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Les Mendiants de la mort/12

< Les Mendiants de la mort
Michel-Lévy frères (p. 100-104).

XII

les dîners à un sou

Parmi les usages populaires de Paris, il en est un très-peu connu en dehors du cercle où il se pratique : c’est celui des dîners à un sou ; voici l’indication du vaste restaurant où on peut se les procurer.

Au marché des Innocents, dans les quatre faces qui avoisinent la place sur laquelle s’élève la fontaine, on voit rangés sous des auvents un grand nombre d’offices, sur lesquels s’étalent une quantité de viandes froides, dessertes des grandes tables, tandis que tout à côté, dans des cuisines en plein air, des fourneaux toujours allumés font cuire lentement les lourds légumes et bouillonner à grand feu les pétillantes fritures.

Au milieu de la place est situé un des plus précieux monuments de Paris, la fontaine dessinée par Pierre Lescot, sculptée de bas-reliefs et ornée de naïades par Jean Goujon Cette antique merveille, entourée du menu peuple qui fourmille à ses pieds, sans avoir jamais eu un regard pour ses beautés, s’élève là à peu près comme l’obélisque dans le désert.

D’un côté de la fontaine, le soldat du poste voisin va et vient à pas comptés comme un balancier éternel…

Les habitués de l’immense restaurant de la halle arrivent à la file vers cinq heures, en apportant leur pain sous le bras. Ils se dirigent vers la ligne des traiteurs, et achètent une portion parmi les mets inscrits au prix fixe d’un sou sur la grande carte que chacun possède de mémoire. Ensuite ils vont s’asseoir sur les degrés de la fontaine, ils s’attablent sur leurs genoux, et n’ont plus qu’à tourner la main pour recevoir dans leur verre l’eau qui coule d’étage en étage jusqu’à un vaste bassin.

Les heures de ces dîners se passent dans un calme et un ordre parfaits. Le bruit de l’eau qui jaillit en cascade domine de beaucoup la légère rumeur des assiettes et des verres… La place des Innocents est bien alors celle des innocents dîneurs : un plat et de l’eau claire ! rien ne montre mieux la bonhomie modeste de celui qui sait se contenter de peu, et rien assurément ne porte moins à la tête.

Ainsi, sans qu’on s’en doute à peine, se retrouve encore près de nous une dernière trace de cet antique usage des repas publics, servis au grand air et pris en commun, qui existait sur cette terre avant qu’elle portât le nom de France, et qu’on vit reparaître un moment au temps de notre république.

Ce jour-là, les dîners de la fontaine étaient égayés par la présence d’un jeune consommateur, beau garçon de douze ans, aux cheveux blonds, aux grands yeux limpides comme l’eau azurée qui coulait près de lui, et marchand d’oiseaux de profession.

Assis à la dernière marche, il avait étalé devant lui une dizaine de cages, contenant merles, pinçons, rouge-gorges et passereaux ; cet essaim emplumé chantait à gorge déployée à ses pieds, et lui-même ne cessait de jaser en mangeant ses pommes de terre frites, et en tendant son verre à l’un des quatre lions de bronze qui lui servait d’échanson.

Robinette, en arrivant sur cette place, le pas léger et la tête au vent, jeta un regard sur l’assemblée de consommateurs, et reconnut le marchand d’oiseaux.

Alors elle vint droit à lui en disant :

— Bonjour, Pierrot.

Et elle tendit la main à son ancien camarade avec autant d’aisance et de simplicité que si elle l’eût quitté la veille.

Mais lui fut quelques secondes avant de la reconnaître.

— Comment ! dit-il enfin en ouvrant de grands yeux, c’est vous, mademoiselle Robinette !… Ah ben ! je vous croyais bien loin…

— C’est-à-dire bien haut perchée, n’est-ce pas ? Eh bien ! mon garçon, me voilà dans la rue.

— Est-ce bien possible !

— Et plus pauvre que jamais.

— Eh bien ! vrai, ça ne m’étonne pas… Je vous l’avais même prédit quand on vous engageait à aller avec ce beau monsieur.

— C’est vrai.

— La fortune qui vient d’un mauvais côté, dit Pierrot d’un air gravement réfléchi, est bien grosse tout de suite, puis s’en va en diminuant jusqu’à rien du tout ; au contraire de ça, la fortune qui vient par le travail est bien mince pour commencer, mais elle va en grossissant et devient superbe un jour.

— On s’en aperçoit, répondit Bobinette en regardant les cages pleines d’oiseaux. Tu as bien augmenté ton commerce depuis que je ne t’ai pas vu.

— Ah ! c’est pas sans peine… Ce printemps-là, je vendais des z’hannetons, et les affaires allaient pas mal… Mais un beau jour, en allant dans les bois chercher ma marchandise, qu’est-ce que je vois !… mam’zclle Robibinetle… ..

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Hélas ! rien du tout ! les z’hannetons étaient tous disparus !… partis ! je ne sais où !

— Tiens, c’est tout simple !

