Les Nibelungen/9

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 83-90).



IX. COMMENT SIEGFRID FUT ENVOYÉ À WORMS


Lorsqu’ils eurent navigué neuf jours entiers, Hagene de Troneje parla : « Écoutez ce que je dis : nous avons trop attendu d’envoyer des nouvelles à Worms, aux bords du Rhin. Nos messagers devraient être déjà maintenant près des Burgondes. »

Le roi Gunther répondit : — « Vous avez dit vrai. Personne ne serait plus propre que toi, ami Hagene, à accomplir cette mission. Chevauche donc vers mon pays, nul ne les instruira mieux que toi de notre expédition. »

Hagene reprit : — « Je ne suis pas un bon messager. Laissez-moi demeurer camérier et rester sur les flots. Je veillerai près des femmes sur leurs vêtements jusqu’à ce que nous les amenions au pays des Burgondes.

« Priez Siegfrid de se charger de ce message : grâce à sa force prodigieuse il saura bien l’accomplir. S’il refuse de faire ce voyage, vous le prierez gracieusement, par l’amour de votre sœur, de s’acquitter de cette mission. »

Le roi envoya vers le héros ; il vint dès qu’on l’eut trouvé. Gunther parla : — « Puisque nous approchons de mon pays, je devrais envoyer des messagers à ma sœur bien-aimée et aussi à ma mère, pour leur dire que nous approchons du Rhin.

« Je vous le demande, Siegfrid, faites suivant mon désir et je vous en serai éternellement obligé. » Ainsi parla cette bonne épée. Siegfrid refusa d’abord, l’homme très hardi, jusqu’à ce que Gunther se mît derechef à le prier.

Et lui dît : — « Vous chevaucherez pour l’amour de moi et aussi pour Kriemhilt, la belle vierge, qui vous remerciera avec moi, la femme charmante. » Quand Siegfrid entendit cela, il fut bientôt prêt.

— « Demandez ce que vous voulez, je ne vous refuserai rien. Je l’accomplirai au nom de la belle vierge. Comment refuserais-je quelque chose à celle que je porte en mon cœur. Pour elle, tout ce que vous commanderez est fait. »

— « Eh bien ! dites à Uote, à la reine puissante, que nous sommes grandement satisfaits de ce voyage. Faites connaître à mon frère comment nous avons vaincu. Apprenez aussi cette nouvelle à nos amis.

« Ne cachez rien à ma sœur si jolie. Vous la saluerez de la part de Brunhilt, ainsi que de la mienne, et dites à mes serviteurs et à tous mes hommes que j’ai accompli avec honneur ce que mon cœur désirait.

« Dites à Ortwîn, mon neveu que j’aime, qu’il fasse dresser des sièges aux bords du Rhin. Et qu’on fasse savoir à tous mes autres parents que je veux célébrer magnifiquement mes noces avec Brunhilt.

« Dites à ma sœur que, quand elle aura appris que j’ai abordé avec mes hôtes, elle reçoive gracieusement ma bien-aimée ; j’en serai toujours reconnaissante Kriemhilt. »

Le seigneur Siegfrid prit en hâte congé de la dame Brunhilt et de toute sa suite, ainsi qu’il convenait. Et le voilà qui chevauche le long du Rhin. On n’aurait pu trouver en ce monde un meilleur messager.

Il chevaucha vers Worms avec vingt-quatre guerriers. Il arrivait sans le roi ; quand cela fut su, tous ses fidèles furent remplis de douleur. Ils craignaient que leur seigneur n’eût trouvé la mort au loin.

Ils descendirent de leurs chevaux ; leur cœur était joyeux et fier ; aussitôt Gîselher, le bon jeune chef, s’approcha avec Gêrnôt, son frère. Comme il s’écria vivement dès qu’il ne vit point le roi Gunther avec Siegfrid :

— « Soyez le bien-venu, seigneur Siegfrid ; faites-moi connaître où vous avez laissé mon frère le roi. La force de Brunhilt nous l’a enlevé, j’imagine. Ainsi l’amour auquel il osait prétendre nous a causé grand dommage. »

— « Quittez ces soucis. Mon compagnon d’armes vous offre son salut et à vous et à tous vos parents. Je l’ai laissé sain et sauf, et il m’a envoyé afin que je fusse son messager et que j’apportasse de ses nouvelles dans votre pays.

