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Michel-Lévy frères (p. 104-112).

XIII

les deux retraites

Le passage Sainte-Marie, qui donne de la rue du Bac dans la rue de Grenelle, a sur la droite un embranchement terminé en impasse. Mais cette partie du passage ne contient que d’anciennes maisons obscures, délabrées, habitées seulement par des ouvriers, et séparées les unes des autres par des ateliers ou des cours semées de quelque verdure. C’était dans l’une d’elles que Pierrot avait trouvé, sous les toits, un nid pour lui et ses oiseaux.

Le jour baissait lorsque le petit marchand arriva à sa demeure avec Robinette, à laquelle il donnait asile. Pierrot entra dans une allée sombre dont une porte donnait dans la cour de la maison. Avant de conduire sa belle hôtesse à l’appartement qu’il lui destinait, il tourna dans la cour plantée d’arbustes et d’un peu de gazon pour garnir ses cages d’oiseaux de verdure fraîche.

Robinette l’aidait à chercher quelques brins d’herbe échappés à l’hiver ; mais ils étaient à peine livrés à ce soin, lorsque la jeune fille jeta un faible cri de surprise, et montra à son compagnon deux hommes arrêtés dans le passage.

Ils étaient jeunes, élégamment vêtus, mais leur physionomie, leur contenance à tous deux trahissaient une violente agitation. On les voyait de la cour à travers une balustrade garnie d’épines sèches, qui séparait cet endroit de l’impasse.

— C’est M. de Rocheboise et Pasqual, dit vivement à demi-voix Robinette.

— C’est là M. de Rocheboise ? dit Pierrot avec non moins de vivacité ; mais je le connais, alors… C’est lui qui, pour prix d’une couronne d’immortelles posée sur la tombe de Jeanne, m’a donné cette pièce d’or avec laquelle j’ai fondé mon commerce.

— Chut ! interrompit Robinette, il faut entendre ce qu’ils disent.

Et les deux jeunes gens, très-près de Rocheboise et de Pasqual, quoique dérobés par la clôture de la cour, écoutèrent attentivement l’entretien rapide et entrecoupé qu’Herman avait alors avec son confident.

— Quelle fatalité ! disait Rocheboise en regardant autour de lui avec une impatience frémissante, nous sommes entrés dans une impasse !… Il faut maintenant passer une seconde fois devant ces hommes pour regagner la rue…

— Ou bien rester ici, où ils viendront facilement nous rejoindre ! ajouta Pasqual, qui paraissait aussi inquiet que son maître.

— Mais êtes-vous bien sûr que ce soit ?…

— Un garde du commerce, accompagné d’un recors, je n’en doute pas… Le premier, depuis l’entrée de la rue du Bac, s’est trouvé deux fois devant nous : il vous a regardé fixement ; puis il a consulté une feuille qui ressemniait fort a un signalement, ensuite il s est mis a suivre nos traces.

— Et plus rien ! dit Herman avec une rage concentrée, plus rien pour payer au moins celui qui les envoie, et se soustraire à la prison I

— Comment songer à payer ses dettes quand on n’a pas pour vivre soi-même !

Pierrot dit tout bas à Robinette :

— Mon Dieu ! qui les inquiète donc si fort ?

— Tu entends, il y a des gens ici près qui veulent arrêter M. de Rocheboise pour le conduire en prison, répondit la jeune fille.

— Ce monsieur-là a bien des torts, dit le petit marchand ; mais enfin il s’est montré généreux envers moi, et il ne faut garder que les bons souvenirs. Oh ! si je pouvais faire quelque chose pour lui…

En ce moment deux individus parurent dans l’impasse, où ne se trouvait personne à cette heure, à l’exception de Pasqual et de M. de Rocheboise. Pierrot et la jeune fille redoublèrent d’attention. Herman, à la vue de ce personnage, pâlit et fit voir un vif mouvement de répulsion.

— C’est à monsieur de Rocheboise que j’ai l’honneur de parler ? dit l’un des nouveaux venus, en saluant Herman avec la politesse exquise qui signale les gardes du commerce. Monsieur, continua-t-il en tirant de dessous son manteau un volumineux portefeuille, j’ai ici une procédure qui vous concerne… Il s’agit de quelques billets que je vous demanderai de vouloir bien me payer.

