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Les Mendiants de la mort/04

< Les Mendiants de la mort
Michel-Lévy frères (p. 27-36).

IV

un nouveau jour

Restée seule avec Herman, Robinette s’occupa de réparer devant la glace le désordre apporté par le vent dans ses cheveux. Elle lissa entre ses doigts de belles tresses noires et les arrondit autour de ses joues, dans le style de la reine Berthe.

— Herman, dit la jeune fille en donnant plus d’attention à sa coiffure qu’à ce qu’elle disait, qu’est-ce que vous aviez donc contre moi l’autre jour, en m’écrivant ce billet… vous savez bien ?

Ces mots causèrent un vif tressaillement à Rocheboise ; il sembla se réveiller en sursaut. Il était tellement troublé, tellement hors de lui dans le moment où Robinette s’était tout à coup présentée à ses yeux, et ensuite il avait passé avec tant de rapidité des craintes les plus cruelles aux sensations les plus enivrantes, que le souvenir de son ressentiment contre la jeune fille, de la découverte qui l’avait causé, de la rupture qui devait le suivre, s’était entièrement effacé de son esprit. Un mot venait subitement le rappeler à sa situation, qui était aussi étrange que difficile.

— Eh bien ! reprit la jeune fille en arrangeant toujours ses cheveux, eh bien ! c’est pourquoi je suis venue ce soir. Je me suis dit : Il veut nous fâcher ensemble, je ne sais pas pourquoi, mais c’est stupide… Je vais aller le trouver… il me regardera, et la paix sera bientôt faite… Là, voilà ce que je voulais.

Ces derniers mots s’appliquaient à sa coiffure maintenant terminée.

Herman sentit l’ardeur de la colère lui monter au front ; il fit un mouvement pour se lever ; il était prêt à dire à cette petite fille éprise de son valet de sortir de chez lui et d’aller se placer dans quelque antichambre, puisque c’était là qu’étâient ses amours. Mais il se contint, comprenant la nécessité de réfléchir d’abord à ce qu’il y avait à faire en cette circonstance.

Robinette ne s’était point aperçue de son trouble ; toujours devant la glace, elle renouait le ruban qui soutenait autour de son cou un col de dentelle, et elle drapait son écharpe sur ses épaules.

Pendant cela, Herman réfléchissait que la pétulante et hardie courtisane n’accepterait pas une rupture sans éclat, sans résistance. Ce serait donc une discussion très-désagréable à engager. Il avait voulu, il voulait encore lui faire savoir par un ordre laconique qu’elle eût à se séparer de lui et à l’oublier ; mais face à face avec elle, lui adresser des paroles dures, et en recevoir peut-être d’insolentes de sa part, était une lutte abaissante dont il ne pouvait supporter la pensée.

De plus, les jeunes gens de sa société allaient arriver : les rendre témoins de cette scène en redoublerait encore les dégoûts.

Enfin, l’apparition de la femme entretenue dans la maison de M. de Rocheboise devait à tout prix rester secrète ; on pouvait bien acheter la discrétion des concierges, mais il ne fallait pas, par un éclat scandaleux, augmenter l’importance du fait, et rendre le silence plus difficile.

Le caractère d’Herman, d’une délicatesse fière et timide, penchait bien vite d’ailleurs vers la temporisation.

Mais, d’un autre côté, il était difficile pour Herman de savoir quelle contenance tenir en face de la jeune fille, après l’accueil chaleureux qu’il venait de lui faire, et dans les dispositions d’esprit où il était maintenant envers elle : la situation se compliquait d’une manière cruelle. Heureusement, la présence du concierge vint rompre le tête-à-tête et l’extrême embarras qu’il entraînait.

Le brave gardien avait réfléchi que puisque M. de Rocheboise avait du monde à souper, il fallait dresser une plus grande table, et il venait s’occuper de ce soin.

