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LES METTEURS EN SCÈNE


I

C’était l’heure du thé à l’hôtel Nouveau-Luxe.

Depuis quelques instants, Jean Le Fanois se tenait à l’entrée d’un des petits salons à boiseries Louis XV qui donnent sur le vaste hall central. De taille moyenne, svelte et bien pris dans sa redingote de coupe irréprochable, il avait l’allure narquoise et légèrement impertinente du Parisien de bonne famille qui s’est frotté trop longtemps au monde exotique et bruyant des hôtels élégants et des cabarets ultra-chics. De temps à autre, cependant, sa figure pâle et nerveuse était assombrie par une expression d’inquiétude, qui se dissimulait mal sous le sourire insouciant avec lequel il saluait les personnes de sa connaissance.

Plusieurs fois il jeta un coup d’œil impatient sur sa montre ; puis son visage se rasséréna, et il s’avança d’un pas rapide à la rencontre d’une jeune fille qui venait de franchir le seuil du hall. Fine et élancée, dans son costume de ville d’une élégance sobre, elle avait, sur un cou long et gracile, une jolie tête d’éphèbe, aux lèvres d’un rose trop pâle, aux grands yeux clairs et transparents, sous un front intelligent qu’ombrageaient des cheveux d’un blond doux et indécis. Cherchant le jeune homme du regard, elle traversait seule la salle encombrée, avec la mine confiante, le port de tête tranquillement audacieux de la jeune Américaine habituée à se frayer elle-même un chemin à travers la vie. Pourtant, à la regarder de plus près, on remarquait que l’air d’indépendance un peu naïve qui caractérise ses compatriotes était adouci chez elle par une nuance de raffinement parisien, comme si un visage au teint trop éclatant eût été voilé par un tulle léger. Le contact d’une autre civilisation avait produit chez elle un tout autre effet que chez Le Fanois : elle avait gagné, à ce commerce cosmopolite, autant que lui paraissait y avoir perdu.

Le jeune homme l’aborda avec un geste de familiarité fraternelle.

— Vous arrivez seule ? Vos amies vous ont fait faux bond ? demanda-t-il en lui serrant la main.

Miss Lambart eut un sourire rassurant, tandis que son clair regard fouillait la salle.

— Mais non, je ne pense pas. Je devais retrouver Mrs Smithers et sa fille dans un de ces petits salons là-bas.

Elle indiqua, du bout de son face-à-main d’écaille, l’enfilade de pièces qui donnait sur le hall.

— Si nous les cherchions ? continua-t-elle.

Mais Le Fanois la retint.

— Un instant, je vous prie, dit-il, en baissant la voix et en faisant reculer la jeune fille vers une des grandes baies vitrées qui s’ouvraient sur le jardin de l’hôtel. Expliquez-moi ce que vous leur avez dit de moi, et quel est au juste le rôle que je dois jouer.

Il hésita, puis, avec un sourire vaguement ironique :

— Enfin, à quel degré d’ambition sociale vos amies sont-elles parvenues ?

Miss Lambart sourit aussi.

— Je les crois bien naïves encore, dit-elle ; mais il faut toujours se tenir sur ses gardes. Les plus naïfs sont parfois les plus méfiants.

Elle lui jeta un coup d’œil railleur.

— Souvenez-vous de la jolie veuve de Trouville, — celle de l’année dernière, vous savez ? Si vous aviez voulu la présenter à la duchesse de Sestre, le tour eût été joué.

Le jeune homme haussa légèrement les épaules.

— Elle était vraiment trop exigeante, dit-il. Et puis — et puis — était-elle bien veuve, veuve comme on l’entend chez nous, ou bien avait-elle simplement égaré son dernier mari ? Votre pays est si grand que ces accidents doivent souvent arriver. Son passé était vraiment trop nébuleux !

La jeune fille eut un petit rire qui découvrait ses jolies dents nacrées et régulières sous le rose pâle des lèvres un peu trop minces.

— Oh ! quant à cela, vous savez, je ne vous réponds pas du passé de Mrs Smithers, car je n’ai jamais soulevé les voiles qui l’entourent. Mais je vous assure que sa fille est charmante, et que vous seriez bien difficile de ne pas en convenir.

Le jeune homme lui jeta un regard indéfinissable, où une nuance de sentiment semblait se mêler à sa moquerie habituelle.

— Aussi charmante que vous ? demanda-t-il en plaisantant.

Les sourcils foncés de miss Lambart se contractèrent sur ses grands yeux, devenus subitement d’un gris froid et métallique.

