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Doctrine et sçavoir.

Il n’est jamais tard en aucun âge, d’apprendre ce qui est necessaire.

Les coustumes honorables ne sont point tant de nature que de doctrine.

Il n’y a chose plus divine, et de laquelle l’homme doive plustost prendre conseil que de sa doctrine, et de ses amis.

C’est une espece d’intemperance, de vouloir plus sçavoir qu’il n’est besoin.

Tout ainsi que la santé est la conservation du corps, ainsi la doctrine est la garde de l’ame.

Les hommes sçavans ont pensé que l’estude des lettres fust le seul remede contre les adversitez.

Il ne survient jamais trop d’affaires aux hommes doctes.

L’homme acquiert sagesse par son bon esprit, et non par aage.

Socrates admonnestoit tous ceux qui avoyent desir de renommée, qu’ils ne vissent à se courroucer contre quelque homme sçavant, pour ce que les doctes ont grand force en l’une et l’autre partie.

Il est autant laid de n’apprendre quelque bonne chose, quand on l’oit, que de refuser de son amy un honneste don quand il le presente.

Occupez le temps à apprendre, quand serez de loisir, et escoutez volontiers les sçavans, par ce moyen vous entendrez facilement ce que les autres ont inventé avec grand difficulté.

Donner et presenter.

Je vous offre ces nouveaux fruicts d’une peine agreable, lesquels vous trouverez aigres, estant cueillis en l’aride terroir de mon esprit.

Recevez ce mien labeur que je vous presente, non tant pour me desengager de ce que je vous dois, que pour vous consacrer par iceluy tout ce que Dieu me donnera jamais d’esprit et de vie.

Si c’est chose indigne de vostre merite, vous serez d’autant plus digne de louange en l’acceptant.

Je vous dedie cecy du cœur que je vous ay voué mon service.

Ceux-là ne peuvent estre fidelles qui s’obligent plustost par present, que de volonté.

Je vous le presente, comme Polyclete faisoit ses tableaux, le pinceau encor à la main, et prest à reformer tout ce que un plus delié jugement y trouvera à redire.

J’ayme mieux, vous presentant quelque chose, estre reputé ignorant, qu’ingrat.

Ayez plus esgard à l’affection de l’ouvrier, qu’au merite de l’ouvrage.

Je prie vostre discretion d’empescher que par quelque censure, vous ne receviez ingrattement ma liberalité.

Recevez-le, non comme chose digne de merite, mais comme un tesmoignage de ma bonne volonté.

Si vous plaist recevoir mon present d’un gracieux visage, cela me poussera plus outre.

Vous recevez avec les effets de mon affection, ceux de mon ignorance, qui ne se peut cacher là où mon labeur se monstre.

J’espere que ce mien œuvre reüssira sous l’authorité de vostre nom, et vous estant à gré, sera agreable au public.

Ces presens que je reçois sont plus dignes de vous qui les faites, que de moy qui les prens.

Si le don m’est aggreable, celuy qui me le fait me l’est encor plus.

Voyez offrir et presenter service.

Dovcevr.

Il n’y a rien plus digne de l’homme que la douceur, et au contraire, rien plus indigne de luy que la cruauté.

Il n’y a rien si doux en l’un et l’autre sexe, que de se voir aymé.

Mesurez vos douceurs au poix de vos beautez.

Vous cachez la rigueur de vos infidelitez sous la douceur de vos paroles.

Toutes grandes affaires ne se meinent à bout, qu’avec douceur et patience.

Les douceurs de l’amour ne s’avancent jamais par rudes aigreurs.

La douceur de vostre nature à permis à la pitié de se loger en vostre ame, afin d’en chasser la rigueur, dans laquelle se formoyent les preparatifs de mon tombeau.

Voyez clemence.

Dovlevr.

La douleur croist demesurément, quand elle est par trop flatée.

J’estime la douleur insupportable, quand elle vient sans l’avoir merité.

Comme mes delices ont pris de vous leur essence, vous estes aussi l’origine de mes douleurs.

Entre toutes les douleurs du monde, celle qui procede de l’amour est la plus grande.

C’est une chose impossible d’enfanter des paroles de liesse, en concevant des pensees de douleur.

Si vous endurez quelque mal pareil à la moindre de mes douleurs, je vous plains, jugeant vostre passion par ma souffrance.

Je ne peux pas accroistre vostre juste douleur, en allongeant le discours de mon injuste disgrace.

La douleur que j’ay sentie pour ceste perte, surpasse toute imagination.

En mon affection j’eusse disputé contre Dieu mesme, si une crainte secrette n’eust refrené ma douleur.

Echo.

Les pitoyables Echos vont redisant apres elle, les derniers mots de sa complainte.

La seule Echo pitoyable luy reduisoit le nom bien aimé de sa chere Amante, luy augmentant de plus en plus sa douleur.

Les Echos souspirent encor la cruauté de leurs coups.

La dépiteuse Echo d’un souspir souventesfois reïteré, regrettoit encor mal heureuse, les rigoureux desdains du bel amoureux de soy-mesme.

Ses tristes et déplorables regrets, estoyent clairement repetez d’un Echo, qui caché dans les destours d’un rocher, regringottoit, et alloit redisant ses mesmes paroles, et ses mesmes complaintes.

Effets.

Je vous feray paroistre plus d’effet en mes volontez, que d’eloquence en mes paroles.

Vous sçaurez un jour par effet, ce que vous ne faites maintenant qu’imaginer.

L’effet de vostre promesse a fait reussir ma creance à son contentement.

Les mauvaises causes ne peuvent produire de bons effets.

Les effets doyvent estre la demonstration, de ce que peuvent ceux qui s’offrent.

Ce seroit s’abuser de croire aux paroles d’une chose, dont la preuve consiste aux effets.

Les effets d’amour sont affections momentaires, qui s’alterans perpetuellement, precipitent les cœurs en des inquietudes estranges.

Les effets sont gages de la prudence, et les paroles instrumens des volontez.

Mes effets ne seront jamais autres qu’un veritable tableau, ou vos deffiances y liront la loy de mon servage.

Un jour vous cognoistrez des effets pour tesmoignages irreprochables de ma veritable promesse.

Eloquence.

Vostre eloquence peut desrober les ames dedans les cœurs, et les porter à ce qu’elle desire.

On ne vous peut non plus vaincre par le bien dire, que par le bien faire.

Il n’y a point d’ame si farouche qu’elle n’eust apprivoisee par sa douce et harmonieuse voix.

Vous avez autant emprunté d’eloquence pour pallier vostre meschanceté, que de trahison pour l’executer.

Il n’y a discours qui ne manque au respect de vostre bien dire, et belle ame qui ne semble grossiere, opposee à ce feu divin qui vous anime.

Une parole doux coulante sortoit de sa bouche avec autant de modestie, que la modestie mesme avec l’eloquence, auroyent peine de se rendre si venerables pour ce respect.

L’eloquence de vos douces paroles, me ferme la bouche, et m’oblige à mon propre silence.

Enseignemens moravx.

Craignez Dieu, honorez vos parens, reverez vos amis, obeissez aux loix.

Soyez humain en vos mœurs, affable en vos paroles.

Ne vous ennuyez autrement de vostre condition presente, ains taschez de la rendre meilleure.

Rendez vous aggreable à chacun, s’il est possible, et vous accointez seulement des bons.

N’assistez ni ne donnez conseil à meschanceté quelconque.

Resjouissez vous honnestement du bien, et portez doucement le mal qui vous vient.

Ne soyez desmesuré en vostre ris, ni trop audacieux : car l’un est signe de folie, l’autre d’outrecuidance.

Preferez le sçavoir à l’argent, l’un s’en va incontinent, et l’autre demeure tousjours.

Ne reprochez à personne sa calamité, car c’est une condition commune, et ne sçavons ce qu’il nous adviendra.

Quand vous serez constitué en quelque dignité, ne vous aydez des meschans en charge que ce soit, pour autant que l’on vous donnera tousjours le blasme du mal qu’ils feront.

