Les Grandes Espérances/II/18

Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 2p. 206-215).


CHAPITRE XVIII.


Quelques semaines se passèrent sans apporter aucun changement. Nous attendions Wemmick, et il ne donnait aucun signe de vie. Si je ne l’avais pas connu hors de la Petite Bretagne, et si je n’avais jamais joui du privilège d’être sur un pied d’intimité au château, j’aurais pu douter de lui, mais le connaissant comme je le connaissais, je n’en doutai pas un seul instant.

Mes affaires positives prenaient un triste aspect, et plus d’un créancier me pressait pour de l’argent. Je commençais, moi-même, à connaître le besoin d’argent (je veux dire d’argent comptant dans ma poche), et j’atténuai ce besoin en vendant quelques objets de bijouterie, dont on se passe facilement ; mais j’avais décidé que ce serait une action lâche de continuer à prendre de l’argent de mon bienfaiteur, dans l’état d’incertitude de pensées et de projets où j’étais. En conséquence, je lui renvoyai, par Herbert, le portefeuille intact, pour qu’il le gardât, et je sentis une sorte de satisfaction — était-elle réelle ou fausse ? je le sais à peine — de n’avoir pas profité de sa générosité, depuis qu’il s’était révélé à moi.

Comme le temps s’écoulait, l’idée qu’Estelle était mariée s’empara de moi. Craignant de la voir confirmée, bien que ce ne fût rien moins qu’une conviction, j’évitais de lire les journaux, et je priai Herbert (auquel j’avais confié cette circonstance, lors de notre dernière entrevue) de ne jamais m’en parler. Pourquoi gardais-je avec soin ce misérable et dernier lambeau de la robe de l’Espérance, déchirée et emportée par le vent ? Pourquoi, vous qui lisez ceci, avez-vous commis la même inconséquence, l’an dernier, le mois dernier, la semaine dernière ?

C’était une vie malheureuse que celle que je menais, et son anxiété dominante dépassait toutes les autres anxiétés comme une haute montagne s’élève au-dessus d’une chaîne de montagnes, et ne disparaissait jamais de ma vue. Cependant aucune nouvelle cause de terreur ne s’élevait que je ne sautasse à bas de mon lit avec la nouvelle crainte qu’il était découvert, et que j’écoutasse avec anxiété les pas d’Herbert rentrant le soir de peur qu’il fût plus léger que de coutume et chargé de mauvaises nouvelles : malgré tout cela ou plutôt à cause de tout cela les choses allaient leur train. Condamné à l’inaction, à une inquiétude et à un doute continuels, je ramais çà et là dans mon bateau, et j’attendais… j’attendais… j’attendais… du mieux que je le pouvais.

Il y avait des marées où, après avoir descendu la rivière, je ne pouvais remonter son remous furieux à l’endroit des arches et de l’éperon du vieux pont de Londres. Alors je laissais mon bateau à un wharf près de la Douane, pour qu’on l’amenât ensuite aux escaliers du Temple. Je le faisais assez volontiers, car cela servait à me faire connaître, ainsi que mon bateau, des gens de ce côté de l’eau. Cette circonstance insignifiante amena deux rencontres dont je vais dire quelques mots.

Une après-midi, vers la fin du mois de février, j’abordai au wharf à la nuit tombante. J’étais descendu jusqu’à Greenwich avec la marée, et je remontais avec la marée. La journée avait été superbe, mais le brouillard s’était élevé après le coucher du soleil, et j’avais eu beaucoup de peine à me frayer un chemin parmi les navires. En descendant, comme en remontant, j’avais vu le signal à la fenêtre : tout allait bien.

