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Les Illusions et les mécomptes d’un royaliste - Le comte de Falloux
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 481-515).

I. LA JEUNESSE D’UN ROYALISTE.


Mémoires d’un royaliste, par le comte de Falloux, 2 vol. in-8°.


C’est la fatalité des révolutions de dévorer les hommes, les générations, sans leur laisser le temps de remplir leur destin. Depuis que la France est entrée dans les grandes aventures ou, si on l’aime mieux, dans les grandes expériences, les régimes, les gouvernemens se sont succédé disparaissant ou reparaissant tour à tour pour s’éclipser encore. Tout a changé, les dynasties, les institutions, les mœurs, la configuration de l’Europe et du monde. Dix fois la scène publique s’est renouvelée, et dans ce flux ou ce reflux des choses, que de forces perdues, de destinées manquées ou inachevées et d’espérances trahies ! Combien d’hommes qui semblaient faits pour être les guides de leur pays, qui ont eu même leur moment de règne et qui, ballottés dans les révolutions, jouets des inconstances de la fortune, n’ont plus été bientôt que les serviteurs des causes vaincues ! De tous ces hommes qui ont été à leur heure des personnages du drame contemporain, qui ont représenté une foi, une idée, une tradition, la plupart n’ont fait que passer, — ministres d’un instant, orateurs bannis des tribunes, politiques aux courtes illusions et aux longs mécomptes. Une sédition victorieuse, un coup d’État heureux, et du soir au lendemain, ils ont été mis hors de combat, hors de la vie publique, submergés ou dépassés par les événemens, réduits à rester, dans un ordre nouveau, les témoins survivans, peut-être un peu désabusés de ce qu’ils avaient cru durable et qui n’était déjà plus.

Certainement une des crises les plus étranges dans la série de ces vicissitudes du temps reste toujours cette révolution du 2 décembre 1851, fille de la révolution de 1848, qui changeait pour ainsi dire le cours de la vie nationale. Elle avait cela de caractéristique, cette révolution de la force, qu’elle frappait à la fois plusieurs générations : elle fermait l’avenir aux générations nouvelles arrêtées dans leur essor et dans leurs espérances ; elle atteignait surtout d’abord tout ce qui avait vécu et grandi depuis près de quarante ans dans l’atmosphère excitante des régimes libres. Ceux qui la veille encore régnaient par le conseil, par l’éloquence ou par l’esprit se trouvaient brusquement dispersés et réduits au silence. Ce coup de vent nocturne de décembre avait emporté les plus brillans, les plus illustres de tous les camps, monarchistes, républicains, libéraux, parlementaires : et les Mole et les Thiers, et les Dufaure et les Cavaignac ; et Lamartine et Tocqueville ; et le généreux Berryer et Montalembert qui allait se dévorer quinze ans dans l’inaction avant de s’éteindre avec le regret de la parole perdue[1] ; et avec bien d’autres M. de Falloux qui, lui aussi, a été de cette race des hommes à la carrière interrompue par les révolutions. Ils n’avaient pas tous le même passé, ils se trouvaient tous ramenés au même point, confondus dans la même défaite. « Ma vie politique avait été courte, mais pleine, » a écrit M. de Falloux au jour de la disgrâce commune. Il n’avait eu, en effet, que le temps de traverser les parlemens, le gouvernement. Il avait été député aux assemblées quelques années tout au plus, de 1846 à 1851, ministre neuf mois à peine, sous une république qui se précipitait déjà vers l’empire ; mais dans ce court passage au pouvoir il avait fait assez pour révéler les dons brillans de l’homme d’État, pour attacher son nom à quelques-uns de ces actes ou de ces mots décisifs et tranchans qui marquent dans l’histoire, pour rester une des figures les plus expressives du monde religieux et conservateur à un moment du siècle. M. de Falloux s’est dépeint ou raconté lui-même dans ce livre des Mémoires d’un royaliste dont il a voulu faire son testament, — où, à la vérité, il brouille quelquefois un peu les noms, les dates et les impressions, où il revit cependant tout entier avec son originalité aux mille nuances.

Ce qu’il a été réellement, ce qu’il reste, c’est un royaliste à coup sûr, mais un royaliste et un catholique qui ne s’est pas refusé le plaisir un peu hautain de se parer de ses disgrâces auprès de son prince comme auprès du pape ; un plénipotentiaire raffiné et libre de la royauté et de l’église dans leurs malheurs ; un politique alliant la souplesse à la résolution, la bonne grâce à la fierté, les dons de la séduction à l’art de lancer le trait acéré dans les polémiques ou dans les discours, aimant l’influence plus que le pouvoir, passant sans effort de la vie publique ou de la vie mondaine à la vie rurale : et à travers tout, un valétudinaire incorrigible, — qui a vécu soixante-quinze ans sans cesser un jour de combattre, même dans sa retraite, — même après sa mort, par ses Mémoires !


I

Chaque période de ce siècle éprouvé a eu son esprit, sa représentation vivante, ses hommes qui, à travers les diversités de physionomie et de génie, ont gardé, pour ainsi dire, un air de famille, l’air du temps où ils ont vécu et grandi. Je ne parle pas seulement de l’Empire, dont les hommes, fils de la Révolution, disciplinés par un maître, ont été avant tout des fonctionnaires et sont restés dans l’histoire sous la figure du général ou du conseiller d’état. La restauration, née pour réconcilier les vieilles traditions et une société nouvelle, a eu son monde d’élite, politiques, publicistes, parlementaires : les Chateaubriand, les Royer-Collard, les de Serre, les Hyde de Neuville, les Martignac, les La Ferronays, tous marqués à l’effigie d’une époque de renaissance monarchique et libérale. La monarchie de juillet, œuvre d’une commotion populaire et d’une scission de famille, a eu, elle aussi, ses hommes faits pour la personnifier et la servir, les Casimir Périer, les Broglie, v les Thiers, les Guizot, les Rémusat, les Tocqueville, qui ont eu, dans ces dix-huit années, leur cadre naturel. C’est la fortune de M. de Falloux de représenter une génération qui n’a pas eu son régime, son cadre, qui a passé sa vie à se débattre dans des situations fausses et n’a connu que les regrets ou les espérances.

Né aux grands jours de 1811, dans le silence de la vie provinciale, sur cette terre d’Anjou où vivaient encore les souvenirs des guerres vendéennes et les vieilles mœurs rurales, Alfred de Falloux était de cette jeunesse qui n’avait pu connaître l’empire et qui trouvait d’ailleurs au foyer de famille d’autres cultes, d’autres traditions. Il était, a-t-il dit lui-même, d’une race qui « avait servi la monarchie sans éclat, mais avec fidélité, » sans réserve, mais sans servilité. Par sa grand’mère, la marquise de Coucy, fille de Mme de Mackau, sous-gouvernante des enfans de France, il se rattachait à l’ordre ancien disparu dans l’orage. Par son père, fils d’échevins, qui avait émigré par entraînement de jeunesse, mais qui gardait une profonde admiration pour Mirabeau, pour Pitt, pour les grands débats de la vie publique, il recevait la première impression d’une société nouvelle gouvernée par la parole. Par ses relations locales, il se rattachait aussi à tout ce monde de gentilshommes angevins, les Meaulne, les Candé, les d’Andigné, les Turpin, qu’il avait vus de ses yeux d’enfant, dont il a tracé le portrait d’une plume légère et piquante. La fortune de sa famille avait été des plus modestes ; elle s’était trouvée subitement agrandie par l’héritage inespéré d’un oncle inconnu, vieil avare, parfait original, qui, pour n’avoir pas à payer ses couchers dans ses voyages, avait fait acheter une maison à chaque étape sur la route de Paris. L’héritage de M. de la Crossonnière avait fait d’Alfred de Falloux un jeune fils de famille vivant moitié à Angers, pour ses études, moitié dans un petit domaine du Craonnais qui s’appelait alors La Mabouillère, — et dont il a fait depuis le beau et riche Bourg d’Iré. Ainsi il avait grandi en ce pays angevin aux mœurs simples et attachantes, à un foyer domestique tout imprégné de royalisme, dans l’atmosphère nouvelle d’une monarchie restaurée, sortie des plus miraculeuses convulsions avec ses vieux prestiges, mais relevée ou vivifiée désormais par les luttes libérales. Par lui-même, il était d’une nature ouverte, gracieuse et facile, éprouvant autant de curiosité que de plaisir à entendre son aïeule raconter ses souvenirs de Versailles, son père parler des grands duels parlementaires, ou sa voisine, Mme d’Armaillé, chanter des airs de Grétry ou quelque chanson vendéenne.

Ce que l’éducation provinciale avait commencé, l’éducation parisienne l’achevait en ouvrant, devant un jeune et aimable esprit, de nouvelles perspectives, la grande vie du siècle et de la France. On était aux plus beaux temps de la Restauration, à ces temps presque légendaires, où l’on s’enflammait pour les luttes de la politique, pour les lettres, pour les arts, où se formait une jeunesse encore inconnue, jeunesse royaliste, jeunesse libérale, qui semblait alors destinée à entrer bientôt sur la scène, à avoir sa part d’action et d’honneur dans un ordre désormais établi. M. de Falloux n’avait pas vingt ans à l’époque du ministère Martignac. Il avait passé par les lycées où il s’était rencontré et avait lié amitié avec des jeunes gens de son âge : avec Henry de Castellane qui ne fut qu’une apparition au parlement sous la monarchie de juillet, — avec le jeune Charles de Morny, « élevé par les soins paternels du comte de Flahaut, » et promis à d’autres destins, — avec Elzéar de Vogüé, avec Éleuthère de Girardin, depuis l’abbé de Girardin, connu pour sa charité. Il s’était épris, au feu de ses études, de Talma, qu’il allait voir au Théâtre-Français et à qui il s’était hasardé un jour à faire une visite de jeune auditeur enthousiaste [2]. Il avait été en même temps introduit presque enfant dans les plus illustres salons, les derniers asiles de l’esprit d’autrefois : chez le vieux marquis de Castellane, où il avait l’occasion d’entendre M. de Montlosier, le pétulant abbé de Pradt, qu’il a l’air de prendre au sérieux ; chez le vieux duc Archambaud de Talleyrand, qui se faisait raconter à sa toilette les nouvelles du jour ; à l’hôtel de Crussol, chez la vieille duchesse d’Uzès, une Châtillon, fière de sa race, dont un des familiers était ce bon M. Brifaut, galant homme, dernier poète de boudoir, — qu’il devait retrouver un jour à l’Académie française pour le recevoir. Bref, il avait tout ce qui peut le faire ressembler, dans le lointain du temps, à un jeune homme un peu avancé pour son âge, prématurément gâté par la fortune, par les relations de sa famille, par la facilité avec laquelle tout s’ouvrait devant lui. Il a confessé depuis avec une aimable ingénuité le péché de son adolescence. Il a avoué qu’il avait, dès sa jeunesse, « contracté des habitudes incompatibles avec les travaux sérieux et durables, » qu’il avait négligé tout ce qui exigeait un effort, qu’il avait eu l’illusion de sa facilité, qu’il avait « mené de trop bonne heure une vie trop mondaine. » Ce qui veut dire qu’il avait plus d’usage, de vernis et d’apparence, que d’étude et de fonds.