— Ah çà ! mon cher, vous sortez de votre rôle. Du reste, reprit-elle, en retrouvant sa désinvolture souriante, c’est à moi de vous l’indiquer. Comme je vous le disais, je crois que, pour le moment, les ambitions de Mrs Smithers ne se sont pas précisées. Comme beaucoup d’Américaines trop vite enrichies, elle n’a pas su se faire des relations à New-York, et moitié par dépit, moitié par désir de dépenser son argent, elle s’est jetée sur le premier paquebot avec sa fille, espérant sans doute se faire une situation rapide dans un monde où il suffit que les gens soient riches et viennent d’assez loin pour qu’on les reçoive sans faire une enquête gênante sur leur passé ! Comme vous le savez, c’est tout récemment, sur le transatlantique qui me ramenait de là-bas, que j’ai fait connaissance avec Mrs Smithers ; et elle m’a avoué avec une noble franchise qu’elle désirait se lier avec l’aristocratie française, ayant elle-même des goûts aristocratiques qui lui rendaient la vie insupportable dans une société plébéienne. Tenez, la voici, ajouta-t-elle avec son sourire finement malicieux.

Le Fanois se retourna et vit une grosse dame, aux traits pâles et bouffis, surmontés d’une coiffure compliquée sur laquelle se balançait un chapeau chargé de la dépouille de toute une volière exotique. Elle s’avançait vers eux, les épaules écrasées sous un superbe manteau de renard argenté, la démarche gênée par les plis d’une robe lourde de broderies, et traînant à la remorque une jeune fille grande et rose. Celle-ci, qui était habillée avec la même élégance exagérée que sa mère, tenait à la main un manchon de zibeline, un porte-monnaie en or serti de pierres précieuses et un face-à-main en brillants ; et ses cheveux, d’un blond invraisemblable, étaient couronnés d’une flore aussi variée que la garniture ornithologique du chapeau maternel.

— Voici Mrs Smithers et sa fille Catherine, reprit Blanche Lambart.

Et Le Fanois, s’avançant à sa suite vers les nouvelles arrivées, eut un soupir involontaire :

— Ah ! les pauvres gens, les pauvres gens !


II

Depuis bientôt dix ans, Jean Le Fanois menait cette vie assommante et équivoque de lanceur de nouveaux riches dans le monde parisien. Il s’y était laissé aller peu à peu, à la suite de relations accidentellement nouées avec un richissime Américain, au moment où Le Fanois lui-même se trouvait dans la dèche. Comment ce garçon affamé de luxe, habitué depuis sa première jeunesse à l’existence facile et coûteuse du clubman parisien, eût-il résisté à l’aubaine inespérée d’une telle relation ? Son nouvel ami, cœur excellent et esprit naïf, ne demandait qu’à jouir de ses millions en compagnie de quelques amis de choix. Collectionneur à ses heures, comme beaucoup de ses compatriotes, il sut apprécier les goûts artistiques de Le Fanois, et le chargea de l’ameublement et des décorations de l’élégant hôtel qu’il venait d’acheter à un rastaquouère en faillite. Jean fut ravi de l’occasion de se produire en amateur éclairé ; et, en acquérant de beaux objets d’art pour son ami, il trouva un peu du plaisir qu’il aurait eu à se les offrir lui-même. Puis il apprit que l’on pouvait gagner à ce jeu des récompenses plus durables que ce plaisir altruiste. Il toucha de fortes sommes auprès des brocanteurs ravis du client qu’il leur amenait ; et bien que cette transaction le gênât légèrement la première fois qu’elle lui fut proposée, il s’y habitua vite, d’autant plus que de grosses pertes au jeu avaient sérieusement entamé sa modeste fortune.

Il jouissait d’une façon plus désintéressée de la vie d’oisiveté luxueuse à laquelle il se trouvait mêlé. Les compatriotes dont son ami était entouré menaient une existence absolument désœuvrée, sans occupations fixes ni relations suivies, mais avec quel art ils en cachaient le vide profond sous les dehors d’une activité effrénée ! Croisières en yacht, voyages en automobile, dîners luxueux aux restaurants à la mode, après-midi de flânerie élégante à Bagatelle ou à Saint-James, visites aux courses, aux expositions artistiques, soirées aux petits théâtres à l’usage des touristes avertis, toutes ces distractions coûteuses et monotones se suivaient et se renouvelaient sans lasser le besoin d’occupation hérité d’une ascendance énergique et tenace, qui avait mis à amasser l’argent la même rage d’activité qu’ils mettaient, eux, à le dissiper. Certes, Le Fanois s’ennuyait souvent dans ce milieu puéril et flottant. Mais il y trouvait de si douces compensations ! Non seulement ses transactions avec les antiquaires lui donnaient l’occasion d’acquérir à vil prix quelques-uns de ces charmants objets dont il aimait à être entouré, mais à force de vivre aux crochets des autres, il était parvenu à réaliser quelques économies qui lui avaient enfin permis d’organiser une existence à lui.