Accoustumez le corps au travail, et l’esprit à apprendre.

Proposez vous choses immortelles, comme magnanimes, et mortelles, usant moderément des biens que vous aurez.

Entendre.

Il est difficile de juger d’une chose, qui n’en a entendu la cause.

Il n’y a rien qui serve tant à la guerison du mal, que de bien entendre la cause.

Ils se faisoyent entendre sous des accens, aussi melodieusement funebres, que ceux là des chantres de Meandre.

C’est un traict de folie, de blasmer les choses que l’on n’entend point.

Ce sont ordinairement les ignorans qui condamnent les choses non entendues.

Entreprendre.

C’est honneur d’entreprendre, mais plus encor d’executer.

Le plus souvent nous nous faisons les choses difficiles, à faute de cœur, et d’audace pour les entreprendre.

Je ne veux pas entreprendre ce qui est facile, mais bien faciliter ce que j’entreprens.

Celuy qui se mesle de beaucoup d’affaires, donne beaucoup de prise sur soy à la fortune.

Toutes les belles entreprises se commencent avec danger, et s’achevent avec plaisir.

Qui veut bien mener à fin un dessein, n’en doit entreprendre plusieurs, car l’esprit qui est par tout, n’est en nulle part.

Le commmencement est louable en toute bonne chose, mais la fin en a tousjours esté la perfection.

S’il y a eu de la legereté en mon entreprise, il y a de la constance en son subjet.

Les entreprinses hazardeuses se doyvent executer avec jugement.

Mon cœur me signifie quelque chose de sinistre en ceste entreprise.

Je donne plus de foy à l’impossibilité, qu’à aucune apparence que je puisse recognoistre en ceste dangereuse entreprife.

Comme ceux qui voyent beaucoup de pays, font plusieurs cognoissances et peu d’amitiez : Ainsi ceux qui entreprennent beaucoup, font peu de choses, et beaucoup d’entreprises.

Il ne faut pas tant regarder au subjet de nos entreprinses, qu’à la fin où elles tendent.

Ceux que la crainte des richesses retire des belles entreprises, sont semblables à ceux à qui les fardeaux empeschent de nager.

Envie.

Pendant que les envieux regardent de travers le bien d’autruy, ils laissent gaster le leur, et en perdent le plaisir.

Tout ainsi que là où il n’y a lumiere, il n’y a ombre : aussi là où il n’y a vertu, il n’y a point d’envie.

L’envie ne procede que des ames basses et terrestres.

Nous devons nous souvenir qu’apres la gloire ensuit l’envie.

L’envie s’estend tousjours aux choses plus hautes.

La plus difficile voye du monde, c’est de cheminer entre l’envie et le mespris.

Tout ainsi que celuy qui se plaist à faire exercice, se doit garder de la lassitude, aussi qui jouit de la bonne fortune doit eviter l’envie.

Ainsi que la rouilleure mange le fer, ainsi envie consomme les envieux.

Mes ennemis et envieux ont jetté le moule de leurs desseins sur mon sepulchre.

L’envie et la malice d’autruy ont forgé les instrumens de nos erreurs.

L’envie, l’infidelité, et la rigueur faisoyent marcher leurs forces contre moy, à enseignes desployées.

L’office de l’envieux, est desirer qu’il n’arrive bien à autruy.

L’envie se paist du seul mal, et est tourmentee du bien, recevant en soy mesme le mal qu’elle desire és autres.

Celuy qui chemine au Soleil est suivi de l’ombre, et qui va par le chemin de la gloire, est accompagné d’envie.

Ceux qui se resjouissent de la calamité d’autruy, monstrent d’ignorer la nature, qui peut estre commune à tous.

Escrire, voyez lettres.

Esperance.

Mes desirs et mes vœux se terminent en vous, mes pensees n’ont autre objet, vous possedez tous mes plaisirs, avec mes esperances.

Les grands se doivent quelquefois plus donner de garde de leurs amis, que de leurs ennemis, pource qu’il est plus difficile de saouler l’esperance des uns, que d’asserver la crainte des autres.

Je tiens mon ame captive entre l’esperance et l’amour.

L’esperance des choses dignes, donne plus de contentement à un esprit genereux, que la jouissance des basses et vulgaires.

L’esperance est juste, quand elle naist d’un merite.

Ce qui conserve les bons en leurs louables mœurs, c’est l’esperance de la gloire.

C’est en vous seule qu’esperent mes esperances.

L’esperance est celle seule qui anime et vivifie nostre travail.

L’esperance vaine, est un desespoir continuel.

L’amour à basty sa demeure icy bas entre la crainte et l’esperance.

Je suis aussi las d’esperer, que de vivre.

C’est peine perdue de se tourmenter apres ce que l’on desespere de pouvoir obtenir.

Ceste esperance me fera rendre devot observateur de ce que je vous doy.

Les esperances n’y ont plus d’accez, et les desirs y sont vains.

L’esperance est raison des veillans.

C’est un traict de grand maistre, d’enclorre beaucoup en peu d’esperance.

Qui n’a de l’espoir, ne peut dire avoir de la vie.

Il n’y a que la seule mort, qui puisse tuer l’esperance.

L’esperance est le dernier soulas des adversitez.

L’esperance et la peur sont les deux tourmens des choses advenir.

N’arrachez pas cet espoir, ma belle, qui seul me soustient, au milieu de tant de martyres, relevez le plustost, et ensemble vous releverez en moy le fort de patience, à demy terracé.

Tant que nos esperances durent, nous ne voulons point quitter nos desirs.

Nos esperances le plus souvent sont aussi tost mortes que fleuries.

Exemples.

C’est en tout temps chose fort louable et glorieuse de servir aux siens d’exemple à bien faire.

Le chemin est long par les preceptes, et court par les exemples.

Celuy qui ne peut plus profiter par sa vertu ny par sa fidelité, doit profiter par son exemple.

L’exemple d’autruy ne nous doit pas obliger à mal faire.

L’exemple de ma fidelité vous oblige à la constance.

Le Princes doyvent leur exemple au peuple.

C’est abuser de la justice de Dieu, que d’avoir l’authorité des vieux pour deffence, et se servir des vices des jeunes pour patron.

J’ay esté reduit à telle extremité, que je sers maintenant d’exemple de mises aux miserables.

Les plus grands thresors des enfans, sont les exemples domestiques.

Ce qui se fait par exemple n’est jamais asseuré, ni si louable que ce qui se fait volontairement, et par une meure deliberation de soy-mesme.

La vertu provoquee adjouste beaucoup à soy-mesme.

Les mauvais exemples retournent toujours sur ceux qui les donnent.

Exercices.

Il y a beaucoup plus d’hommes, qui deviennent bons par exercice, que par nature.

L’exercice continuel surmonte les commandemens de tous les maistres.

L’exercice a plus de pouvoir à l’honnesteté, que la nature.

Toutes choses se peuvent apprendre par exercices.

Les exercices modestes rendent les corps plus robustes et plus fermes.

Vous conserverez ce que sçavez par l’exercer, et rememorer souvent.

Excvses, et deffences.

Les excuses ne sont point necessaires à ceux qui n’ont point failly.

Considerez que depuis peu, je vous ay offencé, et que depuis long temps je vous avois pleu.

C’est une demie innocence que l’imitation de la faute d’autruy.

En excusant vostre injuste crainte, il semble que vous accusez ma hardiesse.

Jamais mes souhaits n’ont pretendu chose, que la vertu ne doyve advouer pour legitimes.

Jamais les excuses ne manquent aux mauvaises volontez, mais les bonnes n’en reçoyvent point.

Je me veux munir de vostre belle prudence, pour l’opposer aux fausses calomnies des medisans.

Croyez que tous les remords les plus cuisans du monde, ne me seront jamais rien, au respect de celuy, que je porte de vous avoir manqué.

Je vous prie d’ouïr patiemment mes raisons, et juger sans passion de mes justifications.

Vos excuses sont belles, et d’autant plus valables que le merite ne la personne vous obligeoit à tel devoir.

