Ouvrir le menu principal

Traduction par Jeanne Chalençon.
Plon (p. 123-178).


LENDEMAIN


I


Au départ de Bologne, leur compartiment était complet ; mais à la première station après Milan leur dernier compagnon les quitta ; — c’était un voyageur courtois, qui avait tiré un déjeuner frugal d’un sac en tapisserie, et les avait salués en se levant du coussin jonché de miettes.

L’œil de Lydia suivit avec regret son paletot luisant jusqu’à ce qu’il eût disparu dans la foule des quémandeurs et des cochers de fiacre qui se tenaient aux abords de la gare ; puis elle regarda Gannett et saisit le même regret dans ses yeux. Tous les deux, ils étaient fâchés d’être seuls.

Partenza ! — criait l’employé.

Le train vibrait sous la secousse des portières fermées brusquement ; un garçon de buffet courut le long du quai avec un plateau de sandwichs desséchés ; un porteur en retard jeta dans une voiture de troisième classe un paquet de châles et de cartons : l’employé répéta un Partenza ! très bref, d’où l’on pouvait conclure que le premier appel avait été purement de parade, — et le train roula hors de la gare.

La direction de la voie avait changé : un rayon de soleil, par-dessus les poussiéreux coussins de velours rouge, atteignit le coin de Lydia. Gannett n’y prit point garde. Il s’était replongé dans sa Revue de Paris, et Lydia dut se lever pour baisser le store. Sur le vaste horizon de leur existence inoccupée, de tels incidents se dessinaient nettement.

Après avoir baissé le store, Lydia se rassit, laissant toute la longueur du compartiment entre elle et Gannett. À la fin, il s’aperçut qu’elle n’était plus en face de lui et leva la tête.

— J’ai fui le soleil, expliqua-t-elle.

Il la regarda curieusement : à travers le store, le soleil frappait encore son visage.

— Très bien, dit-il tranquillement.

Et, tirant de sa poche un étui à cigarettes, il reprit :

— Vous permettez ?…

Ce fut pour elle un repos, un relâche à la tension de son esprit, cette idée qu’après tout, il pouvait fumer !… Mais ce relâche ne fut que d’un moment. Elle n’avait pas grande expérience des fumeurs, — son mari ayant réprouvé l’usage du tabac, — mais elle croyait savoir que dans certains cas les hommes fumaient pour s’étourdir…

Gannett, après une ou deux bouffées, reprit sa lecture.

C’était bien ce qu’elle avait prévu : il craignait de parler tout autant qu’elle. C’était une des misères de leur situation qu’ils ne fussent jamais assez occupés pour que cela nécessitât ou même excusât l’ajournement des discussions pénibles. S’ils évitaient un sujet, c’était évidemment parce que le sujet était désagréable. Ils avaient des loisirs illimités, et toute une accumulation d’énergie mentale à consacrer à la première question qui se présentait ; pour eux, tout ce qui était nouveau faisait prime. Lydia avait parfois comme des pressentiments qu’ils en arriveraient à une période de disette où il ne resterait plus rien de quoi parler, et elle s’était plus d’une fois surprise à distiller goutte à goutte ce que, dans la prodigalité de leurs premières confidences, elle aurait débité d’une haleine. Leur silence pouvait donc s’expliquer par le fait qu’ils n’avaient rien à se dire ; mais un autre désavantage de leur position, c’était les occasions multiples qui s’offraient à eux de classer les moindres nuances. Lydia avait appris à distinguer entre les silences réels et les silences factices ; et à cet instant, sous celui de Gannett, elle découvrait un bourdonnement de paroles auquel ses propres pensées répondaient non moins impétueusement.

Pouvait-il en être autrement, avec cette chose entre eux ?… Lydia leva les yeux vers le filet au-dessus d’elle : oui, la chose était là, dans son sac de voyage, symboliquement suspendue sur leurs deux têtes. Il y pensait, à ce moment, tout comme elle ; ils y avaient pensé, à l’unisson, depuis qu’ils étaient montés dans le train. Tant que le compartiment avait contenu d’autres voyageurs, ceux-ci avaient mis entre elle et lui comme un écran ; maintenant qu’ils étaient seuls, Lydia savait exactement ce qui se passait dans l’esprit de Gannett ; elle l’entendait se demander ce qu’il devait lui dire…


C’était ce matin même, à Bologne, lorsqu’ils se préparaient à quitter l’hôtel, que la chose était parvenue à Lydia sous l’aspect innocent d’une enveloppe banale, avec le reste de leur courrier. En décachetant la lettre, elle avait continué à rire avec Gannett de quelque ineptie du guide local : — ils en étaient réduits, depuis quelque temps, à tirer le meilleur parti possible des incidents humoristiques du voyage. — Même lorsqu’elle eut déplié la feuille, elle s’imagina que c’était un papier d’affaires insignifiant qu’on lui envoyait à signer ; ses yeux parcoururent distraitement les « attendu » tourbillonnants du préambule, jusqu’à ce mot qui l’arrêta : « divorce ». Oui, il était bien là, ce mot, dressant une barrière infranchissable entre le nom de son mari et le sien.

Elle y avait été préparée, bien entendu, comme les gens bien portants sont préparés à la mort : ils savent qu’elle doit venir, sans s’attendre le moins du monde à ce qu’elle vienne. Elle avait su dès le début que Tillotson comptait demander le divorce contre elle ; mais que lui importait ? Rien ne lui importait, dans ces premiers jours de suprême délivrance, hormis le fait qu’elle était libre ; et pas tant — elle commençait à s’en apercevoir — le fait d’être ainsi délivrée de Tillotson que celui d’appartenir maintenant à Gannett. Cette découverte l’avait choquée dans l’estime qu’elle avait d’elle-même. Elle aurait mieux aimé croire que Tillotson incarnait à lui seul toutes les raisons qu’elle avait eues de le quitter ; et ces raisons lui avaient paru assez puissantes pour n’avoir pas besoin de renfort. Et pourtant elle ne l’avait quitté qu’après avoir rencontré Gannett. C’était son amour pour Gannett qui avait fait de la vie avec Tillotson une si pauvre et médiocre affaire. Si, dès le principe, elle n’avait pas regardé son mariage comme un plein abandon de ses droits sur la vie, elle l’avait tout au moins accepté, pour un certain nombre d’années, comme une compensation provisoire ; elle en avait pris son parti.

L’existence, chez les Tillotson, dans leur spacieuse maison de la Cinquième Avenue, — avec Mrs Tillotson mère commandant les abords par ses fenêtres du second étage, — l’existence avait été réduite à une série d’actes purement automatiques. Le moral de l’intérieur Tillotson était aussi soigneusement protégé, aussi pourvu de paravents et de rideaux que la maison elle-même : Mrs. Tillotson mère craignait tout autant les idées que les courants d’air. Ces gens prudents aimaient une température égale ; pour eux, faire quelque chose d’inattendu était aussi absurde que de sortir sous la pluie. Un des principaux avantages de la richesse était de supprimer les éventualités imprévues : avec une fermeté ordinaire et un peu de bon sens, on pouvait être sûr de faire exactement la même chose tous les jours, à la même heure. Ces doctrines, révérencieusement sucées avec le lait de sa mère, Tillotson, le fils modèle qui n’avait jamais donné à ses parents une heure de souci, les exposait complaisamment à sa femme, et citait comme preuves de l’importance qu’il y attachait la régularité avec laquelle il mettait ses caoutchoucs les jours de pluie, sa ponctualité aux repas et ses précautions compliquées contre les cambrioleurs et les maladies contagieuses. Lydia, élevée dans une ville de province et entrant dans le monde de New-York par le portail de la maison Tillotson, avait accepté machinalement cette manière d’envisager les choses comme inséparable du banc qu’on avait dans les premiers rangs au temple et de la baignoire qu’on avait à l’Opéra. Tous les gens qui venaient chez eux évoluaient dans ce même cercle étroit de préjugés. C’était la société où, après dîner, les femmes comparent les prix exorbitants que leur coûte l’éducation de leurs enfants, et conviennent que, malgré les nouveaux droits sur les vêtements importés de France, au bout du compte, il est meilleur marché de tout prendre chez Worth, — tandis que les maris, en fumant leurs cigares, se lamentent sur la corruption municipale et décident que, pour faire des réformes, il faut des hommes qui n’aient pas d’intérêts personnels en jeu.