Un beau jour son Mécène mourut en léguant toute sa fortune à des parents d’Amérique. Ce fut une grosse déception pour Le Fanois ; mais heureusement un successeur se présenta bientôt, et peu à peu il s’habitua à son rôle de metteur en scène — c’est lui qui l’avait ainsi défini — et devint le conseiller attitré des pèlerins d’outre-mer qu’anime le pieux désir de dépenser leurs millions au profit des oisifs parisiens.

Ses liens de famille, et sa personnalité fine et charmante, lui avaient permis de rester en relation avec le vrai monde, celui qui se tient à l’écart de l’existence cosmopolite ; et Le Fanois jouait le rôle d’intermédiaire entre les transfuges de ce milieu, ceux que tourmente la soif du luxe et du mouvement, et les explorateurs du Nouveau Monde qui aspiraient à pénétrer dans leur société fermée.

Cependant sa tâche n’avait pris des proportions sérieuses — il n’était devenu vraiment homme d’affaires — que depuis qu’il avait fait connaissance avec miss Blanche Lambart. Cette jeune fille, rencontrée dans une réunion de la colonie étrangère, l’avait tout de suite frappé par son air d’intelligence fine et exempte de préjugés. Il avait trop pratiqué ses compatriotes pour ne pas s’apercevoir très vite qu’elle avait une origine plus distinguée que la plupart de ceux qui tentaient l’assaut de la société parisienne. Tout en elle décelait une éducation soignée, une facilité mondaine très grande, la fréquentation habituelle d’un milieu raffiné. Cependant, il eut bientôt deviné qu’elle vivait, comme lui, aux dépens de gens qu’elle méprisait.

Lorsqu’ils lièrent connaissance, miss Lambart était la compagne de voyage d’une veuve milliardaire de Chicago, qui rêvait un « beau mariage ». Au premier mot, Le Fanois et miss Lambart s’entendirent pour lancer la dame et lui chercher un époux à la hauteur de ses exigences. Mais il faut croire que la veuve fut aussi peu reconnaissante que le patron de Le Fanois, car, le mariage accompli, elle lâcha miss Lambart, qui dut se mettre à la recherche d’une autre bienfaitrice. Elle ne tarda pas à en trouver une, et de nouveau elle demanda secours à Le Fanois pour lancer sa protégée.

Ce pacte tacite durait depuis trois ou quatre ans. Le Fanois ignorait toujours quelle triste nécessité avait poussé la jeune fille à mener une telle existence. Était-ce le goût du luxe, ou le besoin d’agitation continuelle qui anime si souvent ses compatriotes ? Sortait-elle d’une de ces petites villes américaines dont on lui avait décrit l’ambiance triste et monotone, où les femmes se morfondent dans une solitude oisive, tandis que leurs maris s’acharnent à amasser une fortune dont ni les uns ni les autres ne savent jouir ? Il croyait plutôt deviner en elle une des épaves de la grande existence mondaine de New-York, trop pauvre pour lutter avec le luxe qui l’environnait, trop fière et trop difficile pour s’astreindre à un mariage médiocre. Mais, quel que fût son passé, elle avait pour Le Fanois un charme singulier et indéfinissable. Jamais il ne lui avait dit un mot d’amour. Malgré ses allures libres, son vocabulaire ultra-moderne, il sentait en elle une droiture presque farouche, qui la défendait, mieux même que son ton d’ironie voulue, contre toute familiarité.

Ils s’entendaient donc tout simplement en bons camarades, toujours heureux de se retrouver, et se défendant contre l’humiliation de leur complicité secrète en s’en moquant avec une franchise cynique.


III

Blanche Lambart avait bien deviné : Mrs Smithers et sa fille étaient des âmes naïves.

La jeune Catherine, surtout, ne demandait qu’à s’amuser, sans viser un bonheur plus stable. Elle voulait aller aux courses, au théâtre, montrer ses jolies toilettes dans les sauteries de la « colonie américaine », et faire connaissance avec le plus grand nombre possible de valseurs. Mrs Smithers, cependant, rêvait déjà pour sa fille l’inévitable mariage ducal. Mais elle comprenait bien qu’elle ne saurait comment s’y prendre toute seule pour réaliser ses aspirations. Tout de suite conquise par le charme de miss Lambart, elle confia à celle-ci le soin de lui organiser une existence en rapport avec ses visées mondaines. La jeune fille s’associa avec Le Fanois pour cette entreprise, et à eux deux ils eurent vite installé Mrs Smithers dans l’hôtel du ci-devant ami de Le Fanois, dont celui-ci avait lui-même aménagé l’intérieur. Puis on organisa une brillante série de dîners et de bals, où les amis de Le Fanois se retrouvèrent avec un plaisir qu’ils oublièrent quelquefois de témoigner à la maîtresse de maison. Cependant, la jeune Catherine fut remarquée. Malgré sa démarche brusque, sa voix nasillarde, son rire assourdissant, il y avait en elle une fraîcheur, un éclat de vie et de jeunesse, qui faisaient excuser son manque d’éducation sociale. C’était une « bonne fille », et on lui savait gré de sa naïveté et de son humeur joviale.

