Les Grandes Espérances/II/19

Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 2p. 216-226).


CHAPITRE XIX.


La seconde des deux rencontres dont j’ai parlé dans le chapitre précédent arriva une semaine environ après celle-ci. J’avais encore laissé mon bateau au wharf, en aval du pont. L’après-midi n’était pas encore avancée ; je n’avais pas décidé où je dînerais ; j’avais flâné dans Cheapside et j’y flânais encore, le plus inoccupé de tous ceux qui allaient et venaient autour de moi, quand la large main de quelqu’un qui venait derrière moi tomba sur mon épaule. C’était la main de M. Jaggers, et il la passa sous mon bras.

« Puisque nous allons du même côté, Pip, nous pouvons causer ensemble. Où allez-vous ?

— Au Temple, je crois, dis-je.

— Vous ne le savez pas exactement ? dit M. Jaggers.

— Mais, repris-je, heureux pour une fois de pouvoir le forcer à m’interroger, je ne crois pas, car je suis encore indécis.

— Vous allez dîner, dit M. Jaggers, vous ne craignez pas d’admettre cela, je suppose ?

— Non, répondis-je, je ne crains pas d’admettre cela.

— Et vous n’êtes pas invité ?

— Je ne crains pas d’admettre non plus que je ne suis pas invité.

— Alors, dit M. Jaggers, venez dîner avec moi. »

J’allais m’excuser quand il ajouta :

« Wemmick y sera. »

Je changeai donc mon refus en acceptation, les quelques mots que j’avais prononcés pouvant servir de commencement à l’une comme à l’autre phrase. Nous longeâmes Cheapside et nous gagnâmes la Petite Bretagne pendant que les lumières commençaient à jaillir brillamment des devantures des boutiques, et que les allumeurs de réverbères, trouvant à peine assez de place pour poser leurs échelles dans la foule qui montait et descendait continuellement, ouvraient plus d’yeux rouges dans le brouillard qui s’élevait que ma tour, servant de veilleuse, n’avait ouvert d’yeux blancs sur la muraille fantastique des Hummums.

À l’étude de la Petite Bretagne, il y eut le courrier ordinaire, le lavage des mains, le mouchage des chandelles, et la fermeture de la caisse qui terminait les occupations de la journée. Pendant que je me tenais devant le feu de M. Jaggers, sa flamme, en s’élevant et en s’abaissant, donnait aux deux bustes de la tablette la même apparence que s’ils avaient joué avec moi un jeu diabolique et à qui baisserait les yeux le premier. Quant à la paire de grasses et communes chandelles du bureau, elles éclairaient tristement M. Jaggers, qui écrivait dans son coin, et elles étaient décorées de sales feuilles de papier, qui les entouraient comme un linceul en souvenir d’une quantité de clients pendus.

Nous nous rendîmes tous trois ensemble à Gerrard Street dans une voiture de place. Dès que nous y arrivâmes, on servit le dîner. Bien que je n’eusse pas dû songer à faire dans cette maison la moindre allusion aux sentiments que Wemmick professait chez lui, cependant je n’aurais eu aucune objection à rencontrer de temps en temps un coup d’œil amical de sa part. Mais il n’en devait pas être ainsi. Toutes les fois qu’il levait les yeux de dessus la table, c’était pour les porter sur M. Jaggers, et il était sec et froid avec moi comme s’il y eût eu deux Wemmick, et que celui qui était devant moi eût été le mauvais.

« Avez-vous envoyé la lettre de miss Havisham à M. Pip, Wemmick ? demanda M. Jaggers quand nous eûmes commencé à dîner.

— Non, monsieur, répondit Wemmick ; elle allait partir par la poste quand vous êtes entré avec M. Pip dans l’étude, la voici. »

Il la tendit à son patron au lieu de me la donner.

« C’est une lettre de deux lignes, Pip, dit M. Jaggers en me la passant, que m’a envoyée miss Havisham parce qu’elle n’était pas sûre de votre adresse. Elle me dit qu’elle désire vous voir pour une petite affaire dont vous lui aviez parlé. Irez-vous ?…

— Oui, dis-je en jetant les yeux sur la lettre qui était conçue exactement en ces termes.

— Quand croyez-vous pouvoir y aller ?

— J’ai une affaire urgente à terminer, dis-je en regardant Wemmick qui mangeait du poisson, cela m’empêche de pouvoir préciser l’époque, mais peut-être irai-je de suite.

