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Les Mendiants de Paris/18

< Les Mendiants de Paris
G. Roux (Paris) (p. 168-173).

XVIII

un défenseur


Une forte pluie avait succédé aux éclats de d’orage ; il était onze heures ; l’obscurité la plus profonde régnait dans l’étendue. Herman, seul sur le boulevard d’Enfer, cherchait à s’orienter vers l’endroit ou il avait laissé sa voiture.

Il était resté si longtemps éloigné que ses gens, ne sachant aller le rejoindre et pouvant le croire rentré à l’hôtel par un autre chemin, avaient peut-être quitté leur poste ; toutefois, il devait essayer encore de retrouver sa voiture avant de songer à s’en aller à pied par une nuit pareille.

Herman suivait, pour se guider, la ligne des arbres du boulevard ; leurs troncs qui se détachaient dans l’espace par une ligne plus noire, le vent qui bruissait dans leur feuillage, étaient la seule indication qui pût le retenir sur sa route.

À cette heure et par ce temps affreux, il n’y avait pas un passant sur le chemin ; aucun bruit ne s’y faisait entendre ; le peu de maisons échelonnées au bord du boulevard était fermées. Le frémissement des feuilles et le murmure des rigoles formées par la pluie, qui se distinguaient nettement, accusaient une entière solitude.

Cependant Herman, après avoir fait une cinquantaine de pas, et comme il passait devant un très-gros arbre, crut voir tout à coup le tronc se dédoubler : une seconde forme noire parut devant lui, et il se sentit saisir par des poignets de fer, tandis qu’un autre assaillant, venu derrière lui, s’emparait de ses deux bras qu’il serrait avec violence.

Herman avait un courage à ne pas trembler devant deux bandits ; mais il ne possédait aucune arme pour se défendre, sa force physique ne pouvait lutter contre celle de telles gens ; le choc et la surprise de cette attaque nocturne lui causèrent une espèce d’étourdissement, dans lequel il voyait seulement briller la lame d’un couteau, et distinguait ces paroles :

— La montre ! les diamants !… Vite !… vite !…

Il allait être dépouillé, assassiné.

Mais aussi prompt que les paroles qui venaient d’être prononcées, aussi prompt que la pensée d’Herman un homme sortant on ne sait d’où s’élance sur les assaillants avec tant de violence que le choc de son corps les sépare d’Herman. Il se trouve placé devant celui-ci et en face de ses adversaires.

— Arrière ! s’écrie-t-il, misérables voleurs ! arrière !

En même temps il lutte contre eux avec autant de vigueur que de courage.

En ce moment, une lumière se fait apercevoir au plus profond de l’avenue.

Herman la distingue, mais le secours qu’il peut en attendre est encore éloigné et sa situation est affreuse.

Il voit son généreux défenseur combattre contre deux adversaires, et il ne peut le seconder ! Dans la nuit profonde, les corps de ces trois hommes sont si pressés, si étroitement unis, qu’ils forment une seule masse noire, et que Herman, en prêtant la force de son bras à son défenseur, pourrait le frapper lui-même.

Mais il ne songe pas une minute à profiter de sa liberté pour se mettre a l’abri ; il veut rester du moins près de ce brave inconnu qui combat pour lui.

Il y a un instant de lutte violente, terrible dans l’ombre, qui se révèle seulement par des mouvements impétueux, des soufflés oppressés, des imprécations sourdes.

Cependant la lumière qui a filé rapidement sur la route arrive devant les combattants. Sa clarté donne en plein sur le lieu de la scène. En ce moment, le défenseur d’Herman tombe frappé d’un coup de couteau dans la poitrine, tandis que ses adversaires prennent la fuite.

Herman voit le blessé pâlir et porter la main à son bras droit, qu’a aussi traversé le fer. Il se penche avec anxiété vers lui, et reconnaît en cet homme un des hôtes de la taverne, dont il a remarqué l’aspect gravé et contenu au milieu de l’ivresse générale, et qu’il a entendu nommer par ses compagnons Pasqual.