Cette façon de considérer la vie était devenue pour Lydia une chose toute naturelle, de même que le majestueux landau de sa belle-mère lui semblait le seul moyen de locomotion possible et que le sermon d’un pasteur à la mode, chaque dimanche, était l’inévitable expiation à subir pour s’être ennuyée pendant les six jours de la semaine. Avant qu’elle eût fait la connaissance de Gannett, cette vie lui avait paru simplement monotone ; mais, depuis lors, elle ressemblait, cette vie, à une de ces tristes gravures de Cruikshank où tout le monde est laid et se livre à des occupations vulgaires ou stupides.

Il était naturel que Tillotson fût le premier à pâtir de cette optique nouvelle. Le voisinage de Gannett avait rendu Tillotson ridicule ; une part de ce ridicule retombait sur sa femme. Qu’elle y parût indifférente, et Gannett soupçonnerait chez elle un manque de sensibilité dont elle devait, coûte que coûte, se justifier à ses yeux.

Mais cela, elle ne le comprit que plus tard. Sur le moment, elle s’imagina tout simplement avoir atteint les limites de l’endurance. Dans la magnifique liberté que semblait lui conférer le seul acte de quitter Tillotson, la petite question de divorcer ou de ne pas divorcer ne comptait pas. Mais quand elle s’aperçut qu’elle n’avait quitté son mari que pour vivre avec Gannett, elle vit clairement le sens de tout ce qui touchait à leurs relations. Son mari, en la rejetant, l’avait pour ainsi dire poussée dans les bras de Gannett : c’était ainsi que le monde envisageait la chose. Le degré d’empressement avec lequel Gannett la recevrait allait devenir le sujet d’intéressantes controverses autour des tables à thé et dans les cercles. Elle savait ce qu’on dirait d’elle : elle l’avait entendu si souvent à propos d’autres ! Ce souvenir la consterna. Les hommes parieraient probablement que Gannett ferait « ce qu’il était convenable de faire » ; mais les sourcils des femmes indiqueraient à quel point cette fidélité forcée leur paraîtrait sans valeur ; et, après tout, elles auraient raison. Lydia s’était placée dans une situation où Gannett lui « devait » quelque chose, , en galant homme, il était tenu de « réparer ». L’idée d’accepter une telle compensation ne lui avait jamais traversé l’esprit ; la prétendue réhabilitation que serait un tel mariage, voilà, pour elle, la seule véritable honte. Ce qu’elle redoutait surtout, c’était d’avoir à s’expliquer avec Gannett, d’avoir à combattre ses arguments, à calculer, malgré elle, l’exacte mesure d’insistance par laquelle il chercherait à les lui imposer. Elle ne savait pas ce qui lui faisait plus horreur : qu’il insistât trop ou trop peu. Dans un cas pareil le sens des proportions même le plus fin pouvait se trouver en défaut : combien facilement il pouvait commettre cette erreur de prendre sa résistance, à elle, pour une épreuve de sa sincérité, à lui ! De quelque côté qu’elle se tournât, elle se heurtait à l’ironie des circonstances : elle avait le sentiment exaspéré de s’être prise au piège de quelque mauvaise plaisanterie.

Au fond de toutes ces préoccupations, il y avait la crainte de ce que Gannett pouvait penser. Tôt ou tard, naturellement, il faudrait qu’il parlât ; mais qu il pût penser, un moment, que ses paroles auraient le moindre effet, Lydia, en attendant, trouvait cela simplement insupportable. Sa sensibilité, à ce propos, s’aggravait d’une autre crainte à peine consciente jusque-là : celle d’entraver involontairement la liberté de Gannett. Le regarder comme l’instrument de sa libération, résister en elle-même à toute velléité de mainmise conjugale sur son avenir, à lui, — elle avait jugé que tel était le seul moyen de maintenir la dignité de leurs relations. Ses idées n’avaient pas changé ; mais elle se sentait de plus en plus incapable de fixer son esprit sur le point essentiel : la rupture avec Gannett. Sans doute, il était facile de l’admettre, tant qu’elle en reculait assez l’échéance ; mais par le fait même qu’elle l’ajournait ainsi mentalement, est-ce qu’elle n’empiétait pas un peu sur l’avenir de Gannett ? Il faudrait qu’elle eût le courage de discerner le moment où, par un mot ou un regard, leur association volontaire se transformerait en un esclavage d’autant plus dur qu’il ne serait fondé sur aucune de ces obligations communes qui assurent l’équilibre du mariage le plus défectueux.


Lorsqu’à la station suivante un facteur ouvrit la portière, Lydia se recula, pour faire place à l’intrus qu’elle espérait ; mais personne ne monta, et le train continua de rouler paresseusement à travers les blés printaniers et les taillis en bourgeons. Elle commençait à espérer que Gannett parlerait avant le prochain arrêt : elle le guettait furtivement, songeant à revenir s’asseoir en face de lui. Mais la manière dont Gannett s’absorbait dans sa lecture était vraiment trop voulue : Lydia ne bougea pas. Elle ne l’avait jamais vu lire avec un air si évident de repousser toute interruption. À quoi pouvait-il bien penser ? Pourquoi avait-il peur de parler ? Ou bien redoutait-il la réponse qu’elle lui ferait ?

Le train s’arrêta pour laisser passer un express : Gannett posa son livre et regarda par la fenêtre. Tout à coup il se tourna vers Lydia en souriant :

— Voici une charmante vieille villa, fit-il.

Ce ton aisé fut un soulagement pour elle : elle répondit à son sourire, en changeant de place pour se mettre auprès de lui.

Au delà du talus, par la brèche ouverte dans un mur couvert de mousse, elle aperçut la villa, avec ses balustrades effritées, ses fontaines endormies et le satyre de pierre achevant la perspective du tapis vert.

— Vous plairiez-vous là ? demanda-t-il, au moment où le train se remettait en marche.

— Là ?

— Dans un endroit de ce genre, enfin… Il y a au moins deux siècles de solitude sous ces ifs. Cela ne vous plairait pas ?

— Je… je ne sais pas, balbutia-t-elle.

Elle comprenait maintenant qu’il voulait parler.

Il alluma une autre cigarette.

— Il faudra bien pourtant nous établir quelque part ! dit-il en se penchant sur l’allumette.

Lydia répondit, en s’efforçant à l’insouciance :

— Je n’en vois pas la nécessité ! Pourquoi ne pas vivre un peu partout, comme nous l’avons fait jusqu’ici ?

— Mais nous ne pouvons pas voyager toujours, n’est-ce pas ?

— Oh ! « toujours » est un bien grand mot ! répliqua-t-elle en ramassant la revue qu’il avait jetée de côté.

— Je veux dire : tout le reste de notre vie ! fit-il en se rapprochant.

Mais Lydia, par un léger mouvement, esquiva la main qu’il étendait vers la sienne.

— Pourquoi donc faire des plans ? Ne trouvez-vous pas, comme moi, plus agréable de se laisser aller au fil de l’eau ?

Il la regarda avec hésitation.

— Agréable, oui, pour un temps, c’est certain ; mais ne faudra-t-il pas que je me remette au travail, un de ces jours ? Vous savez que je n’ai pas écrit une ligne depuis… tous ces temps-ci, — corrigea-t-il vivement.

Elle tourna vers lui un visage rayonnant de sympathie et de remords :

— Oh ! si c’est là ce que vous voulez dire, si vous désirez écrire, il faut, bien entendu, que nous nous arrêtions quelque part. Comme je suis sotte de n’y avoir pas pensé plus tôt ! Où irons-nous ? Où pensez-vous pouvoir le mieux travailler ? Il ne faut plus perdre de temps.

Il hésita encore.

— J’avais pensé à une villa dans ces parages ; personne ne nous ennuierait. On s’arrangerait une vie calme et paisible. Cela vous irait-il ?

— Mais oui… (Elle se tut et regarda d’un autre côté.) Cependant je croyais… ne m’avez-vous pas dit, une fois, que votre meilleur travail, vous l’aviez fait au milieu de la foule, dans les grandes villes ?… Pourquoi nous enfermer dans un désert ?

Gannett ne répondit pas tout de suite. À la fin, tout en évitant son regard aussi soigneusement qu’elle évitait le sien :

— Ce ne serait peut-être plus la même chose, à présent, fit-il ; je ne peux rien dire, naturellement, avant d’avoir essayé. Un écrivain ne devrait pas être dépendant de son « milieu » ; c’est une erreur de se laisser aller à de telles complaisances envers soi-même, et je pensais que, pour les premiers temps au moins, vous préféreriez être…

Elle le regarda en face :

— Être quoi ?