Dès lors, l’intérêt du souper absorba entièrement Robinette. Se fiant peu au concierge pour l’arrangement de la table, elle voulut y présider elle-même. Maîtresse de maison plus vive et gracieuse que légitime, elle se mit à explorer tous les coins du grand bâtiment, ouvrant partout les armoires, les offices, et butinant tout ce qui pouvait servir à l’édifice de son couvert ; sans oublier les grandes pipes d’écume et leur provision de Havane, qui, dans les habitudes de Robinette, tenaient lieu de cassolettes de parfum.

Pendant ce temps-là, on entendit la voiture des messieurs de Sabran. Ils amenaient avec eux Hector de Sercy et quelques autres amis. Les convives montèrent, apportant les précieux comestibles, le bruit et la joie.

Herman, après ces diverses et poignantes émotions, avait repris assez d’empire sur lui-même pour faire bonne contenance.

Le feu ravivé, les lumières redoublées, la bande joyeuse prit place autour de la table, offrant des figures étincelantes d’une gaieté intérieure, comme le cristal des flacons que le vin ambré faisait reluire.

il y avait de quoi chasser bien loin les fantômes, les affreuses chimères qui apparaissaient peu d’instants auparavant dans cette vaste enceinte.

Madame Hermance, ainsi que les amis d’Herman continuaient à nommer Robinette, était en beauté ce soir-là : c’était du moins l’impression qu’elle produisait sur le cercle des jeunes hommes. Mais la figure de cette ravissante enfant avait un tel prestige, que pour elle l’admiration se renouvelait sans cesse : ceux qui la connaissaient le plus s’étonnaient chaque jour de ses charmes, et en la revoyant, croyaient la contempler pour la première fois.

L’intempérie de la soirée redoublait au dehors ; on n’avait jamais si bien pu jouir de cette douceur vantée par des sages… par des sages un peu égoïstes, de se reposer au coin du fou en voyant la tempête fondre à l’horizon

— Voilà de singuliers plaisirs champêtres ! dit Hector, le soleil dans la cheminée, et la verdure représentée par quatre murailles.

— Aussi, dit Herman, venir à la campagne avec ce mauvais temps !…

— On ne pouvait pas s’y attendre, c’est le mauvais temps qui est venu avec nous.

— Moi, j’adore ça ! s’écria Robinette.

— Comment, le vent, la pluie ?

— Et le tonnerre, s’il y en avait !… Cela fait du moins quelque aventure arrivée en voyage. C’est insipide de trouver le soleil et la verdure comme on s’y attendait.

— Et puis, ajouta Eugène de Sabran placé près d’elle, les rayons du jour et les fleurs ne se mettent plus en rivalité avec les rayons de vos yeux et les roses de votre teint ; vous êtes seule à être aimée et admirée.

— Possible. dit-elle en répondant par un doux regard à la flatterie d’Eugène. Ensuite on s’enferme à l’abri, au coin du feu, et on est plus près de ses amis.

— Oui, c’est bon, reprit Hector, mais il ne faudrait pas y apporter les autans avec soi, et je suis encore tout inondé !

— Tiens, dit son voisin de table en lui versant du vin, voilà le cinquième élément qui va réparer les ravages des autres… aussi tu as parcouru tout le bois à cheval…

— Je me promène toujours avant dîner pour prendre appétit, je dîne largement pour mieux dormir, et je dors pour prendre force et courage à recommencer le lendemain.

— Voilà une existence bien remplie ! mais je n’y vois pas le temps de tes amours, Hector.

— Oh ! c’est que toutes les heures sont à eux. En courant à cheval, en buvant ou en dormant, on pense à ses amours.

— Quel homme passionné !

— La nature m’a fait pour cela, mes amis…

— Ah bath !

— En me donnant une figure assez laide.

— Vraiment, c’est comme cela ?

— Sans doute, ignorants que vous êtes ! les Apollons comme notre Herman séduisent tout de suite, et l’amour passe aussitôt ; tandis que moi, mettant des siècles à plaire, j’en ai pour aussi longtemps à être amoureux.

— Sans compter les passions malheureuses qui durent toute la vie, et que tu dois éprouver quelquefois.

— Certainement… ce qui n’arriverait pas à notre ami Herman.