— On en a tant vu, de ces intrigantes souples et adroites que vous nous envoyez de là-bas, dit Le Fanois à Blanche, avec son sourire moqueur. Cette enfant nous repose un peu de ces physionomies-là. Je crois que ses défauts mêmes nous aideront à la caser.

Ils étaient assis auprès de la table à thé du minuscule salon de miss Lambart. Depuis deux ans, elle avait pu s’installer à un cinquième étage, dans un modeste appartement où elle recevait ses visiteurs avec l’indépendance d’une femme mariée.

— Que voulez-vous ? disait-elle, je n’ai de quoi me payer ni un mari ni une dame de compagnie ; il faut bien que je réunisse toutes ces fonctions dans ma seule personne.

Elle répondit par un sourire à la légère impertinence du jeune homme.

— J’avoue, dit-elle, que les compatriotes que nous vous envoyons ne donnent pas toujours l’exemple de la fierté démocratique. Mais ne valent-elles pas les maris que vous avez si peu de peine à leur trouver ?

Il ne répondit pas, et elle reprit :

— Je ne sais pas si nous trouverons si facilement à caser la petite Catherine. Je partage votre avis sur elle, et pour rien au monde je ne voudrais qu’elle fût mal mariée.

Le Fanois réfléchit un instant ; puis il dit :

— Que diriez-vous de Jean de Sestre ?

Elle sursauta.

— Comment ? Le jeune prince ? C’est l’aîné de la famille, n’est-ce pas ? Il sera duc de Sestre ?

— Parfaitement.

— Et vous croyez ?…

— Je le crois sincèrement épris de la charmante Catherine, et je ne vois aucune difficulté à obtenir le consentement de ses parents.

Elle le regardait toujours d’un œil ébloui.

— Mais c’est ce qui s’appelle vraiment un grand mariage ! dit-elle. Et c’est un brave garçon, n’est-ce pas ?

— Ce n’est pas un génie ; mais je crois qu’il sera un mari modèle, auquel vous pourrez confier votre protégée sans crainte.

Miss Lambart parut réfléchir profondément ; puis elle se leva en soupirant et fit quelques pas dans le petit salon.

— Qu’avez-vous, chère camarade ? demanda le jeune homme, en renversant la tête contre le dos de son fauteuil afin de suivre des yeux les mouvements souples et gracieux de la jeune fille.

Elle revint vers lui et s’appuya contre la cheminée.

— J’ai… j’ai que je pense une fois de plus au pouvoir effrayant de l’argent. Réflexion frappante, n’est-ce pas ? Mais enfin, quand je songe à cette petite, qui a bon cœur, j’en conviens, mais qui n’a, en somme, ni beauté, ni esprit, ni imagination, ni charme, et qui, malgré cela, n’a qu’à étendre sa main — cette grosse patte rouge et épaisse ! — pour cueillir un beau nom, une belle situation et le cœur d’un honnête garçon !

Le Fanois la fixait toujours, avec cette lueur indéfinissable qui lui venait quelquefois aux yeux en la regardant.

— Tandis que vous, ma pauvre amie, qui avez tout cela…

— Ah ! taisez-vous ! interrompit-elle.

Une vive rougeur lui monta jusqu’aux tempes, et elle alla brusquement reprendre sa place derrière la table à thé.

Le Fanois haussa les épaules.

— Je croyais que nous avions notre franc parler.

Elle eut un sourire plein d’amertume.

— Eh bien, oui, soit ! Je suis lasse, lasse, j’ai trop vécu parmi les riches et les heureux, j’ai le besoin de l’argent dans le sang… Et dire qu’il faudra recommencer, lutter encore ! Catherine une fois mariée, Mrs Smithers rentrera probablement en Amérique pour faire la conquête de New-York. Sinon, la situation de sa fille lui permettra de se passer de mes services. — Elle éclata d’un rire ironique. — Ah ! j’en ai assez, allez !

Le Fanois la regarda un instant avec une nuance de tristesse ; puis il reprit d’un ton gouailleur :

— Enfin, cette fois-ci, on vous dotera peut-être, et je vous trouverai un beau parti.

Ils se regardèrent de nouveau ; puis elle dit en souriant :

— Ah ! la dot… la dot rêvée ! Combien me faudrait-il, croyez-vous, pour trouver un parti convenable ?

