Michel Lévy frères, éditeurs (p. 160-168).


XXXVII


S’il est une situation où l’on puisse faire l’épreuve de la noblesse de son âme, c’est bien celle où, témoin d’un malheur trop souvent espéré, on devient l’ami soigneux, le gardien du vieux mari de la femme qu’on aime. Que de générosité dans les soins qu’on lui prodigue ! que d’héroïsme dans les vœux qu’on forme pour son retour à la vie ! Ah ! l’honneur et l’humanité peuvent seuls inspirer un si beau dévouement. Et pourtant cette vertu n’est jamais vantée ; on la met au nombre de celles que chacun étant censé posséder, s’épargne ordinairement la peine de pratiquer ; ou bien on n’y croit pas, ce qui dispense encore mieux de tout éloge. Je confesse être souvent tombé dans ce dernier tort, malgré l’exemple frappant qui aurait dû me corriger ; car la conduite de Gustave fut parfaite en cette circonstance. Assis près du lit de son général, il y passait la nuit à surveiller le zèle de ses gardes-malade, et quelquefois à les remplacer : le jour, il assistait à ses pansements, et l’aidait à supporter ses souffrances en lui en parlant avec intérêt. Tout cela pouvait être le résultat de ce noble orgueil qui porte souvent à outrepasser ses devoirs ; je voulus m’éclairer sur ce doute, et, profitant de l’instant où Gustave sortait de la chambre de M. de Verseuil pour venir s’habiller dans la sienne, je lui dis :

— Si la mort en veut, comme je le crois, à ce brave général, elle devrait bien lui sauver les douleurs d’une longue agonie.

— Il n’en mourra pas, répondit vivement Gustave ; sa balle est extirpée, et l’opération a été faite avec tant de dextérité, que nous en espérons les plus heureuses suites.

— Tant mieux ; car s’il en fallait venir, comme on le présumait, à l’amputation, autant vaudrait pour lui mourir qu’être ainsi mutilé.

— Grâce au ciel, nous n’avons plus cette crainte. Les chirurgiens viennent de le déclarer hors de tout danger, et, ce qui te surprendra peut-être, c’est que cette déclaration m’a causé un plaisir extrême.

— C’est un fort bon sentiment de votre part, pourquoi m’en étonnerais-je ?

— Je m’en étonne bien, moi !

— Ah ! si vous y mettez tant de bonne foi, je vous dirai qu’en effet cette joie m’est suspecte.

— Cependant, tout me prouve qu’elle est fort sincère ; mais quand je vois à quoi tiennent nos meilleurs sentiments, je suis loin de m’enorgueillir de celui-là. Si, placé sous les ordres d’un autre général, j’avais appris la mort de M. de Verseuil, il n’est pas douteux que les regrets donnés à la perte d’un brave n’eussent bientôt cédé à toutes les espérances que cet événement devait me faire concevoir : ainsi donc, c’est au hasard qui m’a rendu témoin du coup qui l’a frappé, de sa courageuse fermeté à en supporter les douleurs ; c’est à l’obligation où je me suis trouvé de lui donner des soins, d’en accepter quelque reconnaissance ; enfin, c’est au malheur de l’avoir vu souffrir, que je dois la vertu de désirer qu’il vive.

Rien ne persuade mieux que la simplicité, et Gustave, en attribuant au hasard tout le mérite de sa conduite, ne me laissa aucun doute sur la sincérité de ses nobles sentiments envers M. de Verseuil. Je lui en prédis la récompense, et lui demandai en souriant s’il comptait pousser la générosité jusqu’à renoncer à tous les avantages de sa position.

— Non, vraiment, répondit-il, c’est bien assez de n’en pas vouloir à sa vie.

— Mais il y tient peut-être moins qu’à sa femme ?

— C’est ce que je ne veux pas savoir : il me suffit d’avoir contribué par mes soins à lui conserver l’honneur de la posséder ; je me réserve le bonheur de lui plaire. La vertu a ses bornes, et ce mari n’a plus rien à exiger de la mienne.

— Que celle de sa femme en décide, répliquai-je : aussi bien l’aide de camp a fait glorieusement son devoir ; et lorsque, sur deux personnes, on en contente une, il ne faut pas se plaindre. Le général est satisfait ; ma foi, que le mari s’arrange.