C’était à tout prendre, à vingt ans, un jeune royaliste heureusement doué et donnant des espérances, tenant du Vendéen par des traditions déjà assez atténuées, par un attachement inné à la terre natale, et du mondain, surtout du mondain, par ses goûts, ayant les opinions de son âge sans exaltation, plutôt avec une précoce et gracieuse maturité, mêlant à son royalisme un vague instinct libéral : il avait respiré l’air de son temps ! Avec ses jeunes camarades, il s’intéressait à tout, aux débats des chambres, aux polémiques des journaux, qu’il suivait d’une attention passionnée. Dans les scissions qui éclataient entre royalistes, dans la légendaire querelle entre M. de Chateaubriand et M. de Villèle, il avait fait son choix ; il aurait volontiers pris parti pour le brillant disgracié qu’il a appelé « un joyau de la couronne. » Il était de ceux qui trouvaient que le ministère de M. de Villèle ne parlait pas assez à l’imagination du pays, que le système du ministre toulousain ressemblait trop « au ménage d’un vieux mari et d’une jeune femme. » De cœur il aurait suivi la fortune des Chateaubriand, des Hyde de Neuville, des La Ferronays, du séduisant Martignac, de cette brillante élite du royalisme libéral. Ce jeune sage en était déjà à penser que si la couronne avait ses droits, le parlement avait aussi ses privilèges qu’il fallait se garder d’offenser, que le pire de tout était de mettre aux prises les droits du roi et les droits du peuple dans de suprêmes et désastreux conflits. Il était de la « droite modérée » en politique et il l’était aussi même en littérature. En gardant son culte pour Talma, qui venait de mourir, et pour la tragédie qui, alors, n’était pas beaucoup plus vivante, il se sentait attiré, conquis par les jeunes chefs de la poésie nouvelle, Lamartine, Hugo, Vigny, déjà suspects à toutes les réactions, et il aurait été tout prêt à se mettre avec les partisans d’Hernani s’ils avaient été un peu moins chevelus. Il raconte, avec une légèreté piquante, qu’un jour, dans un salon, il n’avait pu se défendre d’une sorte de « soubresaut » et de « pressentiment douloureux » en entendant un vieil ami du roi, à qui on représentait qu’on ne devait pas s’aliéner un jeune homme tel que M. Victor Hugo, répondre avec une emphase comique : « Que M. Hugo s’en aille si cela lui convient, nous garderons M. de Chazet. » Pauvre M. Alissan de Chazet ! Qui se souvient de lui et de ses chansons royalistes ? C’était la vétusté, l’insignifiance de la poésie présentée comme l’ornement du trône et l’accompagnement d’un règne qui avait commencé par le Chant du sacre ! M. de Falloux n’était pas d’humeur à s’ensevelir avec les vieilleries d’un royalisme suranné et béat, — et il n’était pas le seul.

Avec lui, c’est toute une génération grandissante, gonflée d’espérances, impatiente de vivre de la vie nouvelle, qui serait aisément devenue libérale sans cesser d’être royaliste et aurait volontiers pris pour programme ce qu’écrivait, dans ses Lettres [3], Lamartine, qui avait vingt ans de plus, mais qui était du temps : « La politique a besoin de nous, tous jeunes et hors des préventions du passé. Le vrai n’est pas pour la France dans un gouvernement de regrets, de repentir, de souvenirs théocratiques ou aristocratiques ou absolutistes ; il est dans les besoins réels des esprits, dans le concours des intérêts et des intelligences les plus honnêtes et les plus larges, dans les espérances d’un avenir datant de la restauration et non de l’empire ou de l’ancien régime vermoulu. » C’était l’idéal entrevu pour toute une génération à peine entrée dans la vie !

Que serait-il arrivé si cette génération royaliste avait eu le temps de mûrir et d’entrer dans l’action, de se former aux rôles publics, aux libres débats des affaires du pays avec une jeunesse libérale contenue à son tour dans le cadre d’institutions respectées, si la dernière représentation d’une royauté surannée eût disparu à propos, de mort naturelle, laissant la place à un esprit nouveau, à tout ce qui était jeune et actif ? Oui, que serait-il arrivé ? Tout aurait été probablement changé sans que rien fût interrompu en France. Une révolution aurait pu sans doute être évitée : un nouveau règne, surtout le règne d’un enfant succédant au vieil hôte couronné des Tuileries, à l’aimable, mais frivole et aveugle Charles X, aurait pu, c’est à croire, être une diversion heureuse, détendre les conflits croissans des partis et apaiser les passions en ouvrant une carrière inattendue. Que serait-il même arrivé si, au lieu de se livrer au mysticisme béat et aux puériles témérités de M. de Polignac, le vieux roi s’était fixé au ministère Martignac, sans se laisser ni abuser ni déconcerter par les tactiques des factions extrêmes ? Il serait vraisemblablement mort aux Tuileries ! Il aurait peut-être indéfiniment détourné l’orage de la dynastie. C’est possible ; mais ce n’est là qu’une fiction de l’esprit. Ce n’est qu’un rêve rétrospectif, l’illusion d’une histoire imaginaire. L’histoire réelle, c’est que, sur ces entrefaites, un jour de juillet 1830, éclatait le périlleux duel entre les droits du roi et les droits du peuple, ces droits qui, au dire de Retz, ne s’accordent jamais mieux que dans le silence, qu’à un défi royal répondait l’insurrection populaire, et que l’insurrection victorieuse changeait encore une fois le cours des choses, les destinées de la France. Grand trouble assurément qu’on essayait de pallier ou de limiter en le réduisant à une substitution de famille régnante, mais qui était par le fait la plus sérieuse, peut-être la plus irréparable atteinte à l’institution monarchique par la cessation de l’inviolabilité. Jusque-là un amas de catastrophes et de prodiges interceptait pour ainsi dire le passé et avait fait de l’exécution d’un roi une tragédie presque unique et mystérieuse ; l’événement de juillet prouvait qu’on pouvait toujours découronner une dynastie par un décret d’exil, que la dépossession des rois entrait, selon le mot de Chateaubriand, dans le droit public. La tradition révolutionnaire était renouée pour ne plus s’interrompre !

Au moment où tout se décidait à Paris, M. de Falloux était à Aix, en Savoie, parcourant en jeune homme curieux et avide d’impressions les sites alpestres, la gracieuse vallée de Chambéry, le lac du Bourget, voyant pour la première fois M. de Lamartine, rencontrant au cours de ses promenades le vieux roi Charles-Félix et la vieille reine de Sardaigne assis dans un pré sous un parasol à Haute-Combe. Le bruit des événemens de Paris allait retentir brusquement à Aix et soulever une indicible émotion. Je ne sais trop si tout s’est bien passé, comme l’a cru et comme l’a dit M. de Falloux un demi-siècle après, si dans cette jeune tête s’agitaient déjà même « confusément » tous ces problèmes dont il parle. Quelle était la part des provoqués et des provocateurs dans ce combat si tristement engagé ? Où devait s’arrêter l’insurrection ? N’aurait-il pas mieux valu que la droite s’effarouchât moins de la liberté, que la gauche contînt mieux ses impatiences et ses emportemens, que tout finît par la royauté du jeune prince qui n’était encore que le duc de Bordeaux, sous une régence éclairée ? Ce sont des raisonnemens qu’on fait avec les années, après bien d’autres expériences et bien d’autres mécomptes. Le premier mouvement de M. de Falloux, ému de la catastrophe, avait été du moins de vouloir courir en Anjou, où il supposait que la résistance devait s’organiser, qu’un centre d’action royaliste pouvait se former, que l’esprit vendéen allait se réveiller. Son père, en homme plus mûr et plus prévoyant, s’était prudemment hâté de tempérer ce premier mouvement de chevalerie, de contenir cette jeune impétuosité digne d’un fidèle des Stuarts. Les événemens n’allaient pas tarder à justifier la prudence du père et à calmer l’ardeur du fils. Il n’y avait pas de résistance ! Il n’y avait pas de guerre au nom du roi ! Il n’y avait plus de Vendée ! Il ne devait y avoir tout au plus que l’échauffourée d’une princesse au cœur chaud et à la tête légère qui avait son aventure à la Walter Scott ! Tout était fini !

Tout du moins avait changé de face par le coup de foudre de juillet. Au fond, vue dans le lointain du siècle, à la lumière de tout ce qui s’est passé depuis, cette révolution de 1830, qui s’est perdue dans tant d’autres révolutions, a été et est restée une profonde coupure dans la vie morale et politique de la France. Elle creusait un abîme entre le camp de la monarchie vaincue et le camp d’une monarchie nouvelle. Elle n’atteignait pas seulement ceux qui servaient depuis quinze ans la restauration, qui s’étaient compromis pour elle et allaient disparaître avec elle ; elle atteignait aussi ceux qui auraient pu bientôt la servir, qui formaient déjà ce qu’on pourrait appeler la jeune garde d’un nouveau règne et qui se voyaient arrêtés au seuil des carrières publiques. M. de Falloux lui-même, à la faveur de vieux souvenirs, des relations anciennes de sa grand’mère, Mme de Coucy, avec la duchesse de Polignac, la favorite de l’infortunée reine Marie-Antoinette, avait dû un instant entrer dans la diplomatie sous le dernier et fatal ministère du vieux roi Charles X. Il se trouvait brusquement déçu dans ses espérances, rejeté parmi les vaincus du jour ; il était, lui aussi, de ceux qui, par honneur ou par esprit de famille, se croyaient obligés d’enchaîner leur jeunesse à la dynastie déchue, et qui, avec leurs chefs, les Chateaubriand, les Hyde de Neuville, les Berryer, les Fitz-James, les Valmy, ont représenté toutes les nuances de la dissidence légitimiste sous la monarchie de juillet.

Ils n’émigraient pas, tous ces vaincus du moment, personne n’émigrait. Ce n’était plus le temps des émigrations et des Vendées prêtes à prendre feu. Ils se réfugiaient dans leurs terres ou dans leurs salons, dans leurs regrets et dans leurs illusions, mettant une sorte de point d’honneur à rester étrangers au régime nouveau. Ils se livraient aux frondes mondaines, à la petite guerre de bons mots et d’épigrammes contre le roi Louis-Philippe qu’ils n’appelaient jamais que M. le duc d’Orléans, contre les jeunes princes qu’ils affublaient de sobriquets ridicules, contre les ministres, contre tout ce qui représentait « l’usurpation. » Ils croyaient servir leur cause en faisant d’une opposition boudeuse et dégoûtée une politique. Ils ne conspiraient pas, ou, si l’on veut, ils ne conspiraient tout au plus que par leur fortune, par leur position sociale, par une fidélité assez platonique à la royauté exilée, par les liens qu’ils gardaient toujours avec Prague, Goritz ou Frohsdorf, par un goût un peu puéril pour des manifestations ou des pèlerinages sans péril et sans profit. Leur malheur était de ne représenter qu’une force perdue et impuissante. Ce n’est qu’avec le temps qu’ils commençaient à voir que la bouderie et l’abstention ne servaient à rien, que décidément la monarchie de 1830 s’affermissait, que le meilleur moyen de servir leur cause était de rentrer dans l’action, de se mêler aux affaires du pays, fût-ce sous un régime qu’ils n’aimaient pas. Ils avaient devant les yeux l’exemple excitant et réconfortant d’un Berryer qui pas un instant n’avait quitté le parlement, qui ne cessait de servir sa foi de sa généreuse et puissante parole, par sa libérale discussion de tous les intérêts de la France. Il est vrai que Berryer lui-même était souvent traité de suspect entre royalistes raffinés.

C’est l’originalité de M. de Falloux d’avoir représenté mieux que tout autre, dès sa jeunesse, cette double phase du légitimisme français sous la monarchie de juillet. Bien que rattaché tout d’abord au camp des vaincus, c’était un vaincu à sa manière. Ce n’est pas pour rien qu’il avait voulu être diplomate. Il avait le goût et presque le génie de la diplomatie dans les plus simples affaires. Par un instinct pratique prématuré et par un esprit compréhensif, il était fait pour les conciliations et les fusions. — Il ne s’en défend pas, il l’avoue : il se mêlait aux frondes royalistes, aux guerres de salons contre la dynastie nouvelle ; mais il se hâte d’ajouter qu’il fut toujours choqué des polémiques injurieuses, et il se rend la justice qu’il ne « perdit jamais le respect pour la vieille maison de France. » Pour rien au monde, c’est lui qui le dit, il n’aurait mis le pied dans une société orléaniste ; mais il y avait des accommodemens, ce qu’il appelle, par un heureux euphémisme, « des perspectives de ce côté. » II y avait des salons « neutres, » comme celui de l’ambassadrice d’Autriche, l’aimable comtesse Apponyi, où « toutes les opinions se rencontraient sans se heurter, » où l’on avait l’occasion de s’assurer sans déplaisir que M. le duc d’Orléans, M. le duc de Nemours, qui se montraient des plus assidus à ces soirées cosmopolites, étaient des « princes fort courtois et fort brillans. » Il se mettait aux ordres du vieux marquis de Coislin, un des chefs des mouvemens de l’ouest, s’il devait y avoir quelque prise d’armes ; mais il convient que les échauffourées, même celle de Mme la duchesse de Berry, étaient des aventures plus chevaleresques que sérieuses, qu’elles ne répondaient plus aux sentimens de la vraie Vendée.