On sait que telle est la formule par laquelle les gardes du commerce annoncent au débiteur insolvable qu’ils se disposent à l’arrêter.

Celui-ci, tout en dénouant l’enveloppe de maroquin, porta à l’horizon un regard que suivit Herman.

Le soleil abaissé laissait encore paraître un rayon… un seul, le dernier de son orbe terne et pâle ! mais c’en était assez !… l’autorité, dont le règne finit avec le coucher du soleil, était encore dans ses limites. Herman et l’agent de justice se comprirent très-bien en ramenant leurs regards de ce même point.

Herman restait silencieux, les sourcils et les lèvres contractés. Le garde du commerce reprit, en faisant passer entre ses doigts divers papiers :

— Je vais trouver la procédure à l’instant, monsieur… Votre créancier m’a remis le dossier bien en règle… Soyez assez bon pour attendre.

Cependant le jour, encore assez clair dans les espaces élevés, décroissait sensiblement en arrivant dans l’étroit passage, et l’homme d’affaires avait peine à distinguer parmi ses jaunes parchemins la pièce en vertu de laquelle il pouvait exercer prise de corps contre M. de Rocheboise.

À cet instant, Pierrot, qui avait suivi de l’œil tous ces mouvements, posa vivement sa main sur celle de Robinette, en lui disant tout bas :

— Attends ! je pense à quelque chose.

Puis il s’élança hors de la cour.

Le jeune garçon courut prendre dans l’appentis la lanterne qui lui servait à monter le soir sous ses combles, l’alluma, et, en un clin-d’œil, fut sur le pas de la porte.

L’agent de l’autorité, voyant cette clarté qui venait si opportunément à son aide, abaissa son portefeuille sous les rayons de la lanterne.

— Monsieur désire de la lumière, dit Pierrot ; voici, monsieur.

En même temps, il souleva son luminaire comme pour le mettre mieux à la portée de celui qui s’en servait… puis il fit insensiblement quelques pas en arrière.

Une fois dans l’allée, il posa la lanterne sur une planchette destinée à cet usage.

Le garde du commerce suivit machinalement la clarté en déchiffrant toujours à haute voix la suscription des dossiers.

En faisant ce mouvement, il ne cessait pas de veiller sur sa capture ; le débiteur tombé en son pouvoir était bloqué dans l’impasse, et ne pouvait en sortir sans passer devant la porte de l’allée, dont il n’était qu’à quelques pas ; de plus, il pensait que son affidé tenait les arrêts et empêchait toute tentative d’évasion.

En cela cependant, il se trompait ; le recors, accoutumé à suivre avec une fidélité passive le garde du commerce, était venu se placer derrière lui.

À l’instant même où le second des agents de justice franchit le seuil, Pierrot poussa la porte et disparut dans le fond de l’allée sombre.

A ce mouvement, le garde du commerce bondit d’impatience et fut prêt à éclater en invectives contre la niaiserie de l’enfant qui l’enfermait ainsi. Mais, comme chez une espèce de magistrat le devoir doit commander avant tout stentiment personnel, le garde du commerce, au lieu de poursuivre le petit garnement, demanda le cordon de toutes les forces de sa voix. Personne cependant ne répondit à cet appel.

Pierrot, du fond de l’allée, s’était déjà glissé dans la cour.

L’enfant avait attiré le garde du commerce dans le piège avec une étincelle de lumière, à peu près comme les feux follets, à ce qu’on prétend, font briller leur lueur trompeuse devant les pas des voyageurs pour les conduire dans l’abîme.

Ensuite, il lança pardessus la haie sèche de la cour un un psst prolongé qui attira l’attention d’Herman et de Pasqual de son côté, et il leur dit vivement :

— Ils sont pris dans la maison !… Filez… filez au large !

En même temps, Robinette s’éleva sur la pointe du pied, et, avec un mouvement plein de grâce et de franchise, tendit de l’autre côté de la balustrade un objet qu’elle tenait à la main, en disant à Pasqual :

— Il paraît que tu n’as plus rien au monde. Moi, voilà le reste de ma fortune… Tiens, Pasqual, je te le donne.