Mes pretensions ont este trop saintes, et mes desirs trop justes, pour vouloir tacher tant soit peu la gloire de vostre nom.

Je fondray les glaces de toutes calomnies, avec le Soleil de mon innocence.

Les plus severes juges escoutent les deffences des criminels, et ne les condamnent sans les avoir ouïs.

Je veux r’imprimer en vostre creance, ce qui s’y est effacé à mon desavantage.

C’est un defaut sans faute, et un peché sans offence, que je laveray pourtant avec un flux de larmes, jusqu’à ce que le feu de vos beaux yeux en tarisse la source.

Je prens vos paroles pour juste justisication de leur integrité.

Si les justifications de mes desirs peuvent obtenir audience de vostre colere, je remettray vostre opinion en son premier siege.

Celuy ne peut estre deshonoré, que la vertu honore.

Si la raison vous pouvoit aussi bien soulager, qu’elle m’excuse, je vous dirois avec autant de respect, que de hardiesse, ce qui pourroit flater vostre courroux.

C’est aux grands courages d’excuser les grandes fautes.

Voyez innocence, et pardon.

Excvses de n’avoir escrit.

Je vous escrits sans prejudice de mon privilege, qui est de n’escrire, ny respondre aux lettres de mes amis, que quand je leur puis servir.

Nostre amitié n’a point besoin d’estre cultivee avec des superstitions et apparences.

Ce sont les amitiez debiles et mal fondées, qui ont besoin de lettres, et d’autres ceremonieuses demonstrations, pour les soustenir.

Si le papier pouvoit rougir comme moy, vous le verriez visiblement enflammé de la honte que j’ay d’avoir tant differé.

Je me suis gardé de vous escrire, craignant d’estre plustost estimé importun, qu’officieux.

Il ne vous falloit point tant faire d’excuses, de ne m’avoir escrit, car nous aimans unanimement, et de cœur, comme nous faisons la commodité de l’un, est la commodité de l’autre.

Je n’ay pas tant failly à cest affaire, comme la memoire m’a deffailly à moy-mesme.

La loy d’amitié ne m’oblige qu’à ce que je puis, et que je ferois pour moy mesme.

Pensant à la difficulté du subjet, je demeure tousjours avec le desir d’escrire, et crains de commencer.

Il n’y a point de longueur, ny d’intermission de visites, ou de lettres, qui m’ayent empesché de conserver la memoire de nostre amitié tousjours entiere et inviolable.

Il y a si long temps que j’ay discontinué à vous escrire, que j’ay honte de prendre la plume, et vous en faire une longue excuse, si je ne m’asseurois que vous cognoissez bien mon cœur, qui parlant et se taisant est tousjours avecques vous.

Si j’ay laissé d’escrire, vous ne devez pourtant juger que j’aye laissé de vous aymer.

Je vous escrirois plus souvent, si la sterilité du subjet ne me manquoit.

Si je ne vous ay donné responce avec la plume, je vous ay respondu du cœur et de la volonté.

Si mes occupations m’ont osté le loisir de vous escrire, ils ne m’ont pas osté le desir, ny le jugement pour cognoistre que le devois faire.

Experience.

Celuy qui a fait experience du mal, en peut resoudre à l’avantage de la verité.

J’ay tant d’experience de vostre bonne volonté, qu’il reste seulement que vous experimentiez le desir de ma recognoissance.

J’ay tant fait de preuve de vostre amitié et fidelité, que j’espere, que vous ne me manqueriez au besoin.

Vos offres ne m’asseurent point tant de vostre bonne volonté, comme j’en ay fait d’experience, avec effets veritables.

Il n’y a personne si experimenté à qui l’aage et l’usage n’apporte encor quelque cognoissance.

Il n’y a rien si difficile qu’on ne puisse surmonter par usage et exercice.

J’ay la memoire trop recente des obligations qui me rendent à jamais vostre redevable, pour avoir desiré par mes importunitez d’en tirer de nouvelles asseurances.

Face ov visage.

Les merveilles de vostre visage me rendirent vostre captif, si tost que je vous vey, et ceste rare grace qui vous fait exceler sur toute autre, me retint vostre prisonnier.

Le beau Soleil de vostre face estant eclipsé de mes yeux, je seray contraint de me repaistre d’une infinite de pleurs.

À voir ce Soleil, il n’y avoit astre de beauté en la terre, qui n’eust souhaité d’emprunter la lumiere de la divinité de ses rayons.

Tous les traits de son visage, recueillis apres l’exquis de la beauté, estoyent propres à faire naistre l’amour.

Favevr.

Vous ne me pouvez denier vos faveurs, sans offenser vostre honnesteté.

Si j’avois à combattre le pouvoir de la fortune, je ne souhaitterois de plus fortes armes, que les faveurs desquelles vous gratifiez ma condition.

C’est la plus grande faveur que je sçaurois vous donner, que de m’exposer à la mercy de vostre discretion.

Tous les delices du monde, sont des fascheux ennuis en mon ame hors de l’estat de vos bonnes graces.

Si vous me jugez digne de vous favoriser, je tiens que vous meritez beaucoup plus que ma faveur.

J’ayme si uniquement vostre bien, que ce me sera du contentement, que mon mal vous favorise.

Je ne sçay quel service satisferoit à la faveur que j’ay reçeue de vous.

Il n’y a celuy qui ne pensast, voyant vostre beauté, qu’une seule de vos faveurs l’obligeast à perdre mille vies pour vostre service.

C’est chose trop cognue que la vie des hommes ne se peut passer des faveurs de la fortune.

Sous la faveur de vostre sagesse, vous satisfaites à mes vieilles esperances.

Il ne s’en trouvera point un qui ait plus aymé que moy, qui ait reçeu moins de faveur de l’amour.

Prenez vostre faveur à mes vœux, et m’aydez à porter la pierre, pour bastir les fondemens de ma felicité.

Je ne puis avoir aucun moyen de recognoistre ceste favorable preuve de vostre honnestetε.

La faveur est louche, et la haine est aveugle du tout.

Quand les Amans ont eu quelque apparence de faveur, ils vollent glorieusement heureux sur le vol de leurs desseins.

Si mes faveurs meritent que vous vous teniez mon obligé, où si au moins je vous ay jamais pleu, prenez pitié de mon embrasement.

Favte.

Bien souvent apres la faute cognue, le remede se trouve trop esloigné.

On ne reproche point la faute à celuy qui a failly avec une infinité d’autres, la compagnie l’excuse, et le nombre semble couvrir son erreur.

Il ne faut continuer les fautes, la derniere paye les precedentes.

La faute que l’on fait par conseil, ne se peut autrement nommer, que faute sagement faite.

La profession des Medecins à ce privilege, que le Soleil void leurs experiences, et la terre cache leurs fautes.

Volontiers ceux qui ont failly, se mescontent au temps, voulans excuser leurs fautes.

Nos consciences parlent ordinairement à nous, et nous representent, malgré que pous en ayons le registre de nos fautes.

Son cœur confessa ses fautes, ses yeux les plorerent, et sa langue en demanda pardon à Dieu.

Failly est chose humaine, se repentir divine, et perseverer diabolique.

Feintise.

Si la feintise ne pretend point de droit sur l’exterieur de vos actions, vous ne nous tromperez pas en l’esperance que vous nous avez donnee.

Je ne sçay quel vent de perfidie a si legerement emporté vos feintes promesses.

Personne ne me pourra jamais faire croire, qu’il y ait de la feintise, où j’ay recognu tant de foy.

Ne vous esgarez pas en vostre opinion de ma creance, je tiens que vos yeux n’ont mouvement qui ne soit deguisé, vostre bouche ouverture, qui ne soit mensongere, et vostre ame pensee, qui ne tarde à nous abuser.

Elle est aussi feinte dans le cœur, qu’elle est peinte sur le visage.

Bien souvent une louable et vertueuse apparence, couve quelque dessein vicieux.

Ne feignez point une innocence, là où est la coulpe.