Enfin ce jeune royaliste au jugement précoce ne fait aucune difficulté d’avouer qu’à son retour à Paris, au lendemain des événemens, il lui avait été démontré « que l’insurrection de juillet avait intronisé un gouvernement et développé un ordre d’idées avec lequel il faudrait compter tout autrement qu’il ne l’avait supposé d’abord. » Il passait son temps à mettre d’accord son dévouaient qui le rattachait aux Bourbons déchus, à la royauté de l’exil, et sa raison qui ne restait pas insensible à la puissance, à la signification des choses. Bref, en gardant sa fidélité au passé, il ne se défendait ni des influences, ni des idées du temps, et il ne s’interdisait pas l’avenir. Il avait par son âge le privilège de pouvoir attendre ! Il avait le goût de s’instruire en attendant, et n’ayant pour le moment rien de mieux à faire, il se dédommageait de l’inaction que ses liens de parti lui imposaient par les voyages, par les affiliations aux œuvres de propagande religieuse ou de charité mondaine, par les cultures de l’esprit, par tout ce qui remplace la politique, — et peut au besoin y ramener. Il s’ouvrait à lui-même une carrière nouvelle où allait se dégager par degrés et se fixer cette nature intelligente et fine.


II

« Ne pouvant désormais étudier l’Europe en diplomate, a-t-il dit, je voulus du moins la parcourir en touriste. » Ces voyages que M. de Falloux tenait à inaugurer par un pieux pèlerinage de fidélité à la petite cour de la royauté exilée à Prague, en se promettant par surcroît et un peu délibérément de voir de ses propres yeux « ce que l’avenir pouvait attendre des qualités naturelles et de l’éducation de M. le duc de Bordeaux, » ces voyages sont un des épisodes les plus curieux de cette carrière. Passer quelques années à visiter l’Europe, voir tour à tour Vienne et Berlin, Saint-Pétersbourg, Moscou et Kasan ou Varsovie, Londres et Edimbourg, Venise, Florence et Rome, c’était certes pour un jeune homme le meilleur moyen d’élargir et d’élever son esprit, de se former au spectacle des diversités humaines. Le spectacle avait d’autant plus d’intérêt dans un temps où l’on ne voyageait pas aisément, où les caractères de tous les pays restaient bien plus tranchés, où, en face d’un monde nouveau qui commençait à grandir, la vieille Europe vivait encore avec ses traditions et ses chefs, — M. de Metternich à Vienne, M. de Nesselrode à Saint-Pétersbourg, le dernier pape d’ancien régime à Rome. Tout était fait pour piquer et intéresser une curiosité intelligente. Je ne dirai pas que M. de Falloux jetait un regard bien profond sur ces contrées qu’il parcourait. Il voyageait peut-être un peu trop en jeune touriste recommandé qui avait des lettres pour les personnages de cour à Vienne, pour Mme de Nesselrode à Saint-Pétersbourg, pour le maréchal Paskiewitch à Varsovie, ou pour l’inévitable M. de Humboldt à Berlin, — et qui croyait montrer sa petite indépendance en se dispensant de faire sa visite aux ambassadeurs du roi Louis-Philippe. Il voyait sûrement la vie mondaine plus qu’il n’étudiait le génie des nations. Le touriste ne restait pas moins un observateur délié et avisé des mœurs et même des ridicules. Il trouvait dans ses courses à travers l’Europe l’avantage de se familiariser avec les choses et les hommes, — il y trouvait aussi parfois des mécomptes.

Qu’avait-il vu à Prague, cette première étape de ses voyages ? Certainement il portait dans sa visite le respect attendri des royales infortunes. Il n’avait pas franchi sans émotion le seuil de cet antique et morne palais de la Moldau, le Hradschin, où vivaient sans bruit, comme figés dans l’étiquette et le vieux roi qui n’avait rien appris, et le Dauphin, « toujours taciturne et résigné [4], » et la Dauphine, sacrée par ses malheurs, et ceux que par une familiarité touchante on appelait « les enfans. » Il avait senti peut-être aussi le froid de la vétusté. Il n’avait pu, je le crois bien, se défendre d’une impression pénible en voyant les agitations intimes, les divisions, les intrigues, jusque dans cette petite cour de l’exil, l’éducation même du jeune prince qui allait être le comte de Chambord, livrée à des influences surannées. Il avait voulu pour cette jeunesse plus de vie et de mouvement, « l’éclat d’un gouverneur illustre, » — sans doute M. de Chateaubriand. Il écrivait à Paris : « C’est un diamant qui n’est pas monté ! » Il emportait des doutes sur cette éducation qu’il avait voulu voir de près pour lui demander, disait-il, le secret de l’avenir, et ses doutes étaient destinés à durer. Toutes les lois qu’il a rencontré depuis à Rome, à Venise, le duc de Bordeaux, devenu le comte de Chambord, il a été toujours sous le charme de ce prince d’une grâce séduisante et presque imposante ; il n’avait pas le même goût pour l’entourage, pour les conseillers de l’exil. Il sentait que « le diamant n’était pas monté. » C’était la suite de l’impression de Prague ! Si, d’un autre côté, le jeune voyageur s’était fait l’illusion de trouver dans les cours étrangères un intérêt bien vif pour les vaincus de 1830 et la cause légitimiste, un sentiment survivant de solidarité entre les couronnes, entre les aristocraties de l’Europe, il n’avait pas tardé à être désabusé. Il n’entendait à Vienne que des paroles fort libres sur le vieux roi Charles X, sur la politique des ordonnances et la révolution de juillet. Il n’avait découvert dans tout Vienne qu’un salon où florissait le pur royalisme à la française, celui d’une vieille comtesse Batthyanyi, qui n’avait qu’un souffle de vie. A Berlin, il arrivait au lendemain des succès personnels des princes français, M. le duc d’Orléans, M. le duc de Nemours, qui venaient de visiter la cour de Prusse. A Rome, il tombait dans un autre monde, un monde immobile, attachant par la mélancolie des ruines, indifférent aux dynasties. Partout il n’avait vu que des gouvernemens pleins de réserve et des sociétés sans sympathies.

Évidemment, le royaliste n’avait rien trouvé qui pût réconforter ses espérances. Le touriste à l’esprit alerte et ouvert trouvait de quoi s’instruire et s’amuser à voir la vie européenne dans son mouvement intime et dans ses contrastes, la scène du monde avec ses personnages, depuis le chancelier d’Autriche jusqu’au duc de Wellington, depuis le maréchal de Bourmont, ce soldat énigmatique, tour à tour Vendéen, général d’empire, défectionnaire de Waterloo ou glorieux conquérant d’Alger, jusqu’à Marie-Louise endormie et épaissie dans les vulgarités de Parme, après avoir été l’impératrice de 1811 [5]. Il s’intéressait à tout, recueillant sur les uns et les autres les anecdotes qu’il conte d’un tour léger, acceptant sans effort et sans exclusion les relations et les connaissances que le hasard des voyages lui offrait. Une des plus curieuses de ces relations formées en voyage a été assurément celle qu’il nouait dans une auberge de Londres avec un jeune Français inconnu comme lui, destiné à devenir à son tour un personnage. Un léger service d’argent, rendu par M. de Falloux à M. de Persigny comme à un compatriote dans l’embarras, rapprochait ces deux hommes qui n’avaient rien de commun, ni l’éducation, ni les idées, ni les relations de société. M. de Persigny, déjà fanatique d’impérialisme, engagé dans tous les complots pour la cause du prince Louis Bonaparte, avait été touché de la bonne grâce de celui qui lui avait galamment rendu service. M. de Falloux avait été frappé de la confiante franchise et de l’originalité de son jeune compagnon de voyage. Bonapartiste et Vendéen ne marchaient guère sur le même chemin. N’importe : le bonapartiste ne trouvait rien de mieux, pour témoigner sa reconnaissance, que d’essayer de convertir à l’empire le Vendéen, qui se défendait gaîment en invoquant sa fidélité royaliste. « Je respecte votre sincérité, lui disait un jour M. de Persigny, d’un accent pénétré et tout prophétique ; vos yeux s’ouvriront. Le prince Louis Napoléon régnera et vous serez de son premier ministère ! » Pour le coup, M. de Falloux accueillait la prophétie par un éclat de rire et répliquait en plaisantant : « Promettez-moi, en ce cas, que vous me donnerez mon portefeuille. — Soit, continuait M. de Persigny, avec une solennité qui paraissait comique, « je vous le promets ! » Et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que ces propos de jeunes gens n’ont pas été un roman, qu’ils sont passés un jour dans la réalité ; c’est que cette liaison de hasard est devenue une amitié durable, qui a survécu à tous les caprices de la fortune. La moralité de cette histoire est que la France est décidément le pays où tout arrive !

A travers ces voyages ou dans l’intervalle de ces courses qu’il animait de tout le leu de sa jeunesse, M. de Falloux ne laissait pas d’avoir ses liens à Paris ou en Anjou. Il était resté Angevin par ses souvenirs, par l’attrait de la terre natale, sans doute aussi par les intérêts ou par un certain instinct provincial et rural dont il ne s’est jamais défendu. Il était Parisien par l’esprit, par les relations de société choisie pour lesquelles il semblait si bien fait, par le goût de l’action et l’impatience de vivre. A défaut des carrières publiques auxquelles il se dérobait avec une partie de la jeunesse légitimiste, il cherchait d’autres alimens d’activité. Il servait un peu en volontaire, en affilié intermittent, si l’on veut, dans le mouvement de propagande religieuse, de charité mondaine et de moralisation populaire, dont des hommes jeunes comme lui, Frédéric Ozanam, M. de Melun, M. Adolphe Baudon, M. de Champagny, avaient pris la libre et généreuse initiative. Il avait même fait dans ces œuvres de propagande, dit-il, ses « débuts oratoires. » Il se mêlait à ce mouvement catholique, indépendant, retentissant, qui avait commencé avec l’Avenir au lendemain de 1830, que Montalembert, Lacordaire, dégagés de tout schisme, animaient de leur foi hardie et de leur parole vibrante. Il était royaliste, catholique, orateur de bancs-d’œuvre, sans cesser d’être homme du monde. Il était surtout bientôt d’un monde groupé dans un salon d’élite, le salon de Mme Swetchine, qui a eu son originalité et son rôle dans la société française à une heure du siècle.

Par quel miracle d’esprit, je pourrais dire d’industrie intelligente et patiente, Mme Swetchine avait-elle réussi à être un arbitre de la vie morale et de la vie sociale, à rassembler autour d’elle tant d’hommes de génie différent ? Elle n’avait, du moins en apparence, rien pour elle. Elle n’était pas même Française. Née Russe, élevée à la cour de Catherine II et de l’empereur Paul, mariée à un dignitaire de l’empire plus âgé qu’elle, convertie au catholicisme sous l’influence de Joseph de Maistre et par le travail raffiné d’une conscience agitée, elle avait contre elle et sa qualité d’étrangère et une éducation compliquée. Lorsqu’elle était venue en France pour s’y fixer après la Restauration, elle n’était peut-être pas âgée, elle commençait à dépasser la jeunesse, si même elle a jamais eu un âge. Elle n’avait pas non plus les dons extérieurs qui séduisent, elle n’avait ni la beauté, ni la grâce qui supplée à la beauté. Elle n’avait pas une de ces imaginations de femmes qui brillent et fascinent ; elle avait le goût ou, si l’on veut, la vocation de l’ascétisme et du prosélytisme. Le miracle s’est pourtant réalisé, et on a eu ce salon unique, semi-religieux, semi-mondain, où les jeunes femmes se succédaient le soir comme pour prendre le ton avant d’aller au bal, où les hommes les plus éminens de toutes les opinions se sont rencontrés. La grande dame russe avait réussi, parce qu’à tout ce qui paraissait pour elle désavantage, elle joignait l’attrait d’une supériorité morale réelle, l’élévation ou la finesse d’une pensée toujours en travail, le dévoûment passionné pour ses amis, l’indulgence pour les faiblesses, une diplomatie ingénieuse à ménager les amours-propres et à concilier les dissidences. Près de trente années durant, cette casuiste agitée, conseillère persuasive et insinuante, a administré son salon, mêlant les affaires du monde et la dévotion, inspirant la confiance et le respect, exerçant une sorte de direction spirituelle, soutenant ou contenant un Montalembert, un Lacordaire, comme elle attirait un peu plus tard le libéral et inquiet Tocqueville [6]. Elle régnait sans bruit dans un cercle qui, un moment, en 1848, s’est fort élargi, mais qui, en 1835, ressemblait encore un peu à un cercle d’initiés. C’est là, dans ce milieu, que se trouvait transporté celui que la maîtresse de la maison appelait bientôt tout simplement « Alfred », comme elle eût parlé de son fils, que Lacordaire appelait « cet excellent jeune homme, » et que M. de Bonnechose, depuis cardinal, archevêque de Rouen, a appelé un jour « la sirène ! »