C’était son écrin d’émeraudes.

La disparition des agents de justice et ces derniers mouvements s’étaient opérés en moins d’une minute. Les deux captifs de l’impasse se hâtèrent de profiter de la liberté qui leur était rendue.

Ils étaient déjà bien loin lorsque le garde du commerce, après avoir inutilement cherché un portier dans tous les coins du logis, parvint à intéresser à sa situation une locataire, qui consentit à descendre ses étages pour ouvrir la porte avec son passe-portout.

L’agent de justice sortit bien désappointé d’avoir manqué sa proie, mais sans qu’une telle mésaventure, du reste très-commune dans sa profession, altérât en rien sa gravité.

Une demi-heure après, Robinette et Pierrot étaient déjà installés dans leurs nouveaux arrangements, couchés et endormis.

Le jeune garçon s’était mollement étendu sur un paillasson, dans un tout petit carré qui servait d’entrée, et avait cédé sa chambre à Robinette.

La jolie bohémienne, après s’être éveillée le matin au milieu des recherches et des splendeurs du luxe le plus opulent, se reposait le soir sous les toits avec les nombreuses familles de pinçons, de merles, de rouge-gorges… Quand elle avait vu s’écrouler en un jour l’abri de l’homme riche et puissant, c’était le plus faible, le plus humble de tous qui l’avait recueillie… Il lui donnait du moins un asile pur, durable, où elle dormait paisiblement, en attendant le point du jour, qui, en entrant dans la chambre des oiseaux, ferait lever autour d’elle mille chants joyeux.

En même temps, M. de Rocheboise et Pasqual étaient aussi réfugiés dans le gîte qu’ils étaient venus chercher en fuyant de l’hôtel, envahi par les créanciers et les cohortes judiciaires.

Cet asile était la mansarde de la rue Las-Cases ; étroit réduit, plein d’impressions profondes pour Pasqual, qui était venu y cacher ses premières douleurs, pour Herman, qui était venu y chercher en secret la vue de Valentine.

Cette ancienne demeure du mendiant allait être habitée par M. de Rocheboise et son intendant.

Mais les hôtes de la mansarde étaient loin de songer au repos. Pasqual, au milieu de son calme ordinaire, avait pourtant le regard éclatant d’une vive animation ; tandis qu’il s’occupait à allumer du feu dans une mauvaise cheminée et à dresser un second lit, Herman se promenait dans la chambre à grands pas ; ses traits bouleversés indiquaient plus de désordre de pensée et de souffrance de l’âme que ne devait en causer même le renversement d’une fortune entière.

— Je crois, disait-il en pressant de la main son front pâle et brûlant, je crois que, depuis deux jours, j’ai perdu la raison.

— Non, sans doute, dit Pasqual, nous ne pouvions pas nous attendre à un coup aussi subit. Hier matin, vous veniez de régler l’ordonnance d’une fêle et de choisir les objets de la corbeille de loterie qui devait y figurer, lorsque sont venus coup sur coup la saisie des meubles de l’hôtel, l’annonce de plusieurs prises de corps lancées contre vous…

— Et il ne me restait plus rien de ma fortune… pas même la liberté de souffrir en paix !

— Il restait encore, dit Pascal avec un étrange sourire, de l’encre, des plumes, du papier timbré, comme il y en avait toujours chez vous depuis que vous faisiez tant de billets.

— Ah ! dit Herman en frappant du pied, ne rappelez pas cela !… C’est pour moi le souvenir le plus insupportable de ce qui s’est passé.

— Monsieur…

— Je ne peux comprendre ce que j’ai fait qu’en répétant encore que j’avais la tête perdue.

— Vous étiez mortellement frappé de la terreur de la prison, qui menaçait de s’ouvrir pour vous ; il se présentait un moyen de vous soustraire aussitôt à toute poursuite, vous l’avez accepté…

— Ce moyen était infâme.

— Il peut pourtant vous soustraire dans l’avenir au danger que vous venez de courir à l’instant même, et auquel vous avez échappé par je ne sais quel miracle.