— Si M. Pip a l’intention d’y aller tout de suite, dit Wemmick à M. Jaggers, il n’est pas nécessaire qu’il fasse une réponse, n’est-ce pas ? »

Recevant ceci comme un avertissement qu’il valait mieux ne pas mettre de retard, je décidai que j’irais le lendemain, et je le dis. Wemmick but un verre de vin et regarda M. Jaggers d’un air à la fois boudeur et satisfait, mais il ne me regarda pas.

« Ainsi, Pip, dit M. Jaggers, notre ami Drummle a joué ses cartes et il a gagné la partie. »

Tout ce que je pus faire ce fut d’ébaucher un signe d’assentiment.

« Ah ! c’est un garçon qui promet, dans son genre ; mais il pourrait bien ne pas pouvoir suivre ses inclinations. Le plus fort finira par l’emporter ; mais le plus fort est encore à trouver. S’il allait l’être, et s’il la battait…

— Assurément, interrompis-je la tête et le cœur en feu, vous ne pensez pas qu’il soit assez scélérat pour agir ainsi, monsieur Jaggers ?

— Je n’ai pas dit cela, Pip, je fais une supposition. S’il arrivait à la battre, il se peut qu’il ait la force pour lui ; si c’était une question d’intelligence, il ne le ferait certainement pas. Il serait bien difficile de donner une opinion sur ce qu’un individu de cette espèce peut devenir dans telle circonstance, parce qu’il y a autant de chance pour l’un comme pour l’autre de ces deux résultats.

— Expliquez-moi donc cela.

— Un garçon comme notre ami Drummle, répondit M. Jaggers, ou bat ou rampe. Il peut ramper et se plaindre, ou ramper et ne pas se plaindre, mais il bat ou il rampe. Demandez à Wemmick ce qu’il en pense.

— Il bat ou il rampe, dit Wemmick sans s’adresser à moi le moins du monde.

— Ainsi, voici pour Mrs Bentley Drummle, dit M. Jaggers en prenant une carafe de vin de choix sur son buffet, et remplissant nos verres et le sien, et puisse la question de suprématie se terminer à la satisfaction de madame ! ce ne sera jamais à la satisfaction de madame et de monsieur. Voyons donc, Molly, Molly, Molly, comme vous êtes lente aujourd’hui ! »

Molly était à côté de lui quand il lui adressa la parole, et elle mettait un plat sur la table. Quand elle retira ses mains, elle recula d’un pas ou deux, murmura d’un ton agité quelques mots d’excuse, et un certain mouvement de ses doigts, pendant qu’elle parlait, attira mon attention.

« Qu’y a-t-il ? demanda M. Jaggers.

— Rien, seulement le sujet de votre conversation m’était quelque peu pénible. »

Les doigts de Molly s’agitaient comme lorsque l’on tricote ; elle regardait son maître, ne sachant pas si elle pouvait se retirer, ou s’il avait quelque chose de plus à lui dire, et s’il n’allait pas la rappeler si elle partait. Son regard était très-perçant ; bien certainement j’avais vu de tels yeux et de telles mains tout récemment, en une occasion mémorable !

Il la renvoya, et elle sortit vivement de la chambre ; mais elle resta devant moi aussi distinctement que si elle eût été encore là. Je regardais ces yeux, je regardais ces mains, je regardais ces cheveux flottants, et je les comparais à d’autres yeux, à d’autres mains, à d’autres cheveux que je connaissais, et je pensais à ce que tout cela pourrait être après vingt années d’une vie orageuse avec un mari brutal. Je regardai encore les yeux et les mains de la gouvernante, et je pensai à l’inexplicable sentiment qui s’était emparé de moi la dernière fois que je m’étais promené avec quelqu’un dans le jardin abandonné et à travers la brasserie en ruines, je pensais comment le même sentiment m’était revenu quand j’avais vu un visage me regarder et une main me faire des signes par la portière de la voiture ; et comment il était revenu encore une fois, et m’avait traversé comme l’éclair quand j’avais passé dans une voiture, n’étant pas seul, à travers l’éclat soudain d’une lumière dans une rue obscure, je pensais comment un anneau d’affinité qui manquait m’avait empêché de reconnaître cette identité au théâtre, et comment cet anneau qui manquait auparavant, avait été rivé par moi maintenant que je passais par hasard du nom d’Estelle aux doigts qui remuaient comme s’ils tricotaient et aux yeux attentifs, et je fus parfaitement convaincu que cette femme était la mère d’Estelle.

