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G. Roux (Paris) (p. 202-205).

XXIII

le secret de jupiter


Comme il avait déjà traversé l’allée couverte entre les jardins et approchait de la porte où l’attendait sa voilure, il entendit dans la rue Pigale, ordinairement si déserte, un bourdonnement de voix confuses et plaintives, s’exerçant sur un ton monotone, auquel se mêlaient par intervalle des accents plus élevés et criards.

Il demanda à ses gens qui avançaient vers lui d’où venait ce bruit. Le cocher répondit que c’était un certain nombre de mendiants assemblés devant la porte. Ces pauvres s’étaient aperçus que l’élégant pavillon, fermé depuis quelque temps, venait d’être réparé et habité ; après s’être assurés que nul sergent de ville ne se montrait à l’horizon, ils demandaient l’aumône qu’il est d’usage d’octroyer en pareil cas pour bénir la maison.

En effet, Rocheboise, ayant passé le seuil de l’allée, se trouva enveloppé d’une quantité notable de haillons. Jetant quelques pièces de monnaie autour de lui sans regarder où elles tombaient, il monta dans le tilbury, qui s’éloigna rapidement.

Aussitôt tout le tumulte cessa, et les mendiants, au contraire, se parlèrent à voix très basse, mais de l’air le plus affairé.

— Chut ! les amis, disait Eustache le veilleur, voici notre négrillon Jupiter qui se démène et fait pétiller ses gros yeux sans pouvoir encore débrouiller des paroles sur sa langue. Je suis sûr qu’il a des choses agréables à nous confier… Tâche de parler, petit bijou d’Afrique.

— Moi, vous faire signe depuis une heure, pour montrer à vous le beau monsieur… Moi, vous crier que c’est lui, et vous pas m’écouter.

— Quel beau monsieur ?

— Celui qui vient de monter là en voiture… Le monsieur qui doit à moi de l’argent beaucoup pour un secret entre nous deux… Le monsieur que Jupiter a perdu au jeu… dans la partie du bois de Boulogne… grosse bête de Jupiter, va !

— Tiens ! tiens, disent en ouvrant de grands yeux tous les mendiants réunis là, et qui sont les intimes de Jupiter, sa société du bois de Boulogne.

— C’est donc là cette fameuse poule aux œufs d’or ? demande Godois.

— Ça devient intéressant, dit Eustache. Aide-nous, Jupiter, et le ciel t’aidera ?

— Attention donc ! et qu’on délibère gravement, prononce le père Corbeau, qui prenait l’autorité en toute circonstance.

Le nègre se tordait les mains de dépit et grommelait quelque chose entre ses dents :

— Et penser, disait-il, que si moi avoir un pauvre atout… l’as de trèfle seulement… moi avoir mangé le gâteau tout seul.

— Avare ! égoïste ! dit l’aveugle François, n’es-tu pas ému d’une douce satisfaction en pensant que tu partageras avec des frères ?

— Non ! moi bisque, voilà tout.

— On voit bien que tu n’es pas chrétien, reprend le pauvre vieux avec sentiment.

— Là ! là ! pas de complaintes, dit Corbeau ; le secret et l’argent sont à nous tous ; il s’agit d’encaisser… Voyons, Jupiter, faut-il lui rompre les os à ton jeune homme, ou lui arracher les yeux pour qu’il finance ; parle, mon garçon ; tu ne peux travailler seul, on t’assistera.

— Non… pas ça, répond le Cafre.

— Faut-il lui adresser une anonyme avec menace, ou lui donner un rendez-vous d’amour avec une charmante créature et le saisir à la gorge ?…

— Non ! crie Jupiter en se démenant.

— Faut-il ?…

— Moi veux que vous laissiez Jupiter en repos… moi sais bien ce qu’il y a à faire.

— Et pourquoi donc ne l’as-tu pas déjà fait ? demanda judicieusement Jean-Marie, l’homme d’affaires.

— Parce que Jupiter espérait que vous donneriez revanche à lui ; mais vous-êtes tous des vilains et des méchants.

— Tu n’es pas juste, roi de l’Olympe, reprend-on si nous consentions à te donner une revanche, que pourrais-tu mettre maintenant pour enjeu ?

— C’est bon… c’est bon… moi veux bien m’exécuter aussi.

— Et comment t’y prendras-tu ?

— Moi sais ce qu’il y a à faire, vous dis.

— Mais nous vouloir juger des moyens, dit impérieusement Corbeau.

— Pardi ! rien de plus facile, répond le Cafre ; Jupiter n’a qu’à aller montrer sa figure au jeune monsieur, et il donnera beaucoup d’argent à lui.

— C’est drôle, remarque Eustache ; si j’étais riche, j’en donnerais pour ne pas la voir.

— Pas de plaisanteries quand on parle d’affaires, dit Corbeau.

Puis, s’adressant au nègre, il ajoute :

— Vous êtes donc d’anciennes connaissances, ce beau seigneur et toi ?

— Jupiter veut pas dire plus ; Jupiter sait comment le monsieur donnera à lui, ça suffit.

— Non, morbleu ! ça ne suffit pas ; il faut encore que Jupiter partage l’argent avec nous, dit Corbeau, que les autres mendiants approuvent du bonnet.

— Puisque c’est convenu, répond le Cafre en grondant.

— Port bien. Et à quand l’opération ?

— Ah ! faut donner à moi le temps d’y penser.

— Si tu retenais un denier dé la somme, ajoute le vieux Satan avec un regard sinistre, je le saurais, et il t’en coûterait gros.

— C’est assez dit.

— Tu viendras nous rejoindre après-demain au soir au Trou-à-Vin ; nous ferons le partage en petit comité.

— Et si l’affaire, est bonne, dit un bon compagnon, on boira à ta santé.

— Ah ! cette fois, s’écria Godois, je voudrais bien…

— Manger du lapin !… animal… Ce n’est pas de cela dont il s’agit ; il faudrait seulement qu’il n’y eût pas d’orage.

— Ça étourdit ; on ne sait pas ce qu’on fait ; nous étions tous sous la table.

— Et vous disiez que c’étaient des coups de tonnerre, remarque le président… oui, de Tonnerre en bouteille.

— N’importe, dit l’économe Jean-Marie, l’orage nuit toujours ; la dernière fois, en a porté ses dégâts sur notre compte, et ça revient trop cher.

— C’est bon, on commandera le temps après le menu du souper.

— Après-demain donc ! s’écrièrent tous les mendiants.

Là-dessus ils se séparèrent, en recommandant au nègre d’être exact au rendez-vous.