Il semblait réfléchir.

— Un parti convenable ? Pour soixante mille francs de rente, je m’engage à vous trouver un homme qui vous adore.

Elle rougit légèrement, avec un petit ricanement incrédule.

— Un homme qui m’adore ? En existe-t-il ?

Trust me ! dit-il en se levant ; et en attendant, il est bien convenu, n’est-ce pas, que vous tâterez Mrs Smithers, tandis que moi, je m’occuperai des Sestre ? Je crois que l’affaire est bouclée.


IV

Une dizaine de jours plus tard, les deux amis se retrouvèrent ; mais cette fois-ci ce fut dans un des salons dorés de l’hôtel Smithers. Mrs Smithers et sa fille étaient parties en automobile pour la journée, et un coup de téléphone de Blanche avait prévenu le jeune homme qu’elle l’attendrait seule chez leurs amies.

— Eh bien, cher collègue, dit-il, en serrant la main de la jeune fille, l’affaire a donc traîné de votre côté ? Du mien, c’est allé tout seul ; je n’attendais qu’un signe de vous.

D’un geste, miss Lambart lui indiqua un fauteuil en face du sien.

— Ce signe, je n’ai pu vous le faire que ce matin. J’ai eu un rude combat à livrer.

— Un combat ? De quoi parlez-vous ? On ne veut donc pas de mon prétendant ?

— Mrs Smithers en voudrait, vous le devinez bien, — elle eut un pâle sourire — mais il paraît que Catherine a d’autres visées.

— Comment ? Cette petite sotte ? — il fronça les sourcils — et alors ?

Blanche hésitait toujours, jouant d’une main distraite avec les glands de soie qui bordaient les revers de son corsage. Enfin elle dit :

— Et alors, malgré moi, j’ai pris parti pour Catherine, je l’ai défendue contre sa mère !

Le Fanois la regarda d’un œil étonné.

— Mais que veut-elle donc, cette enfant ? Je n’y suis plus.

— Mais si, vous y êtes, mon ami, car c’est vous qu’elle veut !

Elle lui lança cette parole sur un rire moqueur, comme si elle lui jetait un défi au visage.

Le jeune homme se leva vivement de son siège. Sa figure avait pâli, et il caressait distraitement sa moustache, comme pour cacher une contraction nerveuse de ses lèvres.

— Comment ? Qu’entendez-vous par là ? balbutia-t-il.

— C’est comme je vous le dis. Catherine prétend n’épouser que l’homme qu’elle aime, et c’est vous qu’elle aime.

Il restait debout devant elle, appuyant les deux mains sur le petit guéridon surchargé de bronzes qui les séparait.

— C’est moi, c’est moi ? répétait-il.

Blanche eut un petit rire moqueur.

— Voyons, cela vous étonne à ce point ?

— À ce point et au delà ! — Il la regarda brusquement. — Comment, vous croyez ?…

— Mais non, mais non ! Je sais très bien que vous avez joué cartes sur table. Seulement, ce n’est pas la première fois, n’est-ce pas, que l’on s’éprend de vous sans que vous y soyez pour quelque chose ?

Il haussa les épaules avec un geste de mépris ; puis il se détourna, arpenta une ou deux fois la pièce, et revint se placer en face de la jeune fille.

— Mais la mère ne consentirait sans doute jamais ? demanda-t-il brusquement.

Une vive rougeur baigna le visage de Blanche Lambart, et elle se leva aussi.

— Alors, vous, vous consentez ? dit-elle, le regardant bien dans les yeux.

Il rougit aussi et se mit à tordre ses gants entre ses doigts nerveux.

— Moi, moi ? Je n’en sais rien, je demande seulement…

— Eh bien, l’affaire est bouclée. J’ai obtenu le consentement de Mrs Smithers.

Il la regarda, ébahi.

— Vous l’avez obtenu ? Comment donc ? C’est incroyable !

— Mais non. Au fond, c’est une bonne femme. Elle adore sa petite Catherine, pour rien au monde elle ne consentirait à la rendre malheureuse. À nous deux, Catherine et moi, nous avons eu vite fait de vaincre ses résistances. Catherine fera un mariage d’amour, et c’est elle, Mrs Smithers, qui fera le grand mariage.

Le Fanois poussa un dernier cri d’étonnement.

— Comment, elle ? C’est elle qui voudrait épouser Sestre ?

— Oh ! je ne crois pas qu’elle aspire à remplacer sa fille. Mais nous trouverons bien quelqu’un d’un âge plus convenable. Vous vous en chargerez, n’est-ce pas ? Vraiment, elle n’est pas trop mal depuis qu’elle a maigri et qu’elle porte des robes foncées.

Blanche s’interrompit vivement.

— J’entends sonner, les voici qui reviennent.