Vous perdrez l’opinion, quand il vous plaira, que je ne vous sers que par feintise.

Me meffiant de moy mesme, je me suis feint à ma feintise.

Il n’y a rien de plus mal seant que des larmes, ou feintes, ou contraintes.

Tous vos charmes ne me sçauroyent esblouyr la veue, pour me persuader vos actions autres que simulées.

Felicité.

Les grandes et prosperes Felicitez, sont ordinairement voisines des grandes disgraces.

La felicité est la principale fin de l’homme, et la vertu le vray moyen, pour en avoir la jouyssance.

Felicité est la fin de toutes choses, qui sont à desirer.

Le Ciel voulant eslever de sa main ma fortune, vous a esleue pour estre l’instrument de ma felicité.

Le souhait d’estre heureux est tresgrand, mais il est tresvain, sans la verité.

Tout ce qui doit avoir une fin glorieuse, doit proceder de causes justes.

Il n’y a personne tant ennemy de l’amour, et de son bien, qui refusast la felicité de vostre servitude.

Le cours de leurs felicitez, leur fit passer sans ennuy la carriere de quelques années, au bout desquelles la fortune leur donna une secousse.

Ma propre felicité me releve par dessus la vie du contentement.

Je confondois et meslois la joye de mes felicitez passees, parmy la douleur de mes infortunes presentes.

Fidelité.

Je vous chery par dessus toutes les graces deues du Ciel, avec autant de fidelité, que d’amour.

Les preuves que j’ay faites de vostre fidelité, vous ont acquis tant de part en mes affections, que je pense estre obligé à vous aimer et honorer pour ce seul respect.

Ma constance et ma fidelité m’accompagneront en la resolution que j’ay prinse de vous aimer, jusques au dernier periode de ma vie.

Ma fidelité me fait fidellement participer au bien, et au mal qui vous arrive.

Je vous prive de mettre en usage la fidelité, que j’ay juréee bien de vostre service, où l’on ne me verra jamais deffectueux que par impuissance.

Si vos paroles sont suivies de leurs effets, vous devancerez les autres en fidelité.

La continuation de ma fidelité brisera le rocher d’obstination qui rempare si fort vostre ame.

La foy est meilleure garde du Prince que l’espée.

Mon cœur ne peut pas permettre de telles infidelitez contre la fidelité de mes vœux.

Celuy qui a perdu la foy n’a plus que perdre.

Commandez et esprouvez ma fidelité, vous la verrez encline à vostre service, et moy à vos commandemens.

Je puis bien manquer à la courtoisie, mais non pas à la fidelité, ma grossiere nourriture m’exempte de l’une, et la mesme, peut estre, me fait part de l’autre.

Ce que j’en ay fait n’estoit que pour donner un tesmoignage de ma fidelité au merite de vos perfections.

Une Dame ne peut rien desirer de celuy qui la sert davantage que la fidelité, par ce que c’est le plus rare tresor du monde, et le plus riche joyau d’amour.

La foy des vrays Amants demeure pure et nette au milieu de toutes les traverses et inquietudes, que la fortune avec les aisles de son inconstance leur pourroit dresser.

Les anciens sacrifioyent à la Foy avec la main dextre, couverte d’un drap blanc, d’autant que la Foy doit estre nette, blanche, et couverte.

Fin de lettres.

Le Ciel, qui exauce les vœux fideles, benisse et contente vos desirs.

Priant celuy qui nous depart ses graces, de me conserver aux vostres tres desirees.

Jugez en ceste briefve lettre, une eternité d’amour.

Conservez moy une place en vostre souvenance, si vous desirez que par l’opposite, le desespoir ne m’enleve ce qui est justement vostre.

Ceste lettre sera donc la derniere que vous recevrez, pour ce subjet, estant bien marry que les honneurs et la gloire, dont j’esperois faire reluire ce beau nom, ont aussi tost prins fin que commencement.

Rien davantage, sinon que je vis avec une memoire perpetuelle de vos beautez et perfections.

Je ne vous escry rien davantage de ma devotion, car je craindrois d’offencer vostre beau jugement.

Si vous aymez encor les marques de ma main, gardez ceste lettre, pour le dernier gage de mon amour.

Je fay fin à ma lettre, et non à mes recommandations, car je veux qu’elles soyent infinies, comme le desir et affection, que j’ay à vostre service.

Voyez lettres, prier et souhaiter.

Flammes d’amovr.

Un mesme feu consommoit jadis nos cœurs, mais il n’y a eu que le mien, qui ait esté reduit en cendre.

Nos flammes guidées par la seule vertu se rendent immortelles du jour mesme de leur estre.

Les flammes que je reçoy de vos beaux yeux, ne sont nullement tributaires aux violables loix du changement, parce qu’un dessein trop louable les anime.

Il est mal aisé de couvrir si bien par le dedans les flammes, qu'une veritable affection tient allumées en nostre cœur, qu'il n'en paroisse quelque estincelle au dehors.

Le feu desloyal, qui n'enflamme que les ames imprudentes, ne troublera jamais l'heureux repos de mes esprits.

Mes flammes sont demeurees comme estoufees en mon sein et d'autant plus cuisantes, qu'elles n'ont peu jusques ici trouver ouverture pour paroistre devant vous.

Si toutes choses alloyent par raison, les flames qui ardent mon triste cœur, me feroyent donner de l’allegement, et vous donneriez blasme à vous mesmes, de m’estre si cruelle.

Je vous embrasse avec toutes vos flammes, mais gardez vous de me faire embrasser un infidelle.

La force de vos flammes impudiques ne pourra jamais esbranler la nef de ma pudicité.

Mon cœur animé de la genereuse ardeur de vostre amitié, vous fera paroistre un feu plain d’autant de discretion que de constante resolution en son devoir.

Je ne suis plus capable d’autre feu, que de celuy de vos yeux, car les plus clairs flambeaux d’amour ne me semblent que des bluettes trop petites pour m’eschauffer.

Flaterie.

Il faut plustost offencer avec les choses vrayes, que plaire en flattant.

Pour flatter les desplaisirs de ma vie, il faut que je meure ne pouvant vivre satisfait de vostre fortune.

Les paroles trop flatteuses n’offencent pas quelque fois moins les hommes, que les injurieuses.

La vraye amitié ne peut estre où est une deceptive adulation.

Nul ne peut cognoistre s’il est aimé pendant qu’il est heureux.

Ceux qui flattent continuellement, sont de nulle foy.

Fuy, comme choses abominables, la bien-veillance des flatteurs, et les infortunes de tes amis.

N’ayez pas moins en horreur les flatteurs, que les affronteurs, car tous deux deçoyvent ceux qui les croyent.

Les chasseurs prennent les liévres avec les chiens, et les flatteurs prennent les hommes avec leurs fausses louanges.

Les grands Seigneurs sçavent bien chasser les mousches de leur visage, mais ils ne sçavent point chasser les flatteurs de leurs oreilles.

Tout ainsi qu’Acteon fut deschiré des chiens qu’il avoit nourris : ainsi plusieurs sont destruits des flatteurs, qui ont familiarité avec eux.

Les flatteurs sont semblables aux courtisannes, qui desirent en leurs amoureux toutes sortes de biens, excepté la prudence et le jugement.

Folie.

Le Sage porte les inconsiderations du temeraire, avec la mesme patience que le Medecin les injures du Phrenetique.

Il n’y a rien de sage en la folie, sinon qu’elle empesche de craindre la mort.

La sagesse ne peut vendre, aussi trouveroit-elle peu de marchant, mais la folie achette tous les jours.

La vie des fols est tousjours ingrate, incertaine, et depend de la fortune, car elle ne fait que demander, ne jouist jamais et s’attache à l’advenir.

C’est le propre des fols de remarquer de pres les vices d’autruy, et de ne regarder leurs fautes que de loin.

Les sages apprennent plus des fols, que les fols des sages, car ceux ci considerent leur folie, et ceux là n’imitent pas leur sagesse.

La parole des fols, c’est le bruit de la mer qui bat le rivage, et n’engraisse point les herbes.