Comme la soirée était âpre, et que j’avais très-froid, je pensais à me réconforter, en dînant tout de suite ; et comme j’avais des heures de tristesse et de solitude devant moi avant de rentrer au Temple, je me promis, après le dîner d’aller au théâtre. Le théâtre où M. Wopsle avait remporté son incontestable triomphe était de ce côté de l’eau (il n’existe plus nulle part aujourd’hui), et c’est à ce théâtre que je résolus d’aller. Je savais que M. Wopsle n’avait pas réussi à faire revivre le drame, mais qu’il avait au contraire aidé à sa décadence. On l’avait vu annoncé modestement sur les affiches comme un nègre fidèle à côté d’une petite fille de noble naissance et d’un singe. Herbert l’avait vu remplir le rôle d’un Tartare rapace et facétieux, avec une tête rouge comme une brique et un chapeau impossible tout couvert de sonnettes.

Je dînai à l’endroit qu’Herbert et moi nous appelions la gargote géographique, où il y avait une mappemonde sur les rebords des pots à bière et sur chaque demi-mètre de la nappe, et des cartes tracées avec le jus sur chaque couteau, — aujourd’hui, c’est à peine s’il y a une seule gargote dans le domaine du Lord Maire qui ne soit pas géographique, — et je passai le temps à faire des boulettes de mie de pain, à regarder les becs de gaz, et à cuire dans la chaude atmosphère des dîners. Bientôt je me levai pour me rendre au théâtre.

Là je vis un vertueux maître d’équipage au service de Sa Majesté, excellent homme, bien que j’eusse pu lui désirer un pantalon moins serré dans certains endroits et plus serré dans d’autres, qui enfonçait tous les petits chapeaux des hommes sur leurs yeux, quoiqu’il fût généreux et brave, et qu’il eût désiré que personne ne payât d’impôts, et qu’il fût très-patriote. Ce maître d’équipage avait un sac d’argent dans sa poche, qui faisait l’effet d’un pudding dans son linge [1], et avec cet avoir, il épousait une jeune personne versée dans les fournitures de literie, au milieu de grandes réjouissances ; toute la population de Portsmouth (au nombre de neuf au dernier recensement) se tournait vers la plage pour se frotter les mains, échanger des poignées de mains avec les autres et chanter à tue-tête : « Remplissez nos verres ! Remplissez nos verres ! » Un certain balayeur de navires, au teint foncé, qui ne voulait ni boire ni rien faire de ce qu’on lui proposait, et dont le cœur, disait ouvertement le maître d’équipage, devait être aussi noir que la figure, proposa à deux autres de ses camarades de mettre dans l’embarras tous ceux qui étaient là, ce qui fut si bien exécuté (la famille du balayeur ayant une influence politique considérable), qu’il fallut une demi-soirée pour arranger les choses, et alors tout fut mené par l’intermédiaire d’un petit épicier avec un chapeau blanc, des guêtres noires, un nez rouge, qui entra dans une horloge avec un gril à la main pour écouter, sortir et frapper par derrière avec son gril ceux qu’il ne pouvait pas convaincre de ce qu’il avait entendu. Ceci amena M. Wopsle (dont on n’avait pas encore entendu parler) ; il entra portant une étoile et une jarretière, comme grand plénipotentiaire envoyé par l’amirauté, pour dire que les balayeurs devaient aller en prison sur-le-champ, et qu’il apportait le pavillon anglais au maître d’équipage, comme un faible témoignage des services publics qu’il avait rendus. Le maître d’équipage, ému pour la première fois, essuya respectueusement son œil avec le pavillon ; puis, éclatant de joie, et s’adressant à M. Wopsle :

« Avec la permission de Votre Honneur, dit-il, je sollicite l’autorisation de lui offrir la main. »

M. Wopsle le lui permit avec une dignité gracieuse et fut immédiatement conduit dans un coin poussiéreux, pendant que tout le monde dansait une gigue. C’est de ce coin, et en promenant sur le public un œil mécontent qu’il m’aperçut.