— Eh bien, mais… être tranquille. Je veux dire…

— Que voulez-vous dire par « les premiers temps » ? — interrompit-elle.

Il se tut de nouveau. Puis :

— Je veux dire après notre mariage.

Elle eut un haut-le-corps et se tourna vers la fenêtre :

— Merci, répliqua-t-elle sèchement.

— Lydia ! s’écria-t-il, décontenancé.

Et Lydia eut jusqu’au plus profond de son être la sensation qu’il avait commis l’inconcevable, l’impardonnable erreur d’anticiper son consentement.

Le train continuait son vacarme tandis que Gannett prenait à tâtons une troisième cigarette. Lydia se taisait toujours.

— Je ne vous ai pas fâchée ? risqua-t-il enfin, sur le ton hésitant d’un homme qui cherche sa voie.

Elle secoua la tête avec un soupir :

— Je croyais que vous compreniez, gémit-elle.

Leurs yeux se rencontrèrent, et elle revint se blottir auprès de lui.

— Voulez-vous savoir comment ne pas me fâcher ?… En tenant pour acquis, une fois pour toutes, que vous m’avez dit ce que vous aviez à me dire sur cette odieuse question ; que j’ai fait de même, et qu’ainsi nous nous retrouvons juste au point où nous en étions, ce matin, avant que… que cet exécrable papier vînt tout gâter entre nous !

— Tout gâter entre nous ? Que diable voulez-vous dire ? N’êtes-vous pas heureuse d’être libre ?

— J’étais libre avant.

— Pas de m’épouser.

— Mais je ne veux pas vous épouser ! s’écria-t-elle.

Elle le vit pâlir.

— Pardonnez mon manque de perspicacité, dit-il lentement. J’avoue que je ne vois pas où vous voulez en venir. En avez-vous assez ? Ou bien ai-je été simplement un… un prétexte à votre départ ? Peut-être aviez-vous peur de voyager seule ? Est-ce cela ? Et maintenant vous voulez me lâcher ? (Sa voix était devenue rauque.) Vous me devez une réponse franche, vous savez. Pas de pitié, je vous en prie !

Les yeux de Lydia se remplirent de larmes tandis qu’elle s’inclinait vers lui :

— Ne voyez-vous pas, dit-elle, que c’est parce que je vous aime ?… parce que je vous aime tant !… Oh ! Ralph ! ne comprenez-vous donc pas combien cela m’humilierait ? Tâchez de vous mettre à ma place. Voyez quelle misère, de devenir votre femme dans de pareilles conditions ! Si je vous avais connu quand j’étais jeune fille… c’eût été un vrai mariage ! Mais maintenant… cette fraude vulgaire à l’égard de la société… d’une société que nous méprisions et dont nous nous moquions… pour rentrer subrepticement dans une situation que nous avons volontairement quittée… ne voyez-vous pas que c’est un compromis indigne de nous ? Ni vous ni moi ne croyons à l’abstraite « sainteté » du mariage ; nous savons tous les deux que point n’est besoin d’une cérémonie pour consacrer notre mutuel amour : quel serait donc notre raison de nous marier, sinon la crainte secrète de chacun que l’autre n’échappe, ou bien le secret désir de regagner tout doucement, oh ! tout doucement, l’estime des gens dont nous avons toujours haï et bafoué la moralité conventionnelle ? Le seul fait que ces gens-là pourraient, après un intervalle convenable, venir dîner avec nous… oui, ces femmes qui pérorent sur l’indissolubilité du mariage et qui me laisseraient aujourd’hui mourir dans le ruisseau parce que je vis « dans le péché… » est-ce que cela ne vous dégoûte pas plus que de les voir nous tourner le dos maintenant ?

Elle s’arrêta. Gannett gardait un silence perplexe.

— Vous jugez des choses trop théoriquement, dit-il enfin d’une voix lente. La vie n’est faite que de compromis.

— La vie d’où nous nous sommes évadés… oui ! Si nous avions consenti à les accepter, ces compromis (elle rougit), nous aurions pu continuer de nous rencontrer aux dîners de Mrs Tillotson.

Il sourit légèrement :

— Je ne pensais pas que nous étions partis pour fonder un nouveau système de morale. Je croyais que c’était parce que nous nous aimions.

— La vie est complexe, oui, sûrement, et n’est-ce pas le fait même de la voir ainsi qui nous sépare des gens qui la voient tout d’une pièce ? S’ils ont raison, eux, si le mariage en lui-même est sacré, et s’il faut que l’individu soit toujours sacrifié à la famille, alors il ne peut y avoir de vrai mariage entre vous et moi, puisque notre vie commune est une protestation contre le sacrifice de l’individu à la famille.

Elle s’interrompit en riant :

— Vous allez dire maintenant que je vous fais une conférence de sociologie. Chacun agit, bien entendu, comme il peut, tiraillé par toute espèce de fils invisibles ; mais au moins rien ne nous force à faire semblant, pour des avantages mondains, de souscrire à un credo qui méconnaît la complexité des motifs humains, classe les gens par des signes arbitraires, et met à la portée de tous l’honneur de figurer sur la liste de Mrs Tillotson. Il peut être nécessaire que le monde soit régi par des conventions ; mais si nous y croyions, pourquoi nous en sommes-nous affranchis ? Et si nous n’y croyons pas, est-il honnête de profiter de la protection qu’elles assurent ?

Gannett hésita.

— On peut y croire ou n’y pas croire, dit-il ; mais, tant qu’elles gouvernent le monde, ce n’est qu’en profitant de leur protection que l’on peut trouver un modus vivendi.

— Est-ce que les gens hors la loi ont besoin de modus vivendi ?

Il la regarda, découragé. Il n’y a, en effet, rien de plus déconcertant pour un homme que le procédé mental d’une femme qui raisonne ses émotions.

Lydia crut avoir marqué un point et poursuivit passionnément son avantage :

— Vous comprenez, n’est-ce pas ? vous voyez à quel point une telle idée m’humilie ? Si nous sommes ensemble aujourd’hui, c’est parce que nous l’avons voulu : ne cherchons pas plus loin !

Elle lui prit les mains :

Promettez-moi que vous ne me parlerez jamais plus de cela ; promettez-moi que vous n’y penserez même plus ! implora-t-elle, en accentuant les mots avec émotion.

À travers tout ce qui suivit, — les protestations, les arguments de Gannett, et sa soumission finale, mais sans conviction, — Lydia eut le sentiment qu’il ne discernait qu’à moitié tout ce qui, pour elle, avait rendu ce moment si pénible. Ils avaient atteint ce point mémorable dans toutes les histoires de cœur où, pour la première fois, l’homme paraît inintelligent et la femme déraisonnable. À la réflexion, ce fut l’empressement un peu maladroit de Gannett qui consola Lydia de son manque de finesse. Après tout, n’eût-ce pas été pire, incalculablement pire, s’il s’était montré trop prompt à la comprendre ?


II

Quand, à la tombée de la nuit, le train les déposa enfin au bord d’un des lacs, Lydia fut bien aise de n’avoir pas, comme d’habitude, à passer d’une solitude dans une autre. Leur perpétuel voyage, depuis un an, avait ressemblé à une fuite de proscrits : à travers la Sicile, la Dalmatie, la Transylvanie et l’Italie méridionale, ils avaient tacitement persisté à éviter leur prochain. L’isolement, d’abord, avait donné une saveur plus profonde à leur bonheur, comme la nuit donne plus d’intensité au parfum de certaines fleurs ; mais, dans la nouvelle phase où ils entraient, le plus vif désir de Lydia était qu’ils ne fussent plus exposés de cette façon anormale à l’action mutuelle de leurs pensées.

Elle frémit pourtant lorsque la masse illuminée de l’élégant hôtel anglo-américain dressa sur la rive, devant le bateau qui avançait, tout ce qu’il représentait d’ordre social, — liste des voyageurs, services religieux, et douce inquisition de la table d’hôte. Le fait seul que dans quelques minutes, elle figurerait sur le registre de l’hôtel sous le nom de Mrs Gannett semblait affaiblir le ressort de sa résistance.

Ils avaient eu l’intention de ne passer là qu’une seule nuit, en route pour un village perché parmi les glaciers du mont Rose ; mais, dès son premier pas dans la lumière éclatante de la salle à manger, Lydia éprouva le soulagement d’être perdue dans une foule, de ne plus être, pour un moment du moins, le point de mire de Gannett ; et sur le visage de celui-ci elle saisit le reflet de son propre sentiment.