Voyez sagesse.

Force.

La force ne sert de rien, là où regne la Justice.

Celuy qui ne peut fuir à quelque chose, à plus d’honneur de l’effectuer de franche volonté, que de force.

La force peut violenter mon corps, mais l’esprit sera exempt de ses violences.

Il n’y a point de necessité à une chose que n’est point forcée.

La force combat, mais il faut que le bon droit soit victorieux.

Elle resistoit tousjours par une douce force, aux efforts de ses persuasions.

C’est à la force de faire la loy à ceux qui ne sont pas esgallement esgaux.

Il vouloit faire force à l’amour, mais les armes ont forcé sa force.

Fortvne.

La fortune s’esbat maintenant à me faire payer l’interest des plaisirs qu’elle m’a autre fois prestez.

La fortune avare et usuriere, desirant de moy les interests de ma prosperité, se fait payer par les voyes de rigueur.

Il n’y a aucune porte si bien fortifiée de richesses, qu’elle ne soit ouverte par les occasions de la fortune.

Comme les soldars ne laissent pas de s’exercer aux armes, durant la paix : ainsi en temps de prosperité il ne faut pas laisser de s’esprouver contre la fortune.

Fortune donne trop à plusieurs, mais a nul jusques à suffisance.

La fortune a executé sur moy des choses incomprehensibles, en la pensee de ceux qu’elle favorise.

Ce sont les braves cœurs, qui endurent les grandes fortunes.

Les faveurs de la fortune ne sont pas des presens : mes des appasts.

Nul ne doit refuser la fortune que tous les autres endurent.

La fortune n’a pas les mains longues, elle ne touche que ceux qui s’en approchent.

Je suis le blanc, où la fortune à furieusement décoché tous les traicts de son ire.

La fortune nous traverse, pour nous faire trouver plus de bien en nos felicitez.

La fortune octroye ses faveurs, à qui il luy plaist, et les revoque aussi, quand bon luy semble.

L’homme commence à devenir sujet de la fortune, quand il establit partie de sa felicité hors de soy-mesme.

Au temps que les choses sont plus prosperes et joyeuses, la fortune qui les espie, vient leur apporter trisesse et misere.

Il n’y a rien ici bas qui ne se change, et qui ne porte les carracteres, visibles ou invisibles, de ceste deesse errante.

Voyez malheur.

Fvir.

Ne fuyons point les choses, qui ne sont point en nostre puissance, mais seulement ce qui est naturellement contraire à ce qui est en nous.

C’est aux ames foibles et lasches de se plaindre de ce qu’on ne peut eviter.

La prevoyance du peril, favorise les remedes qu’on cerche de l’eviter.

Il ne faut jamais achepter une honteuse fuite, au mespris d’une glorieuse victoire.

Fuyez les calomnies des hommes, jaçoit qu’elles soient fausses, d’autant que la pluspart du monde, ignore la verité, et se gouverne par opinion.

Ta honteuse fuite, a mis au jour ta lascheté, à ta ruine et confusion.

Il faut fuir la gloire de ce monde, car ce n’est rien qu’un chant de Syrene, qui nous endort, une poison succrée, qui nous tue, et une basilic, qui d’un seul regard fait perir.

Govvernement.

Le bon Roy se doit porter en son gouvernement, ainsi que le pere à l'endroit de ses enfans, et Dieu envers tout le monde.

Le bon et juste gouverneur se doit departir de l’administration publique plus honorable que riche.

Celuy est assez occupé qui n’a que le gouvernement de sa personne, et qui pense, non comme il pourra passer son temps, mais comme il devra finir sa vie.

Les Roys sont Geometriens, qui doivent à leurs sujets la demonstation aussi bien que la reigle, et le peuple est un sujet aussi ententif aux actions qu’aux paroles de son Prince.

Les Royaumes florissent heureusement, quand les Roys et Princes desprisent leur propre gain.

Il faut que le Prince soit autant par dessus nous, car nous nous devons esjouir de sa grandeur, puis que nous voulons jouir de son umbre.

Les Princes doivent leur exemple au peuple.

Les Roys dominent sur les peuples, et Dieu sur les Roys.

Le Prince doit user de present que les Dieux ne donnent qu’à luy seul, c’est de sauver les hommes qu’il auroit bien puissance de faire mourir.

Toutes les actions du Prince, ne doivent tendre qu’au bien et salut de son peuple.

Quand on void que le Prince se sert de gens sages, il ne faut plus douter de sa prudence.

Il n’y a rien qui face plus recognoistre un Prince, que la condition de ceux dont il se sert.

Le Roy se doit monstrer terrible, plustost par menaces, que par punition.

En l’ordre du genre humain, c’est chose tresgrande que d’estre Roy, mais plus excellente d’estre bon Roy.

La main et la puissance des Roys est si longue et si grande, qu’ils peuvent tout ce qu’ils veulent.

Le Prince doit avoir tant de justice, que ceux qui perissent ne luy contredisent, et tant de clemence que ceux qui luy contredisent ne perissent pas.

Les Rois qui sont dispensateurs des honneurs et des fortunes, les peuvent departir à qui bon leur semble.

Grandevr de covrage.

La hardiesse procede bien souvent du merite, et la crainte de l’indignité.

La grandeur de courage est tout ainsi qu’un certain ornement de vertus.

C’est aux effets, et non aux paroles, que la grandeur de courage se fait paroistre.

Il est beaucoup plus louable de paslir sous une penible contrainte, que de rougir de honte sous une licite hardiesse.

Le courage ne doit estre que le ministre et l’executeur des conseils du jugement et de la prudence.

L’ame courageuse est un Dieu osté du corps humain.

Quiconque veut que le courage luy rapporte de l’honneur, qu’il l’exerce aux choses honnestes et licites, et hors du mouvement de la colere.

Il n’appartient qu’aux grands d’executer les choses grandes promptement et facilement.

Les grands courages ne s’attribuent rien sur leurs richesses que la puissance de les despenser.

Voftre courage n’a pas vaincu le mien, mais ma fortune a este vaincue par la vostre.

La lascheté accompagnee d’un desespoir, est plus griefve et desplaisante à un homme, qui a le cœur haut et en bonne place, que la mort qui luy vient par prouesse, avec l’esperance de la gloire publique.

C’est le fait d’un grand courage de se servir de terre comme d’argent, mais encor plus de se servir d’argent comme terre.

C’est le naturel des grands cœurs, de ne se taire pour la presence du peril, ou la crainte de la servitude.

L’homme n’est estimé d’avantage, pour avoir les membres gros et lourds, mais pour le bon cœur qu’il a.

Il n’y a empeschement qui puisse mettre du plomb aux aisles d’un bon courage.

Celuy est apellé magnanime, lequel est digne, et s’estime digne de grandes choses.

Celuy courage est le plus grand, lequel plustost peut supporter la vie calomnieuse que la fuir.

Rien ne peut estre de si grand aux malheurs que je n’aye encor quelque chose de plus grand en l’ame, pour les surmonter.

Gverre.

Il ne se faut jamais resoudre à la guerre, sinon quand l’esperance nous monstre plus de profit, que la crainte ne nous descouvre de perte.

Aux premiers desseins de la guerre, il faut penser aux issues.

Il n’y a guerre, tant injuste, qui ne treuve des opinions pour la favoriser.

Le droit de la guerre donne aux conquerans les biens et les corps qui se treuvent aux villes conquises.

C’est folie de faire la guerre à des miserables, veu que le succez en est douteux, le dommage certain, et la victoire sans profit.

Les loix sont muettes durant le tonnerre de la guerre.

Aux affaires de la guerre, ce qui ne vient à temps ny à propos, est tousjours inutile.

Il y a des malheurs au fait des armes, qu’il faut plustost rapporter à la rigueur de la fortune, et à l’imprevoyance, qu’à faute de courage.

Les guerres qui se font sans cause, ont ordinairement des issues, malheureuses.

Il est toujours plus honteux à un grand Capitaine de reculer avec profit, que de savancer avec perte.