— Plus un seul dans la campagne !… Alors je dis : faut que la campagne me donne autre chose. Je trouve des violettes, je me mets à les cueillir à pleins paniers et à les apporter aux herboristes. Ça allait encore, on pouvait se faire une position indépendante… Mais tout à coup, bon ! v’là les petites violettes parties à leur tour, qu’il n’en reste pas l’ombre… Je ne me décourageais pas. Il y avait encore les immortelles, j’en fais des couronnes que j’apporte pour vendre dans les cimetières… c’était bien triste… mais enfin on y gagnait sa vie.

— Pauvre Pierrot !

— Pas si à plaindre… car un jour, pour une couronne que j’avais posée sur une tombe, je trouve là un homme bien généreux qui me donne une belle pièce d’or… Vous croyez peut-être que je l’ai mangée… pas si bête… J’avais vu dans le temps du départ des z’hannetons, des merles et des pinçons au nid, qui auraient joliment remplacé mes cris-cris !… mais j’avais pas de cage pour les mettre… Alors, quand les fonds me sont venus, j’ai eu bientôt fait d’acheter le magasin et de le remplir… Les petits oiseaux ont grandi et prospéré… Et voilà la compagnie, dit-il en étendant la main vers les cages.

— Très-bien, mon garçon.

— Mais vous, mam’zelle Robinette… c’est bien plus intéressant… où allez-vous de ce pas ?

— Je n’en sais rien.

— Bah !

— J’ai quitté d’aujourd’hui mon bel appartement… où on a tout vendu… et je n’ai pas un grenier où coucher ce soir.

— Et ça ne vous tourmente pas ?

— Non… Tiens, Pierrot, il faut que je te dise la vérité… Je sens que je devrais être bien triste, bien désolée, et avec ça je ne peux parvenir à me faire du souci.

— Et le beau monsieur ?

— Hum… je ne l’aimais guère.

— Vrai !…

— Si vrai que j’aurais toujours préféré Pasqual s’il avait voulu répondre à mon amour.

— Et il ne voulait pas… Ah ! pristi… il me semble que si j’étais grand !… Et l’avez-vous revu, ce Pasqual ?

— Non… quoiqu’il fût au service de M. de Rochedoise, il évitait de venir chez moi… Une fois je lui ai écrit… mais ma lettre s’est perdue, et je n’ai pas voulu recommencer… ça m’avait donné trop de peine… Pauvre Pasqual, le voilà aussi sur le pavé !

— Mais vous… vous ?

— Moi, comme je le le disais, je ne peux m’appesantir sur ma situation… et, quoique je sois sans un sou vaillant, aussi bien que sans feu ni lieu, je me sens le cœur plus content que jamais.

— Eh bien ! mademoiselle Robinette, vous avez raison, car la Providence vient à votre secours.

— La Providence… qui ça ?

— Moi.

— Ah bah ! Pierrot.

— Parole d’honneur… Tandis que vous parliez, moi je réfléchissais… D’abord, pourrai-je vous offrira dîner… une portion de pommes de terre frites, comme les miennes ?

— Ce n’est pas de refus ; elles ont l’air joliment bonnes.

— Et puis, à table, nous causerons. Je vais vous faire servir.

Robinette prit place sur les degrés de la fontaine ; Pierrot lui fit part du dîner à un sou ; il partagea son pain avec elle, et ils burent tous deux dans le même verre.

— Maintenant, reprit le petit marchand, voici ce que j’ai arrangé dans ma tête. J’ai un logement pour moi et pour mes oiseaux, qui est à un septième. Il faut un peu monter, mais les oiseaux sont accoutumés à demeurer trèshaut… Eh bien ! je vous céderai ma place dans la chambre. Il y a une petite entrée où je pourrai très-bien coucher sur un paillasson… comme ça, je serai la nuit à votre porte… et je vous garderai… ah ! mais, comme si j’étais un homme… ne craignez rien.

La jeune fille réfléchit une seconde, et répondit gravement :

— Eh bien ! Pierrot, ça me va.

— À la bonne heure.

— Le jour, continua hobinette, je roulerai dans la ville, pendant que tu seras à ton commerce, et, le soir, nous rapporterons chacun la recette de la journée… Eh tiens !… je sens là que mes moyens ne sont pas perdus pour faire tomber les sous dans la sébile !…

— Mam’zelle Robinette ! dit le petit bonhomme d’un ton solennel, cet établissement-là ne vaut pas, sous certains rapports, celui que vous aviez… Mais, foi de Pierrot, vous verrez bien qu’il sera plus solide.

— Ah ! une idée, interrompit Robinette. Je vois bien qu’on dîne bien ici… et pas cher… Si lu veux, tous Les soirs, après la journée achevée, nous nous retrouverons ici, à la fontaine des Innocents, et nous nous ferons servir de la cuisine toute faite… comme ça il n’y aura pas de ménage à tenir.

— Ça y est. Et puis, après avoir dîné, nous retournerons ensemble au logis… comme nous allons faire à cette heure, car il est temps de rentrer… Allons, mademoiselle Robinette, je vais vous montrer le chemin de la maison.

Ils se levèrent, et la jolie bohémienne, le brave petit garçon, la harpe, les oiseaux, tout cela chemina de compagnie dans la ville.