Les Merveilleux Voyages de Marco Polo dans l’Asie du XIIIe siècle/Partie II/Chapitre 21

CHAPITRE XXI

Les deux grandes fêtes de l’année chez les Tartares


Sachez que les Tartares célèbrent l’anniversaire, de leur naissance. Le grand Khan est né le 28 septembre. Ce jour est pour lui la plus grande fête de l’année en dehors du nouvel an.

Ce jour-là, il revêt des habits brodés d’or. Douze mille de ses barons et officiers portent des vêtements de même couleur, moins précieux sans doute mais d’une étoffe semblable, faite de soie mêlée de fils d’or. C’est le grand seigneur qui leur en fait don. Or certains de ces vêtements sont couverts de tant de perles et de pierres précieuses qu’ils valent bien dix mille pesants d’or[1]. Le grand Khan en donne à plusieurs de ses hauts officiers. Trois fois dans l’année, il fait à douze mille hommes de sa cour de semblables distributions de vêtements. Vous pouvez vous rendre compte que c’est là une grande largesse, telle qu’aucun autre prince au monde n’en pourrait faire.

Le jour de sa naissance, tous les Tartares et tous les habitants des pays qui lui sont soumis, lui envoient des présents réglés selon leur richesse. Il en reçoit aussi beaucoup d’autres apportés par des solliciteurs. Tous ses sujets, idolâtres, musulmans et chrétiens adressent de grandes prières chacun à son Dieu ; il y a des chants, des lumières, de l’encens ; tous demandent à leur Dieu de protéger le grand Khan, de lui donner longue vie, joie et santé.

Au renouveau de l’année, qui arrive pour les Tartares en février, on célèbre la « blanche fête ». Le grand Khan et tous ses sujets, hommes et femmes, petits et grands, mettent une robe blanche. Ils croient, en effet, que les vêtements blancs portent bonheur ; aussi s’habillent-ils en blanc le premier jour de l’année, pour que l’année entière leur apporte joie et prospérité. Ce jour-là, tous les habitants de tous les royaumes et contrées qui obéissent au grand Khan lui font de grands présents d’or, d’argent, de perles, de pierres et d’étoffes précieuses, afin que toute l’année il ait richesse et abondance. Tous se font, de l’un à l’autre, don de choses blanches et s’embrassent avec des témoignages d’allégresse. Le Khan reçoit ce jour-là plus de cent mille chevaux blancs richement harnachés. Tous ses éléphants, qui sont au nombre de cinq mille, sont recouverts de riches parures ; on leur place sur le dos deux corbeilles pleines d’argenterie et d’autres trésors étalés à l’occasion de cette blanche fête. On fait venir aussi quantité de chameaux richement harnachés et chargés d’immenses richesses. Tout le cortège défile devant le grand seigneur : c’est le plus beau spectacle qui soit au monde.

Le matin de la fête, avant que les tables soient dressées, rois, barons, comtes, ducs, marquis, chevaliers, astrologues, philosophes, médecins, fauconniers, se rendent tous dans la grande salle du palais devant le grand Khan. Ceux qui ne peuvent trouver place dans la salle se tiennent en un endroit où le souverain peut les voir. Voici dans quel ordre sont disposés les assistants. D’abord se tiennent les fils du grand Khan, ses neveux, les princes de son sang. Ensuite viennent les rois, puis les ducs, puis les autres officiers, chacun selon son rang. Quand tous sont à leur place, un des plus anciens se lève et dit à haute voix : « Inclinez-vous et adorez ». Sitôt qu’il a parlé, tous se prosternent et adressent leurs prières au grand Khan, l’adorant comme il a été ordonné. Quatre fois la cérémonie se renouvelle. Ils se dirigent ensuite vers un autel magnifiquement orné. Sur cet autel, une table de vermeil porte écrit le nom du grand Khan. Chacun prend un encensoir d’or et, avec une grande révérence, encense l’autel et la table, puis il regagne sa place.

Quand ces rites ont été accomplis, les assistants offrent au souverain les riches présents dont j’ai parlé. Il les regarde ; puis on dresse les tables. Les convives s’y assoient et tout se passe comme je l’ai décrit précédemment.

Je vais vous dire une chose qui vous semblera merveilleuse à ouïr en ce livre. Sachez que le jour de la fête, un grand lion est mené devant le souverain. Des que l’animal aperçoit le Khan, il se couche devant lui, s’humilie et semble le reconnaître pour son seigneur. Il reste ainsi sans être enchaîné. Certes, la chose est difficile à croire pour, ceux qui ne l’ont pas vue.

Telle est la blanche fête du nouvel an.

  1. 600.000 francs de notre monnaie actuelle.