Cet entretien fut interrompu par la visite de Masséna. Il venait, au nom de Bonaparte, s’informer des nouvelles du brave Verseuil. Mon maitre l’introduisit près de son général, et se disposait à les laisser causer librement ensemble, lorsque M. de Verseuil l’appela pour lui dire :

— Je ne veux pas que mon état vous nuise ; vous m’avez soigné comme un fils, je vous dois les sentiments d’un père. Allez vous distinguer de nouveau dans l’affaire qui se prépare. Masséna me promet pour vous tout ce que vous pouvez attendre de moi. Soyez plus heureux à Lodi que je ne l’ai été à Fombio, et venez m’apprendre bientôt que nous avons passé l’Adda. Cette nouvelle achèvera ma guérison, et nous irons ensuite la fêter à Milan.

Gustave fut très-sensible au sacrifice que faisait son général en l’éloignant de lui, au moment où sa présence lui était si nécessaire, et il m’ordonna de le remplacer, autant qu’il me serait possible, dans les soins que l’état du malade exigeait. Cet ordre me priva du plaisir d’assister à l’une des expéditions les plus éclatantes de cette campagne.

Le général Verseuil, accoutumé au service de domestiques fort peu intelligents, trouvait le mien tellement à son gré, qu’il ne pouvait plus en supporter d’autre. Désirant me récompenser par quelque familiarité du zèle que je lui montrais, il entra en conversation avec moi, m’accabla de questions sur mon maître, parut étonné de ma facilité à lui répondre, et surtout de mon adresse à éviter les indiscrétions qui auraient pu m’échapper dans un pareil interrogatoire.

— À l’âge de votre maître, on est toujours amoureux ; contez-moi un peu ses aventures galantes, cela me divertira.

J’avais beau affirmer que je n’en étais point le confident, le général persistait.

— Allons, disait-il, je le vois bien à cet air mystérieux, il s’agit de quelque pauvre mari qu’on trompe à faire plaisir, et vous avez peur qu’un mot imprudent ne l’avertisse ?

Ce soupçon me fit frémir, et je m’empressai de le détruire en racontant au général l’aventure de mademoiselle Albertine et de Gustave ; j’y donnai une teinte romanesque pour lui laisser croire que ce caprice durait encore ; j’allai même jusqu’à en inventer de plus sérieux. Enfin, je mis tout mon esprit à détourner le sien d’une idée qui l’aurait bientôt conduit à la plus triste découverte.

À la suite d’un de ces entretiens, où j’avais épuisé toutes les ressources de ma prudence, je faillis causer au malade une révolution funeste en lui parlant de l’enterrement que nos soldats avaient fait au général La Harpe.

— Quoi ! s’écria M. de Verseuil, il est mort ?

— Hélas ! repris-je tout confus de lui avoir appris cet événement, ce brave général a péri victime de sa bravoure inconsidérée. Ayant été averti que l’ennemi s’emparait de ses avant-postes auprès de Codoguo, il saute à cheval, vole au secours de ses troupes, les trouve aux prises au milieu de la nuit, se précipite dans la mêlée, et tombe frappé mortellement d’une balle, que, pour comble de malheur, on croit partie d’un fusil français. Ses soldats en sont inconsolables ; ils s’accusent d’avoir tué leur général, et l’on ne sait pas jusqu’à quel point ce désespoir aurait pu les abattre, si le général Berthier n’avait ranimé leur courage en commandant lui-même, et en les conduisant au combat.

Après avoir écouté ce récit d’un air sombre, M. de Verseuil me dit :

— Pourquoi m’a-t-on caché cette mort ? Ah ! je devine, on a craint qu’elle ne hâtat la mienne ; c’était mon camarade… mon ami… je pouvais ignorer toujours son sort. Voilà pourquoi on m’en faisait un mystère…

Et ces mots, entrecoupés par des plaintes douloureuses, furent bientôt suivis d’horribles convulsions. À cette vue, un saisissement affreux s’empare de moi : j’appelle au secours, les chirurgiens arrivent ; à mon air égaré, ils croient que le général se meurt, et, partageant à mon tour l’effroi que je leur donne, je m’accusais déjà d’avoir assassiné ce pauvre blessé en le frappant tout à coup d’une si triste nouvelle. Cependant on lui donne une potion calmante, je le vois s’assoupir doucement, et je reprends moi-même un peu de tranquillité.