Après le dîner, lorsqu’elle remonta chez elle, Gannett entra par hasard dans le fumoir ; une ou deux heures plus tard, assise dans l’obscurité de la fenêtre, elle entendit en bas le son de sa voix et le vit arpenter la terrasse avec un autre fumeur à son côté. Quand il remonta, il lui dit qu’il avait causé avec le chapelain de l’hôtel, — un très brave homme.

— Quel monde en miniature que ces hôtels ! La plupart des gens vivent là tout l’été, puis ils émigrent en Italie ou sur la Riviera. Les Anglais sont les seuls qui sachent mener avec dignité ce genre de vie. Ces vieilles dames à voix douce, drapées dans leurs châles du Shetland, emportent avec elles, pour ainsi dire, l’Empire britannique. Civis Romanus sum. Ce serait une curieuse étude… il y aurait peut-être là de bons éléments pour moi.

Il se tenait debout devant elle, avec ce regard vif et préoccupé du romancier sur la piste d’un sujet. Et ce fut pour elle un nouveau soulagement, mêlé de quelque chagrin, de constater que, pour la première fois depuis qu’il étaient ensemble, il s’apercevait à peine de sa présence.

— Pensez-vous pouvoir écrire ici ?

— Ici ? Je n’en sais rien, dit-il en baissant les yeux. Après être resté si longtemps loin de tout, les premières impressions sont nécessairement très fortes. Je vois déjà une douzaine de filons à suivre…

Il s’arrêta, un peu embarrassé.

— Alors il faut les suivre. Nous resterons, dit-elle avec une résolution subite.

— Rester ici ?

Il la regarda, tout étonné ; puis il marcha vers la fenêtre et ses yeux plongèrent dans la nuit paisible du jardin.

— Pourquoi pas ? fit-elle, sur un ton d’irritation voilée.

— Cet endroit est plein de vieilles chattes qui potinent avec le chapelain. Seriez-vous bien aise ?… Naturellement, ce serait autre chose, si…

Elle flamba :

— Que voulez-vous que cela me fasse ? Cela ne les regarde pas.

— Non, bien entendu ; mais vous n’arriverez pas à le leur faire admettre !

— Elles peuvent penser ce qu’elles voudront.

Gannett la regarda, hésitant :

— C’est à vous de décider.

— Nous resterons, dit-elle vivement.

Gannett, avant qu’ils se fussent rencontrés, s’était fait un nom comme auteur de nouvelles et d’un roman qui avait eu l’honneur d’être largement discuté. Les critiques avaient déclaré qu’il « promettait » beaucoup, et Lydia s’accusait maintenant d’avoir trop longtemps interrompu l’accomplissement de ces promesses. Au début, — et n’y avait-il pas là une particulière ironie ? — il lui avait maintes fois juré que ses facultés latentes n’atteindraient leur plein développement qu’auprès d’elle ; et cette assurance avait presque donné à la conduite de Lydia la dignité d’une vocation. Il y avait eu des moments où elle s’était sentie incapable d’assumer devant la postérité la responsabilité de borner sa carrière. Et cependant il n’avait pas écrit une ligne depuis qu’ils étaient ensemble : son premier désir d’écrire avait jailli au contact repris avec le monde. S’était-il donc trompé ? Le choix le plus intelligent a-t-il des effets plus désastreux que les aveugles combinaisons du hasard ? Ou bien y avait-il, pour elle, une réponse encore plus humiliante à ses perplexités ? Cette soudaine impulsion d’activité coïncidait trop exactement avec le désir qu’elle-même éprouvait de se soustraire à l’observation de Gannett : elle se demandait s’il ne recherchait pas, lui aussi, un refuge contre d’intolérables problèmes.

— Il faut vous mettre au travail demain ! s’écria-t-elle.

Et elle dissimula le tremblement de sa voix dans un rire, en ajoutant :

— Je me demande s’il y a de l’encre dans l’encrier ?

Sans compter le reste, à l’hôtel Bellosguardo, comme disait la vieille miss Pinsent, on avait « un certain ton ». C’est à lady Susan Condit qu’on devait cet inestimable bienfait : dans l’opinion de miss Pinsent il venait même avant les terrains de tennis et le chapelain attaché à l’établissement. La visite annuelle de lady Susan faisait de l’hôtel ce qu’il était. Miss Pinsent aurait été la dernière personne à déprécier un tel privilège :

— C’est si important, ma chère, disait-elle à Lydia, qu’il y ait quelqu’un pour donner le ton à la petite famille que nous formons ici. Et personne n’est plus à même de le donner que lady Susan, fille d’un grand seigneur, et douée d’un caractère si résolu ! Tenez, la chère Mrs Ainger, qui devrait remplir ce rôle en l’absence de lady Susan, refuse absolument de se déclarer. (Miss Pinsent eut un reniflement de dérision.) C’est la nièce d’un évêque, ma chère : eh bien ! je l’ai vue, de mes yeux vue, céder sa place à table à je ne sais quels Américains du Sud, pour leur faire plaisir, et devant nous tous… Un tel manque de dignité ! Lady Susan lui a dit son fait, du reste.

Miss Pinsent jeta un coup d’œil sur le lac et rajusta ses frisons dorés.

— Mais je ne nie pas, bien entendu, continua-t-elle, que l’attitude de lady Susan ne soit parfois difficile à imiter pour nous autres. M. Grossart, notre excellent propriétaire, en souffre de temps en temps : il nous l’a dit en confidence, à Mrs Ainger et à moi. Il est naturel, après tout, que le pauvre homme veuille remplir son hôtel, n’est-ce pas ? Et lady Susan est tellement difficile pour les nouveaux venus ! On pourrait même dire qu’elle les condamne d’avance, par principe. Et cependant elle a eu des avertissements : elle a failli commettre une effroyable erreur avec la duchesse de Levens, qui se teignait les cheveux, jurait et fumait.

Miss Pinsent reprit son tricot en soupirant :

— Il y a, bien entendu, des exceptions. Elle a eu tout de suite de la sympathie pour vous et pour M. Gannett : ç’a été remarquable, oui vraiment… Oh ! je ne veux pas dire que l’un ou l’autre… non, bien entendu ! C’était parfaitement naturel : tout le monde vous a trouvés si charmants, si intéressants, dès le premier jour !… Nous savions, d’abord, que M. Gannett était un lettré, par les revues que vous receviez ; mais vous comprenez ce que je veux dire : lady Susan… je ne veux pas dire, comme Mrs Ainger, qu’elle est hostile à tous les nouveaux venus, mais elle est tellement disposée à ne pas les aimer que nous avons tous été surpris de la voir vous accueillir ainsi.

Miss Pinsent lança un coup d’œil significatif par la longue allée de lauriers-tins. De l’autre bout, un homme et une femme venaient vers Lydia et vers elle.

— Dans le cas de ce couple-ci, c’est tout différent, j’en conviens. Ces gens-là ont contre eux les apparences ; mais, comme dit Mrs Ainger, on ne peut rien affirmer de positif.

— Elle est très belle, hasarda Lydia, en tournant les yeux vers la femme qui, sous le dôme d’une ombrelle éclatante, montrait la taille trop svelte et le teint invraisemblable d’une chromo de magazine illustré.

— C’est le pis de son affaire : elle est trop belle.

— Après tout, ce n’est pas sa faute.

— Il y a des femmes qui s’arrangent pour ne pas l’être ! fit miss Pinsent d’un ton sceptique.

— Mais ne trouvez-vous pas lady Susan un peu injuste, étant donné que l’on ne sait rien d’exact sur eux ?

— Mais, ma chère, c’est justement ce qu’il y a contre eux : c’est infiniment plus fâcheux que n’importe quel renseignement précis.

Lydia songea qu’en effet, dans le cas de la belle Mrs Linton, cela pourrait bien être vrai.

— Je me demande pourquoi ils sont venus ici, dit-elle d’un ton rêveur.

— Cela aussi est contre eux. C’est toujours mauvais signe quand des gens voyants viennent dans un endroit tranquille. Et ils ont amené des fourgons entiers de caisses : sa femme de chambre a dit à Mrs Ainger qu’ils avaient l’intention de rester un temps indéfini.

— Et lady Susan lui a vraiment tourné le dos dans le hall ?

— Ma chère, elle a dit qu’elle le faisait pour le salut commun : à cela il n’y a pas de réplique ! Mais ce pauvre Grossart est sens dessus dessous. Les Linton ont pris, vous le savez, l’appartement le plus cher, le salon en damas jaune qui est au-dessus de la voûte, et ils boivent du champagne à tous les repas.

