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G. Roux (Paris) (p. 197-201).

XXII

à ce soir


Herman s’arrêta au milieu de la chambre, émerveillé de la métamorphose opérée dans la jeune fille, ébloui de sa beauté.

Pendant ce rapide instant, Robinette redevint maîtresse d’elle-même. Au lieu que son trouble redoublât par la présence de l’homme riche et noble qui lui prodiguait ses dons, elle vit de suite, ou plutôt elle sentit, tout en tenant ses grands yeux baissés, la puissance que sa beauté exerçait sur M. de Rocheboise. Elle comprit alors, sans le formuler dans sa pensée, que, grâce aux charmes dont la nature, l’avait douée, elle pourrait donner autant qu’elle recevait ; et l’orgueil qu’elle sentit ramena naturellement le sang-froid et l’assurance.

Ainsi, lorsqu’après avoir fait une profonde révérence, madame Laure se fut retirée, et que Herman et la jeune fille se trouvèrent seuls en présence, Robinette, qui s’était levée pour recevoir M. de Rocheboise, lui indiqua d’un geste un fauteuil qui était devant elle, et se laissa tomber elle-même avec beaucoup de grâce et d’abandon sur une chaise longue.

Rocheboise, en s’asseyant sur le siège qu’elle voulait bien lui offrir, sourit de la voir si vite entrer dans son rôle, et se dit tout bas :

— Allons ! elle se croit déjà maîtresse chez moi… c’est de bon augure.

Il ne jugea pas convenable de rappeler trop explicitement les deux premières entrevues qu’il avait eues avec la jeune fille, et où celle-ci s’était montrée sous une apparence étrangère à sa condition, mais il aima mieux entrer de suite et franchement dans la situation présente.

— Mademoiselle, dit-il d’une voix interrompue, car son émotion était vraie et profonde, il vous à été facile sans doute de vous apercevoir de l’impression extraordinaire que vous avez produite sur moi lorsque j’ai eu, il y a quelque temps, le bonheur de vous voir.

— Oui, très-bien, dit franchement Robinette ; seulement j’ai crû que tout cela était parti en fumée.

— Que je vous avais oubliée !… En ce moment-là, c’eût été possible, peut-être, mais depuis, le hasard m’a fait vous voir encore une fois… Et alors…

— Où donc ?

— Il est inutile de vous le dire… Rappelez-vous plutôt ce jour où, seul avec vous, enivré de votre vue, de vos chants, j’étais prêt à tomber à vos pieds…

— Vous en aviez l’air très-capable.

— Mes yeux vous disaient : Mais c’est moi ! moi qui t’adore !… Loin de troubler ton repos, ton bonheur sera le mien… Oh ! dis, dis : veux-tu m’aimer ?…

— Justement… vos yeux disaient cela… ce qui était un peu hardi, observa Robinette en enchant la tête dans un petit mouvement de remontrance plein de : coquetterie.

— Et j’attendais un mot… ou un silence pour me prosterner, devant vous en signe d’actions de grâce.

— Ce qui eût été plus audacieux encore.

— Si cela vous parait trop hardi… si j’étais trop insensé dans ce moment… je le suis encore… car je viens ici pour vous dire comme alors : veux-tu m’aimer !…

— Vous aimer… si, vite !… ça serait peut-être bien difficile.

— Oh ! non, en vérité !

— Et puis, comment vous le prouverais-je ! demanda-t-elle naïvement.

— Je vais vous le dire, répondit Herman en souriant, tandis qu’une vapeur humide baignait ses yeux. M’aimer, c’est rester ici, dans cette habitation, et vous y plaire, parce qu’elle vient de moi, parce que vous m’y verrez ; c’est vous parer de tout ce que je vous donnerai pour approcher de votre sein, ces tissus, ces pierreries que mes mains auront touchés ; c’est jouir de toutes les richesses que je saurai répandre autour de vous, pour que ma pensée soit étroitement liée à votre existence ; c’est goûter une vie sereine, paisible, enivrée seulement de voluptés, pour que j’aie le bonheur de vous l’avoir donnée !

— Jusque-là… c’est facile.

— M’aimer, c’est être près de moi autant que je le voudrai : c’est venir avec moi aux promenades, au spectacle, au bal…

— Au spectacle ! au bal ! nous irons au bal !

— Ou bien vous en donnerez chez vous… et alors vous m’inviterez…

— Mais tout cela !… c’est encore très-facile !…

— M’aimer enfin, c’est me faire entendre votre voix si mélodieuse, si ravissante ! c’est chanter pour moi seul et les ombrages de notre jardin ; c’est être belle pour moi seul, et vous enorgueillir de votre beauté en la revoyant dans l’excès de mon amour.

— Toujours très-facile…

— M’aimer… tenez, c’est bien plus simple, c’est éprouver une faible partie de l’entraînement que je sens pour vous, une seule étincelle de ce feu qui embrasé mon sang quand je vous vois, quand je vous approche !…

— Mon Dieu, comme vous dites cela !… Vous m’aimez donc bien !