M. Jaggers m’avait vu avec Estelle, et il n’était pas probable que des sentiments que je ne m’étais pas donné la peine de cacher lui eussent échappé. Il fit un signe d’assentiment quand je dis que ce sujet m’était pénible, me frappa sur l’épaule, fit circuler le vin encore une fois, et continua son dîner.

Seulement deux fois encore la gouvernante reparut, et alors son séjour dans la salle fut très-court, et M. Jaggers se montra sec avec elle. Mais ses mains étaient les mains d’Estelle, et ses yeux étaient les yeux d’Estelle, et, quand elle aurait reparu cent fois je n’aurais été ni plus ni moins certain que ma conviction était la vérité.

Ce fut une soirée bien triste, car Wemmick buvait son vin quand la carafe passait devant lui comme s’il eût rempli un devoir, juste comme il aurait pu prendre son salaire, le premier du mois, et, les yeux sur son chef, il se tenait perpétuellement prêt à subir un contre-interrogatoire. Quant à la quantité de vin, sa bouche était aussi indifférente et prête que toute autre boîte aux lettres à recevoir sa quantité de lettres. À mon point de vue, il fut tout le temps le mauvais Wemmick, et du Wemmick de Walworth, il n’avait que l’enveloppe.

Wemmick et moi nous prîmes congé de bonne heure et nous partîmes ensemble. Même en cherchant à tâtons nos chapeaux parmi la provision de bottes de M. Jaggers, je sentis que le vrai Wemmick était en train de revenir ; et nous n’eûmes pas parcouru douze mètres de Gerrard Street, dans la direction de Walworth, que je me trouvai marchant bras dessus bras dessous avec le bon Wemmick, et que le mauvais s’était évaporé dans l’air du soir.

« Eh bien ! dit Wemmick, c’est fini. C’est un homme surprenant qui n’a pas son pareil au monde ; mais il faut se serrer quand on dîne avec lui, et je dîne bien mieux quand je ne suis pas serré. »

Je sentais que c’était bien là le cas, et je le lui dis.

« Je ne le dirais pas à d’autre qu’à vous, répondit-il, mais je sais que ce qui se dit entre vous et moi ne va pas plus loin.

— Avez-vous jamais vu la fille adoptive de miss Havisham, Mrs Bentley Drummle ? lui demandai-je.

— Non, » me répondit-il.

Pour éviter de paraître trop brusque, je lui parlai de son père et de miss Skiffins. Il prit un air fin quand je prononçai le nom de miss Skiffins, et s’arrêta dans la rue pour se moucher, avec un mouvement de tête et un geste qui n’étaient pas tout à fait exempts d’une secrète fatuité.

« Wemmick, dis-je, vous souvenez-vous de m’avoir dit, avant que j’allasse pour la première fois au domicile privé de M. Jaggers, de faire attention à sa gouvernante ?

— Vous l’ai-je dit, répliqua-t-il ; ma foi, je crois que oui ; le diable m’emporte ajouta-t-il tout à coup, je crois que je l’ai dit ! Il me semble que je ne suis pas encore tout à fait desserré.

— Vous l’avez appelée une bête féroce apprivoisée, dis-je.

— Et vous, comment l’appelez-vous ? dit-il.

— La même chose. Comment M. Jaggers l’a-t-il apprivoisée, Wemmick ?

— C’est son secret ; il y a de longues années qu’elle est avec lui.

— Je voudrais que vous me disiez son histoire : j’ai un intérêt tout particulier à la connaître. Vous savez que ce qui se dit entre nous ne va pas plus loin.

— Eh bien ! répliqua Wemmick, je ne sais pas son histoire, c’est-à-dire que je n’en sais pas tous les détails ; mais ce que j’en sais, je vais vous le dire. Nous sommes toujours dans nos capacités privées et personnelles.

— Bien entendu.

— Il y a une vingtaine d’années, cette femme fut jugée à Old Bailey pour meurtre et fut acquittée. C’était une très-belle jeune femme, et je crois qu’elle avait un peu de sang bohémien dans les veines. N’importe comment, il était assez chaud quand elle était excitée.

— Mais elle fut acquittée.