Les seditions intestines nuisent generallement à tous, par ce qu’elles tendent tant à la ruine des vainqueurs, que des vaincus.

Haine.

Je ne pense pas (quand bien je vous occasionnerois à me hayr) que vostre bon naturel me peust vouloir aucune haine.

C’est une chose tres-injuste que les enfans soyent heritiers de la haine que nous portons à leurs peres.

Le trop de familiarite, engendre mespris et peu de respect, la haine cruauté.

La haine à qui on ne resiste point, tombe d’elle mesme, car elle pert son appuy, perdant sa resistence.

On dit que la fortune est tres-miserable à qui a faute d’ennemis, mais il faut estimer la mienne bien heureuse, estant assaillie de tant de haines sans occasion.

Jamais je n’eusse pensé que d’amitié si grande, eust peu sortir haine si mortelle.

Je prie Dieu qu’il me donne moyen de vous faire autant de preuves de ma resolution, comme je vous voy resolue à ma haine.

Il n’y a si foible persuasion, qui ne soit assez forte, quand la haine persuade à croire.

La courtoisie estoit bien en vostre front, mais la haine residoit en vostre ame.

Il faut hayr avec mesure et aimer sans mesure.

Aymer ses ennemis, c’est une action divine, aimer ses amis, humaine, et hayr ses amis plus que bestiale.

Le desdain vous fait hayr mon ombre à la poursuite de mon mespris.

La vertu n’est jamais comprinse en haine des personnes, et se separe tousjours de la communauté de leurs passions, pour n’estre souillée de leurs outrages, et de l’indiscretion de leur colere.

Indigne d’estre aymé, que puisses-tu rencontrer autant de haine, que j’ay eu d’amour pour toy, afin de te voir aussi justement puny, que tu m’as injustement martyrée.

Ceux qui ont esté trompez en leur amitié, hayssent sans feintise et dissimulation.

Comme nous ne hayssons les mousches pour leur aiguillon, mais les aymons à cause de leur miel : ainsi ne faut-il pas mespriser les amis pour leurs corrections et advertissemens, mais pour leur fidelité et bon conseil.

Hazard.

Pour occasion de peu, il ne se faut mettre en hazard de peril.

Le Ciel nous vend tout au peril du travail et des hazards.

Le hazard acquiert queleques fois le bien qui devroit estre recerché par la prudence.

Aux maladies desesperees, on a recours aux remedes hazardeux.

Il est plus honorable de se perdre en une entreprise hazardeuse, que de triompher d’une chose basse.

Il ne faut jamais venir aux grands hazards, sinon avec des advantages apparens, ou des necessitez extrémes, et inevitables.

L’acquest d’une chose si precieuse, merite le hazard de mille vies, pour gagner la moindre de ses faveurs.

Les hazards commandent bien souvent à la prudence.

C’est une estrange hardiesse que la fureur de la necessité, quand il n’y a point d’autre salut que le danger.

Il est dangereux en un estat de faire paroistre combien il y a de meschans.

L’honneur gist aux hazards.

Les entreprises hazardeuses se doyvent executer avec jugement.

Il y a du hazard en mes desseins, et de l’incertitude en ma resolution.

Jamais un bon hazard n’arrive à un qui n’ose.

C’est une grande imprudence, de se precipiter à un peril present, pour en éviter un autre, qui est incertain.

Les grands honneurs ne s’acquierent qu’avec les grands perils.

Hevr.

D’un heur non attendu les desirs sont tousjours plus grands, que non pas les esperances.

Comme le premier heur est d’eviter le mal, le second est de le supporter constamment.

C’est un faux et imaginaire bon heur, de n’estre heureux que par la renommée.

J’ay peur que l’heur de mes desirs n’engendre du malheur à mes esperances.

Bien-heureux sont ceux qui cognoissent le Ciel premier que le monde.

Les grands sont bien-heureux quand personne ne ment à leur louange.

Tout mon heur depend de vous, ces lettres en sont des tesmoins irreprochables, escrites par mon martyre, qui en estant le sujet et l’autheur, s’est servi de mes larmes pour encre, et pour papier de la simple candeur de mon ame.

voyez Felicité.

Honnevr.

Il n’y a rien qui tente plus les courages magnanimes que l’honneur.

Vivre sans honneur, c’est mourir avec honte.

Vostre reputation vous fait mieux cognoistre, que je ne vous sçaurois despeindre.

Vous estes le seul miroir du monde, où se mire l’honneur.

Tout ce qui apporte du prejudice et de la perte est honteux : aussi tout ce qui est utile et seur est honorable.

L’honneur est plus en celuy qui honore, qu’en celuy qui est honoré.

Une amitié parfaitement belle, doit avoir pour guide l’honneur, la vertu, et la crainte.

Les desirs desrobez de l’honneur, sont tousjours tallonnez de quelque infortune.

L’honneur se doit acquerir par la vertu, et non avec tromperie, pource que l’un est office des meschans, et l’autre des gens de bien.

L’honneur s’est de tout temps associé avec vous.

Vous n’aymez pas d’avantage mon idée, que j’honore vostre bel esprit, non par imitation, mais par devoir.

Vos paroles sont tousjours conçeues par l’honnesteté, et prononcées par la modestie.

Ce qui est deshonneste à faire, ne l’estimez jamais honneste à dire.

L’honneur à tousjours tenu le laurier de toutes mes affections, et l’affection de toutes mes esperances.

Je desire de me faire tousjours paroistre honnestement avec ceux qui font profession d’honneur.

Le vray honneur, est l’esclat d’une belle et vertueuse action, qui rejallit de nostre conscience, à la veue de ceux, avec lesquels nous vivons.

Ceux qui sont nais à l’honneur n’ont point de souhaits plus ardens, ne plus ordinaires, que de pouvoir sacrifier leur vie pour le public.

Hvmevr.

Le desdain est trop incompatible à mon humeur, pour croire justes vos reprehensions.

Mon ame estoit en peine de cognoistre vostre humeur : mais mon jugement ne s’est point trompé en la creance qu’il en avoit.

Si vostre humeur n’estoit si flatteuse, vous ne diriez pas que j’eusse le pouvoir de vous commander.

J’ay deçeu quelque espace de temps la longueur des jours par les propos plus aggreables à mon humeur.

Hvmilité.

Je ne pense point forfaire vers vostre grandeur, de vous tesmoigner mon affection, par ceste demonstration d’humilité.

Ne vous offencez, si pour tesmoigner mon obeyssance, je cerche dans l’humilité, ce qui depend de mon devoir.

Tout ce qui se peut imaginer d’humilité, ne seroit pas assez humble, pour estre offert aux submissions, que vous faites paroistre.

J’apporteray tant d’humilité aux effects de mon devoir, que vous ne pourrez remarquer en mes actions, qu’un affectionné desir de vous obeyr.

Je vous presente l’humilité de mes vœux, le respect de mon amour, la fidelité de mon cœur, mes affections, mon service, et le desir que vous me nommiez vostre.

Ialovsie.

Il estoit espris d’une telle affection et jalousie, qu’il ne pouvoit presque souffrir ses pensées, pour compagnes.

La crainte et la jalousie sont tellement jointes à l’amour, qu’ils ne marchent jamais l’un sans l’autre.

Il n’y a point de flammes si ardentes, qui ne s’esteignent à la fin, si elles ne sont r’allumées par le feu de jalousie.

Jamais homme ne veid la beauté de ceste Dame, sans ressentir les pointes cuisantes de la jalousie, enviant l’heur de son mary.

La jalousie change l’amour en haine, le respect en desdain, l’asseurance en deffiance.

Tout ainsi qu’il n’y a plaisir qui se puisse esgaller à la parfaite amitié de deux Amans, aussi n’est il haine, ou inquietude qui puisse plus troubler leur esprit que la juste jalousie.

La jalousie n’est qu’une difference de soy mesme, et un tesmoignage de nostre peu de merite.

Ievnesse.

C’estoit un jeune arbre, dans lequel nature avoit enté toutes sortes de perfections.