« Songez promptement à me faire voir la reine et votre sœur, afin que je leur apprenne ce dont m’ont chargé Gunther et Brunhilt ; tous deux sont heureux. »

Alors le jeune Gîselher parla : — « Vous irez vers elle. Vous avez inspiré de l’amour à ma sœur, et elle a conçu beaucoup d’inquiétudes pour mon frère. La vierge vous aime, je puis vous en être garant. »

Le seigneur Siegfrid dit : — « Partout où je pourrai la servir, je le ferai de cœur et avec fidélité. Où sont maintenant les femmes ? c’est là que je désire aller. » Gîselher, l’homme au corps gracieux, alla l’annoncer.

Gîselher le jeune parla à sa mère et à sa sœur quand il les aperçut toutes deux. — « Il est arrivé, Siegfrid le héros du Nîderlant ! Mon frère Gunther l’a envoyé ici aux bords du Rhin.

« Il nous apporte des nouvelles du roi. Vous lui permettrez l’entrée de la cour, afin qu’il vous dise les nouvelles véritables de l’Islande. » Les nobles femmes étaient encore vivement affligées.

Elles saisirent en hâte leurs vêtements et se vêtirent. Puis elles firent prier Siegfrid de se rendre à la cour. Il le fit de bon cœur, car il aimait tendrement la noble Kriemhilt ; elle lui parla avec grande bonté.

— « Soyez le bien-venu, seigneur Siegfrid, héros digne de louanges. Où est mon frère Gunther, le noble et puissant roi ? J’imaginais que nous l’avions perdu par la force de Brunhilt. Hélas ! malheureuse fille que j’étais d’être jamais venue en ce monde. »

L’intrépide chevalier parla : — « Accordez-moi le don du messager. Ô belle femme, vous pleurez sans motif. Je l’ai laissé hors de tout péril, voilà ce que je voulais vous apprendre. Il m’a envoyé avec celle nouvelle vers vous deux.

« Avec sa tendre affection, ô très noble reine, il vous offre ses services, lui et sa fiancée. Ainsi cessez de pleurer. Ils seront bientôt arrivés. » Depuis longtemps elle n’avait appris si douce nouvelle.

Avec une étoffe blanche comme neige, elle essuya les larmes de ses beaux yeux. Puis elle se prit à remercier le messager des nouvelles qu’il avait apportées ; elles la consolaient de ses tourments et de ses pleurs.

Elle pria le messager de s’asseoir ; il y était tout disposé, et la femme digne d’amour lui dit : — « Ce serait sans regret que pour votre message je vous donnerais tout mon or. Vous êtes trop riche pour cela, mais je vous en demeurerai reconnaissante. »

— « Quand j’aurais à moi seul trente pays, dit-il, je recevrais encore avec plaisir des dons de votre main. » « Eh bien ! qu’il en soit fait ainsi, » dit la femme pleine de vertus. Et elle ordonna à son camérier d’aller quérir le don du messager.

Elle lui donna vingt-quatre anneaux, ornés de belles pierres, en récompense. Mais l’âme du héros était ainsi faite qu’il n’en voulut rien garder. Il les distribua aussitôt aux belles femmes qu’il trouva là dans les appartements.

Et la mère de Kriemhilt lui offrit également ses services avec beaucoup de bonté. — « Je vous dirai plus encore, ajouta l’homme hardi, touchant ce dont le roi vous prie lorsqu’il arrivera aux bords du Rhin. Si vous faites cela, ô dame, il vous en sera toujours obligé.

« Je l’ai entendu exprimer le désir que vous receviez bien ses hôtes puissants et que vous lui accordiez d’aller à leur rencontre devant Worms, sur le sable. Voilà ce que le roi Gunther vous fait savoir avec ferme confiance. »

La vierge digne d’amour parla : — « Je suis toute prête à le faire. Je ne refuserai jamais rien de ce qui pourra lui plaire. Il en sera fait ainsi en toute amitié. » Ses couleurs devinrent plus vives par l’amour qu’elle éprouvait.