Peut-être M. de Falloux avait-il été d’abord un peu effrayé de la sévérité de ce salon où il avait été introduit par Mme de Virieu. Il n’avait pas tardé à être dompté ou plutôt à subir le charme indéfinissable de cette personne à la fois un peu étrange et attirante qui aimait la jeunesse, qui écrivait vers ce temps-là à une de ses amies de Russie, la comtesse d’Edling, la charmante Roxandre Stourdza : « Mes amitiés les plus intimes, les plus précieuses sont de mon âge ou au-dessus ; mais à ces relations se joignent beaucoup d’autres, dont les idées religieuses sont le seul lien. De jeunes femmes qui sont tout ce que le monde goûte et recherche davantage marchent dans cette voie. N’en déplaise à notre sexe, elles valent beaucoup moins qu’un nombre considérable de jeunes gens dont je pourrais vous présenter l’élite. Ce qu’il y a en quelques-uns d’entre eux de savoir, de foi, de zèle et de talent est inexprimable. » M. de Falloux était visiblement de cette élite. A peine entré, on peut dire qu’il était de l’intimité, objet des prédilections croissantes de la maîtresse de la maison, soutenu et stimulé par des amitiés déjà illustres, — Montalembert, que « la Pologne brouillait de temps à autre avec Mme Swetchine, » mais que la sympathie ramenait aussitôt, Lacordaire lui-même qui, le retrouvant dans sa vie errante, écrivait à sa vieille amie : « C’est chez vous que je l’ai connu, et en le revoyant je me suis senti une tendresse de frère pour lui. Il me semblait vous revoir, revoir votre appartement, vos meubles, vos tableaux. » M. de Falloux, à vingt-cinq ans, a eu son vrai cadre et comme une patrie morale dans ce salon où il avait été accueilli avec une attention généreuse. Il avait touché au cœur Mme Swetchine, qui avait vu en lui la bonne grâce d’un jeune homme bien né, l’élévation des sentimens, la délicatesse de l’esprit, — et les bons principes. Plus que Lacordaire et Montalembert eux-mêmes, qui se dérobaient parfois d’un coup d’aile à toute autorité mondaine, même à une autorité aimée et respectée, il était et est resté comme le fils spirituel de cette mère de l’église [7].

Je ne veux pas dire que M. de Falloux n’ait eu comme d’autres son indépendance d’esprit, qu’il n’ait échappé à cette atmosphère par certains côtés, par ses attachemens de parti. Il restait royaliste, légitimiste dans un salon où on était avant tout catholique ; mais il était entre tous de la maison qui avait toujours sa première et sa dernière visite dès qu’il arrivait à Paris ou lorsqu’il le quittait. Il y avait trouvé, sans le chercher, l’avantage de connaître les hommes les plus éminens du monde religieux ou même de la diplomatie européenne et de se lier avec eux, de compléter, par les conversations et les relations de société, l’éducation commencée dans ses voyages, de pouvoir se préparer à servir, lui aussi, la cause commune de sa parole ou de ses écrits. Il y avait pris peut-être aussi le pli de la maison, le goût d’une certaine diplomatie cléricale et mondaine, l’universalité de la bienveillance. Peut-être s’est-il toujours ressenti d’avoir eu une jeunesse choyée, gâtée par les succès précoces. Il est resté ce que Sainte-Beuve appelait « le plus gracieux des catholiques » et « le plus avenant des légitimistes [8]. »

Plus d’une fois, dans ses conversations chez Mme Swetchine, Montalembert, voyant en M. de Falloux une intelligence ouverte, une nature heureusement douée, l’avait pressé de se mettre à l’œuvre, de prendre la plume, l’arme de combat. C’était pour lui comme le couronnement de l’éducation, des voyages et des salons, une sorte d’entrée dans la vie publique. Il ne demandait pas mieux, il s’y préparait, l’émulation littéraire le gagnait. On ne peut pas dire, il est vrai, que le jeune ami de Mme Swetchine eût une vocation et des idées littéraires bien décidées. Il avait l’éblouissement de Chateaubriand ; il était revenu de Vienne avec l’enthousiasme de Joseph de Maistre, dont il avait pu lire l’éloquente lettre sur Eugène Costa, alors inconnue en France. Au-delà, il ne savait guère que ce que pouvait savoir un jeune homme du monde à l’esprit facile, pour avoir vu passer quelques écrivains dans les salons, sans trop distinguer entre Balzac, Delphine Gay et M. Brifaut. Sa première, pour ne pas dire, avec lui, son « unique école littéraire, » avait été une société qui ressemblait peut-être un peu à une société d’initiés, la maison d’un aimable poète du temps, M. Jules de Rességuier, où on était à la fois royaliste et lettré, où régnaient Emile Deschamps, Alexandre Guiraud, Soumet. Le maître des sarcasmes qui jamais ne ménagea ses amis ou ses alliés, le mordant Louis Veuillot a prétendu un jour que M. de Falloux avait « appris à écrire, en faisant ses livres. » Il ne s’en défend pas ! Il avait plus de dons naturels que d’instruction, et sa littérature ne pouvait qu’être l’expression d’une nature distinguée, le fruit d’une éducation plus brillante que profonde. Les premiers écrits, par lesquels il se révélait coup sur coup, Louis XVI, la Vie de saint Pie V, étaient évidemment moins des ouvrages sérieusement historiques, que des études où il s’essayait, où il mettait ses impressions de lecture, ses goûts, ses vues sur les révolutions politiques et religieuses, — les vues d’un jeune homme qui « voulait travailler. »


III

De ces écrits de jeunesse, l’un, le premier, Louis XVI, était surtout une œuvre de sentiment. M. de Falloux y avait été conduit par le souvenir des récits qu’il avait entendus dans sa famille, par son instinct royaliste, par l’attendrissement d’un cœur généreux pour la plus douloureuse et la plus imméritée des infortunes royales. Il n’avait pas uniquement cédé cependant à une simple inspiration de loyalisme sentimental, et il ne s’était même pas borné à recueillir les témoignages des survivans du grand drame. Il avait abordé, avec une idée plus sérieuse, le tragique sujet. Il s’y était préparé en recommençant ses études, en se mettant un beau jour à suivre la politique, les destinées de la monarchie dans les annales françaises, dans cette vaste et vivante littérature de mémoires, qui va de Villehardouin ou de Joinville à La Fayette ou à Mirabeau. Il cherchait le secret du présent dans le passé, comme le paysan d’Athènes se tournait vers le couchant pour mieux saisir, au sommet de la plus haute montagne, le premier rayon du soleil prêt à se lever à l’extrémité opposée. C’était beaucoup pour un petit volume. Jusqu’à quel point aurait-il réussi ? Il ne le savait pas. Il avait soumis son manuscrit, non pas à un critique, dure race, ou à un politique à prétention, mais à un homme fin et sensé, fils d’un des plus illustres constituans, M. le baron Mounier, alors pair de France, dont il écoutait les conseils et dont il attendait le jugement. C’était le moment, — 1839, — où Mme Swetchine, confidente de tout, écrivait à un de ses plus fidèles amis, M. de Melun : « Je n’ai ici, en quelque possession, que le bon Alfred et son aimable assiduité. Il est en relation établie avec M. Mounier, avec qui j’ai causé longuement de son Louis XVI, qu’il n’avait pas encore lu. Le manuscrit vient de lui être donné, et je partage sûrement l’émotion de l’auteur à ce jugement dont dépendra jusqu’à un certain point sa confiance en lui-même [9]. » C’était l’émotion intime d’un premier début dans les lettres !

Ce Louis XVI, en définitive, ce Louis XVI, auquel n’avaient manqué ni les bons conseils ni les encouragemens amis, n’était point sans doute une histoire de la révolution française : il n’en avait pas la prétention. Il avait le mérite de résumer le sens d’un des plus cruels événemens de cette histoire, de dégager une fois de plus de cet amas de catastrophes ces problèmes si souvent agités et toujours obscurs : comment la révolution aurait-elle pu être conjurée ou détournée ? Y eut-il un moment, et quel serait le moment, où elle aurait pu être arrêtée et rester une conciliation pacifique et réformatrice ? Par quelle série de fatalités, de déviations, de conceptions, dans l’état moral et politique de la France, par quel ensemble de causes profondes s’était formé l’effroyable orage qui venait se résoudre sur la tête du plus vertueux et du mieux intentionné des princes, victime expiatoire de tout un passé ? M. de Falloux n’avait pas plus que d’autres résolu ces problèmes, désormais peut-être un peu rétrospectifs ; il était entré du moins dans cette étude avec un esprit sincère, gardant sa piété pour la mémoire de la royale victime, sans rien méconnaître, ni les fautes et les faiblesses de la monarchie, ni la puissance du mouvement qui emportait la France, ni le caractère de la lutte « entre les intérêts nouveaux qui réclamaient légitimement une place et les intérêts anciens qui refusaient trop opiniâtrement de la leur accorder. » Il a dit plus tard que, s’il avait écrit son Louis XVI à la fin de sa carrière, au lieu de l’écrire pour son début, il aurait précisé plus nettement ce qu’il n’avait fait qu’indiquer ; qu’il eût bien plus insisté sur la longue désuétude des états-généraux qui avait laissé la monarchie sans conseil et sans défense, « sur l’aveuglement prolongé et la responsabilité des classes privilégiées… » Ce qu’il y avait de curieux et de significatif dans ce premier essai, c’est qu’il était l’expression des idées, des opinions d’une nouvelle génération royaliste, qui, en restant fidèle aux traditions de légitimité, ouvrait son esprit à un souille plus libéral et faisait à demi sa paix avec la révolution française. M. de Falloux, par son Louis XVI, rendait témoignage de cet état d’esprit, de sa foi politique, comme peu après, par la Vie de saint Pie V, il rendait témoignage de sa foi religieuse, en prenant sa place dans ce mouvement de catholicisme renaissant, que Montalembert et Lacordaire, entre tous, animaient de leur feu.

Qu’est-ce que cette Vie de saint Pie V ? C’est une étude de jeunesse encore, sans doute. M. de Falloux, par son premier essai, avait tenu à fixer ses idées ou à dire son mot sur la formidable crise de la fin du dernier siècle ; maintenant il remontait plus haut, il se tournait vers cette autre révolution morale et religieuse qui a ébranlé le monde il y a trois siècles. C’était pour lui une manière de s’associer, dans la défense de la cause catholique, à Lacordaire et à Montalembert dont il était l’ami par Mme Swetchine, dont il avait subi l’influence sans se confondre toujours cependant avec eux. Après quelques tâtonnemens, il s’était attaché à une des périodes les plus agitées de l’histoire. C’est cette grande et saisissante époque du XVIe siècle, où le catholicisme à demi démantelé et humilié, entamé par la réforme à l’Occident, menacé par l’islamisme à l’Orient, compromis par une série de papes dissolus ou ambitieux, se redresse tout à coup sous la main de nouveaux pontifes, raffermissant l’unité de la doctrine et de ses règles par le concile de Trente, reprenant l’ascendant sur la réforme, refoulant le Turc par la victoire de Lépante. C’est la vie de l’Europe tout entière à un des momens les plus décisifs, c’est l’histoire d’une grande croyance qui se relève à travers les tourmentes. M. de Falloux s’était laissé séduire par ce spectacle et, en prenant pour héros le pieux et austère dominicain, Michel Ghislieri, devenu le pape Pie V, il choisissait justement celui qui fut, dans son humilité de moine, un des plus énergiques, un des plus intrépides acteurs de cette renaissance catholique. C’était fait pour tenter une jeune ambition, — même après Léopold Ranke. M. de Falloux a eu depuis, il est vrai, à se défendre de s’être lait, chemin faisant, l’apologiste de l’inquisition, de la Saint-Barthélémy. Il avait tout au plus essayé de dégager la responsabilité de l’Église dans la Saint-Barthélémy, en expliquant l’horrible tuerie par la politique, par les mœurs du temps, par une Catherine de Médicis et un Charles IX, « c’est-à-dire par un régime tout rempli de duplicité, de luxure et d’embûches. » Il n’allait pas au-delà de cette explication tout historique, qui vaut ce qu’elle vaut, et n’a jamais voulu, je crois, proposer l’inquisition pour idéal, ou pour modèle. Il n’était pas fait pour les exagérations et pour les vaines ou choquantes réhabilitations de ce qu’il a appelé depuis « les barbaries devenues, grâce à Dieu, désormais impossibles. » Il avait plutôt la pensée de réconcilier le mouvement de renaissance catholique qui se manifestait autour de lui, qu’il croyait servir, avec le progrès universel, avec les découvertes modernes de la science et des arts, avec toutes les transformations d’un siècle en marche.