Pendant que le général reposait, un paysan, dépêché par Gustave, vint nous apprendre le glorieux passage du pont de Lodi. D’abord, tout ce que nous raconta cet homme des faits miraculeux dont il avait été témoin nous parut d’une telle exagération, que, malgré le souvenir de nos succès récents, nous doutâmes de celui-là ; mais une dépêche du général en chef nous en donna bientôt l’assurance. Je me félicitai de pouvoir réparer un peu ma faute, en apprenant le premier cette bonne nouvelle au général Verseuil. Le plaisir qu’il en ressentit dissipa presque entièrement l’impression douloureuse qu’il avait reçue la veille. À l’armée, les événements se succèdent avec tant de rapidité, qu’il n’y a pas moyen de s’affliger longtemps du même malheur. Chaque instant nous amenait des distractions différentes. Tantôt c’était la crainte d’une surprise de la part de l’ennemi ; tantôt c’était l’ordre de suivre le quartier-général dans une ville récemment conquise ; là, c’était l’inquiétude de manquer de vivres, les peines qu’il fallait prendre pour s’en procurer. Enfin, c’est au milieu de ces agitations continuelles que nous arrivâmes aux portes de Milan.

Le bruit de la victoire de Lodi avait répandu la consternation chez tous les habitants de cette ville, qui tenaient encore à la cause de l’Autriche par intérêt ou par opinion. Des prières publiques, ordonnées par le gouvernement, avaient eu lieu avec pompe dans l’église métropolitaine ; et les dames les plus distinguées par leur rang ou leur fortune avaient fait des quêtes nombreuses, destinées au soulagement des veuves des soldats morts en combattant pour la patrie. Tout cela ne nous promettait pas un accueil favorable ; mais l’archiduc et et sa famille ayant quitté la place, tout ce qui tenait à la cour les suivit à Mantoue. Cette fuite précipitée produisit l’effet ordinaire en pareilles circonstances. Ceux que leurs serments attachaient au gouvernement, se voyant abandonnés par les chefs, se crurent dispensés de mourir pour le défendre ; et ceux qui étaient en secret les partisans des principes de la Révolution, ne se trouvant plus retenus par aucun frein, se déclarèrent hautement pour le parti qui les délivrait de l’oppression. Les plus audacieux arborèrent les couleurs nationales ; le peuple suivit aussitôt cet exemple, et s’étant porté sur le cours de la porte Romaine, où le général Masséna faisait son entrée, il le reçut aux cris de :

Vivent les Français ! vive la liberté !

Dès le lendemain, le quartier-général vint s’établir à Milan ; et nos soldats purent enfin goûter le repos, si nécessaire après un mois de courses, de fatigues et de victoires. Le général Verseuil, dont la blessure commençait à se fermer, voulut être spectateur de l’entrée solennelle de Bonaparte dans la capitale de la Lombardie ; et Bernard l’ayant logé chez un riche banquier de la Strada, nous pûmes jouir tout à notre aise de ce beau spectacle. Placé sur un balcon superbe, et entouré de tous les curieux de la maison, c’est moi qui leur disais les noms des généraux, et qui leur montrais les différents corps qui avaient décidé du gain de telle ou telle bataille. Ils répondaient à cet acte de complaisance en me désignant les grands personnages milanais qui s’étaient disputé l’honneur de porter les clefs de leur ville à notre général en chef. Le comte Melzi était à leur tête, et il paraissait si fier de sa mission, qu’il pouvait se mêler aux vainqueurs sans crainte d’être reconnu. Après avoir été complimenté à plusieurs reprises, Bonaparte s’avança précédé d’un détachement de ces braves grenadiers qui s’étaient immortalisés à Lodi, entouré de sou état-major, de ses aides de camp, et suivi de la garde civique. Bien avant qu’il parût, je m’écriai comme un fou :

— Le voilà, le voilà ! le voyez-vous avec son habit d’aide de camp, son cheval bai, là tout à côté du général Masséna ?

— Qui donc ? Bonaparte ?

— Eh ! non, M. de Révanne, ce jeune officier qui a si bon air.

— Nous le voyons bien, mais quel est-il ?

— C’est mon maître !

Alors, m’apercevant que chacun se moquait de mon transport, j’ajoutai d’un ton amer :

— Je vous ai montré mon maître ; tenez, voici le vôtre.

Alors tous les yeux se fixèrent sur Bonaparte, et je me trouvai assez vengé du dédaigneux sourire de mes voisins en voyant la crainte et l’admiration qui se peignirent tout à coup sur leurs visages.