— M. Jaggers était pour elle, continua Wemmick avec un regard plein de signification, et il plaida sa cause d’une manière tout à fait surprenante. C’était une cause désespérée. Il n’était alors comparativement qu’un commençant, et sa plaidoirie fit l’admiration de tout le monde ; de fait, on peut presque dire que c’est cette affaire qui l’a posé. Il la plaida lui-même au bureau de police, jour par jour, pendant longtemps, luttant même contre le renvoi devant le tribunal, et le jour du jugement, où il ne pouvait plaider lui-même, il se tint près de l’avocat, et, chacun le sait, c’est lui qui mit tout le sel et le poivre. La personne assassinée était une femme, une femme qui avait une dizaine d’années de plus que la gouvernante, et qui était bien plus grande et bien plus forte. C’était un cas de jalousie. Toutes deux avaient mené une vie déréglée, et cette femme avait été mariée très-jeune sous le manche à balai (comme nous disons) à un coureur, et c’était une vraie furie en matière de jalousie. La femme assassinée, mieux assortie à l’homme, certainement par rapport à l’âge, fut trouvée morte dans une grange, près de Hounslow Heath. Il y avait eu une lutte violente, un combat peut-être. Elle était contusionnée, égratignée et déchirée ; elle avait été prise à la gorge, et enfin étouffée. Or, il n’y avait aucune preuve pour faire soupçonner une autre personne que cette femme, et c’est principalement sur l’impossibilité pour elle d’avoir commis le meurtre, que M. Jaggers la défendait. Vous pouvez être certain, dit Wemmick en me touchant le bras, qu’il ne fit alors aucune allusion à la force de ses poignets, bien qu’il en fasse quelquefois maintenant. »

J’avais raconté à Wemmick qu’il lui avait fait nous montrer ses poignets le jour du dîner.

« Eh bien, monsieur, continua Wemmick, il arriva… il arriva… devinez-vous ? Que cette femme fut habillée avec tant d’artifice, depuis le jour de son arrestation, qu’elle parut bien plus faible qu’elle ne l’était réellement ; ses manches surtout avaient été si habilement arrangées, que ses bras avaient une apparence tout à fait délicate. Elle avait seulement une ou deux contusions sur sa personne, et ne paraissait pas avoir été frappée à coups de pied, mais le dessus de ses mains était égratigné, et l’on se demandait si cela avait été fait avec les ongles. Alors M. Jaggers démontra qu’elle avait passé au milieu d’une très-grande quantité d’épines, qui n’étaient pas aussi hautes que sa tête, mais qu’elle ne pouvait les avoir traversées sans qu’elles eussent déchiré ses mains, et l’on trouva des parcelles de ces épines dans sa peau, et l’on s’en servit comme de preuves, aussi bien que du fait que les épines en question, après examen, avaient été trouvées brisées pour avoir été traversées, et qu’elles avaient conservé, çà et là quelques lambeaux de vêtements et des petites tâches de sang ; mais le point le plus hardi qu’il présenta fut celui-ci. On avait essayé d’établir comme preuve de sa jalousie, qu’elle était fortement soupçonnée d’avoir, vers cette même époque, et pour se venger de son amant, fait périr l’enfant qu’elle avait eu de lui, enfant âgé de trois ans. Voici de quelle manière M. Jaggers s’en tira : « Nous disons que ce ne sont pas là des marques d’ongles, mais des marques d’épines, et nous vous montrons les épines. Vous dites que ce sont des marques d’ongles, et vous avancez l’hypothèse qu’elle a fait périr son enfant. Vous devez accepter toutes les conséquences de cette hypothèse. D’après ce que nous en savons, elle peut avoir fait périr son enfant, et l’enfant, en saisissant ses mains, peut les avoir égratignées. Eh bien ! alors, pourquoi ne la jugez-vous pas pour le meurtre de son enfant ? Quant aux égratignures, si vous y tenez, nous disons que, d’après ce que nous savons, vous pouvez vous en rendre compte, prenant pour sûreté de votre argument que vous ne l’avez pas inventé. » Pour conclure, monsieur dit Wemmick, M. Jaggers était à lui seul beaucoup plus fort que tous les jurés ensemble, et ils se laissèrent convaincre.

— A-t-elle toujours été à son service depuis ?

— Oui, mais non seulement cela, dit Wemmick, elle est entrée à son service immédiatement après son acquittement, aussi calme et aussi docile qu’elle l’est maintenant. On lui a appris depuis une chose ou une autre pour faire son service, mais elle fut apprivoisée dès le commencement.

— Vous souvenez-vous du sexe de l’enfant ?

— On a dit que c’était une fille.

— Vous n’avez plus rien à me dire ce soir ?

— Rien ; j’ai reçu votre lettre, et je l’ai détruite. Rien. »

Nous échangeâmes un bonsoir affectueux, et je rentrai chez moi avec un nouvel aliment pour mes pensées, mais sans soulagement des anciennes.


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