— Qui peut changer tant qu’il lui plaît et être toujours aimé, n’est-ce pas ?

— Encore, s’écria Robinette, on accuse Herman d’être léger…

— Comme tous les enfants gâtes de la nature et des femmes, ma chère.

— Oh ! moi je jugerais bien qu’il m’aimera toute la vie.

— Vous vous éveillerez un matin toute surprise de voir qu’il n’en est rien.

— Bah ! j’entends toujours parler de l’inconstance des hommes, et je les vois tous fidèles comme des anges… L’amour est plus fort qu’on ne croit.

— Certes, ce serait à vous qu’il appartiendrait de le persuader.

— Tenez, continua-t-elle en prenant un pan de son écharpe de point d’Angleterre et en l’étendant à deux mains devant les regards ; l’amour, c’est précisément comme cette dentelle : ce mince réseau, tissu de broderies, a l’air d’un souffle, et cependant c’est plus fort que vous ne pensez.

— Vraiment !

— Vous allez voir…

Elle jeta en riant un pan de son écharpe sur l’épaule d’Herman et le noua solidement par le bout avec celui qui était resté passé autour d’elle.

— Eh bien, reprit elle en secouant le tissu pour en montrer la force, regardez : mon chevalier, enchaîné là-dedans, ne pourrait jamais se dégager.

— C’est bien… Buvons à cette espérance ! L’entretien et les libations continuèrent longtemps sur le même ton.

— C’est drôle, dit Robinette, vers la fin du souper, comme le vin m’endort ce soir… J’ai tant couru dans cette grande maison !… je suis bien lasse !… ah ! comme le vin m’endort !…

Une minute après, elle pencha la tête sur l’épaule d’Herman et tomba dans le sommeil le plus paisible.

Le souper se prolongea encore au milieu des propos rapides, des rires, des éclats de voix qui n’éveillèrent pas la jeune fille ; car Herman, qui buvait peu, et dont la gaieté n’était qu’empruntée, se tenait le bras appuyé sur la table, dans une attitude assez immobile pour ne pas troubler le repos de celle à qui son sein servait d’oreiller.

— Il faut pourtant réveiller notre belle Laïs, dit quelqu’un, comme le repas touchait décidément à sa fin.

— Non, laissez-la dormir, répondit-on.

— Elle est si jolie ainsi !

— C’est bien la rose entée sur l’églantine, la volupté éclose sur une tige d’innocence.

— D’ailleurs, soyez tranquilles, quand les bouchons de champagne partiront, elle s’éveillera bien d’elle-même… comme le soldat au bruit du canon. Le son en est trop doux à son oreille pour qu’elle ne veuille pas y répondre.

— Chut !… il me semble entendre le bruit d’une voiture dans l’avenue, dit Herman en pâlissant légèrement.

— Non… tu te trompes… c’est le vent.

— Voyons, messieurs, au champagne, pour éveiller notre belle amie.

— À toi, Herman, de porter la première santé.

— Non, dit Hector, pas de santé banale, que chacun pense à ses amours et boive à leur succès.

— C’est juste, le vin, sans devenir amer à la bouche, en sera plus doux au cœur.

— Y sommes-nous ?

— Certainement, reprit Herman, j’ai entendu sonner à la grille.

— À cette heure ! y penses-tu ? Mais quand ça serait un ami de plus, tant mieux. Voyons, tu écoutes toujours ?

— Oui, mais je n’entends plus rien.

— Alors, messieurs, le verre à la main.

Robinette, franche et souriante, dormait sur l’épaule d’Herman, si beau lui-même à l’éclat des lumières et dans l’animation du moment : ils formaient, ainsi réunis, un tableau charmant. Les convives, armés de verres et de bouteilles, tournaient les yeux du côté d’Herman et de sa belle maîtresse pour épier le réveil de cette dernière, et la joyeuse détonation qui devait l’amener allait se faire entendre.

Mais en ce moment la porte s’ouvre… On tourne la tête, on regarde… c’est madame de Rocheboise qui vient d’entrer.