Jamais messager d’aucun chef ne fut mieux reçu. Si elle l’eût osé, elle l’eût baisé sans nul regret. Il quitta les femmes d’une autre façon, mais toutefois affectueusement. Les Burgondes firent comme il le leur avait conseillé.

Sindolt, Hûnolt et Rûmolt la bonne épée n’épargnèrent point leurs peines en ce moment. Ils firent dresser les sièges, ce dont ils s’acquittèrent parfaitement. Beaucoup de fidèles du roi travaillèrent là avec eux.

Ortwîn et Gêre, les hommes du puissant roi, envoyèrent alors de tous côtés vers ses amis pour les prévenir que des fêtes allaient avoir lieu pour les noces. Maintes belles vierges se préparaient à y assister.

Le palais et ses murs, tout fut orné pour l’arrivée des hôtes. La salle de Gunther fut regarnie en bois sculpté par des ouvriers étrangers, venus en grand nombre. Cette grande fête se préparait bien joyeusement.

Et voilà que partout chevauchaient par les chemins de la contrée les parents des trois rois, qu’on avait avertis afin qu’ils allassent attendre ceux qui devaient venir. Et hors des bahuts on retirait les riches habits.

La nouvelle se répandit qu’on voyait approcher les amis de Brunhilt, et aussitôt en Burgondie la foule accourut en masses pressées. Ah ! que de vaillants guerriers se trouvaient là des deux côtés.

La belle Kriemhilt parla : — « Ô vous, mes filles, qui voulez m’accompagner à la réception, cherchez dans vos coffres les plus beaux vêtements que vous puissiez trouver ; que ceci soit dit aussi pour les femmes. »

Les guerriers arrivèrent et firent apporter des selles magnifiques, toutes garnies d’or rouge, sur lesquelles les femmes devaient monter pour aller de Worms aux bords du Rhin. Jamais ne se verront plus de si beaux harnais.

Ah ! de quel éclat Tor brillait sur les haquenées ! Et sur les rênes maintes nobles pierres étincelaient. On apporta pour les femmes des selles dorées qu’on posa sur des housses éclatantes. Toutes étaient bien joyeuses.

On amena aussi pour elles de charmants coursiers sanglés de belle et forte soie. Ils portaient sur le poitrail de superbes courroies de la meilleure soie dont on ait jamais ouï parler.

On voyait s’avancer d’abord quatre-vingt-dix femmes portant leurs cheveux en bandeaux. Avec Kriemhilt venaient ensuite les plus belles, qui portaient de splendides vêtements. Puis suivaient, également bien vêtues, maintes gracieuses jeunes filles.

Cinquante-quatre d’entre elles, du pays des Burgondes, étaient les plus belles qui se trouvassent à la cour. Leurs blonds cheveux étaient ornés de galons éblouissants. On avait fait avec zèle ce que Gunther avait désiré.

Elles portaient, pour plaire aux guerriers étrangers, les plus belles étoffes qui se pussent voir et les habits les plus riches, qui s’accordaient admirablement avec leurs charmantes couleurs. Il eût été de noire humeur celui à qui l’une d’elles eût pu déplaire.

On voyait beaucoup de robes de zibeline et d’hermine. Plus d’une main et plus d’un bras étaient richement ornés d’anneaux portés au dessus de la soie. Nul ne pourrait vous raconter jusqu’au bout tous ces apprêts.

Sur ces magnifiques vêtements, leur main attacha une ceinture riche, longue et bien brodée pour retenir les nobles plis des étoffes d’Arabie[1]. Le moment des hautes réjouissances approchait pour ces nobles jeunes femmes.

Mainte belle vierge avait la poitrine gracieusement parée de riches fermoirs. Elles auraient seulement pu craindre que les vives couleurs de leur visage ne pussent lutter avec l’éclat de leur vêtement. Nul roi de notre temps ne pourrait réunir une aussi superbe suite.

Quand ces belles femmes eurent revêtu la parure qu’elles devaient porter, une troupe de valeureux guerriers s’avança. Ils étaient armés de boucliers et de lances en bois de frêne.



  1. Le texte porte : « Uf edele rôcke ferrans von pfelle ùz Aràbi. » Mot à mot : sur les nobles robes de ferrans d’étoffes d’Arabie. Ces robes de ferrans étaient faites d’un tissu de soie et de laine.