Les Grandes Espérances/II/1

Traduction par Charles Bernard-Derosne.
Hachette (Tome 2p. 1-14).


CHAPITRE I.


Le matin, après avoir bien considéré la chose, tout en m’habillant au Cochon bleu, je résolus de dire à mon tuteur que je ne savais pas trop si Orlick était bien le genre d’homme qui convenait pour remplir un poste de confiance chez miss Havisham.

« Sans doute, il n’est pas tout à fait le genre d’homme qu’il faut, Pip, dit mon tuteur, sachant d’avance à quoi s’en tenir sur son compte ; parce que l’homme qui remplit un poste de confiance n’est jamais le genre d’homme qu’il faut. »

Et il sembla ravi de trouver que ce poste en particulier n’était pas tenu exceptionnellement par quelqu’un du genre qu’il fallait, et il m’écouta d’un air satisfait pendant que je lui racontais ce que je savais d’Orlick.

« Très-bien, Pip, dit-il quand j’eus fini, je passerai tout à l’heure pour remercier notre ami. »

Un peu alarmé par cette promptitude d’action, j’opinai pour un peu de délai, et je ne lui cachai même pas que notre ami lui-même serait peut-être assez difficile à manier.

« Oh ! allons donc ! dit mon tuteur en laissant passer le bout de son mouchoir de poche avec une entière confiance, je voudrais bien le voir discuter la chose avec moi ! »

Comme nous devions retourner ensemble à Londres par la voiture de midi, et que j’avais déjeuné avec une si grande appréhension de voir paraître Pumblechook, que je pouvais à peine tenir ma tasse, cela me fournit l’occasion de dire que j’avais besoin de marcher et que j’irais en avant sur la route de Londres, pendant que M. Jaggers irait à ses affaires, s’il voulait bien prévenir le cocher que je reprendrais ma place quand la voiture me rejoindrait. Je pus ainsi fuir le Cochon bleu aussitôt après déjeuner. En faisant un détour d’un couple de milles, en pleine campagne, derrière la propriété de Pumblechook, je retombai dans la grande rue, un peu au-delà de ce traquenard, et je me sentis comparativement en sûreté.

Ce me fut un grand plaisir de me retrouver dans la vieille et silencieuse ville, et il ne m’était pas trop désagréable de me voir, par-ci par-là, reconnu et lorgné. Un ou deux boutiquiers sortirent même de leurs boutiques, et marchèrent un peu en avant de moi, dans la rue, afin de pouvoir se retourner, comme s’ils avaient oublié quelque chose, et se trouver face à face avec moi pour me contempler. Dans ces occasions, je ne sais pas qui d’eux ou de moi faisait le pire semblant : eux de ne pas me regarder, moi de ne pas les voir ; toujours est-il que ma position me semblait une position distinguée, et que je n’en étais pas du tout mécontent, quand le sort jeta sur mon chemin ce mécréant sans nom, le garçon du tailleur Trabb.

En portant les yeux à une certaine distance en avant, j’aperçus ce garçon, qui approchait en se battant les flancs avec un grand sac bleu qui était vide. Jugeant qu’un regard tranquille et indifférent, jeté sur lui comme par hasard, était ce qui me convenait le mieux et ce qui parviendrait probablement à conjurer son mauvais esprit, je m’avançai avec une grande placidité de visage, et je me félicitais déjà de mon succès, quand tout à coup les genoux du garçon de Trabb s’entre-choquèrent, ses cheveux se dressèrent, sa casquette tomba, tous ses membres tremblèrent avec violence, il chancela enfin sur la route, en criant à la populace :

« Au secours !… soutenez-moi !… j’ai peur !… »

Il feignait d’être au comble de la terreur et de la prostration, par l’effet de la dignité de ma démarche et de toute ma personne. Quand je passai à côté de lui, ses dents claquèrent à grand bruit dans sa bouche, et il se prosterna dans la poussière, avec tous les signes d’une humiliation profonde.

C’était une chose bien dure à supporter, mais ça n’était encore rien que cela. Je n’avais pas fait deux cents pas, quand, à mon inexprimable terreur, à mon juste étonnement et à ma profonde indignation, je vis de nouveau le garçon Trabb qui approchait. Il venait de tourner le coin d’une rue ; son sac bleu était passé sur son épaule, ses yeux reflétaient un honnête empressement, et la détermination de gagner au plus vite la maison de Trabb se lisait dans sa démarche. Cette fois, ce fut avec une espèce d’épouvante qu’il eut l’air de me découvrir. Il éprouva les mêmes effets que la première fois, mais avec un mouvement de rotation ; il courut autour de moi tout en chancelant, les genoux faibles et tremblants, et les mains levées comme pour demander miséricorde. Ses prétendues souffrances furent une grande jubilation pour les spectateurs ; quant à moi, j’étais littéralement confondu.

