin de sa course et à la fin de sa vie. Quelques jours après, Drusus, qui s’était immédiatement résigné au retour, tomba de cheval, se blessa et mourut. Nul ne douta dans l’armée que la Germanie ne lui eût apparu elle-même pour défendre l’accès de ses solitudes et revendiquer son indépendance. Après avoir parcouru le vaste pays du Rhin à l’Elbe, après avoir construit quelques places et une ligne fortifiée d’Augsbourg, sur le Danube, à Cologne, sur le Rhin, les légions se retirèrent. On se contenta de découper dans la circonscription même de la Gaule belgique, sur la rive occidentale du Rhin, deux étroits territoires qu’on décora des noms de Germanies supérieure et inférieure : on avait ainsi, au lieu de l’immense contrée qu’on avait cru conquérir, deux soi-disant provinces nouvelles, prises tout entières en réalité sur le précédent domaine de l’empire, sauf quelques points de la rive orientale du fleuve. Rome comptait-elle faire illusion de la sorte aux autres et à elle-même, ou bien n’était-ce pas l’indice d’un changement de conduite traduisant une transformation de son propre génie?

Les Romains avaient toujours été un peuple d’esprit pratique. Le pays barbare qu’ils n’avaient pu dompter par les armes, ils s’appliquèrent à l’exploiter au profit de leur commerce. La volupté romaine fut très ingénieuse à profiter des ressources inattendues que lui offrait la région rhénane. Les matrones achetèrent avidement les chevelures dorées des femmes germaines, ou, pour teindre leurs propres cheveux, les pommades fabriquées dans le pays des Mattiaques ou de Wiesbaden. Les légions se familiarisèrent avec le de leur ancien ennemi : Pline rapporte que sur les bords du Rhin les officiers avaient grand’peine à empêcher leurs soldats de poursuivre une espèce de canards dont la plume faisait d’excellens oreillers et le foie d’excellens pâtés. On ouvrit les mines et les carrières du Siebengebirge et de l’Abnoba. Nul n’ignore enfin avec quel empressement les Romains voulurent jouir des abondantes eaux minérales qu’ils rencontraient dans le Taunus. La contrée se couvrit de villes florissantes, dont les ruines ou de précieux débris nous rappellent aujourd’hui l’ancienne richesse. Leurs inscriptions, qui subsistent en assez grand nombre, nous montrent particulièrement non pas un mélange des deux civilisations germanique et romaine, encore si inégales et si distinctes, mais déjà cependant l’admission de quelques divinités barbares en même temps que des divinités orientales et celtiques. L’Hercule Saxanus par exemple, qui n’est autre que le Sachsnot, c’est-à-dire Tyr ou Zio, mentionné par une célèbre formule d’abjuration à côté de Thor et d’Odin, figure sur les tombeaux romains de la région rhénane aussi bien que Taranus et Mithra.

C’était le présage de concessions presque involontaires et inconscientes marquant un changement dans les idées romaines. Deux siècles avant Jésus-Christ, Ératosthène l’Alexandrin professait déjà qu’on devait, non pas diviser les hommes en Grecs et barbares mais distinguer ceux qui font le bien de ceux qui commettent le mal. L’esprit grec, sur ce point comme sur tant d’autres, devançait les temps et marquait les cimes lointaines à atteindre. La Rome impériale n’en était pas là; toutefois son orgueil s’abaissait. Moins exclusive, moins égoïste qu’au temps de ses éclatantes victoires elle ressentait des scrupules, elle en venait à admettre qu’il y eût place pour l’indépendance de ces peuples étrangers, puisqu’ils ne se laissaient pas vaincre. Avec l’horizon visuel, comme il arrive d’ordinaire, l’horizon intellectuel et moral s’était agrandi. L’imagination romaine n’avait jamais été active ni féconde : on se rappelle ce proconsul dont parle Cicéron, qui, ennuyé des discussions philosophiques des Grecs et de leurs incessantes définitions du souverain bien, leur proposa de prendre jour pour un congrès où l’on arrêterait une solution définitive. L’imagination romaine avait toujours vu se placer entre elle et l’aspect direct de la nature le vieux panthéisme oriental qui, créant à sa manière tout un monde, cachait la réalité vivante. La mer agitée, c’était Neptune en courroux; dans certains tableaux de Pompéi, les rivages et les montagnes sont représentés par des personnages symboliques. L’ouverture du monde germanique, avec ses motifs d’étonnement et de terreur, rendit ce service aux esprits romains de les ramener en face de la nature. Les dieux du vieil Olympe n’exerçaient plus là leur empire, et, quant aux divinités barbares, leur action, comme leur essence même, était par trop obscure. Nous avons assisté, grâce à des témoignages directs, c’est-à-dire en relisant les pages émues des écrivains de l’antiquité, aux vives impressions que l’aspect d’un monde nouveau avait fait naître; nous avons vu combien de spectacles merveilleux ou terribles, jusque-là non soupçonnés, avaient dû remuer jusqu’en leurs profondeurs la conscience et l’intelligence des peuples classiques, déplacer pour ainsi dire l’axe de l’esprit humain, et lui montrer des chemins encore non frayés.