Valentine fait quelques pas rapides en avant ; mais éblouie de ces lumières, de ce monde qu’elle s’attendait si peu à rencontrer, elle s’arrête, pâlit, et s’appuie sur le dossier d’un siège.

Alors un seul regard, une seule minute suffisent pour lui apprendre que son bonheur est anéanti, qu’elle est pour toujours séparée d’Herman.

À la vue de madame de Rocheboise, les jeunes gens se sont levés, et ils restent encore immobiles dans un trouble pénible.

Herman aussi a voulu se lever de son siège… mais l’écharpe de Robinette le retient enlacé… Il tressaille en se sentant arrêté par ce puéril obstacle.

Cette entrave, si faible, est l’image cependant de son humiliant servage et des liens qui l’enchaînent à la beauté vulgaire… Elle donne à sa situation cruelle une nuance de ridicule qui l’accable, qui le tue… Pliant sous un coup que ses forces ne peuvent soutenir, il retombe appuyé sur la table et le visage cache dans ses mains.

La jeune fille, cependant, est éveillée par le silence même qui a succédé aux bruits du souper. Avant de comprendre ce qui se passe, elle sent une honte instinctive de sa situation. En un clin d’œil, elle dénoue le lien de dentelle et se glisse derrière le cercle des convives.

Tous ces mouvements ont été rapides comme la pensée.

Dans cet intervalle, cependant, Valentine, non moins fière et courageuse à cette heure qu’elle était naguère tendre et dévouée, a eu le temps de comprendre toute l’étendue de son malheur ; elle a pu le juger et élever son âme au-dessus de lui.

Un froid extraordinaire qui l’a saisie répand sur son visage une pâleur profonde, son corps frissonne invisiblement ; mais son regard est ferme et plein d’éclat, son attitude est digne et imposante.

— Je croyais, dit-elle, venir ici chez moi, dans une pure et respectable demeure ; je suis tombée dans une maison d’orgie. Je comprends tout ce que ma présence a de fatal et de pénible pour tous.

Il est impossible à aucune des personnes présentes de trouver une parole, et tout le monde reste immobile. Valentine, dont la voix a pu se raffermir pendant cet instant de silence, reprend alors :

— Il faut absolument que vous sachiez ceci, monsieur de Rocheboise : je ne suis point venue, guidée par quelques soupçons, épier le secret de votre voyage. L’homme de confiance que j’avais envoyé ce soir ici a cru vous voir souffrant et accablé ; et lorsqu’il m’a fait part de cette inquiétude, je suis accourue près de vous… ; car ce soir… il y a quelques minutes encore, j’étais pour vous une amie… une femme idolâtre !…

Herman fait un mouvement, mais il n’a pas la force de répondre ; un morne silence règne encore.

C’est Valentine qui continue avec un calme et une fermeté sublimes dans sa situation :

— Vous avez voulu vous séparer de moi, monsieur de Rocheboise. Je ne dois pas me faire juge de vos sentiments ; mais j’ai le droit de vous reprocher le mensonge, la fausseté qui ont présidé à votre conduite. Vous avez préféré une infidélité clandestine et vulgaire à une rupture loyale, qui brise l’amour en laissant du moins l’estime… Si je ne puis plus être trompée par vous, c’est au hasard que je le dois, et non point à votre confiance… Le moment de la séparation en est plus chargé de honte et de douleur… Un homme, dans la situation où je me trouve, a la ressource des armes ; en donnant ou recevant la mort, il sauve son honneur.

« C’est le même opprobre pour une femme de se voir dépouillée de l’amour qui lui était dû, abandonnée, répudiée pour une autre… mais son honneur, à elle, on n’y a pas songé ! il ne lui est pas possible de le laver dans le sang. En retour, cependant, il y a des larmes éternelles, silencieuses, qui purifient aussi parce qu’elles tuent. »

Toutes les puissantes facultés que Valentine possédait pour aimer avaient soudain passé dans un noble courage, dans une fière résignation.

Herman, d’abord atterré, la regardait alors avec une impression étrange, dans laquelle l’étonnement se mêlait à la souffrance poignante de la situation. L’œil fixe, l’attention peinte sur les traits, il croyait voir, entendre Valentine pour la première fois.