Je n’avais pas dépassé de beaucoup la poste aux lettres, quand de nouveau j’aperçus le garçon de Trabb, débusquant par un chemin détourné. Cette fois, il était entièrement changé ; il portait le sac bleu de la manière dégagée dont je portais mon pardessus et se carrait en face de moi, de l’autre côté de la rue, suivi d’une foule joyeuse de jeunes amis, auxquels il criait de temps en temps, en agitant la main et en prenant un air superbe :

« Je ne vous connais pas ! je ne vous connais pas ! »

Les mots ne pourraient donner une idée de l’outrage et du ridicule lancés sur moi par le garçon de Trabb, quand, passant à côté de moi, il tirait son col de chemise, frisait ses cheveux, appuyait son poing sur la hanche, tout en se carrant d’une manière extravagante, en balançant ses coudes et son corps, et en criant à ceux qui le suivaient :

« Connais pas !… connais pas !… Sur mon âme, je ne vous connais pas !… »

Son ignominieux cortège se mit immédiatement à pousser des cris et à me poursuivre sur le pont. Ces cris ressemblaient à ceux d’une basse-cour extrêmement effrayée, dont les volatiles m’auraient connu quand j’étais forgeron ; ils mirent le comble à ma honte lorsque je quittai la ville, et me poursuivirent jusqu’en plein champ.

Mais, à moins d’avoir, en cette occasion, ôté la vie au garçon de Trabb, je ne sais réellement pas aujourd’hui ce que j’aurais pu faire, sinon de me résigner à endurer ce supplice. Lui chercher querelle dans la rue ou tirer de lui une autre réparation que le meilleur sang de son cœur, eût été futile et dégradant. C’était d’ailleurs un garçon que personne ne pouvait atteindre, un serpent invulnérable et astucieux, qui, traqué dans un coin, s’échappait entre les jambes de celui qui le poursuivait, en sifflant dédaigneusement. J’écrivis cependant, par le courrier du lendemain, à M. Trabb pour lui dire que M. Pip se devait à lui-même de cesser à l’avenir tout rapport avec un homme qui pouvait oublier ce qu’il devait aux intérêts de la société, au point d’employer un garçon qui excitait le dégoût et le mépris de tous les gens respectables.

La voiture, portant dans ses flancs M. Jaggers, arriva en temps opportun. Je repris donc ma place sur l’impériale et j’arrivai à Londres, sauf, mais non sain, car mon cœur était déchiré. Dès mon arrivée, j’envoyai à Joe une morue et une bourriche d’huîtres, comme offrande expiatoire, en réparation de ce que je n’étais pas allé moi-même lui faire une visite ; puis je me rendis à l’hôtel Barnard.

Je trouvai Herbert en train de dîner avec des viandes froides, et enchanté de me revoir. Ayant envoyé le Vengeur au restaurant pour demander une addition au dîner, je sentis que je devais ce soir-là même ouvrir mon cœur à mon camarade et ami. Cette confidence ne regardant aucunement le Vengeur qui était dans le vestibule, et cette pièce, vue par le trou de la serrure, ne paraissait guère qu’une antichambre, je l’envoyai au spectacle. Je ne pourrais donner une meilleure preuve de la dureté de mon esclavage, vis-à-vis de ce maître, que les dégradantes subtilités auxquelles j’étais forcé d’avoir recours pour lui trouver de l’emploi. J’avais si peu de ressources, que souvent je l’envoyais au coin de Hyde Park pour voir quelle heure il était.

Quand nous eûmes fini de dîner, les pieds posés sur les chenets, je lui dis :

« Mon cher Herbert, j’ai quelque chose de très-particulier à vous communiquer.

— Mon cher Haendel, répondit-il, j’écouterai avec attention et déférence ce que vous voudrez bien me confier.

— Cela me concerne, Herbert, dis-je, ainsi qu’une autre personne. »

Herbert se croisa les pieds, regarda le feu, la tête penchée de côté, et, l’ayant vainement regardé pendant un moment, il me regarda de nouveau, parce que je ne continuais pas.

« Herbert, dis-je en mettant ma main sur son genou, j’aime… j’adore Estelle. »

Au lieu d’être abasourdi, Herbert répliqua comme si de rien n’était :

« C’est juste ! Eh bien ?

— Eh bien ! Herbert, est-ce là tout ce que vous me dites : Eh bien ?