Ce n’est point évidemment par la nouveauté ni par la profondeur que brillaient ces études de jeunesse d’un homme qui a avoué lui-même que la facilité avait toujours été une de ses qualités et un de ses défauts. Ce Louis XVI, cette Vie de saint Pie V, on n’en peut douter, étaient les ouvrages d’un talent facile, prompt à s’assimiler les idées et à les coordonner avec dextérité, cherchant la politique dans l’histoire. Ils étaient de plus écrits dans une langue souple, aisée et courante, la langue, eût-on dit, d’un homme déjà fait pour parler ou pour agir plus que pour écrire. La polémique est aussi une action ; mais ce qui était surtout frappant et ressemblait à un trait distinctif de cette brillante nature, c’était un esprit dégagé et ouvert, impatient de se mêler aux affaires du jour. Bien qu’il restât légitimiste et catholique, il ne semblait nullement disposé à s’enchaîner au passé ou à s’immobiliser dans une inaction morose. Il n’était pas des arriérés de son parti qui s’arrêtaient et voudraient encore nous ramener à 1788. Il voyait sans embarras en 1789 la date de la France moderne. « J’avais, a-t-il dit un jour, le cœur et l’esprit tout pleins des illusions de mon siècle. Je le croyais appelé à de grandes destinées… » Il voulait être de son temps ; il n’en répudiait ni les progrès, ni les espérances, ni les vœux, — en se réservant, bien entendu, d’entrer un jour ou l’autre plus avant dans ces mêlées du temps avec ses propres croyances, avec ses idées et sa mesure. Il était, en un mot, dans la génération grandissante de ceux qui ne se désintéressent de rien.

Je voudrais resserrer ou préciser les traits de cette jeune physionomie et montrer dans sa formation multiple cette nature si fine « t si compliquée. Les années de 1830-1845 avaient été ce qu’on pourrait appeler, pour M. de Falloux comme pour bien d’autres, « les années d’apprentissage. » Né avec les faveurs de la fortune et des traditions de famille qui avaient décidé de ses idées premières, surpris par une révolution qui, en lui fermant une carrière, avait changé son avenir, instruit par les voyages, par la vie des sociétés choisies, par l’étude, il avait rapidement pris la position d’un jeune homme à qui tout sourit. Par son royalisme, il se rattachait au monde légitimiste, sans partager ses passions ou ses préjugés, sans abdiquer le droit d’avoir une opinion, même une opinion assez libre sur la direction et les hommes de son parti. Par ses croyances religieuses, il se rattachait au monde catholique, à ses œuvres, à ses propagandes, sans être persuadé qu’il fallût absolument manquer de politesse et de tact pour être un bon chrétien, sans se croire obligé de se dérober aux convenances sociales et à ce qu’il appelait « l’observation des divers incidens de son siècle. » Par le hasard des relations mondaines, il était devenu le familier, l’hôte intime et filial d’une maison où il avait trouvé, dans une atmosphère peut-être un peu factice, sous l’égide d’une personne d’élite, grande pêcheuse d’âmes, les amitiés les plus empressées, les encouragemens précieux. Par ses premiers ouvrages, il avait montré, sinon l’art d’un écrivain supérieur, du moins la grâce et le zèle d’un esprit fait pour tous les succès. Parisien, il l’était sans doute, par ses relations, par son goût de la bonne compagnie et des belles conversations, — sans cesser cependant d’être un « rural » ou un « provincial, » comme il le dit, de rester attaché à son coin de terre natale, à l’Anjou et au Bourg d’Iré où il revenait tous les ans, comme pour se retremper à une source vivifiante. Et touchant à tous les mondes, il avait pour ainsi dire passé à travers toutes les influences. De ce mélange se dégageait par degrés une sorte d’originalité curieuse et intéressante : originalité d’un homme rapidement mûri, formé à la diplomatie mondaine, alliant à une fierté native une souplesse insinuante et à des croyances fixes le goût de toutes les conciliations, royaliste au camp des catholiques, catholique au camp légitimiste, et partout politique singulièrement fin et avisé. Dès ce moment, se dessine le trait essentiel de son caractère : c’est en tout et avant tout un politique.


IV

Qu’on se représente un instant M. de Falloux dans cette jeunesse grandissante, heureuse de vivre, entre 1840 et 1845. Sans être encore connu, il était déjà compté par ses amis qui voyaient en lui un jeune sage. Il suivait leurs réunions, leurs travaux ; il était initié aux mouvemens et aux tactiques des partis, en gardant néanmoins parmi eux une certaine indépendance. Il était assurément lié avec les chefs de l’agitation catholique du temps, Montalembert, Lacordaire, qui l’avaient précédé dans l’intimité de Mme Swetchine. Il avait pour eux, pour leurs œuvres, pour leurs discours ou leurs prédications, la plus affectueuse admiration ; il n’était pas toujours avec eux. Entre Montalembert et M. de Falloux tout était contraste, sauf la foi. Il y avait des différences d’opinions, de procédés, de natures qui devaient s’accentuer avec le temps et apparaître plus tard dans le feu de l’action ou à la lumière de la tribune, sans jamais rompre leur amitié. Divergences, chocs intimes, et il y en a eu depuis plus d’une fois, étaient une affaire de tempérament entre un tribun et un politique unis par la même foi.

Tout entier alors à sa campagne pour la liberté religieuse, pour la liberté de l’enseignement, Montalembert se livrait, avec l’âpreté de la jeunesse, à la fougue d’une éloquence tour à tour passionnée, altière, dédaigneuse, spirituelle et toujours saisissante. Il ne voyait avant tout, dans la lutte où il était engagé, que l’intérêt catholique, et il se défendait avec l’impétuosité d’un jeune disciple de Lamennais, qui n’avait pas suivi le grand sectaire dans sa révolte, mais qui avait retenu de cette violente école je ne sais quelle inextinguible ardeur. Il avait vu au lendemain de 1830 les croix abattues, les autels profanés, Saint-Germain-l’Auxerrois saccagé, le sacerdoce expier par une dangereuse impopularité ses alliances, ses complicités, si l’on veut, avec la restauration. Il avait vu tout cela, et il en gardait cette vive impression que l’église devait désormais se dégager de toute solidarité avec les dynasties qui passent, surtout avec la monarchie qui venait de disparaître, et rester indépendante des partis. Il rêvait pour elle un rôle nouveau, la vie et l’action dans le droit commun, la revendication de toutes les libertés modernes, liberté de l’enseignement, liberté de l’apostolat, liberté des associations religieuses. Montalembert, pour sa part, ne portait dans ces luttes aucune hostilité contre le règne de juillet, qu’il reconnaissait parfaitement, aucun calcul politique, aucun regret d’ancien régime. Il ne parlait pas en légitimiste ; il prétendait même un peu lestement que la légitimité était une « idée turque, » et lorsque ceux qu’il appelait des « faux libéraux » affectaient de ne voir dans sa campagne pour la liberté de l’enseignement qu’une « affaire de parti politique déguisée sous un masque religieux, » une tactique habile, il se défendait vivement de toute arrière-pensée. Il saisissait toutes les occasions de « séparer l’intérêt religieux de l’intérêt légitimiste. » Et ce que Montalembert pensait, ce qu’il disait dans ses polémiques comme au Luxembourg, où sa pétulante jeunesse faisait à la fois le désespoir et le charme du chancelier Pasquier, son compagnon de guerre, Lacordaire, celui qui allait faire reparaître la robe blanche du dominicain dans la chaire de Notre-Dame le pensait bien plus encore. Il écrivait un jour de Rome à Mme Swetchine [10], qui avait bien des affinités parmi les légitimistes, qui était la confidente de leurs illusions, de leurs vœux toujours trompés : «… La légitimité, telle qu’on l’a faite depuis Louis XIV et Louis XVIII, me paraît entachée de cette malheureuse idolâtrie royale qui a perdu la maison de Bourbon… Vous vivez dans une société qui vous oblige d’amortir votre pensée si vive et si lumineuse ; moi, prêtre de Jésus-Christ, je veux bien être modeste et modéré, mais non m’associer à quelque degré que ce soit à un parti, quoique les illusions soient respectables en beaucoup de gens… » Ni Lacordaire, ni Montalembert, dans leurs revendications toutes catholiques, ne voulaient se confondre avec les légitimistes.

Lié avec eux par un instinct de jeunesse et une intime communauté de foi, associé à leur propagande, M. de Falloux ne les suivait pas sans réserve et ne partageait qu’à demi quelques-unes de leurs idées. Il ne pouvait se résoudre à séparer des choses qu’il croyait au contraire inséparables. Il ne méconnaissait pas l’intérêt que pouvait avoir l’Église à s’affranchir des partis, il n’allait pas jusqu’à croire qu’elle fût intéressée à rompre tout lien, à renier ses vieilles relations avec la monarchie. Catholique comme Montalembert, il était plus politique que lui ; il s’étudiait à contenir l’altier champion de « l’autel, » et il se peint lui-même en ajoutant qu’entre eux le débat était une question de mesure. « La conscience religieuse et la conscience politique, lui disait-il dans leurs entretiens intimes, ne peuvent pas demeurer à perpétuité sans contact, elles sont faites pour vivre ensemble et pour s’éclairer mutuellement. Vous avez renoncé à suivre l’abbé de Lamennais dans la doctrine absolue de la séparation de l’Église et de l’État. Ne reprenons pas le même air une octave plus bas. Soyons plus prudens que ne l’a été la Restauration. Attestez à la tribune, attestons partout que nous avons compris les leçons de l’expérience ; mais laissez les légitimistes faire librement leurs réserves pour l’avenir… » Ce qui veut dire que, dans ce mouvement catholique où il servait en allié de Montalembert, M. de Falloux se réservait et restait lui-même ; mais c’est surtout dans son propre parti, parmi les légitimistes, qu’il se faisait de plus en plus un rôle à part, et, prenait la figure d’un royaliste indépendant, assez libre d’esprit pour voir ses amis tels qu’ils étaient. Il les voyait déjà sans illusion, — il les a jugés depuis sans indulgence !

C’était, en effet, un monde singulier, qui avait été déconcerté et aigri par les événemens, qui vivait dans les regrets et dans les rêves, occupé à se débattre dans une opposition inutile, à épier le jour et l’heure de la débâcle du régime de Juillet, de ce que M. le duc d’Angoulême, dans son innocent langage, appelait le culbutis. Mme Swetchine écrivait en ce temps à Mme de Nesselrode : « Le parti monarchique donne un bien triste et bien rare exemple, celui d’une minorité qui se décime elle-même, qui se divise et se réduit sans cesse en nombre et en force. L’union est comme inhérente aux partis maltraités par la fortune ; comment les royalistes de France oublient-ils cette première condition de tout espoir pour l’avenir ? » Ce monde divisé et boudeur, qui était sans doute une force dans la société française, mais une force stérile, avait son prince dans l’exil, ses conseils clandestins ou avoués, ses crises intimes, ses manifestations, ses pèlerinages. Au fond, il avait le malheur de vivre en dehors de la réalité et des courans populaires que quelques-uns de ses chefs s’efforçaient vainement de remonter. Le prince qui le représentait désormais, qui était pour lui le « roi » depuis la mort du vieil aïeul Charles X, à Goritz, et allait entrer en scène sous le nom de comte de Chambord, ce prince n’était encore qu’un jeune homme. Il avait reçu à la petite cour grave et triste de son grand-père, sous les yeux de son dernier précepteur, M. l’évêque d’Hermopolis, une éducation assurément soignée, brillante, préservée aussi avec précaution de tous les airs du siècle. Il avait été surtout élevé dans le sentiment des droits et des malheurs de sa race. Ce qu’il serait en avançant dans la vie, on ne le savait pas encore, il ne le savait pas lui-même. Pour le moment, c’était un jeune prince aux cheveux blonds, à la physionomie loyale et aimable, à l’esprit cultivé et au cœur plein du nom de la France, ayant dans ses manières la dignité affable des vieilles races, fait peut-être pour séduire plus que pour entraîner ou pour dominer. Le sceptique Beyle, qui le voyait à Rome en 1840, prétendait qu’il a n’avait pas le diable au corps, » et écrivait sans façon : — «… Le prétendant a l’air très bon, très doux. Il parle bien de toutes choses ; mais on sent que c’est une leçon apprise, sans aucun mélange d’improvisation. Si, au lieu d’un proscrit, c’était un jeune duc du faubourg Saint-Germain orné de 100,000 livres de rente, il aurait de grands succès et serait le chevalier Grandisson des gens pensant bien [11]. » — Il avait avec cela le sentiment royal inné que ne voyait pas l’irrévérencieux Beyle. Autour du prince, de ce jeune roi sans royaume, dans l’exil comme en France, s’agitaient des influences contraires, sinon ennemies, se disputant la direction des affaires légitimistes, — et ici M. de Falloux lui-même est à la fois un témoin et un peintre au trait leste et piquant.