Et, comme Le Fanois regardait autour de lui, cherchant un moyen de s’évader sans être vu, elle reprit en souriant :

— Non, restez. Vous savez que, dans ce milieu, on se dispense de formalités ; et j’ai promis à Catherine de vous retenir.

Elle ajouta doucement, en le quittant :

— Elle vous aime follement ; soyez bon pour elle, n’est-ce pas ?


V

Six semaines plus tard, Jean Le Fanois arpentait de nouveau le salon doré de Mrs Smithers.

Cette fois, il s’y trouvait seul ; mais, quand il eut traversé la pièce plusieurs fois en long et en large, et piétiné nerveusement devant la belle pendule en bronze ciselé qui surmontait la cheminée, il entendit derrière lui un léger froissement de jupes, et se retourna pour aller au-devant de miss Lambart.

C’était la première fois qu’ils se voyaient depuis les fiançailles.

Le lendemain même de sa dernière conversation avec Le Fanois, la jeune fille était partie pour Londres, où elle devait rendre visite à des amis. Malgré les supplications de Mrs Smithers, son absence se prolongea bien au delà de la date fixée pour son retour. Elle écrivit qu’elle était fortement grippée, puis elle prétexta une lente convalescence qui lui faisait redouter les fatigues du voyage.

Elle ne se décida à revenir que sur un télégramme lui annonçant que Catherine Smithers était tombée gravement malade, et elle n’était de retour que depuis quelques heures lorsque Le Fanois se présenta.

Dès qu’elle parut, il fut frappé par la pâleur extrême de ses traits maigres et défaits, sur lesquels l’inquiétude qu’elle ressentait pour son amie se confondait avec les traces de son indisposition récente.

— C’est donc bien grave ? demanda le jeune homme, après avoir échangé une poignée de main avec elle.

— Je le crains, hélas ! La pneumonie a gagné l’autre poumon, et la pauvre petite a une grosse fièvre.

Ils continuèrent à causer à voix basse de la maladie de Catherine. La pneumonie s’était déclarée la veille seulement, à la suite d’un rhume mal soigné. Mrs Smithers, affolée, ne quittait pas le chevet de sa fille. Quatre médecins et trois gardes entouraient la malade de leurs soins, et la mère, au désespoir, parlait d’appeler un spécialiste de New-York. Pour le moment, les symptômes étaient bien graves ; cependant, les médecins se déclaraient dans l’impossibilité de se prononcer avant vingt-quatre heures sur l’issue de la maladie.

— La pauvre petite vous demande, mais on craint de l’agiter, et Mrs Smithers m’a priée de lui transmettre quelques mots de votre part.

Le Fanois avait les larmes aux yeux.

— La pauvre enfant ! Dites-lui, dites-lui bien que je…

Il hésita et parut subitement gêné par le regard tranquille de miss Lambart.

L’ombre d’un sourire moqueur effleura les lèvres pâlies de la jeune fille.

— Je saurai ce qu’il faut lui dire, reprit-elle avec une légère nuance d’amertume.

Le Fanois la regarda ; puis il prit sa main, qu’il baisa.

— Je vous en prie, dit-il.

Et elle le quitta.

Deux jours plus tard, la pauvre fiancée mourut. Sa mère, qui, jusqu’au dernier moment, s’était figurée qu’elle pourrait la sauver à coups d’argent, resta profondément ébranlée par ce désastre qui, pour la première fois, semblait lui démontrer l’impuissance de ses millions. Elle répétait sans cesse à Blanche et à Le Fanois : « Mais qu’est-ce que j’aurais pu dépenser en plus ? » Et elle se reprochait de ne pas avoir fait venir le spécialiste de New-York, oubliant que la mort était survenue avant qu’il eût pu arriver. Néanmoins, elle se consola un peu quand elle apprit que toute la haute société parisienne, émue par la mort tragique de la jeune fille, avait tenu à assister aux obsèques ; et elle fit chercher une centaine d’exemplaires du Paris Herald, qu’elle expédia à ses amis d’Amérique.

Le Fanois et miss Lambart ne se revirent pas après les funérailles. La jeune fille, reprise par sa grippe, et très attristée par la mort de Catherine, avait dû s’aliter ; et le lendemain même Mrs Smithers pria Le Fanois de l’accompagner à Cannes, où elle parlait d’aller cacher son deuil, bien que la saison mondaine y battît son plein. Le jeune homme ne pouvait guère résister à la prière de celle qui avait dû être sa belle-mère, et miss Lambart resta seule dans le somptueux hôtel où elle s’était installée en arrivant de Londres.