— N’importe, je regrette de m’être prêté aux précautions indignes que vous m’avez fait prendre. Je ne sais pourquoi la pensée seule de cet acte me trouble au dernier point… cette faute…

— Que votre imagination exagère…

— Cette faute me sera fatale.

— Voyons, monsieur, pourquoi ne pas poser la question à haute voix ? Ce matin, une arrestation me paraissait imminente et prompte ; il n’y avait d’autre moyen de vous y soustraire que de passer à l’étranger ; pour cela de l’argent… une forte somme d’argent était nécessaire… Nous avons fait des billets en y plaçant la signature contrefaite de Bachelu, qui a cours dans le commerce. Cet usurier a gagné beaucoup avec vous ; vous lui repreniez une faible partie de ce qu’il vous avait volé… délicatesses de convention, cet argent était bien à vous. Vous deviez vous en servir, non pour désintéresser vos créanciers, puisque, à l’époque de l’échéance, le danger n’eût été que plus grand, mais pour passer la frontière et gagner quelque lieu d’asile où les poursuites présentes et celles soulevées plus tard au terme des billets n’auraient pu vous atteindre.

— Mieux vaut cent fois la prison que la liberté à ce prix !

— À la bonne heure, mais vous ne pensiez pas ainsi ce matin. Seulement, vous avez subitement changé de résolution ; l’idée de quitter la France a paru vous devenir odieuse… Alors, en désespoir de cause, je vous ai offert l’abri de cette pauvre mansarde, où sans doute on ne soupçonnerait pas votre retraite, à la condition d’y demeurer étroitement enfermé… vous avez accepté ce parti…

— Oui, avec joie.

— Donc, les billets de portefeuille…

— Dites le mot, les faux billets.

— Les faux billets sont restés sur vous, entre vos mains. Et, je ne vois pas en quoi leur existence vous agite à ce point, puisque vous seul pouvez en disposer, ce me semble.

— Grâce au ciel !

— Cependant, je ne vous conseille pas de les anéantir… attendez !

— Oui, tout cela est vrai… vous avez raison, Pasqual… mais je suis tombé bien bas… et mon imagination creuse l’abîme jusqu’à ce qu’elle trouve l’enfer.

Herman regarda autour de lui, et dit d’un ton de tristesse plus calme :

— Ici, mon âme va s’apaiser, je le sens… ce coin sombre et étroit me convenait pour y cacher ma vie… J’ai tant souffert au milieu de toutes les magnificences de la fortune ! J’avais besoin d’être retiré, seul, dans cette ombre… il me semble maintenant qu’en payant un tribut au malheur par toutes les privations qu’il me faudra subir, je serai plus épargné… d’ailleurs la pauvreté même de cet endroit me rassure et me soulage.

— Il s’en est bien peu fallu, monsieur, dit Pasqual, que nous fussions ici au-dessous de la pauvreté même… Nous avons quitté l’hôtel à la hâte, sans rien emporter avec nous.

— Eh bien ?

— Mais, tandis qu’une voix inconnue nous annonçait que nous pouvions fuir du passage Sainte-Marie, une main bienfaisante m’a tendue ceci :

Il ouvrit l’écrin.

— Comment ! dit Herman, une des parures de cette pauvre enfant !

— Oui, elle se trouvait par hasard sur notre passage, et m’ayant entendu dire qu’il ne nous restait plus rien, elle m’a tendu ces pierreries, dont le prix peut nous soutenir dans le premier moment.

— Allons ! dit Herman avec un mélancolique sourire, c’est elle qui nous fait la charité maintenant !

— Notre existence sera en rapport avec notre humble logis… mais, enfin, vous avez voulu venir habiter cette mansarde.

— Oui, et je le veux encore.

— Il y a quelque chose d’étrange que je vous reçoive ruiné et malheureux dans cette chambre où je suis arrivé pauvre, vagabond et si malheureux moi-même ! dit Pasqual d’un ton de réflexion profonde.

— Il est étrange aussi que je sois ramené ici par la fatalité pour y expier mes fautes, dit Herman en jetant un regard vers la croisée, et comme se parlant à lui-même.

Après ces mots, un long silence s’établit, et les fugitifs passèrent leur première nuit dans la mansarde où devait s’écouler désormais leur existence clandestine.