Les Grandes Espérances/II/5

Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 2p. 44-52).


CHAPITRE V.


En m’habituant à mes espérances, j’étais arrivé insensiblement à observer l’effet qu’elles produisaient sur moi et sur ceux qui m’entouraient ; et tout en me dissimulant autant que possible leur action sur mon caractère, je savais très-bien que cette action n’était pas bonne de tout point. Je vivais dans un état de malaise chronique en songeant à ma conduite envers Joe, et ma conscience n’était pas plus à l’aise à l’égard de Biddy. Souvent, quand je m’éveillais la nuit, je pensais avec un grand abattement d’esprit que j’aurais été plus heureux et meilleur si je n’avais jamais vu la figure de miss Havisham et si j’étais arrivé à l’âge d’homme, content d’être le compagnon de Joe, dans la vieille et honnête forge. Bien souvent aussi, le soir, quand j’étais seul, assis devant le feu, je pensais qu’après tout il n’y avait pas de feu comme celui de la forge et celui de notre cuisine.

Cependant Estelle était si inséparable de mes insomnies et de mes agitations d’esprit, que j’étais réellement confus en m’apercevant de l’effet prodigieux qu’elle produisait sur moi, c’est-à-dire qu’en supposant que je n’eusse pas eu d’autres préoccupations et d’autres espérances, et que j’eusse simplement continué de penser à elle, je ne pouvais parvenir à me persuader que mon état eût été beaucoup meilleur. Quant à l’influence de ma position sur les autres, je n’étais pas dans le même embarras, et je vis, bien qu’un peu obscurément peut-être, qu’elle ne profitait à personne, et surtout qu’elle ne profitait pas à Herbert. Mes habitudes coûteuses entraînaient sa nature facile à des dépenses qu’il n’était pas en état de supporter, corrompaient la simplicité de sa vie et mêlaient à sa tranquillité des inquiétudes et des regrets. Je n’avais pas le moindre remords d’avoir amené sans le savoir les autres membres de la famille Pocket aux pauvres ruses qu’ils pratiquaient, parce que ces petitesses étaient dans leur nature et auraient été provoquées par n’importe qui si je les avais laissés sommeiller. Mais avec Herbert c’était bien différent. Je me reprochais souvent de lui avoir rendu le mauvais service d’encombrer ses chambres, modestement garnies, de meubles plus luxueux et aussi inutiles les uns que les autres, et d’avoir mis à sa disposition le Vengeur à gilet jaune serin.

De sorte que, pour augmenter de plus en plus notre petit confortable, je commençai dès ce moment à contracter une quantité de dettes. Il m’était presque impossible de commencer sans qu’Herbert en fît autant ; il suivit donc bientôt mon exemple. D’après l’idée que nous suggéra Startop, nous nous fîmes présenter à un club appelé les Pinsons du Bocage, institution dont je n’ai jamais bien deviné le but, si ce n’est que les membres devaient dîner à grands frais une fois tous les quinze jours pour se quereller entre eux le plus possible après dîner et s’amuser à griser les six garçons de service, de façon à leur faire descendre les escaliers sur la tête. Je sais que ces remarquables fins sociales s’accomplissaient si invariablement qu’Herbert et moi nous ne trouvâmes rien de mieux à dire dans le premier toast de la réunion que la magnifique phrase suivante : « Messieurs, puisse ce premier accord de bons sentiments régner toujours parmi les Pinsons du Bocage. » Les Pinsons dépensaient follement leur argent. L’hôtel où nous dînions était situé dans Covent Garden, et le premier Pinson que je vis quand j’eus l’honneur de faire partie du Bocage fut Bentley Drummle, qui, à cette époque, se promenait par la ville dans un cabriolet à lui, et causait un dommage considérable aux bornes des coins de rues. Quelquefois il s’élançait de son équipage par-dessus le tablier, la tête la première, et je le vis dans une occasion descendre à la porte du Bocage de cette manière imprévue exactement comme du charbon de terre. Mais ici j’anticipe un peu, car je n’étais pas encore Pinson et ne pouvais l’être, selon les lois jurées par la société, avant ma majorité.

Confiant dans mes propres ressources, j’aurais volontiers pris sur moi les dépenses d’Herbert, mais Herbert était fier, et je ne pouvais lui faire une semblable proposition. Ainsi, il se mettait de tous côtés dans l’embarras, et continuait à se préoccuper vivement des moyens qu’il pourrait trouver pour tâcher d’en sortir. Quand, petit à petit, nous arrivâmes à passer ensemble de longues heures, je remarquai qu’il considérait sa position présente et future d’un œil désespéré au déjeuner ; puis qu’il commençait à la considérer avec un peu plus d’espoir vers midi, qu’il retombait dans ses inquiétudes vers l’heure du dîner ; qu’il semblait apercevoir le capital indispensable assez nettement dans le lointain après le dîner, qu’il le réalisait vers minuit, et que, vers dix heures du matin, le désespoir le reprenait au point qu’il parlait d’acheter une carabine et de partir pour l’Amérique avec l’intention bien arrêtée de forcer les buffles à faire sa fortune.