Des semaines s’écoulèrent. Mrs Smithers n’écrivait point, et Blanche, sachant que l’orthographe avait pour elle des difficultés insurmontables, finit par demander de ses nouvelles à Le Fanois. La réponse de celui-ci se fit attendre toute une semaine : puis il écrivit de Barcelone, où il était allé en automobile avec Mrs Smithers, qui cherchait à se distraire par un petit voyage en Espagne.

Quelques jours plus tard, Blanche reçut de Saint-Sébastien deux mots griffonnés à la hâte par Mrs Smithers, qui annonçait son prochain retour, et priait la jeune fille de lui faire préparer par les couturiers de la rue de la Paix un choix de toilettes « convenables ». Dans un post-scriptum elle lui demandait d’aller prendre chez le bijoutier son sautoir de perles noires, « seule parure qu’elle pût songer à porter ». Miss Lambart exécuta ces commissions et retourna s’installer chez elle la veille de l’arrivée de Mrs Smithers.

Le lendemain, à l’heure du thé, elle attendit la visite de Le Fanois, qu’elle avait prié de passer chez elle. Quand le jeune homme se présenta, plus pâle et plus mince que de coutume dans ses vêtements de deuil, elle alla au-devant de lui avec un sourire où une pointe d’attendrissement se mêlait à sa tristesse. Le Fanois fut frappé par le regard doux et lumineux de ses grands yeux gris. On eût dit que, pour la première fois de sa vie, elle osait soulever le masque d’ironie qui voilait habituellement ses jolis traits.

Elle mit la main dans la sienne et le regarda longuement.

— Comme il me tarde de causer avec vous ! J’ai tant de choses à vous dire, dit-elle d’une voix douce et caressante.

Et elle lui fit signe de prendre un fauteuil tout près du sien.

Il s’assit silencieusement, et pendant un instant tous deux se turent ; puis, d’un ton ému, elle se mit à parler de Catherine.

Le visage de Le Fanois s’assombrit, et il eut un geste presque irrité.

— Mais qu’avez-vous donc ? dit-elle, étonnée.

Il balbutia :

— J’ai que… que l’amour de cette enfant me pèse, que j’ai honte de ne pas avoir pu le lui rendre comme je l’aurais voulu, comme elle le méritait. N’en parlons plus, je vous en prie.

Miss Lambart répondit en souriant :

— Elle ne s’en est jamais doutée ; elle vous croyait sincèrement amoureux.

Il rougit.

— Vous ne voyez donc pas que j’ai honte de cela aussi ?

Elle le regardait toujours avec son sourire attendri.

— Parlons de Mrs Smithers, alors. Je ne l’ai vue qu’un instant ce matin. Elle était tellement prise par ses fournisseurs que je me suis sauvée.

Le Fanois baissa les yeux.

— Elle va mieux, elle cherche à se créer des occupations, dit-il négligemment.

— En effet ; et je crois qu’elle y réussira. Elle m’a parlé d’un déjeuner intime qu’elle compte offrir la semaine prochaine à un grand-duc de passage à Paris. Ne commencez-vous pas à être de mon avis ? reprit-elle, comme Le Fanois se taisait. Ne croyez-vous pas que Mrs Smithers fera un beau mariage ?

— Mais… vraiment… il me semble que ce n’est guère le moment d’y songer.

— Vous croyez ? Eh bien, je ne partage pas votre opinion. Il me semble, au contraire, que cette pauvre femme a besoin de se distraire. Elle aimait sincèrement sa fille, mais elle ne sait pas vivre avec sa douleur. Et puis le deuil lui va si bien ; ses toilettes noires l’amincissent. Et depuis qu’elle a cessé de teindre ses cheveux, elle a rajeuni de dix ans. Est-ce vous qui lui avez donné cet excellent conseil ?

Le Fanois fronça les sourcils avec un petit rire agacé.

— Vraiment, chère amie, si vous croyez que je m’occupe à ce point-là de la toilette de Mrs Smithers !

Miss Lambart sourit.

— Si cela vous ennuie de causer de Mrs Smithers, voulez-vous que nous parlions un peu de moi ?

Tout de suite il parut plus à l’aise.

— De vous ? Vous savez bien que c’est un sujet dont je ne me lasse jamais.

Elle était assise devant lui, svelte et fine dans sa robe sombre, qui faisait ressortir la transparence pâle de son teint, avivait la rougeur des lèvres, mettait des lueurs dorées sur ses cheveux trop blonds. Le Fanois se dit que jamais elle n’avait été plus jolie, plus séduisante ; cependant, comme il sentait son regard grave se poser doucement sur le sien, il détourna les yeux.

— Oui, reprit-elle, je voudrais vous parler de moi. J’ai une nouvelle, — une grosse nouvelle, — à vous annoncer.

Il leva vivement la tête.

— Vous vous mariez ?

— Peut-être ; c’est possible ; je n’en sais rien !