Il estoit cadet de moyens, mais aisné de vertu.

On le voit croistre à veue d’œil avec les lineamens si beaux, qu’en iceux on peut aisément appercevoir qu’il doit posseder les superbes qualitez, qui rendent les hommes admirables et dignes de porter les armes glorieuses de l’honneur et de la vertu.

Un pere pour grand et puissant qu’il soit, ne peut ni trop tost, ni trop souvent à eslever la Jeunesse de son enfant à la vertu.

Les mouvemens de la Jeunesse ont plus d’imprudence, que de malice.

Ce jeune enfant estoit aussi agreable en son corps, qu’admirable en son esprit.

Il estoit jeune d’aage, mais grisonnant d’entendement.

Jaçoit que son aage le dispensast du mariage, son esprit, sa beauté, et ses merites, ne le dispensoient pas de l'amour.

Il prend avec tant de grace la methode qu'on luy donne, qu'il asseure à ses maistres une nouvelle escolle, ayant espuisé leurs sciences.

Commençant son cours aux exercices des personnes que sa condition doivent suivre, il commence à tesmoigner avec quel avantage il doit exceller par dessus ceux à qui le Ciel a fait voir le monde, avant qu'il y eut fait entrée.

La discrette prevoyance d'iceluy avoit en un court nombre d’annees, si prudemment employé le soin qu’elle avoit mis en son esprit, qu’à l’aage de douze ans on eust jugé à sa façon et à voir la gentilesse de son esprit, qu’il couvroit une vingtaine de printemps sous le voile de sa Jeunesse.

Tandis que sa jeunesse estoit flexible, son pere taschoit à façonner son esprit au modelle de ses desirs.

Afin que ses foibles ans, ne fissent interpreter mes louanges pour flatterie, j’attendray que son aage donne plus de couleur à mon dire.

Les jeunes gens doivent avoir ces trois choses, prudence en l’esprit, silence en la langue, et honte sur le visage.

Il passe son tendre avril, à une infinité d’honnestes occupations, et s’incline au merite de l’apparence de sa nourriture.

Ignorance.

C’est le propre des esprits que l’ignorance laisse en friche, de ne rechercher jamais les principes des evenemens.

L’impieté et l’ignorance se sont assises en beaucoup d’endroits au throsne de sainteté.

L’ignorance m’est aussi commune, que l’honnesteté vous est familiere.

Il vaut mieux estre mendiant, qu’ignorant.

Les ignorans vivent vicieusement, la vie desquels est leur mort.

L’ignorance et abondance de beaucoup de paroles domine sur la pluspart des hommes.

Inconstance.

J’advoue qu’il se trouve des hommes partisans de l’inconstance, mais vous ne verrez jamais que mes volontez en relevent.

Il n’y a loy tant fust elle severe, qui puisse rendre ma foy esclave sous les fers de l’inconstance.

Nostre vie est bien courte pour les grandes entreprises, mais nostre inconstance la rend encor plus courte.

Vous vous monstrez plus legere en vostre ressentiment, que moy volage en mon affection.

Il ne faut point estimer une personne fidelle, qui pour quelque occasion que cestoit cesse de l’estre.

Les inconstans ordinairement poussez de diverses esperances, laissant emporter leur vaisseau à tous vents, et en fin demeurans sans espoir, ne trouvent autre port qu’une continuelle tourmente.

Un esprit qui n’a point de termes d’amour, est aisé à destourner et occuper d’objets.

Son inconstance une fois la separa de moy, et ma fermeté l’en tiendra pour jamais separee.

Vous usez de vos amis, comme des fleurs, qui ne plaisent qu’alors qu’elles sont nouvelles.

Il n’y a rien plus certain dans l’incertitude des choses humaines, que leur revolution et la fin de leur estre.

Je m’apperçoy que ceste ardente affection, qui me souloit tenir si vivante en vos pensees, ne regne du tout plus en vous.

Puis que ce cœur volage, fils aisné de l’inconstance, vous esmeut du vent de ses discours, croyez que le mesme vent emportera un jour vostre amour avec vos esperances.

Vos pensees sont d’une sorte, vos paroles d’une autre, et vos affections d’une autre.

L’inconstance est aujourd’huy si familiere aux plus constans, que leurs delices plus glorieux sont exposez aux inconstantes varietez du change.

Elle resemble à la fortune, on l’acquiert facilement, mais on ne la peut retenir.

Infidelité.

S’il se trouve des perfides, je suis relevé de ce nombre, et ma foy n’est point née, pour estre subjette à ceste roue.

L’infidelité de quelques uns, ne doit pas servir de loy pour juger tout le reste des autres.

Vostre amiable beauté ne me peut presager d’infidelité.

C’est sottise d’observer la foy à ceux qui n’en ont point.

Vous avez fermé vos infidelitez dans le champ de mes sinceres affections m’offrant des vœux, qui estoyent desja dediez à un autre.

Le jugement est trop inique, qui pour un petit nombre condamne un general.

Voyez Reproches.

Ingratitvde.

Les grands services sont ordinairement recompensez de grandes ingratitudes.

Les services passez, ne sont confiderez s’ils ne continuent, et rien n’envieillit si tost que la grace et le bien fait.

Tant plus l’obligation est grande, plus l’ingratitude est execrable.

Pensez n’estre moins indigne d’estre surmonté de bien faits par ses amis, que se laisser suppediter d’injures par ses ennemis.

Les hommes sont si ingrats qu’encores qu’ils ayent beaucoup reçeu, cela leur tient lieu d’injure quand ils ont peu recevoir d’avantage.

J’avois tousjours bien entendu, que ce n’estoit aymer pesonne, que d’aymer une ingratte.

L’ingratitude de laquelle vous usez maintenant en mon endroit est si grande, qu’elle vous oste la cognoissance de toute verité.

C’est l’humeur des peuples, d’escrire sur l’onde les biens qu’ils ont reçeu, et de graver sur l’airain les injures qu’on leur a fait.

Je ne me peux imaginer, que vous qui estes juste, puissiez aymer une ame plaine d’injustice, et si mescognoissante de vos graces.

C’est un regret infensible à une belle ame, de vivre sous un siecle ingrat de la vertu.

La cognoissance de vostre ingratitude, a esté l’ellebore, qui m’a purgé le cerveau.

L’ingratitude est d’autant plus infame que le sujet de recognoissance est plus honorable.

C’est un malheur fatal aux ames amoureuses, de r’encontrer le plus souvent dans le cours de leur fidelité, les embusches de l’ingratitude.

Je suis un exemplaire de vertu sans fortune, de loyauté sans credit, de travail sans recompense.

Apres une mauvaise moisson, il ne faut pas laisser de semer, aussi ne doit on pas quitter les bons offices, pour une ingratitude.

Jamais je n’eusse pensé que vous eussiez payé un fidelle amour, par une desloyalle ingratitude.

Inivres et Calomnies.

Nous contons aussi bien pour injure les peines que nous n’attendons pas, comme celles que nous n’avons meritées.

Le moyen de veiller avec les hommes insolens de leur fortune, c’est de recevoir injures et rendre graces.

Il y a quelquefois aussi grand danger à venger une injure, comme il y a de se hazarder à la confesser.

L’imposture et la piperie sont aussi vieilles que le monde.

La calomnie est si subtile, qu’elle se fourre parmy les plus innocentes actions.

Il y a des affronts de personnes qui ne se doivent pas seulement porter patiemment : mais avec une façon bien contente, pource qu’ils les vous feront derechef, s’ils vous en pensent avoir fait.

L’assiduité des injures est l’escolle de la patience.

C’est bien souvent injure d’ouïr ce que l’on fait voir.

La curiosité nuist, car il y a des injures beaucoup qui ne nous touchent point, cestuy là en reçoit le moins, qui en ignore le plus.

La trop grande curiosité fait quelquesfois donner des interpretations injurieuses, à des paroles qui n’offencent point.

On se doit donner de garde des calomnies quoy que fausses : pour ce que la pluspart des hommes non capables de verité, suivent l’opinion.