— Après ? voulais-je dire, fit Herbert ; il va sans dire que je sais cela.

— Comment savez-vous cela ? dis-je.

— Comment je le sais, Haendel ?… Mais par vous.

— Je ne vous l’ai jamais dit.

— Vous ne me l’avez jamais dit ?… Vous ne m’avez jamais dit non plus quand vous vous êtes fait couper les cheveux, mais j’ai eu assez d’intelligence pour m’en apercevoir. Vous l’avez toujours adorée, depuis que je vous connais. Vous êtes arrivé ici avec votre adoration et votre portemanteau ! Jamais dit !… mais vous ne m’avez dit que cela du matin au soir. En me racontant votre propre histoire, vous m’avez dit clairement que vous aviez commencé à l’adorer la première fois que vous l’aviez vue, quand vous étiez tout jeune, tout jeune.

— Très-bien, alors, dis-je, nullement fâché de cette nouvelle lumière jetée sur mon cœur. Je n’ai jamais cessé de l’adorer, et elle est devenue la plus belle et la plus adorable des créatures. Je l’ai vue hier, et si je l’adorais déjà, je l’adore doublement maintenant.

— Il est heureux pour vous alors, Haendel, dit Herbert, que vous ayez été choisi pour elle, et que vous lui soyez destiné. Sans nous occuper de ce qu’il nous est défendu de rechercher, nous pouvons nous risquer à dire qu’il ne peut y avoir de doute entre nous sur ce point. Mais savez-vous ce qu’Estelle pense de cette adoration ?

Je secouai tristement la tête.

« Oh ! elle en est à mille lieues.

— Patience, mon cher Haendel ; vous avez le temps, vous avez le temps ! Mais vous avez encore quelque chose à me dire ?

— Je suis honteux de le dire, répondis-je, et pourtant il n’y a pas plus de mal à le dire qu’à le penser : vous m’appelez un heureux mortel… sans doute je le suis. Hier je n’étais encore qu’un pauvre garçon de forge ; aujourd’hui, je suis… quoi ?…

— Dites un bon garçon, si vous voulez finir votre phrase, répondit Herbert en souriant et en pressant mes mains dans les siennes, un bon garçon, un curieux mélange d’impétuosité et d’hésitation, de hardiesse et de défiance, d’animation et de rêverie. »

Je m’arrêtai un instant pour considérer si mon caractère contenait réellement un pareil mélange. Je n’en retrouvai pas les éléments ; mais je pensais que cela ne valait pas la peine d’être discuté.

« Quand je demande ce que je suis aujourd’hui, Herbert, continuai-je, je traduis en parole la pensée qui me préoccupe le plus ; vous dites que je suis heureux ! Je sais que je n’ai rien fait pour m’élever, et que c’est la fortune seule qui a tout fait. C’est avoir eu bien de la chance, et pourtant quand je pense à Estelle…

— Et quand vous n’y pensez pas, êtes-vous plus tranquille ? interjeta Herbert, les yeux fixés sur le feu, ce qui me parut très-bon et très-sympathique de sa part.

— … Alors, mon cher Herbert, je ne puis vous dire combien je me sens dépendant de tout et incertain de l’avenir, et à combien de centaines de hasards je m’en sens exposé. Tout en évitant le terrain défendu, comme vous l’avez fait si judicieusement tout à l’heure, je puis encore dire que toutes mes espérances dépendent de la constance d’une personne, — sans nommer personne, — et m’affliger de voir ces espérances encore si vagues et si indéfinies. »

En disant cela, je soulageai mon esprit de tout ce qui l’avait toujours tourmenté plus ou moins ; mais, sans nul doute, depuis la veille plus que jamais.

« Maintenant, Haendel, répliqua Herbert de son ton gai et encourageant, il me semble que les angoisses d’une tendre passion nous font regarder le défaut de notre cheval avec un verre grossissant, et détournent notre attention de ses qualités. Ne m’avez-vous pas raconté que votre tuteur, M. Jaggers, vous avait dit, dès le début, que vous n’aviez pas que des espérances ? Et même, s’il ne vous l’avait pas dit, bien que ce soit là un très-grand si, j’en conviens, ne pensez-vous pas que de tous les hommes de Londres, M. Jaggers serait le dernier à continuer ses relations actuelles avec vous, s’il n’était pas sûr de son terrain ? »

Je répondis que je ne pouvais nier que ce fût là un grand point, et, comme il arrive souvent en pareil cas, je le dis en ayant l’air de faire avec répugnance une concession à la vérité et à la justice, et comme si j’avais réprimé le besoin de le nier !