Elle le fixait toujours avec son regard calme et doux, qui semblait éclairé par un rayonnement intérieur.

— Vous m’avez demandé, tantôt, de ne pas vous parler de l’amour de cette pauvre enfant que nous pleurons. Je dois cependant vous dire qu’elle était si heureuse en se croyant aimée de vous, qu’elle a voulu qu’un peu de son bonheur rejaillît sur les autres. Elle savait, la pauvre chérie, que c’était moi qui avais plaidé votre cause auprès de sa mère, que j’avais lutté vaillamment, loyalement pour elle, et le jour même où elle est tombée malade elle m’a appelée chez elle pour m’exprimer sa reconnaissance.

Le Fanois avait reculé son fauteuil. Il se souleva à demi avec un mouvement irréfléchi ; puis il se ravisa et se rassit.

— Continuez, dit-il à voix basse.

— Elle était tellement émue, la pauvre chère petite, qu’elle avait de la peine à trouver ses paroles ; mais je devinais bien ce qu’elle voulait me dire, et je l’embrassai, en la priant de se taire et de se calmer. Alors elle me répondit qu’il lui serait impossible de jouir de son propre bonheur sans faire ce qu’elle pouvait pour assurer le mien. Elle me savait presque sans ressources, et ne supportait pas l’idée que je continuasse à vivre aux dépens des autres. Elle avait appris qu’en France une jeune fille ne peut guère se marier sans dot, et elle me pria d’accepter une donation qu’elle glissa dans ma main avec ses pauvres doigts brûlés de fièvre. Sa mine m’inquiétait déjà, et j’acceptai son cadeau avec un baiser, mais sans même jeter un coup d’œil sur le papier. Le lendemain la pneumonie se déclara, et trois jours après, elle était morte. J’avais serré le papier dans mon écritoire, et ce n’est que le jour après l’enterrement que je le regardai.

Elle s’arrêta un instant ; puis elle glissa sa main sous les dentelles de son corsage, et en retira une feuille pliée qu’elle remit à Le Fanois.

— Tenez, dit-elle d’une voix tremblante.

Machinalement le jeune homme déplia la feuille, et y jeta un coup d’œil étonné.

— Un million… un million… balbutia-t-il.

— Ma foi, oui. La richesse de ces gens est invraisemblable. Ils vous font des donations d’un million comme ils régleraient la note du boulanger.

Elle se tut et leurs yeux se rencontrèrent.

— C’est comme dans les contes de fée, n’est-ce pas ? dit-elle avec un petit rire nerveux.

Le Fanoir s’était levé, et lui avait remis le papier d’une main qui tremblait légèrement.

De nouveau, il y eut un silence entre eux. Il était allé s’accouder à la cheminée, tandis que la jeune fille demeurait assise, les mains croisées sur les genoux, la tête légèrement inclinée. Ce fut Le Fanois qui parla le premier.

— Comme je suis heureux pour vous ! Vous n’en doutez pas, n’est-ce pas ? dit-il d’une voix émue, mais sans se rapprocher de Blanche.

Celle-ci leva lentement la tête et le regarda en rougissant.

— Et votre promesse ; l’avez-vous oubliée ? demanda-t-elle brusquement.

— Ma promesse ?

Les joues de Le Fanois s’inondèrent de sang.

Elle continuait à l’envisager avec ses yeux profonds et tendres, qui semblaient chercher à deviner ce qui se passait en lui. Puis, comme il se taisait toujours, et restait appuyé contre la cheminée, sans faire mine de s’approcher d’elle, elle pâlit subitement et se leva.

— Je vois que vous l’avez oubliée en effet ; tant pis ! dit-elle en s’efforçant de prendre un ton enjoué, que démentaient ses pauvres yeux subitement voilés de larmes.

Le Fanois, au son de sa voix, se retourna brusquement, et s’avançant vers elle, lui saisit les poignets d’un geste violent et passionné.

— Non, non, je ne l’ai pas oubliée, je ne l’ai pas oubliée ! s’écria-t-il, en l’attirant vers lui.

Elle eut un petit cri d’effarement joyeux ; puis, au moment où elle allait céder à son étreinte, elle le regarda de nouveau et se jeta en arrière en le repoussant de toute la force de ses bras raidis.

— Mais qu’avez-vous, qu’avez-vous donc ? dit-elle d’un ton d’épouvante.

Le Fanois lui tenait toujours les poignets serrés entre ses doigts crispés, et ils restèrent ainsi, un instant, les yeux dans les yeux.

— Jean, qu’avez-vous ? Parlez, je vous en supplie ! répéta-t-elle, haletante.

Il lâcha brusquement ses mains, et se détourna d’elle avec un geste désespéré.

— J’ai… que j’épouse la mère, dit-il en ricanant.