Elle était demeurée à l’entrée de la salle, et sa figure imposante, empreinte de majesté, ne se mêlait point au groupe formé dans le fond.

Placée ainsi sur la limite où la lumière des flambeaux allait se perdre dans l’ombre, son aspect avait quelque chose de vague et de solennel. Sa taille paraissait plus haute, son œil était plein de feu, son front blanc et pur, qui se relevait dignement, semblait rayonner la grandeur de ses sentiments, se peignait dans tout son être ; son attitude était calme, mais impérieuse et fière.

Il y avait un accent inspiré dans sa voix. Quoiqu’elle parlât à Herman, elle ne le regardait point. Le rayon de ses yeux allait plus haut, et, au milieu de cette réunion indigne d’elle, elle semblait être seule avec Dieu.

Rocheboise la voyait tout à coup sous un nouvel aspect. On eût pu dire que jusque-là il avait ignoré la grandeur de Valentine, l’ayant toujours vue prosternée par l’amour à ses genoux. La force d’âme, la dignité, le courage, tout ce qu’il y avait de vraiment beau en elle lui était inconnu. Ébloui, fasciné par cette apparition nouvelle, il était comme enlevé à lui-même, et restait dans une admiration étonnée, qui lui faisait oublier tout le reste.

— Adieu, monsieur de Rocheboise, dit Valentine. Il n’y a qu’une chose qui puisse sauver pour nous la honte de ce moment, c’est qu’il renferme un adieu éternel.

Herman, brisant enfin le lien de stupeur qui le retenait, s’élança de sa place en s’écriant :

— Valentine !

Il allait se précipiter à genoux… mais Valentine avait disparu.

Il demeura immobile devant la place qu’elle venait de quitter.

Un moment se passa dans une fixité muette. Il semblait que cette femme, d’une beauté morale si puissante, eût laissé derrière elle une impression de respect qui retenait tout le monde dans le recueillement.

Mais ensuite les amis d’Herman s’empressèrent autour de lui. On le savait assez sensible, assez impressionnable pour souffrir vivement de la scène qui venait de se passer.

Cependant, il ne paraissait pas souffrant, abattu comme on aurait dû le penser.

Se tournant vers ses amis, il les regarda d’abord avec une vivacité extrême, et comme pour chercher en eux l’impression qu’avait dû y produire Valentine, si belle, si grande en ce moment… Mais pensant que ces hommes-là ne pourraient partager ni comprendre le sentiment dont il se sentait animé, il baissa la tête et se renferma dans un silence obstiné.

À tout ce qu’on put lui dire pour calmer et fortifier son imagination, dans une circonstance dont on ne prévoyait pas cependant toute la portée, il répondit seulement au bout de quelques instants :

— J’ai besoin d’être seul.

En effet, ses traits peignaient plutôt une exaltation extraordinaire que la douleur, le dépit et la honte. Ses amis le quittèrent silencieusement en lui serrant la main. Il les vit sortir sans avoir l’air de s’en apercevoir, sans donner même un regard à la jeune fille qu’Eugène de Sabran remmenait dans sa voiture.

Demeuré seul, Herman parcourut un instant à grands pas cette chambre, qui, maintenant redevenue déserte, avait repris son empreinte lugubre. Puis il s’arrêta, croisa les bras et regarda fixement devant lui. Son regard semblait suivre un objet dans l’espace, un vague et extatique sourire errait sur ses lèvres.

Ce qu’il contemplait ainsi était l’image de Valentine, telle qu’elle venait de lui apparaître.

Il l’aimait.

Mais au moment où il s’avouait cet amour qui venait de naître en lui, il en comprit subitement toute la puissance et tout le malheur.

Il jeta sa tête dans ses mains et ses larmes coulèrent.

— Oh ! dit-il, c’est ici, c’est dans cette chambre où j’ai voulu si odieusement profaner l’amour, que l’amour vrai, noble, divin s’est à jamais perdu pour moi !