La seconde pièce était la dernière nouvelle grande pantomime de Noël, dans la première scène de laquelle je fus peiné de découvrir M. Wopsle. Il entra en scène en grands bas de laine rouge, avec un visage phosphorescent et une masse de franges écarlates en guise de cheveux. Puis le génie de l’Amour ayant besoin d’un aide, à cause de la brutalité paternelle d’un fermier ignorant, qui s’opposait au choix de sa fille, évoqua un enchanteur sentencieux et arrivant des Antipodes, quelque peu secoué, après un voyage apparemment rude. M. Wopsle parut dans ce nouveau rôle avec un chapeau pointu et un ouvrage de nécromancie en un volume sous le bras. Le but du voyage de cet enchanteur étant principalement d’écouter ce qu’on lui disait, ce qu’on lui chantait, ce qu’on lui criait, de voir ce qu’on lui dansait et lui montrait, avec des feux de diverses couleurs, il avait pas mal de temps à lui, et je remarquai, avec une grande surprise qu’il passait ce temps à regarder de mon côté, comme s’il se perdait en étonnement.

Il y avait quelque chose de si remarquable dans l’état croissant de l’œil de M. Wopsle, et tant de choses semblaient tourbillonner dans son esprit et y devenir confuses, que je n’y comprenais plus rien. J’y pensais encore en sortant du théâtre, une heure après, et en le trouvant qui m’attendait près de la porte.

« Comment vous portez-vous ? dis-je en lui donnant une poignée de mains, pendant que nous descendions dans la rue. Je me suis aperçu que vous me voyiez.

— Si je vous voyais, monsieur Pip ! répondit-il ; mais oui, je vous voyais. Mais qui donc était là aussi ?

— Qui ?

— C’est étrange, dit M. Wopsle, retombant dans son regard perdu. Et cependant je jurerais que c’est lui. »

Prenant l’alarme, je suppliai M. Wopsle de s’expliquer.

« Je ne sais pas si je l’aurais remarqué d’abord, si vous n’eussiez pas été là, dit M. Wopsle, continuant du même ton vague ; ce n’est pas certain, pourtant je le crois. »

Involontairement, je regardai autour de moi, comme j’avais l’habitude de le faire, en rentrant au logis, car ces paroles mystérieuses me donnaient le frisson.

« Oh ! on ne peut plus le voir, dit M. Wopsle, il est sorti avant moi ; je l’ai vu partir. »

Avec les raisons que j’avais d’être méfiant, j’allai jusqu’à soupçonner ce pauvre acteur. J’entrevoyais un dessein de m’arracher quelque aveu par surprise. Je le regardai donc en marchant, mais je ne disais rien.

« Je me figurais follement qu’il devait être avec vous, monsieur Pip, jusqu’à ce que je m’aperçus que vous ne saviez pas qu’il était là, assis derrière vous comme un fantôme. »

Mon premier frisson me reprit, mais j’étais résolu à ne pas parler encore, car j’étais tout à fait convaincu, d’après les paroles de Wopsle, qu’il devait avoir été choisi pour m’amener à parler de ce qui concernait Provis. J’étais, bien entendu, parfaitement assuré que Provis n’était pas là.

« Je vois que je vous étonne, monsieur Pip, je le vois bien ; mais c’est bien étrange. Vous aurez peine à croire ce que je vais vous dire ; je pourrais à peine le croire moi-même, si vous me le disiez.

— Vraiment ! dis-je.

— Non, vraiment, monsieur Pip. Vous vous souvenez d’un certain jour de Noël, alors que vous n’étiez encore qu’un enfant ; je dînais chez Gargery, et des soldats vinrent frapper à la porte pour faire réparer une paire de menottes.

— Je m’en souviens très-bien.

— Et vous vous souvenez qu’ils poursuivaient deux forçats ; que nous y allâmes avec eux ; que Gargery vous portait sur son dos, et que je me mis à la tête, et que vous vous teniez aussi près de moi que possible ?

— Je me souviens très-bien de tout cela. »

Mieux qu’il ne le croit, pensai-je, excepté de ce dernier détail.

« Et vous vous souvenez que nous les trouvâmes tous les deux dans un fossé, et qu’ils se battaient, et que l’un avait été rudement frappé et blessé au visage par l’autre ?

— Je les vois encore.