Elles se turent tandis que passaient près d’elles M. et Mrs Linton, celle-ci avec un front orageux et le menton menaçant, celui-là jeune, blond, avec la tête basse de l’enfant qui résiste et que sa bonne tire derrière elle.

— Qu’est-ce que votre mari pense d’eux, ma chère ? murmura miss Pensent.

Lydia se baissa pour cueillir une violette dans la bordure

— Il ne me l’a pas dit.

— Trouverait-il bon que vous leur adressiez la parole ? Je sais combien les Américaines comme il faut sont difficiles. Je suis persuadée que votre façon d’agir aurait de l’importance, et même du poids, auprès de lady Susan.

— Chère miss Pinsent, vous me flattez !

Lydia se leva en ramassant son livre et son ombrelle.

— Enfin, si l’on vous demande votre opinion, si lady Susan vous la demande, il me semble que vous ferez bien de préparer votre réponse ! lui jeta miss Pinsent comme elle s’éloignait.


III

Lady Susan ne modifia pas sa manière d’être. Elle ignora les Linton, et sa petite famille, comme disait miss Pinsent, suivit son exemple. Mrs Ainger elle-même convint que c’était obligatoire : si lady Susan devait aux autres de ne pas adresser la parole aux Linton, les autres devaient à lady Susan de la soutenir. On trouva généralement commode, à l’hôtel Bellosguardo, d’adopter ce raisonnement.

Quel que fût l’effet de cette action combinée sur les Linton, ce ne fut pas du moins de les chasser.

M. Grossart, après quelques jours d’incertitude, eut la joie de les voir installer dans son appartement de gala un décor de palmiers et de bibelots qui annonçait un long séjour ; et ils continuèrent à faire une forte consommation de champagne. Mrs Linton promenait ses toilettes de Doucet à travers le jardin avec le même air de défi, et son mari, fumant d’innombrables cigarettes, se traînait, d’un air abattu, dans son sillage ; mais ni l’un ni l’autre, après leur première rencontre avec lady Susan, n’avait tenté de faire des connaissances. Ils ignoraient simplement ceux qui les ignoraient. Miss Pinsent le faisait observer avec un peu de rancune : ils se comportaient exactement comme si l’hôtel eût été vide.

Lydia fut donc désagréablement surprise quand, un jour qu’elle était assise dans le jardin, elle découvrit que l’ombre soudain projetée sur son livre était celle de l’énigmatique Mrs Linton.

— J’ai à vous parler, dit celle-ci de la belle voix chaude, mais un peu brusque, qui s’accordait si bien avec sa toilette et son teint.

Lydia tressaillit. Elle, certainement, n’éprouvait pas le besoin de parler à Mrs Linton.

— Puis-je m’asseoir là ? continua l’autre, fixant ses yeux peints sur le visage de Lydia, ou bien avez-vous peur d’être vue avec moi ?

— Peur ? (Lydia rougit.) Asseyez-vous, je vous en prie. Qu’avez-vous à me dire ?

Mrs Linton, avec un sourire, approcha une chaise, et croisa l’une sur l’autre ses chevilles chaussées de bas à jour.

— Je désirerais savoir ce que mon mari a dit au vôtre hier soir.

Lydia devint pâle.

— Mon mari… au vôtre ? reprit-elle avec hésitation.

— Ne savez-vous pas qu’ils se sont enfermés ensemble, pendant des heures, dans le fumoir, après que vous êtes remontée ? Mon mari ne s’est couché qu’à deux heures, et même alors je n’ai pas pu tirer de lui un seul mot. Quand il veut être insupportable, il n’a pas son pareil. (Mrs Linton jeta sur Lydia l’éclair persuasif de son sourire.) Dites-moi, je vous en prie, ce qu’ils se sont raconté ? Je sens que je peux avoir confiance en vous : vous avez l’air si aimable !… Ce que j’en fais, du reste, c’est pour son bien Le pauvre garçon est si bêta !… j’ai peur qu’il ne se soit fourré dans quelque pétrin ! Si seulement il voulait écouter sa bonne vieille femme !… Mais ils lui écrivent sans cesse et l’excitent contre moi. Et je n’ai personne autre à qui m’adresser. (Elle posa la main sur la main de Lydia, avec tout un cliquetis de bracelets.) Vous m’aiderez, n’est-ce pas ?

Lydia se recula, intimidée par cette vivacité souriante.

— Je suis désolée, mais je crains de ne pas comprendre… Mon mari ne m’a pas parlé de… du vôtre.

Les noirs sourcils de Mrs Linton se froncèrent :

— Est-ce bien vrai ?

Lydia se leva vivement.

— Oh ! pardon, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… s’écria Mrs Linton. Il ne faut pas me ramasser comme ça… Ne voyez-vous pas que je suis toute bouleversée ?

Lydia s’aperçut qu’en effet, au-dessous de ses yeux radoucis, sa jolie bouche tremblait.

— Je n’ai plus ma tête, gémit la belle créature en s’écroulant sur son siège.

— Je suis désolée, répéta Lydia, s’efforçant de prendre un ton aimable ; mais comment puis-je vous aider ?

Mrs Linton releva le front brusquement :

— En découvrant… allons, soyez bonne !…

— En découvrant quoi ?

— Ce que Trevenna lui a dit.

— Trevenna ? répéta Lydia, effarée.

Mrs Linton mit sa main sur sa bouche :

— Oh ! Seigneur ! voilà que j’ai lâché le nom ! Que je suis bête ! Mais je croyais que vous saviez ; je croyais que tout le monde savait. (Elle essuya ses yeux et se redressa fièrement.) Ne saviez-vous pas que c’est lord Trevenna ? Moi, je suis Mrs Cope.

Lydia reconnut les noms. Ils avaient figuré dans un enlèvement sensationnel qui avait ému le tout-Londres élégant six mois auparavant.

— Maintenant que vous voyez ce qu’il en est… vous comprenez, n’est-ce pas ? continua Mrs Cope sur un ton suppliant. Oui, je savais bien que vous comprendriez ; c’est pourquoi je suis venue à vous… Je suppose que lui, il a eu le même sentiment à l’égard de votre mari : il n’a parlé à personne autre, ici. (Son visage redevint anxieux.) Il est horriblement timide, en général : il dit qu’il souffre de notre situation… comme si ce n’était pas à moi d’en souffrir !… Mais quand il est en veine de bavardage on ne peut pas savoir ce qu’il racontera. Je sens qu’il a ruminé quelque chose, ces jours-ci, et il faut que je découvre quoi… il le faut, dans son intérêt. Je lui dis toujours que je ne pense qu’à son intérêt ; si seulement il avait confiance en moi !… Mais il a été si drôle, ces jours-ci !… vous m’aiderez, n’est-ce pas, ma chère ?

Lydia, qui était restée debout, se détourna, mal à son aise :

— Si vous prétendez que je découvre ce que lord Trevenna a dit à mon mari, je crains fort que ce ne soit impossible.

— Pourquoi impossible ?

— Parce que je présume qu’il l’aura dit en confidence.

Mrs Cope la regarda, incrédule :

— Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ? Votre mari a l’air si gentil !… il est clair pour tout le monde qu’il est très épris de vous. Qu’est-ce qui vous empêché de lui tirer les vers du nez ?

Lydia rougit jusqu’aux oreilles.

— Je ne suis pas une espionne ! s’écria-t-elle.

Mrs Cope sursauta :

— Une espionne ! une espionne !… comment osez-vous employer un mot pareil ?… Mais non, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Ne vous fâchez pas, je suis si malheureuse ! (Elle essaya d’inflexions plus douces.) Appelez-vous une espionne la femme qui en aide une autre ? J’ai tant besoin d’aide ! Je suis au bout de mon rouleau avec Trevenna. C’est un tel enfant !… vous savez, il n’a que vingt-deux ans. (Elle baissa ses paupières soulignées.) Il est plus jeune que moi, pensez donc ! de quelques mois seulement. Je lui répète qu’il devrait m’écouter comme si j’étais sa mère : n’est-ce pas vrai ? Mais il ne veut pas, il ne veut pas ! Il a toute sa famille sur le dos, voyez-vous : oh ! je vois bien leur jeu ! Ils tâchent de nous séparer avant que j’aie obtenu mon divorce : voilà où ils veulent en venir. Au début, il ne voulait pas les écouter : il me jetait leurs lettres pour que je les lise ; mais maintenant il les lit lui-même, et j’ai idée qu’il y répond : il est toujours enfermé dans sa chambre, à écrire. Si je connaissais seulement son plan, je pourrais l’arrêter court : c’est un tel nigaud ! Mais il est aussi très dissimulé : il y a des moments où je ne le comprends plus… Mais je sais qu’il a tout dit à votre mari : je l’ai vu hier soir, au premier coup d’œil. Et il faut que je découvre… il faut que vous m’aidiez. Je n’ai personne autre à qui m’adresser !