J’étais ordinairement à Hammersmith la moitié de la semaine environ, et quand j’étais à Hammersmith j’allais à Richmond. Herbert venait souvent à Hammersmith quand j’y étais, et je pense que ces jours-là son père entrevoyait vaguement que l’occasion qu’il cherchait n’avait pas encore paru ; mais que, eu égard à la manie générale de tomber, remarquable dans cette famille, il devait nécessairement finir par tomber sur quelque chose d’avantageux. Pendant ce temps-là, M. Pocket grisonnait et essayait plus souvent que jamais de se tirer les cheveux pour sortir de ses perplexités, tandis que Mrs Pocket donnait des crocs-en-jambe à toute la famille à l’aide de son tabouret, lisait son livre de blason, perdait son mouchoir de poche, nous parlait de son grand-papa et enseignait au Baby à se conduire, en le faisant mettre au lit toutes les fois qu’il attirait son attention.

Comme je suis maintenant en train de résumer toute une époque de ma vie dans le but de déblayer la route devant moi, je ne puis mieux faire que de compléter la description de nos habitudes et de notre manière de vivre à l’Hôtel Barnard.

Nous dépensions le plus d’argent que nous pouvions, et nous obtenions en échange aussi peu que les gens auxquels nous avions affaire se mettaient dans la tête de nous donner. Nous étions toujours plus ou moins gênés, et la plupart de nos connaissances se trouvaient dans la même condition. Une heureuse fiction nous faisait croire que nous nous amusions constamment, et une ombre de vérité nous faisait voir que nous n’y arrivions jamais, et j’avais une entière certitude que notre cas, sous ce dernier rapport, était assez commun.

Chaque matin Herbert se rendait dans la Cité pour regarder autour de lui s’il ne voyait pas quelque moyen de sortir d’embarras. Je lui rendais souvent visite dans la sombre chambre du fond dans laquelle il vivait avec une bouteille d’encre, une patère à chapeau, une boîte à charbon, une boîte à ficelle, un almanach, un pupitre, un tabouret et une règle, et je ne me rappelle pas l’avoir vu faire autre chose que d’attendre l’occasion de faire la fortune si patiemment espérée. Si nous avions fait tout ce que nous entreprenions aussi fidèlement qu’Herbert, nous aurions pu former une république de toutes les vertus. Il n’avait rien autre chose à faire, le pauvre garçon, si ce n’est de se rendre à une certaine heure de l’après-midi au Lloyd pour voir son patron, je pense. Il ne faisait jamais autre chose au Lloyd, à ma connaissance du moins, que d’en revenir. Quand il voyait les choses très-sérieusement et qu’il fallait positivement trouver quelque expédient, il allait à la Bourse à l’heure des affaires, il entrait, il sortait et exécutait une sorte de contredanse lugubre au milieu des magnats de la finance.

« Car, me disait Herbert en rentrant dîner, un jour qu’il sortait de cette réunion, je trouve que l’occasion ne vient pas toute seule, Haendel, et qu’il faut aller la trouver… et c’est ce que je fais. »

Si nous avions eu moins d’attachement l’un pour l’autre, je crois que, par mauvaise humeur, nous nous serions querellés régulièrement tous les matins. Je détestais au-delà de toute expression cet appartement qui m’avait fait faire tant de folies, et, dans ces moments de repentir, je ne pouvais supporter la vue de la livrée du Vengeur, qui me paraissait plus coûteuse alors et moins rémunératrice qu’à tout autre moment de la journée. À mesure que mes dettes s’accumulaient, le déjeuner prenait une forme de plus en plus creuse, et dans une certaine occasion, menacé par lettres de poursuites légales qui n’étaient pas tout à fait étrangères à la bijouterie, comme le disait certain papier griffonné que j’avais sous les yeux, j’allai jusqu’à saisir le Vengeur par le collet et à l’enlever de terre, de sorte qu’il se trouvait en l’air comme un Cupidon botté, sous prétexte qu’il nous manquait un petit pain.

À certains jours, ou plutôt à des jours incertains, car ils dépendaient de notre humeur, je disais à Herbert, comme si je venais de faire une découverte remarquable :

« Mon cher Herbert, nous nous enfonçons.

— Mon cher Haendel, me répondait Herbert, en toute sincérité, croyez-le si vous le voulez, mais ces mêmes mots, par une étrange coïncidence, étaient sur mes lèvres.

— Alors, Herbert, répliquais-je, voyons à voir clair dans nos affaires. »

Nous éprouvions toujours une profonde satisfaction en prenant jour dans cette intention ; je m’imaginais toujours que c’était là traiter les affaires ; que c’était le moyen de prendre l’ennemi à la gorge, et je sais qu’Herbert pensait comme moi.

