Les Nibelungen/23

Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 209-213).




XXIII. COMMENT KRIEMHILT PENSA À VENGER SES OFFENSES


Ils vécurent ensemble avec grand honneur jusqu’à la septième année. Pendant ce temps, la reine enfanta un fils ; jamais le roi Etzel n’eut plus grande joie.

Elle ne cessa de renouveler ses instances jusqu’à ce que l’enfant d’Etzel fût baptisé suivant la coutume chrétienne. Il fut nommé Ortliep. Il y eut grande réjouissance dans le pays d’Etzel.

Toutes les bonnes vertus pratiquées par dame Helche, dame Kriemhit s’efforçait maintenant de les imiter chaque jour de plus en plus. Herrât, la femme illustre, l’initiait aux usages ; mais secrètement elle regrettait beaucoup Helche.

La reine était bien connue des étrangers et des gens du pays qui disaient que jamais femme meilleure et plus douce ne posséda pays de roi. Ils tenaient cela pour certain. Elle mérita ainsi pendant treize ans les louanges des Hiunen.

Elle s’était bien aperçue que nul ne s’opposait plus à ses volontés, comme le font parfois les guerriers du roi à la femme de leur souverain. Elle voyait sans cesse devant elle douze rois, et elle se prit à penser aux nombreuses offenses qu’elle avait reçues jadis dans sa patrie.

Elle songeait aussi aux grands honneurs dont elle jouissait dans le Nibelungen-land, où elle était si puissante, quand la main d’Hagene l’en dépouilla en tuant Siegfrid, et elle cherchait les moyens de lui faire porter la peine de son crime.

« J’y parviendrais, se disait-elle, si je pouvais seulement l’attirer en ce pays. » Elle rêva que souvent Gîselher, son frère, marchait à ses côtés, la tenant par la main. Elle l’embrassait fréquemment dans son doux sommeil. Depuis que de soucis elle éprouva !

Je pense que ce fut par l’inspiration du mauvais esprit qu’elle se sépara de Gunther si amicalement, et qu’elle l’embrassa en quittant le pays des Burgondes. Souvent des larmes brûlantes mouillaient ses vêtements.

Soir et matin cette idée occupait son âme : comment on avait pu l’amener, elle, innocente, à épouser un homme païen. C’étaient Hagene et Gunther qui l’avaient réduite à cette extrémité.

Certain désir ne quittait point son cœur. Elle pensait : « Je suis si puissante et je possède tant de richesses que je pourrais bien faire pâlir mes ennemis. Que volontiers je me vengerais de Hagene de Troneje !

« Souvent mon cœur gémit au souvenir de mon bien-aimé. Ah ! si j’étais près de ceux qui m’ont causé tant de maux, que je leur ferais payer cher la mort de mon ami ! C’est avec peine que j’attends encore. » Ainsi parlait la femme d’Etzel.

Kriemhilt était aimée par tous les hommes du roi, et, certes, elle le méritait. Eckewart veillait au trésor, ce qui lui faisait beaucoup d’amis. Nul ne pouvait résister à la volonté de Kriemhilt.

Elle pensait sans cesse : « Je prierai le roi qu’il m’accorde avec courtoisie d’inviter mes amis à venir dans le Hiunen-lant. » Personne ne soupçonnait une résolution hostile chez la reine.

Une nuit, elle reposait à côté du roi : il la tenait dans ses bras, suivant sa coutume, car il aimait tendrement la noble femme, et elle lui était comme sa propre chair. L’illustre reine se prit à penser à ses ennemis,

Et elle dît au roi : — « Mon cher seigneur, je voudrais vous prier, si Je le puis faire avec soumission et si j’ai mérité cette faveur, que vous me fassiez voir que vous avez réellement de l’attachement pour mes amis. »

Le puissant roi parla ; son âme était loyale : — « J’accède à votre demande. Je me réjouis de tout ce qui arrive d’heureux à ces guerriers. Car jamais, par l’affection d’une femme, je n’ai acquis d’aussi excellents amis. »

La reine répondit : — « Oui vous l’avez très bien dit ; j’ai beaucoup d’illustres parents. C’est pourquoi je m’afflige de ce qu’ils consentent si rarement à me visiter en ce pays. J’entends les gens m’appeler exilée. »

Le roi Etzel répondit : — « ma femme très chérie, si cela ne leur paraissait pas trop loin, j’inviterais volontiers de par delà le Rhin vers ce pays, ceux que vous voudriez voir. » La dame se réjouit de ce que sa volonté allait s’accomplir.