Elle saisit la main de Lydia et la pressa frénétiquement

— Dites que vous m’aiderez, vous et votre mari, dites-le !

Lydia tâcha de se dégager.

— Ce que vous demandez est impossible ; vous devez bien le voir. Personne ne peut s’immiscer dans cette affaire-là.

L’étreinte de Mrs Cope se resserra encore :

— Vous ne voulez pas ? Vous ne voulez pas ?

— Certainement non. Lâchez-moi, je vous prie.

Mrs Cope la lâcha, en éclatant de rire.

— Oh ! vous pouvez aller, parbleu ! je ne vous retiendrai pas de force !… Irez-vous de ce pas dire à lady Susan Condit que nous faisons la paire, vous et moi ?… ou bien voulez-vous que je me charge de l’éclairer ?

Lydia restait immobile, au milieu de l’allée, ne voyant plus son adversaire qu’à travers une brume d’épouvante. Mrs Cope riait toujours :

— Vous savez, ma chère, je ne suis pas méchante ; mais vous en exigez un peu plus qu’il ne faut en demander !… C’est impossible, vous dites que c’est impossible ?… Il faut que je vous lâche, oui !… Vous êtes trop comme il faut pour vous mêler de mes affaires, n’est-ce pas ? Mais, petite bête, la première fois que je vous ai vue, j’ai compris que vous et moi nous étions toutes les deux à fourrer dans le même sac : voilà pourquoi je me suis adressée à vous.

Elle s’approcha de Lydia et son sourire se dilata comme une lampe à travers le brouillard.

— Vous avez le choix, vous savez : je joue toujours franc jeu. Si vous le dites vous-même, je promets de me taire… Eh bien ! qu’est-ce que vous décidez ?

Lydia, machinalement, avait commencé de s’éloigner, pour échapper à cette furieuse rafale de paroles. Mais, à cette sommation, elle se retourna et vint se rasseoir :

— Allez, dit-elle simplement, je reste ici.


IV

Elle demeura là longtemps, comme hypnotisée, à contempler, non le présent de Mrs Cope, mais son propre passé. Gannett, de bonne heure, ce matin-là, était parti pour une longue promenade. Il avait pris l’habitude de vagabonder ainsi dans la montagne avec divers compagnons d’hôtels ; mais eût-il été à sa portée, Lydia ne serait pas allée le trouver maintenant : elle avait trop à faire avec elle-même, d’abord. Elle reconnaissait avec surprise à quel point, dans ces derniers mois, elle avait perdu l’habitude de l’examen de conscience. Depuis leur arrivée à l’hôtel Bellosguardo, elle et Gannett s’étaient tacitement évités eux-mêmes comme ils s’évitaient l’un l’autre.

Elle fut rappelée a elle-même par le sifflet du bateau de trois heures qui approchait du débarcadère à deux pas de la grille. — Trois heures ! Gannett serait bientôt de retour : il lui avait dit de l’attendre avant quatre heures. Elle se leva brusquement, se détourna de l’hôtel, de cette façade inquisitive. Elle n’avait pas encore le courage de voir Gannett, de rentrer. Elle se glissa dans une des allées couvertes, puis s’engagea dans un sentier qui menait à la montagne…


Il faisait nuit quand elle ouvrit la porte de leur salon. Gannett était assis sur le rebord de la fenêtre, fumant une cigarette. La cigarette, maintenant, était sa grande ressource : il n’avait pas écrit une ligne durant les deux mois qu’ils venaient de passer à l’hôtel Bellosguardo. Sous ce rapport, ce n’était décidément pas le milieu rêvé !

À l’entrée de Lydia, il se leva :

— Où étiez-vous donc ? Je commençais à m’inquiéter.

Elle s’assit sur une chaise, près de la porte.

— Dans la montagne, dit-elle sur un ton de lassitude.

— Seule ?

— Oui.

Il jeta sa cigarette : la voix avait sonné de telle sorte qu’il éprouvait le besoin de voir la figure.

— Allumons-nous ? suggéra-t-il.

Comme Lydia ne répondait pas, il souleva le globe de la lampe et mit une allumette contre la mèche. Puis il la regarda :

— Qu’y a-t-il ? Vous semblez éreintée.

Elle s’assit et parcourut d’un œil vague le petit salon où la pâle lueur de la lampe permettait à peine de deviner les lignes du mobilier, le bureau couvert de livres et de papiers, les gerbes de jasmin et de roses thé qui se fanaient sur la cheminée. « Comme tout cela est devenu cher et familier ! » pensa-t-elle.

— Lydia, qu’y a-t-il ? répéta Gannett.

Elle s’éloigna de lui, tâta les épingles de son chapeau, et s’écarta pour poser sur la table chapeau et ombrelle. Tout à coup elle dit :

— Cette femme m’a parlé

— Cette femme ?… Quelle femme ?

— Mrs Linton… ou plutôt Mrs Cope.

Gannett eut un geste d’ennui, mais elle vit clairement qu’il ne saisissait pas toute l’importance de ses paroles.

— Diable ! Elle vous a dit ?…

— Elle m’a tout dit !

Gannett la regarda anxieusement :

— Quelle impudence ! Je suis navré, ma chérie, que vous ayez été exposée à pareille chose.

— Exposée !

Lydia se mit à rire.

Le front de Gannett se rembrunit et ils détournèrent les yeux l’un de l’autre.

— Savez-vous pourquoi elle m’a tout raconté ? Pour la meilleure des raisons. Parce qu’à première vue elle a deviné que nous étions toutes les deux à fourrer dans le même sac.

— Lydia !

— Il était donc tout naturel que, dans son embarras, elle eût recours à moi.

— Quel embarras ?

— Elle a lieu de croire, paraît-il, que la famille de lord Trevenna cherche à le faire rompre avant qu’elle ait obtenu son divorce…

— Alors ?

— Elle s’est imaginée qu’il vous avait consulté hier soir sur le meilleur moyen de se débarrasser d’elle.

Gannett se leva, furieux :

— Eh bien ! en quoi toute cette sale affaire vous regarde-t-elle ? Pourquoi cette femme est-elle allée vous trouver ?

— Vous ne le voyez pas ? C’est pourtant bien simple : je devais vous soutirer le secret de lord Trevenna.

— Pour l’obliger, elle ?

— Oui ; ou bien, si je ne voulais pas l’obliger, pour me préserver, moi.

— Pour vous préserver, vous ? Et de qui ?

— D’elle, qui pourrait dire à tout le monde, dans l’hôtel, que nous sommes toutes les deux à fourrer dans le même sac.

— Elle vous en a menacée ?

— Elle m’a laissé le choix de le dire moi-même ou de le laisser dire par elle.

— La gueuse !

Il y eut un long silence. Lydia s’était assise sur le canapé, hors du cercle de la lampe ; Gannett s’appuyait contre la fenêtre.

— Quand cela s’est-il passé ? je veux dire : à quelle heure ?

Elle lui jeta un regard vague :

— Je ne sais pas… après le déjeuner, je crois. Oui, je me rappelle, c’était vers trois heures.

Gannett revint au milieu de la pièce, et, comme il approchait de la lumière, Lydia vit que son front s’était éclairci.

— Pourquoi me demandez-vous cela ? dit-elle.

— Parce qu’au moment où je suis rentré, vers trois heures et demie, on distribuait le courrier, et Mrs Cope attendait, comme d’habitude, pour fondre sur ses lettres : vous savez qu’elle guette toujours le facteur. Comme elle était tout près de moi, je n’ai pu m’empêcher de voir une dépêche qu’on lui remettait. Elle la déchira, jeta un coup d’œil sur le contenu, et fila en coup de vent pour remonter chez elle, tandis que le gérant lui criait qu’elle avait oublié toutes ses autres lettres. Je ne crois pas qu’elle ait un moment repensé à vous après que cette dépêche fut dans ses mains.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle était trop affairée. J’étais à la fenêtre, vous guettant, lorsque le bateau de cinq heures est parti ; et devinez qui j’ai vu monter à bord, avec armes et bagages, domestique, femme de chambre, sacs de voyage et caniche ? Mrs Cope et Trevenna ! Juste une heure et demie pour tout emballer !… Et il fallait la voir quand ils sont partis ! Elle était radieuse, serrant la main à tout le monde, agitant son mouchoir du haut du pont, distribuant des saluts et des sourires comme une impératrice… Si jamais femme a reçu à point nommé ce qu’elle désirait, c’est bien celle-là. Je parie qu’avant une semaine elle sera lady Trevenna.