La lumière qui s’est avancée est celle de la calèche de monsieur de Rocheboise ; ses gens ont entendu dans le silence de la nuit l’exclamation poussée en arrivant par le défenseur d’Herman ; ils se sont portés de ce côte et arrivent presque en même temps ; car toute la durée de l’attaque et de la lulle n’a été que de quelques minutes.

Rocheboise a déjà soulevé le blessé dans ses bras et le tient appuyé sur un de ses genoux.

— Mon Dieu ! dit-il, les misérables vous ont blessé !… Deux contre un ! et se servir d’un couteau !…

— Qu’importe, monsieur, je vous ai sauvé !

— Ah ! votre sang coule… vous souffrez !

Cet homme regarde Herman et répète :

— Je vous ai sauvé !

Ces mots sont prononcés avec un accent de bonheur si vrai, si profond, que Herman est vivement ému de tant de courage, de générosité. Les domestiques mêmes de M. de Rocheboise, qui se tiennent avec leur maître près du blessé, sont frappés de ce noble sentiment d’humanité, et regardent ce malheureux étendu sur la terre avec une sorte de respect.

Mais Herman se hâta de le faire transporter dans sa calèche ; il le place lui-même sur les coussins de manière à ce que tout son corps soit le plus mollement appuyé ; il monte à côté de lui, et la voiture roule rapidement vers l’hôtel.

Le trajet s’accomplissait en silence. Pendant ce temps-là, M. de Rocheboise pensait combien il était faux pour les diverses sphères de la société de croire tous les individus d’une classe jetés dans le même moule. Il ne pouvait douter que ce ne fussent, des mendiants de la taverne qui, après l’avoir aperçu, ne l’eussent suivi pour le tuer et le dévaliser ; et dans ces mendiants aussi, il s’était trouvé un homme assez généreux pour prendre spontanément la défense d’un inconnu indignement attaqué, et pour exposer sa vie par un simple sentiment de justice et d’humanité.

Arrivé chez lui, Herman fit déposer le blessé ; dans une chambre du rez-de-chaussée, envoya chercher ùn médecin, et ne quitta point Pasqual avant d’avoir été rassuré sur ses blessures, que le médecin pansa et déclara n’être point dangereuses.

Enfin, délivré des troubles de cette soirée aventureuse, il monta chez lui, après avoir ordonné à ses gens de ne point avertir madame de Rochehoise de l’événement qui venait d’avoir lieu.

Comme il passait devant le salon pour gagner sa chambre à coucher, il vit de la lumière et s’arrêta, près de la portière entr’ouverte.

Valentine était assise devant un pupitre, et dessinait à l’aide d’une lampe dont le chapiteau vert rabaissait sur son papier une lumière vive et pure. Assis en face d’elle, Léon Dubreuil lisait à haute voix.

Herman se demanda quel attrait avait pu engager sa femme à prolonger si tard sa veillée. Il vit, en dirigeant habilement son regard, que le dessin dont elle s’occupait était l’esquisse d’un portrait de lui, qu’elle comptait exécuter à l’huile de grandeur naturelle. Il écouta attentivement : Dubreuil lisait les Lettres de Rousseau ; le lecteur et celle qui l’entendait mêlaient à la page du livre d’ingénieux commentaires.

Cet intérieur était si doux, qu’on pouvait s’y oublier longtemps.

Valentine, d’une taille souple et élancée, était pliée en deux sur son ouvrage ; sa pose exprimait l’abandon de soi-même, le délassement de toute recherche et le plaisir du travail ; son beau lévrier blanc, sa tête relevée et tournée avec expression vers elle, était couché sur le bas de sa robe déroulée par terre. En face d’elle, Léon Dubreuil, occupé d’une simple lecture, avait cependant une expression très-animée qui embellissait infiniment sa figure ordinairement quelque peu froide et sévère.

Excepté cette étendue lumineuse donnant sur Je dessin de Valentine et sur le livre de Léon, toute la pièce était plongée dans un demi-jour, peuplé de formes vagues et gracieuses par les sculptures et les objets d’art qui ornaient le salon ; la lecture du style le plus harmonieux, répandait dans l’espace comme une douce musique de l’âme ; le souffle de la nuit, si pur après l’orage, entrait largement par la fenêtre ouverte, apportant les délicieuses senteurs des arbustes du jardin.