« Je crois bien que c’est un grand point, dit Herbert, et je crois aussi que vous seriez bien embarrassé d’en trouver un plus grand. Du reste, vous devez attendre le bon plaisir de votre tuteur comme il doit attendre le bon plaisir de ses clients. Vous aurez vingt et un ans avant de savoir où vous en êtes ; peut-être alors recevrez-vous quelque nouvel éclaircissement. Dans tous les cas, vous serez plus près de le recevoir, car il faut bien que cela vienne à la fin.

— Quel charmant caractère vous avez, dis-je en admirant avec reconnaissance l’entrain de ses manières.

— Ce doit être, dit Herbert, car je n’ai guère que cela. Je dois reconnaître que le bon sens de ce que je viens de dire n’est pas de moi, mais de mon père. La seule remarque que je lui ai jamais entendu faire sur votre situation, c’est cette conclusion : « La chose est faite et arrangée, ou sans cela M. Jaggers ne s’en mêlerait pas. » Et maintenant, avant d’en dire davantage sur mon père, ou le fils de mon père, et de vous rendre confidence pour confidence, j’éprouve le besoin de me rendre sérieusement désagréable à vos yeux, positivement repoussant.

— Vous n’y réussirez pas, dis-je.

— Oh ! si ! dit-il. Une… deux… trois… et je commence, Haendel, mon bon ami… »

Quoi qu’il parlât d’un ton fort léger, il était très-ému.

« J’ai pensé, depuis que nous causons ici, les pieds sur les barreaux de la grille, que votre mariage avec Estelle ne peut être assurément une condition de votre héritage, si votre tuteur ne vous en a jamais parlé. Ai-je raison de comprendre ainsi ce que vous m’avez dit, qu’il n’a jamais fait allusion à elle, en aucune manière, directement ou indirectement ; que votre protecteur pouvait avoir des vues quant à votre mariage futur ?

— Jamais.

— Maintenant, Haendel, je ne veux pas vous faire de peine, sur mon âme et sur mon honneur ! Ne lui étant pas engagé, ne pouvez-vous vous détacher d’elle ? Je vous ai dit que j’allais être désagréable. »

Je détournai la tête, car quelque chose de glacial et d’inattendu fondait sur moi, comme le vent des vieux marais venant de la mer ; une sensation pénible comme celle qui m’avait subjugué le matin où j’avais quitté la forge, quand le brouillard se levait solennellement, et quand j’avais mis la main sur le poteau indicateur de notre village, fit de nouveau battre mon cœur. Il y eut entre nous un silence de quelques instants.

« Oui, mais mon cher Haendel, continua Herbert, comme si nous avions parlé au lieu de garder le silence, ce qui rend la chose très-sérieuse, c’est qu’elle a pris d’aussi fortes racines dans la poitrine d’un garçon que la nature et les circonstances ont fait si romanesque ! Songez à la manière dont elle a été élevée, et songez à miss Havisham. Songez à ce qu’elle est par elle-même. Mais voilà que je deviens repoussant et que vous me haïssez : cela peut amener des événements malheureux.

— Je sais tout ce que vous pouvez me dire, Herbert, repris-je en continuant de tenir ma tête tournée, mais je ne puis m’empêcher de l’aimer.

— Vous ne pouvez vous en détacher ?

— Non, cela m’est impossible !

— Vous ne pouvez pas essayer, Haendel ?

— Non, cela m’est impossible !

— Eh bien ! dit Herbert en se levant et se secouant vivement, comme s’il avait dormi, et se mettant vivement à remuer le feu, maintenant, je vais essayer de devenir agréable ! »

Il fit le tour de la chambre, secoua les rideaux, mit les chaises à leur place, rangea les livres et tout ce qui traînait, regarda dans le vestibule, jeta un coup d’œil dans la boite aux lettres, ferma la porte et revint prendre sa chaise au coin du feu, où il s’assit, en berçant sa jambe gauche entre ses deux bras.

« Je vais vous dire un ou deux mots, Haendel, touchant mon père et le fils de mon père. Je crains qu’il soit à peine nécessaire, pour le fils de mon père, de vous faire remarquer que l’établissement de mon père n’est pas tenu d’une façon bien brillante.

— Il y a toujours plus qu’il ne faut, Herbert, dis-je, pour dire quelque chose d’encourageant.