— Et que les soldats allumèrent des torches et mirent les deux forçats au milieu d’eux, et que nous avons été les voir emmener au-delà des marais ; que la lumière des torches éclairait leurs visages ; j’insiste sur ce détail, que la lumière des torches éclairait leurs visages, parce que tout était nuit noire autour de nous.

— Oui, dis-je, je me souviens de tout cela.

— Eh bien ! monsieur Pip, un de ces deux prisonniers était derrière vous ce soir ; je le voyais par-dessus votre épaule.

— Attention ! pensai-je. Lequel des deux supposiez-vous que c’était ? lui demandai-je.

— Celui qui a été maltraité, répondit-il aussitôt ; et je jurerais que je l’ai vu. Plus j’y pense, plus je suis certain que c’est lui.

— C’est très-curieux, dis-je en prenant le meilleur air que je pus pour lui faire croire que cela ne me faisait rien. C’est très-curieux, en vérité ! »

Je ne puis exagérer l’inquiétude extraordinaire dans laquelle cette conversation me jeta, ni la terreur étrange que je ressentais en songeant que Compeyson avait été derrière moi comme un fantôme. Car s’il était sorti un moment de ma pensée depuis que Provis était en sûreté, c’était dans le moment même qu’il avait été le plus près de moi ; et penser que je m’en doutais si peu, que j’étais si peu sur mes gardes après toutes les précautions que j’avais prises, c’était comme si, après avoir fermé une enfilade de cent portes pour l’éloigner, je l’eusse retrouvé à mon bras ! Je ne pouvais pas douter non plus qu’il n’eût pas été là, et que si légère que fût une apparence de danger autour de nous, le danger était toujours proche et menaçant.

Je demandai à M. Wopsle à quel moment l’homme était entré.

« Je ne puis vous le dire. Je vous ai vu, et par-dessus votre épaule j’ai vu l’homme. Ce n’est qu’après l’avoir vu pendant quelque temps que j’ai commencé à le reconnaître ; mais je l’ai tout de suite, vaguement, associé à vous, et j’ai su qu’il avait, d’une manière ou d’une autre, quelque rapport avec vous, au temps où vous habitiez notre village.

— Comment était-il vêtu ?

— Convenablement, mais sans rien de particulier ; en noir, à ce que je pense.

— Son visage était-il défiguré ?

— Non, je ne crois pas. »

Je ne le croyais pas non plus, bien que dans mon état de préoccupation je n’eusse pas fait beaucoup attention aux gens placés derrière moi ; je pensais cependant qu’il était probable qu’un visage défiguré aurait attiré mon attention.

Quand M. Wopsle m’eut fait part de tout ce qu’il pouvait se rappeler ou de tout ce que je pouvais lui arracher, et quand je lui eus offert un léger rafraîchissement, pour le remettre de ses fatigues de la soirée, nous nous séparâmes. Il était entre minuit et une heure quand j’arrivai au Temple, et les portes étaient fermées. Il n’y avait personne près de moi, ni sur ma route, ni quand j’arrivai à la maison.

Herbert était rentré, et nous tînmes un conseil très-sérieux auprès du feu. Mais il n’y avait rien à faire, si ce n’est de communiquer à Wemmick ce que j’avais découvert ce soir-là, et de lui rappeler que nous attendions sa décision. Comme je pensais que je pourrais le compromettre si j’allais trop souvent à son château, je lui fis cette communication par lettre. Je l’écrivis avant de me mettre au lit, et je sortis pour la mettre à la poste. Personne encore n’était derrière moi. Herbert et moi nous convînmes que nous n’avions rien à faire que d’être très-prudents, et nous fûmes réellement très-prudents, plus que prudents même si c’est possible ; et pour ma part je n’approchais jamais du Bassin aux Écus, excepté quand j’y passais en bateau, et alors je ne regardais le Moulin du Bord de l’Eau que comme j’aurais regardé tout autre chose.


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  1. Les puddings sérieux doivent cuire dans un torchon ; une serviette les modifie en mal, dit le Cuisinier royal britannique.