— Vous croyez qu’elle a son divorce ?

— J’en suis sûr. Et elle doit en avoir reçu précisément la nouvelle après sa conversation avec vous.

Lydia garda le silence.

À la fin, elle dit avec une espèce de gêne :

— Elle était furieuse quand elle m’a quittée. Il ne fallait pas beaucoup de temps pour parler à lady Susan Condit.

— Elle n’a pas parlé à lady Susan Condit.

— Comment le savez-vous ?

— Parce qu’en descendant, il y a une demi-heure, j’ai rencontré lady Susan…

Il se tut, avec un demi-sourire.

— Eh bien ?…

— Et elle s’est arrêtée pour me demander si je pensais que vous consentiriez à être patronnesse d’un concert de charité qu’elle organise.

Malgré eux, ils éclatèrent de rire. Le rire de Lydia finit par des sanglots et elle tomba sur un fauteuil, la figure cachée dans ses mains. Gannett se pencha sur elle et s’efforça de dégager son visage.

— La vilaine femme ! dit-il. J’aurais dû vous prévenir de vous tenir à distance ; je ne me pardonne pas d’y avoir manqué !… Il m’avait parlé sous le sceau du secret ; et je n’aurais jamais imaginé… Enfin, tout cela est fini.

Lydia leva la tête :

— Pas pour moi ; ce n’est que le commencement.

— Que voulez-vous dire ?

Elle l’écarta doucement et se dirigea vers la fenêtre. La, tournée vers l’obscurité du lac, elle continua :

— C’est que, voyez-vous, cela pourrait arriver encore, à tout moment.

— Quoi ?

— Cela… ce risque d’être découverts. Et nous pourrions difficilement compter, une autre fois, sur une aussi heureuse combinaison de hasards.

Il s’assit en gémissant.

Elle, obstinément tournée vers la nuit, reprit alors :

— Je désire que vous alliez tout dire à lady Susan… et aux autres…

Gannett, qui marchait vers elle, s’arrêta :

— Pourquoi ? dit-il, avec moins de surprise dans la voix qu’elle ne s’y attendait.

— Parce que je me suis conduite bassement, abominablement, depuis que nous sommes ici, laissant croire a ces gens que nous étions mariés… mentant, pour ainsi dire, chaque fois que je respirais…

— Oui, c’est ce que j’ai senti aussi ! s’écria Gannett avec une énergie soudaine.

Ces mots secouèrent Lydia comme une tempête : il lui sembla que toutes ses pensées tombaient autour d’elle en ruines.

— Vous aussi, vous avez senti cela ?

— Oui, certes ! répondit-il, d’une voix basse et véhémente. Me croyez-vous donc mieux fait que vous pour le rôle de lâche que nous jouons ?

Il retomba sur le bras d’un fauteuil et tous deux se regardèrent comme des aveugles qui tout à coup voient clair.

— Mais cependant vous vous êtes plu ici ? dit-elle avec hésitation.

— Oh ! oui, je me suis plu ici. (Il se mit à marcher avec impatience.) Vous aussi, n’est-ce pas ?

— Oui, s’écria-t-elle, c’est ce qu’il y a de pis… c’est ce que je ne puis supporter. Je croyais rester pour vous… parce que vous pensiez pouvoir écrire ici ; et peut-être, au début, était-ce vraiment la raison. Mais ensuite, c’est pour moi que j’ai voulu rester ici : je m’y suis plu. (Elle éclata de rire.) Oh ! voyez-vous l’amère dérision de la chose ? Ces gens, les prototypes mêmes des gens assommants dont vous m’aviez éloignée, avec les mêmes œillères, la même moralité qui consiste à ne pas marcher sur les gazons, les mêmes petites vertus circonspectes et les mêmes petits vices poltrons, eh bien ! je me suis cramponnée à eux, j’en ai fait mes délices, j’ai fait de mon mieux pour leur plaire. J’ai flagorné lady Susan, j’ai potiné avec miss Pinsent, j’ai été bégueule avec Mrs Ainger. La respectabilité ! C’était la chose du monde qui, j’en étais persuadée, m’était la plus indifférente… et voilà qu’elle m’est devenue si précieuse que je l’ai volée parce que je ne pouvais plus l’avoir autrement !

Elle traversa la pièce, revint près de Gannett et se mit à rire de nouveau :

— Moi qui me croyais si ennemie du convenu ! On dirait que je suis née un porte-cartes à la main. Il fallait me voir avec cette pauvre femme dans le jardin. Elle est venue, la malheureuse, me demander aide parce que, d’après elle, ayant « péché », comme ils disent, je devais avoir quelque pitié de celles qui ont succombé aux mêmes tentations. Eh bien, non ! Elle ne me connaissait pas. Lady Susan aurait été plus compatissante, parce que lady Susan n’aurait pas eu peur. J’ai détesté cette femme ; je n’ai eu qu’une seule idée : ne pas être vue avec elle. Je l’aurais tuée, pour avoir deviné mon secret ! La seule chose qui m’importait, à ce moment, c’était ma position auprès de lady Susan.

Gannett ne disait rien.

— Et vous ?… vous l’avez senti aussi ! continua-t-elle d’un ton amer. Vous avez été tout aussi heureux que moi de vous trouver avec ces gens-là ; vous avez laissé le chapelain vous parler pendant des heures religion et morale. Lorsqu’on vous a prié de faire la quête au temple, je vous guettais : vous aviez envie d’accepter.

Elle vint tout contre lui, appuya la main sur son bras :

— Savez-vous que je commence à voir à quoi sert le mariage ? À tenir les gens à l’écart l’un de l’autre. Je me dis quelquefois que deux êtres qui s’aiment ne peuvent être sauvés de la folie que par tout ce qui vient se mettre entre eux, enfants, devoirs, visites, corvées, relations, tout ce qui protège l’un contre l’autre les gens mariés. Nous avons vécu dans une intimité trop étroite : voilà notre péché. Nous avons vu nos âmes à nu.

Elle retomba sur le canapé, la tête dans ses mains.

Gannett restait debout devant elle, perplexe : il lui semblait qu’elle était entraînée par quelque implacable courant, tandis qu’il demeurait inutile sur la rive.

Enfin il parla :

— Lydia, ne me dites pas que je suis stupide… mais ne voyez-vous pas vous-même que cela ne peut continuer ainsi ?

— Oui, je le vois bien, fit-elle sans lever la tête.

Le visage de Gannett s’éclaira.

— Alors nous partirons demain.

— Nous partirons ?… pour aller où ?

— À Paris, nous marier.

Elle resta longtemps sans répondre ; puis elle dit lentement :

— Consentirait-on à nous recevoir ici, si nous étions mariés ?

— Nous recevoir ici ?

— Je veux dire lady Susan… et les autres.

— Nous recevoir ?… Mais oui, naturellement !

— Pas s’ils savaient… à moins qu’ils ne fissent semblant de ne pas savoir.

Il eut un geste d’impatience.

— Nous ne reviendrons pas ici, et les autres n’ont pas besoin de savoir… personne n’a besoin de savoir.

Elle soupira.

— Alors, ce n’est qu’une autre forme de tromperie, et plus misérable encore. Ne le voyez-vous donc pas ?

— Je vois que nous ne devons pas de comptes à lady Susan ni à ses pareilles !

— Alors, pourquoi avez-vous honte de ce que nous faisons ici ?

— Parce que j’en ai assez de faire comme si vous étiez ma femme quand vous ne l’êtes pas… quand vous ne voulez pas l’être.

Elle le regarda tristement :

— Si j’étais votre femme, il vous faudrait continuer… Il vous faudrait faire comme si je n’avais jamais été… autre chose. Et nos amis seraient forcés de faire comme s’ils vous croyaient.

Gannett arracha le gland du canapé, le jeta violemment par terre.

— Vous êtes impossible, gémit-il.