D’un côté, il y avait les légitimistes à outrance, qui en étaient toujours à la politique des coups d’État, des ordonnances de Juillet, et n’admettaient ni paix ni trêve avec le régime né de la révolution de 1830. Ceux-ci restaient persuadés que la Restauration ne s’était perdue que par ses faiblesses, par ses concessions à l’esprit révolutionnaire et que la royauté, dont ils rêvaient le retour, devait avant tout se défendre des promesses libérales. Ils ne croyaient ni à l’action légale et parlementaire, ni aux propagandes par la presse, ni à l’utilité d’entrer dans les conseils publics sous prétexte de reconquérir l’opinion en servant le pays, ils ne comptaient que sur la force, sur quelque insurrection armée, sur la politique qui avait inspiré la romanesque aventure de la duchesse de Berry, et se tenaient toujours prêts à saisir des occasions qui ne venaient pas. Un des principaux chefs de ce légitimisme était le duc des Cars, « petit homme » singulier, au dire de M. de Falloux, « vigoureux, taciturne et rêveur, » qui était « l’ennemi de la tribune comme des salons, » fuyait le monde, se donnait des habitudes de conspirateur et passait sa vie, épuisait sa fortune à préparer des plans chimériques de restauration ou de campagne. Ce vieux gentilhomme se flattait de réveiller la vieille Vendée, s’il le fallait, de rassembler 200,000 hommes sous le drapeau de la légitimité : il en donnait l’assurance à M. le comte de Chambord ; c’était l’illusion d’un fanatisme naïf. Dans l’intimité même du prince, la politique d’ancien régime avait sa représentation sous une autre figure, avec d’autres nuances. Le duc de Lévis n’était point le duc des Cars. Il avait cependant, lui aussi, une originalité particulière dans son rôle de conseiller intime de M. le comte de Chambord.

Oh ! le curieux et malicieux portrait que M. de Falloux a tracé de ce ministre-chambellan de l’exil ! Jadis brillant colonel de hussards, maintenant « devenu gros et d’un aspect peu distingué ! » Rien sans doute ne pouvait égaler le dévoûment et le zèle de M. le duc de Lévis au service de M. le comte de Chambord. Pour peu qu’on eût le temps de causer avec lui, on ne pouvait se défendre « d’être touché de la loyauté de ses intentions et de la droiture théorique de son esprit. » Seulement, — seulement si on allait un peu plus loin, on ne pouvait s’empêcher de le trouver c lent, méticuleux, » disposé à grossir les difficultés et à s’en faire un rempart. L’honnête gentilhomme était un Bartolo ! Sa plus grande crainte était de laisser le prince à lui-même, « non par une mesquine ambition dont il était noblement incapable, assure M. de Falloux, mais uniquement par précaution, pour garantir son jeune maître des étourderies et des résolutions précipitées. » Il eût été admirable près d’un téméraire ; il était dangereux auprès d’un prince aussi naturellement réglé que M. le comte de Chambord… Peu à peu le duc de Lévis arriva à tenir M. le comte de Chambord dans une « sorte de quarantaine qui ne laissait arriver au prince que des idées ou des conseils bien passés à la fumigation. » — Il ouvrait les portes pour les hommages, il les fermait ou les « rétrécissait » dès qu’on voulait aller au-delà. En d’autres termes, M. de Lévis faisait la police autour de M. le comte de Chambord pour arrêter au passage tout ce qui pouvait avoir un air de nouveauté, tout ce qui sortait de l’étiquette, les idées du jour et les hommes qui pouvaient se permettre quelque liberté de parole. Le prince était bien gardé dans son intimité comme dans ses voyages.

Un des plus curieux incidens de ce régime de l’exil est certainement cette petite aventure qui se passait à Rome en 1840, où le maréchal de Bourmont et le prince Lucien Bonaparte de Canino, frère de l’empereur, avaient un rôle. M. de Bourmont, depuis ses malheurs, avait fixé sa résidence dans une terre de Farnèse, du côté de Viterbe, et avait pour voisin de campagne le prince Lucien. Les deux voisins se rencontraient souvent, s’entretenaient du passé, des affaires de la France. Un jour, au moment où M. le comte de Chambord arrivait à Rome, le maréchal, prêt à se rendre auprès de son prince, recevait la visite de Lucien Bonaparte, qui lui tenait à peu près ce langage : « Je serais heureux de présenter au prince le sincère hommage d’un bon Français ; mon frère Napoléon ne peut pas avoir de successeur. Ses neveux ne sont en mesure ni de relever son trône, ni de s’y asseoir. Nous n’avons plus qu’une manière de témoigner à notre pays la reconnaissance que nous lui devons : c’est de donner l’exemple du désintéressement. Un grand principe, appuyé sur huit siècles de gloire, peut seul dominer tous les amours-propres sans en blesser aucun et terminer des discordes qui, si nous n’y prenons garde, nous conduiront bientôt à une irréparable perte. Vous pouvez porter en mon nom ces sentimens au prince, je suis prêt à les lui répéter moi-même à Rome et, s’il le juge utile, à en autoriser la publicité. » — Le message, fidèlement porté à Rome, pouvait paraître inattendu ; il n’avait rien de banal ou d’embarrassant, et le maréchal de Bourmont, M. de La Ferronays lui-même, présent en ce moment à Rome, ne voyaient rien de compromettant dans cette rencontre avec un personnage portant le plus grand nom du siècle. La nouveauté du spectacle ne les effrayait pas. M. de Lévis, au contraire, se hâtait d’élever des difficultés ; il invoquait la jeunesse et l’inexpérience du prince, le danger de l’exposer à une conversation scabreuse. On fit une réponse évasive. On avait peur de se commettre avec un frère de l’empereur, — de même qu’on avait éloigné un officier de la vieille armée napoléonienne, le général Vincent, qui avait été un instant appelé auprès de M. le comte de Chambord pour des études militaires et qui portait sans doute un nom trop moderne. Le duc de Lévis, par son influence de tous les jours, comme le duc des Cars, par ses conseils, restaient auprès du prince les défenseurs ou les gardiens de la pure orthodoxie monarchique. C’est une des faces de la politique légitimiste du temps.

D’un autre côté cependant, il y avait en France des royalistes à l’esprit plus libre, qui ne croyaient ni aux prises d’armes, ni aux complots, ni à l’efficacité des abstentions systématiques, ni même à la vertu des étiquettes surannées, faites pour défigurer une royauté qu’on espérait encore voir renaître. Il y avait des hommes comme Chateaubriand, Hyde de Neuville, Vatimesnil, Berryer, le duc de Fitz-James, qui quittait le Luxembourg pour aller défendre sa cause au palais Bourbon. Ceux-là avaient le sentiment profond des nécessités et des conditions des sociétés modernes. Ils avaient jugé sévèrement le coup d’État des ordonnances de Juillet ; ils pensaient que désormais tout avait changé, que la meilleure politique était de ne pas déserter la lutte légale, d’être de son temps et de son pays, de chercher à reconquérir l’opinion.

Je ne parle pas de Chateaubriand qui, en gardant sa fidélité à l’exil, se dédommageait par des boutades de génie et semblait faire ses adieux à la monarchie dans des morceaux tels que l’Avenir du monde, où il prophétisait le règne de la démocratie. Le loyal et chevaleresque Hyde de Neuville pouvait se croire personnellement lié par son passé, par l’honneur, à la monarchie en disgrâce et obligé de refuser un serment au régime nouveau ; il ne décourageait pas, il ne blâmait pas ceux qui croyaient devoir rester dans la vie publique, et il écrivait à la duchesse de Berry dès le début de sa campagne vendéenne : « On trompe Madame et on l’abuse ; ., que Madame daigne m’écouter. Personne n’a plus que moi dans le cœur l’amour du grand, du noble, mais il s’agit ici de faire de l’histoire et non du roman. Je vois la France telle que la Révolution l’a faite ; c’est sur elle qu’un jour Henri V doit régner, et c’est elle qu’il faut soigner, c’est elle qu’il faut guérir… » Berryer, pour sa part, en homme de grand jour et d’action publique, n’avait point hésité, dès le premier instant, à prendre son parti, à se séparer des conspirations aussi bien que de ce qu’il appelait « l’émigration à domicile. » Il l’avait écrit à M. Hyde de Neuville : « Je suis bien profondément convaincu qu’il n’y a d’avenir que pour les partis qui vivent et prennent position. Le temps des guerres civiles est passé en France ; la discussion est le seul champ clos des prétendans ; il faut s’y montrer et prendre ses engagemens envers le pays… Il est impossible qu’en persistant avec fermeté dans l’exercice et l’indépendance de nos droits, nous ne reprenions pas place dans la confiance publique… » Et comme il le disait, il le faisait, tenant tête sans jactance et sans faiblesse à la mauvaise fortune, ramenant au combat une cause vaincue, captivant ses adversaires eux-mêmes par la loyauté de sa parole et par l’éclat avec lequel il traitait les affaires de la France sans rien sacrifier à l’esprit de parti. Il ne se défendait pas même, à l’occasion, de faire justice à ceux des ministres du nouveau règne qui servaient quelque intérêt national, permanent du pays, — allant un jour jusqu’à paraître l’allié de M. Thiers, un autre jour jusqu’à oublier ses griefs personnels pour défendre M. Guizot dans un acte de sa politique. Il était devenu sa réellement cette « puissance » que M. Royer-Collard avait saluée à première apparition. Berryer est resté une des personnifications les plus éclatantes de l’action parlementaire sous le régime de Juillet, le chef et le guide le plus populaire d’une opposition qui, en atteignant une dynastie, savait rester dans la légalité et dans la mesure. On était un peu loin de M. des Cars et de M. de Lévis !