Pendant cette marche triomphale, des symphonies, exécutées par des musiciens français et milanais, se joignaient aux acclamations publiques. C’est au bruit de ces fanfares que le général en chef fut conduit jusqu’à la place du palais archi-ducal, où son logement était préparé. Un dîner de deux cents couverts l’y attendait ; et Gustave, qui devait y assister, vint enfin nous rejoindre pour nous raconter brièvement ses exploits, embrasser son général, et se disposer à la fête du soir.

Je n’avais, pour causer avec lui, d’autre moment que celui où il faisait sa toilette, et je m’apprêtais à l’accabler de questions sur tout ce qu’il avait vu et fait depuis notre séparation ; mais comme il avait, autant que moi, le désir de s’instruire de tout ce qui s’était passé pendant son absence, nos demandes et nos réponses se croisaient d’une étrange manière.

— Monsieur doit-être bien fatigué ?

— A-t-on des nouvelles de Nice ?

— Vous étiez sans doute un de ceux qui défendaient le pont ?

— Comment ! point de lettres ?

— Non, monsieur ; le général en attend ce soir.

— Ah ! nous allions bien, c’est un plaisir de se battre ainsi. Mais voilà un appartement magnifique : chez qui donc sommes-nous logés ici ?

— Chez un banquier fort riche ; il a, dit-on, une belle femme.

— Qui va nous haïr, Dieu sait !

— Ah ! cela n’est pas sûr ; en tout pays, les femmes aiment assez les vainqueurs.

— Oui, ceux qui les défendent, mais des gens couverts du sang de leurs maris, de leurs frères… Fi donc !

— Bon ! elles ont bientôt oublié tout cela.

— Tant mieux pour nous ; au reste, je n’ai point envie de les punir de cette facile clémence, et pourvu que nos Françaises n’en suivent jamais l’exemple, c’est tout ce que je veux. Le général t’a-t-il bien traité ?

— À merveille !

— Il m’a paru fort content de toi, et m’a remercié de tes soins.

— C’est bien honnête à lui, car j’ai failli le tuer… mais le plus innocemment du monde.

— Comment donc ?

— Je vous conterai cela.

— Je parie qu’il t’aura questionné sur mon compte ?

— Oui, mais je lui ai répondu de manière à vous tranquilliser tous deux. À propos, n’oubliez pas, monsieur, en causant avec lui, que vous êtes toujours fort épris de mademoiselle Albertine.

— J’entends… Tâche de voir dans la journée le valet de chambre de Bonaparte ; informe-toi près de lui du départ du prochain courrier que le général en chef enverra à sa femme. Je veux le charger d’apprendre à ma mère que je suis chef d’escadron.

— Comment, monsieur, vous obtenez un grade sur le champ de bataille, et vous ne m’en dites rien ?

— Ma foi, tu as si bien l’habitude de deviner mes bonnes fortunes, que j’oublie de t’en parler.

— Vous aviez raison de me punir de n’avoir point deviné celle-là ; elle était si facile à prévoir ! Mais comment l’avez-vous mérité, cet honneur ?

— En faisant comme les autres. J’étais avec Berthier et Masséna au moment où nos grenadiers, foudroyés par le feu des trente pièces de canon qui défendaient le pont de Lodi, hésitaient à franchir ce pas dangereux ; je m’élance avec mes camarades ; nous bravons la mitraille : notre exemple est bientôt suivi de tous, et l’armée passe le pont. Cette action eut lieu sous les yeux du général en chef ; il en partageait le péril, et c’est pour nous qu’il en réclame la récompense. Lui-même vient de m’annoncer le grade qu’il a demandé pour moi au Directoire, et je ne pense pas qu’on ait rien à lui refuser après ce qu’il vient de faire.

— Quelle bonne nouvelle pour madame de Révanne ! m’écriai-je d’un ton qui prouvait toute la part que je prenais à son bonheur.

— Eh bien, elle l’apprendra par madame Bonaparte ; car je ne doute pas que le général, en demandant pour moi cette faveur qu’il pouvait aussi justement accorder à tant d’autres, n’ait pensé à l’amitié de sa femme pour ma famille, et je veux le remercier par la joie de ma mère.

En finissant ces mots, Gustave partit pour se rendre à la fête des vainqueurs, et j’allai de mon côté rire avec les vaincus.