C’est d’ailleurs le temps où le commerce pénètre de la Méditerranée jusqu’en Chine et aux Indes; Strabon a recueilli des informations jusque sur l’Afrique équatoriale, Pline l’Ancien et lui ont repris celles de Pythéas sur la Baltique et peut-être sur le haut nord. Mille échos arrivent des pays et des temps les plus divers : avec Lucien et Apulée commencent les récits romanesques; avec Pline et Sénèque se montre une insatiable curiosité interrogeant la nature. C’est le temps où l’esprit antique, qu’avait honoré déjà, il est vrai, dans cette voie un Aristote, s’ouvre clairement à la doctrine de la science. « Il reste beaucoup à faire, s’écrie Sénèque, et, cela accompli, il restera beaucoup à faire, et, après le travail de mille siècles, ceux qui viendront pourront ajouter encore. » C’est le temps où le stoïcisme, aidé de la paix romaine, a proclamé les grandes idées de patrie, d’humanité, de liberté morale et de communs devoirs. C’est le temps enfin où, avec les esprits, les âmes vont s’ouvrir à la vraie lumière du christianisme. Il n’a pas pu être d’un inutile concours à ce principal moment de l’histoire que la barbarie germanique se révélât alors, et que fût soulevé en ce temps même un coin du voile qui couvrait le cosmos.

Ainsi se rapprochaient à leur insu, mais non jusqu’à se confondre jamais, deux génies profondément distincts. Le génie classique, résumant la civilisation de l’Orient et de la Grèce, s’est nourri de presque toute la sève indo-européenne. Il a eu pour privilèges la conception et la diffusion des idées générales. Ces idées, il les a traduites en philosophie et en morale par des systèmes élevés ayant pour base une vue spiritualiste de la nature et une intelligence théorique de la communauté des droits et des devoirs, — en politique par des ébauches savantes d’administration centralisée, qui n’ont toutefois jamais atteint la pratique ni la doctrine du gouvernement représentatif, tel que l’a compris l’esprit moderne. Elles l’ont conduit à une claire perception et à une expression parfaite du beau dans les arts plastiques, parce qu’elles lui révélaient un type idéal. Elles lui ont inspiré en même temps l’élégance et la précision littéraires : l’enseignement rhétorique, phénomène très considérable et d’une grande portée dans l’histoire de la pensée grecque ou romaine, n’a été que la prédication constante, jamais interrompue, de ces idées générales, faites pour une propagande au service de laquelle nul peuple n’a montré plus d’esprit que les Grecs, et nul plus de ferme raison que les Romains, créateurs du droit écrit. Par elles, le génie classique a dominé tout l’ancien monde et règne en partie sur le monde moderne, domination légitime, qui doit cependant tenir compte de certains élémens nouveaux.