De sorte que M. le comte de Chambord, à peine émancipé, déjà enlacé de toute sorte d’influences, de tradition, de position, se trouvait de plus assailli de toutes parts dans son exil : c’est M. de Falloux qui le raconte. Les uns lui disaient : « Tout est perdu si vous n’accordez pas pleine confiance au duc des Cars et si vous ne découragez pas résolument cet esprit libéral qui a fait sombrer la restauration. » Les autres reprenaient : « Tout est perdu si vous ne faites pas de M. Berryer le vrai représentant de votre pensée, le programme vivant de votre règne futur ! » M. le comte de Chambord, dans sa sincérité, hésitait, — il ne s’est jamais décidé ! Il essayait un instant de choisir des délégués dans les deux camps, de former à Paris un comité mixte, qui, naturellement, comme tous les comités ainsi composés, ne pouvait s’entendre sur rien et ne tardait pas à se dissoudre. L’aimable et malheureux prince tenait, un peu peut-être de sa nature et sans doute aussi de son entourage, dès sa jeunesse, « ce genre de timidité qui donne la clé des défauts devenus plus tard des calamités publiques. »


V

C’est dans ces conditions, dans cette atmosphère que M. de Falloux avait grandi et qu’il s’était formé à la politique, mêlé à ces partis, témoin intéressé de leurs contradictions, de leurs débats intimes et prenant une part croissante à leur vie active. Placé entre les deux camps, ayant, comme on dit, un pied dans ces diverses sociétés royalistes dévorées de divisions, il avait, lui aussi, à choisir. Quand il dit qu’il avait hésité, il se méprend : il avait déjà fait son choix. Il s’était décidé en homme « initié aux infirmités du parti légitimiste. » Sans doute, comme Vendéen, il avait gardé des relations de déférence et d’affection avec le duc dos Cars : il écoutait ses confidences et revenait de ses visites ému du dévoûment d’un chef toujours prêt à tout risquer pour sa cause. Il ne partageait pas les illusions du vieux gentilhomme. Il pensait déjà, ce qu’il disait un peu plus tard à M. le comte de Chambord lui-même : « La Vendée est une admirable page d’histoire, mais c’est surtout une page d’histoire religieuse. Son héroïsme vint de l’ardeur de sa foi. Pour les Vendéens, le roi était surtout le vengeur et le garant des droits de leur conscience. Rien de pareil ne peut exister aujourd’hui. Le sol même ne s’y prêterait plus. La Vendée d’autrefois était impénétrable… Aujourd’hui l’ouest est ouvert au commerce le plus actif, à la circulation la plus facile… Nos mœurs et notre civilisation comprennent autrement les devoirs du patriotisme… D’ailleurs, il ne s’agit pas de condamner le passé, il importe seulement de ne pas le prendre pour modèle à contretemps et à contre-sens [12]. » Il avait eu de plus l’occasion de voir de près à Rome l’action étouffante de M. le duc de Lévis, et il en avait rapporté une impression pénible. Par tous ses instincts, au contraire, il se sentait attiré vers l’autre camp, vers Berryer. Il avait été séduit par cette libéralité de nature et cette générosité d’esprit qui faisaient du plus brillant défenseur de la légitimité un orateur national. Peut-être aussi avait-il été stimulé ou fortifié dans ses sympathies parles frivoles iniquités, par « les calomnies et les méfiances » dont Berryer était l’objet dans son propre parti, où l’on affectait de ne voir en lui que l’avocat d’office d’une grande cause, une éloquence de profession ou de décoration. Il comprenait enfin que le moment était venu de sortir des équivoques et d’entrer dans le mouvement de la France, qu’il fallait dire « ce qu’on voulait, ce qu’on représentait, ce qu’on avait à offrir au pays comme une réparation du passé et une sauvegarde pour l’avenir. » il se faisait dans cette œuvre le lieutenant volontaire de Berryer en attendant d’être son allié et son émule sur la scène publique.

Allons plus loin. M. de Falloux, avec son activité très vive, faisait déjà son rêve, — son premier rêve de fusion ! Lié au catholicisme militant représenté par Montalembert et au légitimisme parlementaire représenté par Berryer, il rêvait une entente nouvelle, une alliance de nécessité et de raison entre ces deux causes, « l’une plus exclusivement religieuse, l’autre plus exclusivement politique. » En interrogeant l’état de la société française, il se disait que les hommes jeunes, indépendans envers le passé, envers le présent, devaient se proposer de rapprocher ces deux forces qui s’accusaient mutuellement de leurs disgrâces : « Et, ajoute-t-il, à mesure que j’avançais dans la vie pratique, je m’appliquais davantage à servir de trait d’union entre M. Berryer et M. de Montalembert. » Il se peint tout entier dans ce vœu, et de fait il devait être un médiateur heureux, — à la vérité dans des conditions qu’on ne prévoyait pas alors.

Au fond, c’était sans doute un catholique, c’était aussi un légitimiste ; mais c’était surtout un politique d’instinct et de vocation, — un politique délié, instruit, libre de préjugés, séduisant de manières et de parole, habile à manier les affaires et les hommes. Il se sentait mûr pour l’action, et dès 1842, dépassant à peine sa trentième année, l’âge de l’éligibilité, il avait été candidat à la députation dans son pays de Segré, il avait touché presque au succès [13]. Aux élections de 1846, à trente-quatre ans, il était élu, en plein ministère Guizot, en plein éclat, au moins apparent, de la monarchie de juillet. Il entrait à la chambre dans une sorte de poussée nouvelle, non-seulement avec quelques légitimistes qui venaient avec lui grossir le petit bataillon de Berryer, mais avec de jeunes conservateurs qui s’appelaient « progressistes : » le jeune marquis de Castellane, qui allait être enlevé par une mort prématurée, M. Werner de Mérode, M. de Goulard, M. Sallandrouze, le brillant Charles de Morny, dont il avait été le camarade de collège [14]. Il était, lui, royaliste de cette génération nouvelle, un peu impatiente, qui faisait pour ainsi dire sa trouée, — un des plus distingués parmi ces jeunes hommes, en qui et par qui, selon le mot de notre infortuné Forcade, devait se faire la réconciliation de la vieille France et de la France nouvelle. « En politique, en religion, il appartenait au parti qui gardait le dépôt des intérêts traditionnels de la France ; mais son âge, ses études, ses habitudes de vie active le rangeaient dans la société nouvelle… » Ainsi il apparaissait avec ses traits distincts et son originalité de jeune parlementaire.

Une des habiletés de M. de Falloux fut de savoir se conduire dans cette chambre, où il était un nouveau-venu, de ne pas se jeter du premier coup dans les grandes discussions de politique où il eût pu paraître encore novice et peut-être présomptueux. Il choisissait au contraire pour son début les plus modestes affaires. Il s’agissait la première fois d’une simple vérification de pouvoirs, de l’annulation arbitraire d’une élection, où l’élu, un député de la gauche, avait pris des engagemens avec les catholiques pour la liberté religieuse. M. de Falloux se levait pour défendre cette élection. Un témoin, un curieux du temps, l’a dit : « Il y avait dans sa personne une distinction native, comme un signe de noblesse moitié militaire, moitié ecclésiastique. Sa taille était élevée ; sans rien d’altier, sa figure comme sa prestance tenait un peu plus du passé que du présent ; elle provoquait l’attention. Sa voix avait de la clarté et un certain charme de sonorité. Il commença comme un maître ; sa phrase simple, correcte, conçue et formée avec précision, pénétra tout de suite dans l’attention de l’assemblée. Pendant un quart d’heure il la captiva. » Et pendant ce quart d’heure il avait eu le temps de prendre position en disant, sans affectation, d’un ton simple et net : « J’appartiens à une génération qui entre pour la première fois dans les affaires publiques, qui est née, qui a été élevée sous le régime constitutionnel, qui n’en a jamais connu et n’en a jamais servi d’autre. Nous sommes donc, et nous devons l’être, plus jaloux que qui que ce soit dans cette enceinte de la dignité et de la pureté de nos mœurs constitutionnelles ; mais vous qui devez nous servir de guides dans la carrière où nous entrons, veuillez, pour notre première impression, ne pas nous donner l’exemple et la leçon de votes passionnés et de parti contre les opinions et contre les personnes. » Il avait d’un seul coup étonné et conquis l’assemblée ; il avait frappé juste, et il ne connaissait tout son succès qu’en voyant M. Guizot lui-même monter aussitôt à la tribune comme pour atténuer l’effet de ce petit discours par une diversion d’éloquence, — en voyant aussi le système des invalidations de parti à peu près abandonné désormais par la chambre. On a fait du chemin depuis dans l’intelligence et à la poursuite des garanties libérales ; on a fait des progrès, en revenant au-delà de 1846, — et même au-delà de la Restauration !

L’autre affaire, où M. de Falloux s’essayait pour ses débuts de tribune, était d’un ordre sinon plus simple, au moins plus pratique et tout économique. Il s’agissait d’une simplification et d’une réduction des vieux tarifs de postes qui pesaient d’un poids lourd et inégal sur le pays, de cette réforme postale qui a passé depuis dans les faits et s’est même prodigieusement étendue, mais qui rencontrait alors dans le ministère un curieux entêtement de résistance. M. de Falloux défendait cette modeste et bienfaisante réforme en homme d’affaires, avec une élégante précision dans le maniement des chiffres, par une série de démonstrations nettes et vives ; il la défendait comme un acte d’équité prévoyante, et il ajoutait en guise de profession de foi : « Dans le domaine de la politique, je crois que ce sont les abus qui sont révolutionnaires, les réformes qui sont conservatrices. En matière de finances, je crois que c’est la routine qui appauvrit le trésor public et que ce sont les innovations judicieuses et réfléchies qui l’enrichissent [15]. » Il s’essayait aux affaires pratiques ; il se préparait à aborder les questions plus hautes ou plus délicates qui s’agitaient partout et passionnaient l’opinion, entre autres, cette question à la fois religieuse et politique de la liberté de l’enseignement qui restait en suspens entre les partis. M. de Falloux ne se hasardait pas encore à ces discussions, pas plus qu’aux grands débats de diplomatie qui s’ouvraient sur les relations troublées de la France et de l’Angleterre, sur les récens mariages espagnols, sur les agitations de l’Italie et de la Suisse [16]. Il laissait ce rôle à un Montalembert ou à un Berryer, à un Thiers ou à un Guizot. Nouveau-venu dans la carrière parlementaire, il ne se hâtait pas ; il se contentait de rester le témoin intéressé et attentif de ces grandes luttes comme aussi du drame qui commençait à se nouer autour de lui.

On était en effet à ces énigmatiques années 1846-1847 où, dans l’éclat apparent du succès et de la prospérité, se manifestait une intime et tragique contradiction. Au premier aspect tout semblait certes attester la force et garantir la durée du règne. Depuis dix-sept ans cette monarchie de juillet, née d’une commotion populaire, avait passé par toutes les épreuves, et elle les avait subies toutes victorieusement. Elle avait rencontré sur son chemin, surtout à son début, de formidables séditions intérieures et elle les avait vaincues sans coup d’État. Elle avait vu s’élever devant elle les orages extérieurs et elle les avait dissipés par la prudence. Elle avait été plus d’une fois menacée dans son représentant couronné par les attentats multipliés contre le roi, et elle avait été, pour ainsi dire, raffermie, popularisée par le crime. Elle avait été atteinte dans sa force héréditaire par la catastrophe imprévue qui avait enlevé le prince royal, M. le duc d’Orléans, et elle avait encore résisté à ce coup de la mauvaise fortune. Le problème de la stabilité ministérielle paraissait lui-même résolu par la durée d’un cabinet qui décorait d’éloquence l’esprit de conservation et de résistance. Les partis extrêmes, les plus hostiles au régime, semblaient se résigner et ajourner leurs espérances tout au moins jusqu’à la fin du règne. Par une étrange combinaison cependant, sous des apparences presque imposantes, un indéfinissable malaise se répandait partout, autour des pouvoirs publics, dans la société elle-même. Les crimes mystérieux, les suicides, l’anarchie des idées et des mœurs, les scandales, la vénalité, la corruption, éclataient sous toutes les formes et à tout propos. Les incidens se multipliaient jusqu’à fatiguer ou à égarer l’opinion déconcertée [17]. Quelques réformes à demi libérales auraient pu être une diversion favorable ; elles rencontraient dans le gouvernement une résistance qui ajoutait à l’irritation. De sorte qu’on n’en avait pas fini. A mesure que les dangers d’autrefois semblaient s’épuiser, de nouveaux dangers reparaissaient : ils renaissaient de l’état moral du pays, d’une vague et maladive incertitude, d’une désillusion croissante, peut-être du déclin du roi et de l’optimisme de son ministère qui, ni l’un ni l’autre, ne voulaient rien voir et se complaisaient dans une fausse sécurité. Le fait est qu’on marchait à des crises nouvelles par la démoralisation de l’opinion, surtout par cette campagne des banquets où retentissaient toutes les accusations, toutes les diffamations, tous les griefs vrais ou factices. On marchait à une révolution sans y croire, à la légère, peut-être parce qu’on présumait trop de la solidité des institutions [18], et, chose à remarquer, dans cette guerre des partis, où l’établissement de 1830 était après tout en jeu, les légitimistes n’étaient pas les plus agressifs, les plus implacables à l’assaut du régime. Les légitimistes, en gardant leur attitude d’opposition, se croyaient tenus à une certaine réserve ; ils attendaient ! Berryer avait nettement refusé de s’associer à la campagne des banquets et il avait conseillé à ses amis de s’abstenir comme lui. Il n’avait pas la garde de la monarchie de juillet, menacée par une sorte de guerre intestine entre ses partisans ; mais il se sentait ému des suites que pouvait avoir pour la France une révolution qu’il voyait plus clairement que ceux qui allaient la faire. Jusqu’au bout il ne cessait d’avertir les chefs de l’agitation « réformiste » que « le terrain allait s’effondrer sous leurs pieds. » On en était là aux approches du 24 février 1848 !