— C’est comme une fatalité… délicieuse enfant, je ne sais, quel charme tu as jeté sur moi, mais il une semble que je suis en ta puissance, que tout mon bonheur dépend de toi, que je ne pourrai supporter la vie toute belle et fortunée que le hasard me l’ait faite, si tu ne viens pas y mettre le seul bien que j’envie !… Que m’importe, en effet, la possession de tous ces avantages de rang et de fortune dont la jouissance me laisse froid et inanimé ! Je ne veux que le bonheur dont la pensée seule fait battre mon sein et circuler une douceur enivrante dans mes veines… C’est pourquoi je suis venu apprendre ici ce que tu décideras de mon sort… c’est pourquoi je suis venu te répéter cette question : Veux-tu m’aimer ?

Quoique ce langage fut bien différent de tout ce qu’elle avait jamais entendu, Robinette le comprenait parfaitement : l’instinct lui donnait la clef de cette langue d’amour ; mais quelque, singulier que cela puisse paraître, elle balançait à répondra d’une manière décisive.

La petite bohémienne ne réfléchissait pas certainement ; mais des impressions vives, diverses, venaient passer en elle.

Quelque chose lui disait vaguement qu’elle allait sacrifier sa liberté et courir des dangers qu’elle ne connaissait pas. Les maximes dont mademoiselle Rose l’avait bercée revenaient à sa mémoire ; elle entendait bourdonner a son oreille les paroles de la Bible sur le feu des passions qui dévore… sur la honte, la mort qui attend les femmes folles… Il n’y avait pas jusqu’aux principes de sagesse de son vieil ami Corbillard qu’elle ne se rappelât malgré elle… et elle aurait bien voulu qu’il fût là pour lui demander conseil… Tout cela la tenait en suspens, sans que sa propre raison y fût pour rien.

En même temps, l’atmosphère de luxe et de volupté qu’elle respirait la pénétrait par tous les pores. Le jour amolli et coloré de douces nuances, les parfums répandus dans l’air, le bruissement de la soie qu’elle sentait flotter autour de son corps la faisaient frissonner de plaisir ; et elle n’avait certes aucune envie de se retrouver dans ses pauvres habits et sa triste demeure.

Pendant cette minute de lutte intérieure, elle tenait ses yeux baissés et indécis.

Herman, qui vit cette hésitation, se hâta d’ajouter :

— Mais je vous le certifie, mademoiselle, cette parole, bien hardie en effet, veux-tu m’aimer ? n’est réellement qu’une question de ma part et vous laisse toute votre liberté. La réponse dépend de vous seule… Je vous ai fait enlever un peu brusquement ; c’est par surprise qu’on qu’on vous a revêtue de ces parures, qu’on vous a installée dans cette habitation où se trouve réuni tout ce qui peut séduire ; mais tout cela ; je vous le jure, n’était qu’une manière de vous faire mieux connaître quelle serait chacune de vos journées en acceptant l’existence que je vous offre… Maintenant c’est à vous d’en juger et de répondre.

Comme la jeune fille se taisait encore, Herman ajouta vivement :

— Mais il faut vous décider à l’instant même… car, pour moi, cette incertitude est affreuse… Vous êtes libre, je vous le répète encore ; ma voiture est en bas ; je vais, si vous le voulez, vous ramener dans la maison de votre mère, où des liens de cœur vous attachent peut-être ; autrement, la première nuit que vous passerez dans ce pavillon où nous sommes sera un engagement d’y rester toujours.

La supposition d’Herman, que des liens de cœur pouvaient attacher la pauvre petite indigente à sa première condition rappela à Robinette le souvenir de Pasqual, dont elle se croyait si sincèrement amoureuse, et que dans cette journée d’aventures extraordinaires elle avait complètement oublié.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en elle-même, c’est pourtant vrai, mon cœur ne m’appartient plus. Que vais-je faire de mon amour pour Pasqual, pour un garçon de pareille espèce, en devenant grande dame et en demeurant dans cette riche maison.

Cette exclamation intérieure la conduisit à reporter ses regards autour d’elle, et l’éclat des glaces, de la soie, des dorures, l’éblouit, la fascina avec plus de puissance que jamais… Elle ajouta bien vite dans son intérieur :

— Au fait, Pasqual est un ingrat !… qu’il aille au diable avec tous les soupirs inutiles que j’ai poussés pour lui !

Avec son naïf amour, Robinette venait de rejeter loin d’elle sa dernière planche de salut.

— Voyons, dit Herman en se levant, je vais sortir. Si vous voulez monter dans ma voiture, en quelques minutes vous vous retrouverez chez votre mère. Moi, sans me plaindre, sans vous adresser un reproche, je vous quitterai pour toujours et tout ce qui s’est passé aujourd’hui ne sera qu’un rêve… Si vous restez ici, je vous laisse quelque temps vous reposer des émotions de cette journée, et je reviens ce soir… vous dire que je suis le plus heureux des hommes !

Robinette s’était levée aussi. Elle tendit la main à Herman en lui disant avec un long regard tendre et un sourire plein dé charmé :

— Adieu, monsieur de Rocheboise… à ce soir.

Herman saisit la main qu’on lui offrait avec un vif transport.

— Ah ! dit-il, voilà un adieu bien doux, et qui, au lieu de nous séparer, nous réunit pour la vie.

Rocheboise sortit du pavillon.