Les Guerres contemporaines/Expéditions lointaines

Pichon-Lamy (p. 85-90).

EXPÉDITIONS LOINTAINES


Nous sommés arrivé à ces expéditions funestes, qui ont tant coûté aux puissances d’Europe et spécialement à la France : malheureusement ici les chiffres nous manquent, surtout pour les pertes d’hommes. Nous ne risquerons aucune évaluation conjecturale. Nous nous contenterons de rappeler l’éloignement des théâtres de la lutte en Chine, en Cochinchine, au Mexique, à Saint-Domingue, la différence du climat, la fièvre jaune, le typhus, les fièvres paludéennes, les fatigues, d’une guerre d’escarmouches incessantes, les marches forcées continuelles, la résistance obstinée de l’ennemi au Mexique, en Cochinchine, l’insuffisance des transports, des secours hygiéniques, parfois des vivres. Nous laissons chacun se faire, d’après toutes ces circonstances désastreuses, une idée plus au moins exacte du nombre des victimes qu’ont enlevées ces déplorables expéditions.

Quant aux pertes financières, notre position est moins mauvaise pour en juger l’étendue, mais elle ne nous permet pas encore d’arriver à l’exactitude. Les dépenses de la plupart de ces expéditions ne sont pas encore liquidées. Le Corps législatif a voté seulement en 1867 le règlement des comptes de 1863. Les comptes de 1864, de 1865, de 1866 ne sont pas encore connus avec précision. Une autre difficulté de ces calculs, c’est que les dépenses pour les expéditions lointaines se trouvent dans les divers budgets sous des titres différents, parfois confondues avec des dépenses d’autre nature. Il règne sur tous ces points une très-grande confusion, et l’heure ne semble pas encore venue de la dissiper. Ces dépenses exceptionnelles finirent par devenir tellement habituelles, que des budgets extraordinaires elles passèrent dans les budgets ordinaires : c’est ce dont fait preuve l’exposé des motifs sur la loi portant fixation des dépenses et des recettes de l’année 1863, présentée au Corps législatif le 6 mai 1862 par M. Vuitry, rapporteur. Le budget ordinaire de la marine portait augmentation de 18,773,501 fr. sur le précédent ; voici comment M. Vuitry expliquait cette augmentation : « Depuis plusieurs années les différents budgets, calqués les uns sur les autres, reproduisaient le même nombre de bâtiments à entretenir armés, soit 152 navires à l’effectif d’environ 26,000 hommes, bien que des circonstances de natures différentes eussent obligé le département de la marine, soit à créer des stations nouvelles, soit à augmenter l’effectif de quelques-unes des stations existantes. En conséquence, des crédits extraordinaires étaient nécessaires pour faire face à ces dépenses qui, après avoir commencé par être accidentelles et temporaires, avaient fini par prendre un caractère normal et permanent. Le budget ordinaire prévoyait 152 navires armés ; en 1859 le nombre des armements a été de 300, dont 123, il est vrai, pour l’armée d’Italie et l’expédition d’Indo-Chine. En 1860, le nombre des armements effectués s’est élevé à 275, dont 77 pour les expéditions d’Indo-Chine et de Syrie. En 1861, il en aura été à peu près de même. Dans cette situation, le gouvernement a dû rechercher avec soin ce qui, dans les armements extraordinaires des années précédentes, devait être regardé comme indispensable au service de nos stations navales, dont le nombre et l’importance se sont accrus à raison même des établissements nouveaux que la France est en voie de fonder dans les mers lointaines. » (Moniteur du 12 mars 1862). Ces expéditions lointaines avaient en effet terriblement grossi notre budget de la marine. En 1857 il n’était que de 121,865,000 fr. ; en 1859, sans compter l’Algérie et les colonies, il montait à 213,800,000 fr., et en 1861, d’après la loi des comptes du 8 juin 1864, il avait réclamé plus de 230 millions : ainsi le budget de la marine avait grossi, par suite des expéditions lointaines, d’environ 100 millions, et cette augmentation était presque regardée comme permanente. Le budget de la guerre subissait aussi l’influence de ces expéditions ; en 1861, année de paix, d’après la loi des comptes du 8 juin 1864, il avait exigé 400,975,814 fr. 12 c., excédant de 55 millions les prévisions qui ne montaient qu’à 345 millions.

L’un des résultats les plus fâcheux des guerres lointaines fut donc d’enfler, outre mesure, nos budgets ordinaires ; les suppléments de crédit, au moins, disparaîtront avec ces expéditions d’outremer ; mais cette augmentation des budgets de la marine dont ces guerres avaient été la cause, le gouvernement l’a déclarée normale et permanente, et elle a toujours été considérée depuis comme permanente et normale.

Quant aux dépenses totales de ces expéditions, M. Larrabure, il y a plus de quatre ans, les estimait déjà pour le Mexique et la Cochinchine seulement à 270 millions : c’était en décembre 1863 ; dans la même discussion, M. Calley-Saint-Paul portait à 450 millions les dépenses des guerres de Chine, de Cochinchine, du Mexique et du Japon. M. Vuitry répondait, en avouant pour l’expédition de Syrie 17 millions, pour celle de Kabylie 11 millions, pour celle de Chine et de Cochinchine 166 millions, lors du traité de Miramar, le gouvernement français déclarait avoir dépensé au Mexique 270 millions ; il est revenu depuis sur cette évaluation qu’il a déclarée exagérée. D’après le rapport de M. du Miral, sur le budget de 1868, les dépenses de l’expédition du Mexique auraient été les suivantes :


Années. Guerre. Marine. Finances. Totaux.
1861 3,200,000 3,200,000
1862 27,119,000 35,902,000 379,000 63,400,000
1863 72,012,000 24,606,000 1,001,000 97,619,000
1864 51,732,000 15,667,000 1,675,000 69,074,000
1866 29,342,000 10,583,000 1,480,000 41,405,000
1866 41,792,000 13,798,000 9,567,000 65,157,000
1867 9,993,000 13,117,000 200,000 23,310,000




231,990,000 116,873,000 14,302,000 363,165,000


D’après un autre tableau, extrait du même rapport, les recettes plus ou moins effectuées de l’expédition, consistant en remboursements et en obligations mexicaines, s’élèveraient à 61 millions 975,000 fr., d’où l’excédant de dépenses serait de 301 millions de francs.

Il est inutile de faire remarquer que ce tableau officiel est excessivement optimiste. M. Berryer prétend prouver que l’expédition a absorbé 600 millions : ce ne serait pas impossible ; toujours est-il que le gouvernement, lui-même, avant avoué un chiffre de dépenses effectuées de 270 millions, lors de la convention de Miramar, c’est-à-dire quand la guerre n’était qu’à moitié, il est difficile que les dépenses ultérieures, remboursements déduits, n’aient pas porté cette somme au moins à 400 millions. Quant aux expéditions de Chine, de Cochinchine et du Liban, nous ne pouvons les estimer à moins de 300 millions ; ce chiffre représente à peu près exactement des augmentations imprévues de nos budgets de la marine et de la guerre, dans les années de paix 1860, 61 et 62, alors que l’expédition du Mexique n’avait encore que peu coûté, et l’on sait que l’expédition de Cochinchine se poursuit encore et aggrave notre budget d’une manière permanente. Si l’on joint à ces dépenses budgétaires la perte de tous ces capitaux qui se sont détournés des emplois productifs, pour s’éteindre, sans retour dans les emprunts mexicains, on trouve que les expéditions lointaines ont enlevé au moins un milliard à la France, sans compter qu’elles ont haussé d’une manière permanente le budget de la marine.