Elle dit : — « Si vous voulez me montrer de la confiance, mon cher seigneur, vous enverrez des messagers à Worms au delà du Rhin, et je ferai savoir à mes amis le désir qui me tient au cœur. Ainsi maints bons et nobles chevaliers se rendront en ce pays. »

Il reprit : — « Tout ce que vous commanderez se fera. Vous ne pouvez désirer voir vos amis, les enfants de la noble Uote, plus vivement que moi-même. Il me peine fortement qu’ils nous soient si longtemps demeurés étrangers.

« Si cela vous plaît, ma femme bien-aimée, j’enverrai avec plaisir vers vos amis, au pays des Burgondes, mes deux joueurs de viole. » Et aussitôt il fit paraître devant lui ces deux bons joueurs.

Ils accoururent en hâte vers le lieu où le roi siégeait à côté de la reine. Etzel leur dit qu’ils seraient ses messagers vers le pays des Burgondes, et il leur fit préparer force beaux vêtements.

On prépara des habillements pour vingt-quatre cavaliers. Le roi leur expliqua ensuite la mission dont il les chargeait pour Gunther et ses hommes. Dame Kriemhilt leur parla aussi en secret.

Le puissant roi prit la parole : — « Je vous dirai comment vous devez agir. Je présente à mes amis des sentiments d’affection et de bienveillance, et je les prie de vouloir se rendre en mon pays. Certes je n’ai guère connu d’hôtes qui me fussent aussi chers.

« Et si les parents de Siegfrid veulent consentir à écouter mes vœux, qu’ils viennent sans plus tarder, cet été, à ma fête. Car une partie de ma félicité dépend de la présence des parents de ma femme. »

Le joueur de viole, le hardi Swemel, parla : — « Quand cette fête aura-t-elle lieu dans vos États ? Il faut que nous puissions l’annoncer là-bas à vos amis. » Le roi Etzel répondit : — « Aux jours du prochain solstice d’été. »

— « Nous ferons ce que vous ordonnez, dit Werbel. » La reine fit amener secrètement les messagers dans sa chambre et leur parla. Depuis lors, maints guerriers en pâtirent.

Elle dit aux deux envoyés : — Vous pouvez gagner une bonne récompense, en exécutant mes instructions avec dévoûment et en disant dans ma patrie ce dont je vais vous charger. Je vous comblerai de biens et je vous donnerai de magnifiques vêtements.

« À aucun de mes amis que vous pourrez voir à Worms près du Rhin, vous ne direz que jamais vous ayez vu mon humeur assombrie. Vous offrirez mes services à tous ces héros hardis et bons.

« Priez-les de consentir à ce que le roi leur demande et à me tirer ainsi de ma peine, car les Hiunen pourraient croire que je suis sans ami. Ah ! si j’étais un chevalier, j’irais moi-même vers eux.

« Dites aussi à Gêrnôt, mon noble frère, que nul ne lui est plus dévoué que moi. Priez-le d’amener en ce pays nos meilleurs amis, afin qu’il m’en revienne de l’honneur.

« Dites bien à Gîselher, qu’il songe à cela, que jamais je n’ai éprouvé nulle peine de son fait. Mes yeux le verront avec bonheur, car je l’aime tendrement pour la grande fidélité qu’il m’a montrée.

« Expliquez à ma mère les honneurs dont je jouis ici. Et si Hagene de Troneje refusait de les accompagner, qui donc leur montrerait le chemin à travers le pays ? Car depuis son enfance la route qui mène chez les Hiunen lui est bien connue. »

Les envoyés ignoraient le motif pour lequel ils ne pouvaient laisser Hagene de Troneje aux bords du Rhin. Ils s’en repentirent depuis. Avec lui maints guerriers furent voués à une mort cruelle.

Ou leur donna lettre et message. Ils emportaient beaucoup de richesses et pouvaient vivre grandement. Etzel et sa belle femme leur donnèrent congé, et ils partirent revêtus de bons habillements.