— Oh ! oui ; c’est aussi ce que dit le balayeur et aussi la marchande de poisson, qui demeure dans la rue qui se trouve derrière. Sérieusement, Haendel, car le sujet est assez sérieux, vous savez ce qui en est aussi bien que moi. Je crois qu’il fut un temps où mon père s’occupait encore de quelque chose ; mais si ce temps a jamais existé, il n’est plus. Puis-je vous demander si vous avez déjà eu l’occasion de remarquer dans votre pays que les enfants, qui ne sont pas positivement de bons partis, sont toujours très-particulièrement pressés de se marier ? »

Cette question était si singulière, que je lui demandai en retour :

« En est-il ainsi ?

— Je ne sais pas, dit Herbert, et c’est ce que j’ai besoin de savoir, parce que c’est positivement le cas avec nous. Ma pauvre sœur Charlotte, qui venait après moi et qui est morte avant sa quatorzième année, en est un exemple frappant. La petite Jane est de même ; son désir d’être maritalement établie pourrait vous faire croire qu’elle a passé sa courte existence dans la contemplation perpétuelle du bonheur domestique. Le petit Alick, qui est encore en robe, a déjà pris des arrangements pour son union avec une jeune personne très-convenable de Kew, et, en vérité, je pense qu’à l’exception du Baby, nous sommes tous fiancés.

— Alors, vous aussi, vous l’êtes ? dis-je.

— Je le suis, dit Herbert, mais c’est un secret. »

Je l’assurai de ma discrétion, et je le priai de me faire la faveur de me donner de plus longs détails. Il avait parlé avec tant de délicatesse et de sympathie de ma faiblesse, que j’avais besoin de savoir quelque chose de sa force.

« Puis-je demander le nom de la personne ? dis-je.

— Clara, dit Herbert.

— Habite-t-elle Londres ?

— Oui. Peut-être dois-je dire, fit Herbert, qui était devenu très-abattu et très-faible depuis que nous avions abordé cet intéressant sujet, qu’elle est un peu au-dessous des absurdes notions de famille de ma mère. Son père était employé aux vivres dans la marine ; je crois que c’était une espèce de purser [1].

— Qu’est-il maintenant ?

— Maintenant, il est invalide, répondit Herbert.

— Vivant… sur ?…

— À un premier étage, dit Herbert, qui n’y était pas du tout, car j’avais voulu parler de ses moyens d’existence. Je ne l’ai jamais vu depuis que je connais Clara, car il ne quitte pas sa chambre, qui est au-dessus, mais je l’ai entendu constamment aller et venir et faire un vacarme effroyable en roulant quelque terrible instrument sur le plancher. »

Herbert me regarda et se mit à rire de tout son cœur, et recouvra en un moment ses manières enjouées ordinaires.

« Ne vous attendez-vous pas à le voir ?

— Oh ! oui, je m’attends toujours à le voir, répondit Herbert, parce que je ne l’entends jamais sans m’attendre à le voir passer à travers le plancher, mais je ne sais pas combien de temps les solives pourront y tenir. »

Quand il eut encore ri de tout son cœur, il redevint inquiet, et me dit que dès qu’il aurait réalisé un capital, il avait l’intention d’épouser cette jeune personne. Puis il ajouta comme une chose fort mélancolique, mais allant de soi :

« Mais on ne peut se marier, vous le savez, tant qu’on ne s’est pas encore tiré d’affaire. »

Comme nous étions à contempler le feu, et que je pensais combien le capital était quelquefois un rêve difficile à réaliser, je mis mes mains dans mes poches. Un morceau de papier plié, qui se trouvait dans l’une d’elles, attira mon attention. Je l’ouvris, et je vis que c’était le programme de théâtre que j’avais reçu de Joe, et qui annonçait le célèbre amateur de province, le Roscius en renom.

« Dieu me bénisse ! m’écriai-je involontairement ; c’est pour ce soir ! »

Ceci changea notre sujet de conversation en un moment, et nous résolûmes immédiatement de nous rendre au théâtre. Donc, lorsque j’eus pris l’engagement de consoler et d’aider Herbert dans son affaire de cœur, par tous les moyens praticables et impraticables, quand Herbert m’eut dit que sa fiancée me connaissait déjà de réputation, et que je lui serais présenté, et quand nous eûmes scellé d’une chaude poignée de main notre mutuelle confidence, nous soufflâmes nos bougies, nous arrangeâmes notre feu, et après avoir fermé notre porte, nous nous mîmes en quête de M. Wopsle et d’Hamlet, prince de Danemark.


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  1. Purser est le titre qui, sur les vaisseaux de la marine royale et de la marine marchande, est donné à l’officier ou à l’employé chargé de toutes les questions relatives aux approvisionnements et au service de la table. Cet emploi correspond à peu près à celui de nos comptables.