Nous commandions quelque chose de délicat et de rare, pour dîner, avec une bouteille de quelque chose sortant aussi de l’ordinaire, afin de fortifier nos esprits et d’être en état de bien examiner les choses. Le dîner fini, nous mettions sur la table un paquet de plumes, de l’encre en abondance et une quantité raisonnable de papier blanc et de papier buvard, car il nous avait paru convenable d’avoir une papeterie bien montée.

Je prenais alors une feuille de papier et j’écrivais en haut de la page, et d’une belle main :

ÉTAT DES DETTES DE PIP.

Ajoutant avec soin :

« Hôtel Barnard. »

Et la date.

Herbert aussi prenait une feuille de papier et écrivait la même formule :

ÉTAT DES DETTES D’HERBERT.

Chacun de nous se reportait alors à un monceau de papiers placé à son côté, et qui avaient été jetés dans des tiroirs après avoir été usés et déchirés dans les poches, ou à demi brûlés pour allumer les bougies, plantés dans le coin des glaces pendant des semaines, ou autrement avariés. Le bruit de nos plumes sur le papier nous calmait considérablement, et parfois même je trouvais autant de mérite au travail édifiant que nous entreprenions que si nous avions réellement payé nos dettes. Au point de vue méritoire, ces deux choses me semblaient à peu près égales.

Quand nous avions écrit un certain temps, je demandais à Herbert où il en était.

« Elles montent, Haendel, disait-il, elles montent, sur ma parole ! »

Herbert se grattait préalablement la tête à la vue de ces chiffres accumulés !

« Soyez ferme, Herbert, répondais-je en me couchant sur ma plume avec une nouvelle ardeur ; regardez la chose en face ; voyez dans vos affaires, fixez-les jusqu’à les dévisager.

— C’est ce que je voudrais, Haendel ; seulement, ce sont elles qui me dévisagent. »

Mon ton résolu n’en produisait pas moins son effet, et Herbert se remettait au travail. Un moment après, il cessait de nouveau, sous prétexte qu’il n’avait pas la facture de Cobb ou de Lobb, ou de Nobb, selon la circonstance.

« Alors, Herbert, évaluez à peu près à quelle somme elle peut monter ; prenez un chiffre rond et portez-le sur votre liste.

— Quel garçon de ressource vous faites, mon ami, répondait-il avec admiration. Réellement, vous avez des dispositions remarquables pour les affaires. »

C’est ce que je pensais, et en ces occasions j’étais très-convaincu que je méritais la réputation d’un homme d’affaires de première force : prompt, décisif, énergique, précis, et de sang-froid. Quand j’avais porté toutes mes dettes sur ma liste, je pointais et numérotais les factures. Chaque fois que j’inscrivais un numéro, j’éprouvais une véritable sensation de plaisir. Quand je n’avais plus rien à numéroter, je pliais toutes mes factures d’une manière uniforme, j’inscrivais le montant sur le dos de chacune d’elles et les liais en un seul paquet symétrique ; puis je faisais la même opération pour les comptes d’Herbert, qui convenait modestement qu’il n’avait pas mon génie administratif, et qui sentait que j’avais apporté quelque lumière dans ses affaires.

Mon système avait encore un autre côté brillant : c’était ce que j’appelais « laisser une marge. » Supposons, par exemple, que les dettes d’Herbert se montassent à cent soixante-quatre livres quatre shillings et deux pence, je disais :

« Laissez une marge, et portez-les à deux cents livres. »

Ou, supposons que les miennes montassent à quatre fois autant, je laissais une marge et je les portais à sept cents livres. J’avais la plus haute opinion de la sagesse de cette marge. Mais je suis forcé de convenir, en regardant en arrière, que je crois que ce fut un système coûteux, car nous recommencions aussitôt à faire de nouvelles dettes, pour combler la marge ; et quelquefois, vu les idées de liberté et de solvabilité qu’elle comportait, nous étions promptement forcés d’avoir recours à une nouvelle marge.

À la suite d’un examen de ce genre, il y avait généralement un calme, un repos, un vertueux silence, qui me donnait pour le moment une opinion admirable de moi-même. Satisfait de mes efforts, de ma méthode et des compliments d’Herbert, je restais assis, avec son paquet symétrique et le mien posé devant moi sur la table, au milieu des diverses fournitures de bureau, me figurant être une sorte de banquier plutôt qu’un simple particulier tel que j’étais.

En ces occasions solennelles, nous fermions notre porte d’entrée, afin de ne pas être dérangés. Un soir, je venais de tomber dans cet état de béatitude, quand nous entendîmes une lettre glisser dans la fente de ladite porte, et tomber sur le plancher.

« C’est pour vous, Haendel, dit Herbert qui était sorti et rentrait en la tenant, et j’espère que ce n’est rien de mauvais. »

Il faisait allusion au lourd cachet noir de l’enveloppe et à sa bordure noire.

La lettre était signée Trabb et Co ; elle contenait simplement que j’étais un honoré monsieur, et qu’ils prenaient la liberté de m’informer que Mrs Gargery avait quitté ce monde le lundi dernier à six heures vingt minutes du soir, et que ma présence était réclamée à l’enterrement le lundi suivant, à trois heures de l’après-midi.


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