Voyez vengeance.

Innocence.

Je fondray les glaces de toute calomnie avec le Soleil de mon innocence.

Vous voulez rendre mon innocence capable de reproche, puis qu’elle ne l’a pas esté de prevoyance.

L’innocence n’a pas faute de persecuteurs.

Ne faignez point une innocence, là où est la faute.

Le sens ne demeure pas tel aux affligez, qu’ils avoyent en prosperité.

L’innocence et le tort sont les deux plus puissans solliciteurs de ceux qui sont injustement affligez.

L’innocent n’a que faire de pardon, et le genereux ne se doit esloigner de la mort, quand elle se prefente.

Intention.

Mon intention sort de mes levres, ainsi qu’elle est conçeue dedans mon cœur.

Je recognois aisément a vos discours qu’elle peut estre vostre intention.

Mon intention n’a jamais contribué aux faux rapports qu’on vous a donnez à entendre.

C’est l’intention seule, qui nous rend justes ou coulpables.

Ce n’est pas le but de mes intentions, qu’un voile emprunté du silence, vous prive de l’honneur qui vous est naturellement deu.

Avant que d’apposer le dernier sceau de vostre intention en cest affaire, vous m’en deviez donner quelque cognoissance.

Iovyssance.

L’amour sans la jouyssance est une mer morte et glacée, sans laquelle ne regnent point les doux Zephirs, qui conduisent au port des delices.

C’est un tourment infernal, d’avoir un bien devant soy, et n’en oser approcher.

L’orage de mon mal, ne se peut calmer que par la jouyssance, de ce que mon cœur desire.

La jouyssance fait revivre les affections languissantes, ressusciter les mortes, r’ajeunir celles qui s’estoyent envieillies, fortifier celles que le temps avoit affoiblies, immortalizer celles qui estoyent mortelles auparavant.

Si vous faites luire sur moy ces vif Soleils, qui esclairent vostre visage, le jour de vos beautez chassera loin tout ce qui vous empesche de posseder parfaitement mon cœur.

La jouyssance, quelque prompte qu’elle soit, est tousjours trouvée tardive de celuy qui ayme, avec beaucoup d’ardeur et de zele.

L’amour est né pour la jouyssance, et la jouyssance pour l’amour.

Chacun est Roy en la propre jouissance de ses affections.

Il ne sert rien d’eslever un arbre, si l’on ne jouyst en saison de la douceur de ses fruicts.

Une vie sans amour, et une amour sans jouyssance, sont deux pareilles morts.

Iovr.

Desja l’Aurore ennuyee des froides caresses de son mary grison, estoit sortie de sa couche pour tirer les rideaux de ce jour desiré.

Le beau fils de Latone monté sur son char esclatant, avoit emportant par tout la lumiere, porté leurs esperances jusques au point de l’heure attendue.

Le jour qui par une humide froideur, et par un obscurcissement de Ciel, avoit jà tesmoigné sa veue, commençoit à blanchir la cime d’un costau.

La nuict retirant ses sombres voiles, faisoit place au jour.

Le Soleil commençoit à sortir de l’Ocean, chassant par ses rais l’obscurité nocturne, et les oyseaux emplumez gazouilloient à sa venue mille petites gaillardises.

Desja les oyseaux degourdissoyent leurs aisles, pour aller quester leur vie.

Ivgement.

Il ne peut que vostre beau jugement ne vous aye tesmoigné en mes actions, ce que je voudrois que mes services, vous eussent desja fait cognoistre.

Si elle eut l’esprit de choisir un parfait Amant, elle eut le jugement de voiler sa flame d’un crespe de discretion.

Je ne desire point que vostre jugement se trompe en ma faveur.

Chacun en son sujet, juge ses accidens.

Je crains que le jugement que vous faites de moy, ne soit pas reçeu, car il vient de l’amour que vous me portez, et cest amour est aveugle.

Il n’est pas raisonnable de former nos jugemens sur les evenemens et humeurs de quelques ames particulieres.

Ce que nous jugeons en la cause d’autruy, est tousjours plus juste que ce que nous jugeons en la nostre.

Employez ce rare jugement, qui vous guide par tout, pour mesurer vos merites, et les ayans recognus infinies, recognoissez l’infinité de mon amour.

Ne vous estonnez pas du jugement que les autres feront de vos actions, mettez seulement peine qu’elles soyent telles qu’elles doyvent.

Labevr.

Nostre jugement perverty et corrompu est la source de nos fautes.

Ne cerchons autre recompense de nostre labeur, que la conscience d’avoir bien fait.

Les peines sont douces à ceux qui constituent leur repos à un honneste travail.

Le travail est tousjours plus violent à la recherche qu’à la conservation de ce que l’on possede.

Ce qui est acquis avec beaucoup de peine et de sueur, a le goust bien plus savoureux, que ce qui nous vient sans travail.

Assez travaille pour soy, qui travaille pour autruy, en fait du bien de l’ame.

Il faut travailler nostre corps, pour un peu de temps, afin d’obtenir un repos eternel pour nostre ame.

Je n’estimeray jamais mes veilles mieux employées, que quand elles serviront au contentement de ceux qui m’honorent de leur amitié.

Les choses acquises avec plus de travaux, sont plus aymées.

J’ay esté appris en l’Academie de l’asseurance, je n’apprehende point la peine ni le travail.

Voyez perte de temps.

Larmes et sovspirs.

Recevez ces souspirs, et ces larmes, les veritables et ardens tesmoignages du regret que j’ay de me voir abandonné de vous.

La constance que je m’estois proposée, pour remede à mes ennuis, s’est évanouye pour donner maintenant air à mes plaintes.

Elle distilloit sa vie par ses yeux, et se perdoit en la crainte qu’elle avoit de perdre celuy qu’elle avoit plus cher que tous les biens du monde.

Plorer les choses qu’on ne peut recouvrer, naist plustost d’une folie superflue, que de beaucoup de pitié.

Ma voix estoit prisonniere en mon dueil, il n’y avoit que mes sanglots qui usurpoyent le devoir de ma langue.

On ne peut assez espandre des larmes sur une infortune, quand il semble que toutes les puissances suprémes conjurent sa ruine, et non sa fin.

Si vous cerchez le sujet de ma plainte, vous le trouverez dedans vous mesmes.

En fin apres avoir encor jetté quelques souspirs, elle souspira sa belle ame.

Les souspirs et les regrets ont occupé le lieu de mon repos.

Les larmes apres la mort, sont de tardives preuves d’amitié.

Ses pleurs couloyent avec ses paroles, et rien n’en pouvoit arrester le cours.

Mes larmes qui servent d’amorce au feu qui me consomme en vous aymant, sont les veritables tesmoins de mon martyre.

Les souspirs et les sanglots, sont les douces paroles des Amans affligez.

Cesser de pleurer ses amis, ce n’est pas les oublier, car c’est une memoire trop courte que celle qui ne dure qu’avec les larmes.

Les souspirs volent au Ciel, et les larmes tombent en terre.

Vous ne ferez plus souspirer aux pitoyables les souspirs de nostre infortune.

Ses souspirs et ses funebres sanglots monstroyent le chemin de la sortie à son ame.

Je ne veux point ici faire un commerce de souspirs, pour les vendres à la pitié, et que mes plaisirs se baignent dedans les larmes.

Mes souspirs ne sont point feints, ains extraits de la substance de mes affections.

Les larmes que nous espandons pour nos amis, nous meneront plustost à eux, qui nous les rameneront.

Avec des souspirs et un silence eloquent, elle racontoit toutes les douleurs qu’elle souffroit pour la perte de son cher Amant.

Peut estre qu’un jour mes larmes amoliront le roc de vostre rigueur.

Les larmes de leur mort coulent encor des yeux de leurs parens, les regrets en resonnent chez leurs amis, et la pitié est dans les ames des auditeurs de ceste nouvelle.

Toutes ses belles larmes, ayant esté eschauffées par les rayons de sa beauté, brusloyent tous ceux que s’en approchoyent.


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