Le génie germanique se montre à nous déjà dans Tacite par quelques-uns de ses traits particuliers. Le plus saillant est sa tendance à l’individualisme : il n’est pas besoin de rappeler à nouveau les textes, qui sont bien connus, et que nous avons d’ailleurs interprétés en parlant des institutions barbares. Tacite a marqué ce premier trait d’une manière charmante en disant la répugnance des Germains pour les villes, leur goût pour les habitations éparses, selon que les invite la lisière d’une forêt, ou le bord d’un lac, ou le voisinage d’une source agréable. Ce n’est plus ici l’unique besoin d’isolement qui se manifeste, c’est un sens de la nature peut-être plus direct, et l’habitude d’un commerce plus intime avec elle. Il faut saisir dans toute sa portée l’indication précieuse de l’historien romain, sa vue à la fois ingénieuse et profonde. Le monde classique reposait sur la cité, que constituaient dès le premier jour, en Grèce et à Rome, les mêmes élémens, c’est-à-dire le temple, la forteresse et le groupe des chefs de gentes réunis sur un haut-lieu. Acropole, Palatin ou Capitole. De son bâton recourbé, l’augure étrusque a tracé et découpé dans les cieux une figure à quatre angles droits que, par la vertu de son art, il abaisse sur la terre, et qui vient y inscrire au nom des dieux les limites sacrées de la ville future. Le fondateur ou premier roi vient ensuite, qui, du soc de la charrue, creuse le fossé de la Roma quadrata, d’où sortiront l’agger et le mur; le mur s’étendra ensuite, par une fiction légale et religieuse, quand les frontières de l’état se reculeront par la conquête. L’état, dès l’origine, est là tout formé : il enveloppe, réunit et condense toutes les forces. Combien est différente, dès sa première ébauche, la société germanique, mieux faite pour la fédération que pour une centralisation sociale et politique! Le seul groupe naturel de la famille y sert de base fondamentale : encore les liens en sont-ils peu étroitement serrés. Le besoin de la défense commune ou de la commune attaque, avec le dévoûment de l’homme à l’homme et la solidarité de péril, telles sont les causes de rapprochement entre les pères de famille pendant la guerre; la délibération sur les intérêts de tous les réunit pendant la paix, avec une entière égalité de droits. De l’assemblée générale ils retournent à leurs habitations séparées, à leur vie solitaire, moins fréquemment en commerce avec les hommes qu’avec la nature. Lorsque, au XVIIIe siècle, les philosophes, disciples de Rousseau, et la mode à leur suite, soutiendront contre les jardins français le parti des jardins anglais, jaloux d’imiter les prairies et les bois et de se confondre avec tout le paysage d’alentour, ce sera le curieux témoignage d’une diversité de génies survivant chez un peuple de double formation, comme est la France, et reparaissant après des siècles jusque dans les appréciations du goût, jusque dans les délicatesses et les caprices d’une civilisation raffinée.

Un second trait principal auquel se peut reconnaître le primitif génie germanique, trait cette fois encore admirablement traduit par Tacite, c’est ce sentiment religieux qui, sans le secours importun des formes matérielles, dans le silence et dans l’ombre des grands bois, se recueille et adore : lucos ac nemora consecrant, deorumque nominibus appellant secretum illud, quod sola reverentia vident. On a dit, — Jacques Grimm lui-même, — qu’il fallait voir dans ces expressions de Tacite un clair pressentiment de la réforme protestante. Soit, si l’on parle de l’étonnement douloureux que ressentit Luther en face des scandales religieux de son temps, ou bien de sa répugnance contre la profusion des images et le culte des saints; mais une telle interprétation cesse, à notre avis, d’être juste, si l’on songe que le mysticisme, l’ardeur de l’adoration solitaire et contemplative, élémens religieux qu’on devine, ce semble, derrière les expressions de Tacite, ne sont pas ceux qu’a exaltés la réforme. Le mysticisme, avec un profond sentiment de l’indéfini, on le retrouve en certaine mesure, il est vrai, dans la poésie germanique, dans la peinture allemande avant le XVIe siècle, dans la musique allemande de notre temps. Quant aux sublimes essors de l’élévation religieuse, ils ne sauraient prendre naissance que dans la sphère de la grande imagination, où les peuples héritiers du génie classique sont, tout compte fait, restés les maîtres. Avec Homère, Eschyle, Platon, Aristote, Phidias, Virgile, Dante, la pensée humaine avait atteint les plus hautes cimes. Qu’au nom d’un Shakspeare et d’un Luther, organes d’une différente conception de l’idée religieuse et de la poésie, au nom d’un Goethe, symbole d’une fusion cosmopolite, on réserve l’avenir, cela doit être permis à qui veut espérer; mais qu’ils sont lents à paraître, qu’ils sont prompts à s’effacer quand on croit les saisir, les signes d’une conciliation véritable qui serait la vraie force du génie moderne !


A. GEFFROY.

  1. Voyez la Revue du 1er mars, les Institutions et l’état social des Germains selon Tacite.