L’impression produite par la vue de cet intérieur était si pure et si suave, il s’échappait de cette enceinte un air si vivifiant qu’il semblait que des pensées heureuses, des émotions sereines voltigeassent dans l’atmosphère avec les parfums.

Herman, qui en sortant du lieu où nous l’avons vu, gardait encore présents devant ses yeux le tumulte de la taverne, ses figures ignobles, son atmosphère épaisse, se trouvait plus vivement frappé du tableau offert par ce salon que tout autre ne l’eût été à sa place ; la pureté de cette simple Veillée lui causait un certain étonnement comme l’eût fait une chose nouvelle pour lui.

Mais lorsqu’il fut retiré dans sa chambre et sous les rideaux de son lit, lorsque les images de la petite bohémienne et de Valentine, telles qu’il venait de les voir l’une et l’autre s’offrirent tour à tour à son imagination, il se joignit à l’observation du contraste une certaine honte de lui-même… Après avoir quelque temps contemplé la sirène de la taverne, si la figure de Valentine se présentait à son tour, il baissait les yeux devant elle.

Cependant la passion dont il avait senti naguère les premiers symptômes pour la jeune et intéressante Hélène Hubert, pour la jeune demoiselle de la congrégation de Marie, ne s’était pas affaiblie en découvrant en elle une pauvre bohémienne, tantôt tendant la main, tantôt chantant sous les arbres, tantôt prenant un nom et des habits d’emprunt pour s’introduire dans les maisons étrangères, et faire d’abondantes recettes.

Rien de tout cela ne pouvait rompre son entraînement vers la jeune fille, et il sentait encore dans les lambris de son hôtel, sous ses rideaux de soie, le feu intérieur et les frémissements qui couraient dans ses veines sous la voûte enfumée de la taverne… Cet amour, véritable fièvre des sens, devait être, comme la fièvre, brûlant et plein de délire ; il naissait d’un attrait tout matériel pour des charmes extérieurs ; que l’enchanteresse portât le ruban bleu de la vierge Marie ou les affiquets de la petite bateleuse, c’étaient toujours ses yeux noirs, sa taille voluptueuse, ses mille trésors de jeunesse et de fraîcheur à rendre fou de convoitise.

Ce trouble d’une passion vulgaire n’empêchait cependant pas Herman d’en comprendre l’humiliation. Il sentait bien que celui qui aurait pu aimer une femme élevée comme il aimait cette sirène de bas étage, qui aurait pu porter sur les qualités de l’âme et du caractère cette préférence ardente, cette idolâtrie exclusive qu’il prodiguait aux attraits superficiels, que celui-là eût seul connu le véritable amour, l’attachement passionné du cœur mêlé d’une vénération tendre et religieuse.

Il se disait que Léon Dubreuil, à sa place, n’eût jamais détourné les yeux d’une femme admirable, sublime dans sa sphère de femme, pour les porter sur une enfant parée seulement pour un jour des ornements de la beauté. Une telle différence de sentiment attestait donc la supériorité de Léon Dubreuil sur lui. Celle supériorité, qu’il fallait alors reconnaître, apparaissait là sous le jour le plus pénible à envisager. La jalousie d’Herman contre son ami s’éveillait à ces pensées ; en même temps il naissait en lui une émulation généreuse de se placer au rang des hommes les plus considérés par la grandeur et la dignité de caractère, par la noblesse des affections.

Herman, vivement troublé par ces deux images de femme qui, pour la première fois, paraissaient ensemble devant ses yeux et représentaient pour lui deux existences opposées, ne dormit pas de la nuit. Ces agitations se continuèrent les jours suivants.

De même que les pas incertains prennent alternativement des routes divergentes, ses résolutions flottaient, son esprit se faisait des appréciations de bonheur différentes, et son âme avait à chaque instant des aspirations nouvelles et incertaines.

Mais tout cela était en vain ; le libre-arbitre d’Herman ne devait s’exercer sur aucune voie ; à partir de de ce moment, sa destinée était irrévocablement fixée.