— Ce n’est pas moi… c’est de vivre ensemble qui est impossible pour nous. Je veux seulement vous montrer que le mariage n’y ferait rien.

— Qu’est-ce qui pourrait y faire quelque chose, alors ?

Elle releva la tête

— Que je vous quitte.

— Que vous me quittiez ?

Il restait là, sur le canapé, immobile, regardant le gland qui gisait à l’autre bout de la pièce. Enfin, poussé par quelque instinct de lui rendre la douleur qu’elle lui infligeait, il dit lentement :

— Et où iriez-vous, si vous me quittiez ?

— Oh ! s’écria-t-elle.

Aussitôt il fut à son côté :

— Lydia !… Lydia !… vous savez bien que ce n’est pas la ce que je voulais dire ! Mais vous m’avez mis hors de moi. Je ne sais plus ce que je dis. Ne pouvez-vous donc cesser de vous torturer ainsi vous-même ? C’est nous détruire tous les deux.

— C’est pourquoi il faut que je vous quitte.

— Comme vous dites cela facilement ! (Il abaissa les mains de Lydia et la contraignit de le regarder en face.) Vous êtes très scrupuleuse pour vous… et pour les autres. Mais avez-vous pensé à moi ? Vous n’avez pas le droit de me quitter, à moins que vous n’ayez cessé de m’aimer…

— C’est parce que je vous aime…

— Alors j’ai le droit d’être écouté. Si vous m’aimez, vous ne pouvez pas me quitter.

Les yeux de Lydia le défièrent :

— Pourquoi pas ?

Il lâcha ses mains et se leva.

— Vous le pourriez ? dit-il tristement.

Il était tard, la lueur de la lampe vacilla et s’éteignit. Lydia se mit debout avec un frisson et se dirigea vers sa chambre.


V

Au petit jour, un bruit qui se faisait dans la chambre de Lydia réveilla Gannett d’un sommeil inquiet. Il se mit sur son séant, il écouta : elle remuait doucement, comme si elle eût craint de le déranger. Il l’entendit repousser une des persiennes, qui grinça ; puis il y eut un moment de silence : il pensa qu’elle attendait de savoir si le bruit l’avait réveillé.

Bientôt elle recommença de remuer. Elle avait eu, sans doute, une nuit d’insomnie, et s’habillait pour aller respirer au jardin. Gannett se leva aussi ; mais, par un indéfinissable instinct, ses mouvements étaient aussi prudents que ceux de Lydia. Il se glissa vers la fenêtre, à pas de loup, et regarda par les lames de la persienne.

Il avait plu pendant la nuit ; l’aube était grise et triste. Les montagnes, de l’autre côté du lac, emmitouflées de nuages, se réfléchissaient à sa surface comme dans un miroir terni. Dans le jardin, les oiseaux commençaient à secouer les gouttes de rosée qui pendaient aux branches des lauriers-tins immobiles.

Gannett se sentit pris d’une immense pitié. L’apparente indépendance intellectuelle de Lydia l’avait aveuglé, lui, pour un temps, sur le caractère féminin de son esprit. Il n’avait jamais songé qu’elle pût, tout comme les autres femmes, pleurer et chercher un appui : ses intuitions étaient d’une telle lucidité qu’on les prenait pour le résultat d’un raisonnement. Il voyait maintenant la cruauté qu’il avait commise en la détachant des conditions normales de la vie ; il constatait la profondeur avec laquelle Lydia avait pénétré jusqu’à la véritable cause de leur souffrance. Leur vie était impossible, comme elle avait dit ; et son pire châtiment, c’était qu’elle avait rendu toute autre vie impossible pour eux. Même si son amour, à lui, avait diminué, il était lié à Lydia maintenant par tous les liens de la pitié et du remords ; et elle, la pauvre enfant, était forcée de revenir à lui comme Latude à son cachot…

Un nouveau bruit le fit tressaillir : c’était la porte de Lydia qui se fermait avec précaution. Il s’approcha de la sienne, sur la pointe des pieds ; il entendit les pas de Lydia s’éloigner dans le couloir. Alors il retourna à sa fenêtre et regarda dehors.

Une ou deux minutes après, il la vit descendre les marches du porche et entrer dans le jardin. Il ne pouvait distinguer sa figure, mais il y avait dans son extérieur quelque chose qui le frappa. Elle portait un long manteau de voyage sous les plis duquel il reconnut le relief d’un sac ou d’un paquet. Il poussa un grand soupir et continua de l’observer.

Elle descendit rapidement l’allée de lauriers-tins qui menait à la grille ; puis elle s’arrêta un moment et parcourut des yeux la petite place ombragée. Sous les arbres, les bancs de pierre étaient vides ; elle parut puiser du courage dans la solitude qui l’entourait, car elle traversa la petite place, vers l’embarcadère du vapeur, et fit une pause devant le guichet, au bout du quai. Maintenant elle prenait son billet. Gannett se retourna pour regarder l’heure à la pendule : le bateau serait là dans cinq minutes. Il n’avait que le temps de sauter dans ses habits et de la rejoindre…

Il ne bougea pas ; une force obscure le retint. Si, dans le tumulte de ses sentiments, une pensée surnageait, c’était qu’il devait la laisser aller si tel était son désir, à elle. La veille au soir, il avait parlé de ses droits, à lui : — de quels droits ?… En fin de compte, ils étaient, lui et elle, deux êtres séparés, qui n’étaient pas fondus en un seul par le miracle de corvées, d’obligations, d’abnégations communes, mais se trouvaient liés ensemble dans une noyade de passion, où ils résistaient tout à la fois et se cramponnaient l’un à l’autre, en coulant…

Après avoir pris son billet, Lydia était restée là un moment, les yeux errant à travers le lac ; puis il la vit s’asseoir sur un des bancs près de l’embarcadère. Lui et elle, à cette minute, guettaient le même son : le sifflet du vapeur qui doublerait le promontoire voisin. Gannett se retourna pour regarder encore la pendule : c’était l’heure du bateau maintenant

Où irait-elle ? Que serait sa vie après qu’elle l’aurait quitté ? Elle n’avait pas de proches parents, elle avait peu d’amis. De l’argent, elle en avait assez ; mais elle demandait tant de choses à la vie, et si complexes et tellement immatérielles ! Il se la figura marchant nu-pieds à travers un désert pierreux. Personne ne la comprendrait, personne ne la plaindrait… et lui qui la comprenait et qui la plaignait, il était impuissant à lui venir en aide…

Il vit qu’elle s’était levée de son banc et qu’elle s’était avancée vers le bord du lac. Elle resta là, regardant du côté d’où devait venir le vapeur ; puis elle retourna au guichet, sans doute pour demander la cause du retard. Ensuite elle revint vers le banc et s’y assit, la tête penchée. À quoi pensait-elle ?

Le sifflet retentit soudain : Lydia tressaillit, et Gannett fit un mouvement involontaire vers la porte. Puis il revint à son poste et continua de l’observer : elle restait là, immobile, les yeux fixés sur la traînée de fumée qui précédait l’apparition du bateau. Enfin le petit bâtiment contourna la pointe, — un cadavre blanc sur l’eau couleur de plomb — : une minute après, haletant, il faisait machine en arrière contre le quai.

Les quelques voyageurs qui l’attendaient — deux ou trois paysans et un prêtre — étaient groupés auprès du guichet. Lydia demeurait à part, sous les arbres.

Le vapeur était maintenant à quai ; on jeta la passerelle, et les paysans montèrent avec leurs paniers de légumes, suivis du prêtre. Cependant Lydia ne bougeait toujours pas. Une cloche tinta, plaintivement ; puis ce fut un rugissement de vapeur ; quelqu’un, apparemment, avait crié à la voyageuse qu’elle serait en retard : elle s’élança, comme pour répondre à un appel. Elle s’avança d’un pas indécis ; puis, au bord du quai, elle s’arrêta. Gannett vit un matelot lui faire signe ; la cloche sonna encore et Lydia mit le pied sur la passerelle.

À mi-chemin de la courte pente qui menait au pont, elle s’arrêta de nouveau, puis se retourna et revint en courant au bord. On retira la passerelle, la cloche cessa de tinter et le bateau se remit en marche. Lydia, lentement, revenait vers le jardin…

En approchant de l’hôtel, elle leva furtivement les yeux : Gannett disparut de la fenêtre. Il s’assit auprès de la table : un indicateur était là, sous sa main, et, machinalement, sans savoir ce qu’il faisait, il se mit à chercher les heures des trains pour Paris…