Au moment le plus extrême, à la veille du banquet du Château-Rouge, fait pour être un rendez-vous d’agitation et peut-être de conflit, dans une dernière réunion où toutes les nuances d’opposition étaient représentées, Berryer avait tenté un suprême effort pour détourner l’explosion : il n’avait pas réussi, et il s’était retiré avec ses amis, se désintéressant d’une crise où il n’avait plus que faire. Au sortir de cette réunion de la place de la Madeleine, M. de Falloux, — c’est lui qui le raconte, — suivait la rue Royale avec un autre légitimiste, M. de Rainneville, et M. Thiers, qui avait tout entendu sans prononcer un mot. Il ne put s’empêcher de dire au chef d’opposition, qui en avait vu bien d’autres comme ministre : « N’êtes-vous pas effrayé de tout ce que nous venons de voir et d’entendre ? .. Ceci ressemble bien à la veille d’une révolution ! » M. Thiers aurait pris tout cela moins au tragique : « Une révolution ! Une révolution ! aurait-il dit, on voit bien que vous êtes étranger au gouvernement et que vous ne connaissez pas ses forces : elles sont dix fois supérieures à toute émeute possible… Tenez, mon cher monsieur de Falloux, pardonnez-moi de vous le dire avec une franchise qui ne peut vous blesser : la Restauration n’est morte que de niaiserie. Je vous garantis que nous ne mourrons pas comme elle. La garde nationale va donner une bonne leçon à Guizot ; le roi a l’oreille fine, il entendra raison et cédera à temps. » Le roi lui-même, d’ailleurs, pensait comme M. Thiers, quoique dans un autre sens, que ce ne serait rien, que l’émeute céderait, — qu’on ne « mourrait pas par niaiserie ! »

Dès le lendemain cependant tout avait changé de face. L’insurrection avait grandi dans la désorganisation soudaine du gouvernement. M. Guizot n’était plus ministre ; M. Mole, appelé après M. Guizot, n’était plus ministre ; M. Thiers, à son tour appelé après M. Molé, n’était plus ministre. Le maréchal Bugeaud, mis un instant à la tête de la défense, se trouvait désarmé, vaincu sans avoir combattu. Le désarroi régnait aux Tuileries. Pendant ce temps, au bruit de l’abdication du roi et de l’avènement d’une régence, tout s’aggravait et se précipitait au palais Bourbon sous la poussée de l’invasion populaire. Lamartine parlait en chef d’une sédition victorieuse qui ne s’arrêtait plus à la régence de la duchesse d’Orléans. Ledru-Rollin s’embarrassait dans une proposition de gouvernement provisoire, — et Berryer, qui n’avait pu rien empêcher, mais qui voyait tout perdu, lui criait : « Pressez la question, concluez, un gouvernement provisoire ! » M. de La Rochejaquelein réclamait la convocation de la nation, pactisait avec la république et ajoutait lestement : « Tant pis pour eux, ils ne l’auront pas volé ! » C’était le mot du vaincu de 1830. Quant à M. de Falloux, qui, pour la première fois, assistait à une révolution, il avait suivi ces scènes sans s’y mêler et, en quittant le palais Bourbon, il en était encore à se demander ce que signifiaient ces événemens. Il venait de voir à l’improviste comment périt un grand gouvernement, comment aussi, en quelques heures, une grande nation est brusquement rejetée dans toutes les aventures de la force et du hasard !


CHARLES DE MAZADE.

  1. Je rappelle avec peine un article mordant et malséant écrit à cette époque, peu après le 2 décembre, par Sainte-Beuve, sous le titre : les Regrets. C’était peu courageux à l’égard d’hommes qu’il n’avait pas toujours traités si durement et qui étaient alors des vaincus. Il y eut une vive et spirituelle réponse de M. Cuvillier-Fleury.
  2. M. de Falloux raconte cette innocente et aimable anecdote. Talma, à qui il n’avait su trop que dire, l’avait reçu en homme touché de ce jeune enthousiasme. Un soir, sortant du Théâtre-Français avec sa mère, il se trouvait en face d’un homme enveloppé de son manteau : c’était Talma, qui le reconnut et lui dit : « Eh bien ! mon jeune ami, avez-vous été content de moi ce soir ? » Qui fut ébahi ? Ce fut sa mère, Mme de Falloux, à qui il fallut raconter l’escapade et qui n’eut pas de peine à pardonner.
  3. Correspondance de Lamartine, t. III, lettre à M. de Virieu.
  4. On peut lire sur cette cour de Prague et cette vie des princes exilés, surtout sur M. le duc d’Angoulême, des Souvenirs laissés par M. le marquis de Villeneuve et publiés récemment sous ce titre : Charles X et Louis XIX en exil, 1 vol. in-8°.
  5. Ce qu’il y avait de piquant, c’est qu’un parent de M. de Falloux, un comte de Bombelles, nommé « au poste de grand-maître de la cour de Parme, vacant par la mort du comte de Neipperg, » avait en effet remplacé M. de Neipperg dans toutes ses fonctions et était par le fait le troisième mari de Marie-Louise. M. de Falloux était de la famille !
  6. Tocqueville n’avait connu Mme Swetchine qu’assez tard, après 1848, je crois, et avait été captivé. Un des volumes de sa Correspondance contient une série de lettres parfois assez laborieuses, qui indiquent une confiance très vive. On peut y voir comment une personne d’élite telle que Mme Swetchine, si bien faite pour le prosélytisme, peut prendre de l’empire sur un esprit sincère, mais pointilleux, inquiet, sévère pour lui-même, et encore plus sévère à l’égard des autres. Dans cette société, Tocqueville, par son humeur comme par la nature de son esprit, était le contraire de M. de Falloux.
  7. A peine est-il besoin de rappeler que M. de Falloux a été le pieux biographe de cette personne distinguée dans son livre : Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres, — et qu’il a été aussi l’éditeur fidèle de sa Correspondance recueillie en plusieurs volumes.
  8. Au reste, voici au complet le portrait fin et malin tracé plus tard par Sainte-Beuve à propos de la publication de la biographie et des lettres de Mme Swetchine. Il ne fait qu’accentuer des traits déjà visibles dès la jeunesse, a On dira tout ce qu’on voudra de M. de Falloux comme homme de parti politique et religieux, — c’est Sainte-Beuve qui parle, — il est de sa personne le plus gracieux des catholiques et le plus avenant des légitimistes. Il semble né pour les fusions, pour faire vivre ensemble à l’aise, dans le lien flexible de sa parole, un protestant et un jésuite, un universitaire et un ultramontain, un ligueur et un gallican ; à le voir circuler ainsi, sans s’y accrocher, à travers les doctrines les plus diverses, on dirait qu’il les admet toutes plus ou moins et qu’il les comprend. Sa complaisance infinie ressemble par momens à une intelligence universelle… » (Nouveaux Lundis, t. Ier.)
  9. Lettres de Mme Swetchine, 2 vol. Les lettres à Mme de Nesselrode jettent surtout un jour très vif et très fin sur ce monde légitimiste du temps.
  10. Voir la Correspondance du révérend père Lacordaire avec Mme Swetchine, correspondance si vive, si caractéristique, où le grand religieux se peint tout entier dans sa vérité intime, dans sa familière originalité.
  11. Voir la Correspondance inédite de Stendhal. — Je ne sais pas ce que valait le diplomate en Beyle-Stendhal, sur qui M. Albert Sorel a récemment écrit de si curieuses pages ; mais c’était un observateur piquant des détails.
  12. C’est ce que M. de Falloux sentait déjà et ce qu’il disait plus tard à M. le comte de Chambord dans une conversation où le prince souriait un peu des 200,000 hommes de M. des Cars, en ajoutant toutefois qu’il « en lèverait à peine la moitié. » — M. le duc des Cars, reprenait vivement M. de Falloux, n’a pas plus sous ses ordres 100,000 hommes que 200,000, et il importe que Monseigneur soit absolument fixé là-dessus. Le duc des Cars compte, éparpillée dans l’Ouest et dans le Midi, 4,000 ou 5,000 hommes qui s’enrôlent ou se laissent enrôler : les uns prêts à sacrifier leur vie pour la cause royale ; les autres qui prendront le temps de la réflexion ; un certain nombre enfin beaucoup plus sérieusement enrôlé dans la police. » — (Voir les Mémoires d’un royaliste.) — M. de Falloux ne disait cela que plus tard, à un moment où il avait acquis plus d’autorité ; mais il l’avait toujours pensé. M. le comte de Chambord se bornait à lui répondre qu’à son tour il exagérait.
  13. On ne peut pas toujours se fier à la fidélité des souvenirs de M. de Falloux dans le détail des faits. Il est aisé de voir qu’il écrivait souvent un peu à la légère, au hasard de la mémoire. Il dit par exemple à propos de sa candidature de 1842 : « On était sous le ministère de M. Guizot, successeur de M. Mole après la coalition et déjà en lutte ardente avec M. Thiers, revenu de sa courte ambassade à Londres… » Autant de mots, autant d’inexactitudes. M. Guizot n’était pas le successeur de M. Molé ; entre le cabinet de M. Molé et le cabinet de M. Guizot, il y avait eu deux ministères. M. Thiers n’avait pas pu revenir de l’ambassade de Londres, où il n’était jamais allé ; c’est M Guizot qui avait été envoyé par M. Thiers, président du conseil, comme ambassadeur à Londres, — et qui était revenu pour remplacer son chef au ministère, le 29 octobre 1840. On trouverait bien d’autres inexactitudes de détail.
  14. Au moment où M. de Falloux venait d’être élu, Lacordaire écrivait à Mme Swetchine : « Voilà donc notre ami commun député. C’est un grand fardeau et j’espère qu’il s’en tirera à son honneur autant qu’au profit du bien. Dites-lui que je m’abstiens de le féliciter de peur qu’il ne me soupçonne de le ménager pour quelque bureau de tabac ou croix d’honneur, choses qui deviennent de plus en plus semblables… » (Correspondance de Lacordaire avec Mme Swetchine.)
  15. On retrouvera ces discours dans l’ouvrage : Discours et mélanges politiques, par le comte de Falloux. Tous ces discours parlementaires de M. de Falloux tiennent dans un demi-volume ; mais ils sont tous des actes et ils ont tous leur cachet.
  16. Un des exemples les plus frappant, du soin que Berryer mettait toujours à ne point sacrifier un intérêt national à l’intérêt de parti, sans marchander même son appui à un gouvernement qu’il n’aimait pas, est la discussion sur les mariages espagnols. Berryer, par fidélité à des traditions nationales, par des raisons de politique séculaire, n’hésitait pas à soutenir M. Guizot et à approuver les mariages espagnols, au risque du trouble irréparable que cet acte jetait dans les relations avec l’Angleterre.
  17. Un des chapitres les plus saisissans de l’Histoire de la monarchie de Juillet, de M. Paul Thureau-Dangin, est certainement celui où l’auteur décrit cet état moral où se succédaient de si émouvantes catastrophes : et le procès Teste-Cubières devant la cour des pairs, et la mort volontaire du comte Bresson à Naples, et la tragédie de la duchesse de Praslin, et d’autres drames moins retentissans, et les manèges équivoques pour des trafics de places qui se passaient jusque dans les cabinets ministériels. C’est un tableau saisissant qui annonce le drame prochain au cœur de l’État !
  18. Tocqueville, dans un discours qui paraissait alors être le discours d’un philosophe troublé et qui n’était que tristement clairvoyant, disait, le 27 janvier 1848, à la chambre qui l’accueillait par des moqueries : — «… Est-ce que vous avez, à l’heure où nous sommes, la certitude d’un lendemain ? Est-ce que vous savez ce qui peut arriver en France d’ici à un an, à un mois, à un jour peut-être ? Vous l’ignorez ; mais ce que vous savez, c’est que la tempête est à l’horizon, c’est qu’elle marche sur vous : vous laisserez-vous prévenir par elle ? Je vous supplie de ne pas le faire ! ., oui, le danger est grand ; conjurez-le quand il en est temps encore. » — Il parlait ainsi moins d’un mois avant le 24 février.