Les Garibaldiens/21

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 344-357).

XXI

proscription de l’Emma


Port de Picciotta, 5 septembre,


Le 3 septembre au matin, le nonce du pape, un des principaux moteurs de la réaction, se présenta chez Liborio Romano, dont la démission n’était pas encore acceptée.

Il venait lui annoncer qu’il y avait de grands troubles dans le Bénévent et lui demander des soldats pour les réprimer.

Liborio Romano se mit à rire.

— Monseigneur, dit-il, à l’heure qu’il est, nos soldats ne veulent plus se battre pour nous ; je doute donc fort que, ne voulant plus se battre pour nous, ils veuillent se battre pour le pape.

— Mais alors, dit le nonce tout effaré, que voulez-vous que fasse Sa Sainteté ?

— Sa Sainteté fera ce que fait le roi François, elle se résignera à perdre son pouvoir temporel, et, plus heureuse que le roi François, il lui restera encore le plus bel héritage des papes, puisque c’est celui qu’ils tiennent de Jésus-Christ : son pouvoir spirituel.

— Voilà votre réponse ?

— En toutes lettres.

— Dans ces circonstances, que me reste-t-il à faire, à moi ?

— Une seule chose.

— Laquelle ?

— Il vous reste à bénir trois personnes.

— Qui sont-elles ?

— Le roi Victor-Emmanuel, le général Garibaldi et votre serviteur Liborio Romano.

Le nonce sortit furieux, en marmottant des paroles qui étaient loin de ressembler à une bénédiction,

Le lundi, l’agitation reprit juste où l’avait laissée le samedi.

Les ministres, entrés à onze heures du matin chez le roi, y restèrent jusqu’à cinq heures.

À six heures et demie, comme nous achevions notre dîner, une barque armée en guerre aborda l’Emma.

Un officier supérieur de la marine demanda le capitaine Beaugrand.

Le capitaine Beaugrand avait déjeuné à bord du Protis et n’était pas encore rentré. Son déjeuner était, à ce qu’il paraît, devenu dînatoire.

Nous fîmes répondre par Muratori que le capitaine n’était pas là.

— Faites venir le second, alors, reprit l’officier de marine.

— Vous n’avez pas de chance, lui dit Muratori, le second est à Marseille.

Je m’approchai.

— En l’absence du capitaine et du second, veuillez me dire ce qui vous amène, monsieur, dis-je à l’officier ; je suis tout à la fois l’armateur et le propriétaire de l’Emma.

— J’ai ordre de m’adresser à quelqu’un de l’équipage, et non à l’armateur ni au propriétaire.

— Alors, Podimatas, mon ami, montrez-vous et écoutez attentivement ce que va vous dire monsieur,

Nous nous éloignâmes, Muratori et moi ; nous nous remîmes à table et achevâmes notre dîner.

L’officier napolitain conféra cinq minutes avec Podimatas, et se retira dans sa barque, qui s’éloigna rapidement.

— Eh bien, Podimatas, demandai-je, il faut quitter la rade de Naples, n’est-ce pas ?

— Justement.

— Et quand cela ?

— Tout de suite.

— Oh ! oh ! tout de suite, c’est trop tôt ; nous ne pouvons pas laisser là notre capitaine, il serait inquiet de nous.

— L’ordre est précis.

— Que peuvent-ils faire de pis, Podimatas ?

— Tirer sur nous.

— Voilà tout ? Ce n’est pas bien effrayant : ils tirent si mal, qu’ils nous manqueront ; vous vous souvenez de Milazzo, que diable !

La raison parut bonne à Podimatas, car il se remit à table et reprit sa tasse de café à moitié vide.

Comme il en avalait la dernière gorgée, Cozzolongo monta à bord.

— Eh bien, dit-il, vous avez reçu l’ordre de quitter la rade ?

— Oui ; contez-nous comment cela s’est passé.

Cozzolongo nous rapporta alors ce que je vous ai déjà dit.

Le roi, à midi, avait fait venir M. Brenier ; il lui avait dit que j’étais la cause de tous les troubles qui avaient lieu depuis huit ou dix jours à Naples : qu’avant mon arrivée, Naples était tranquille, et que, moi parti, il le redeviendrait.

M. Brenier abonda naturellement dans les idées de Sa Majesté, et lui donna, au nom du gouvernement qu’il représentait, tout pouvoir de me faire quitter la rade.

Quant à moi, M. Brenier voulut me laisser tout le plaisir de la surprise.

Un autre m’eût prévenu que, vu les circonstances et la guerre personnelle que je faisais à Sa Majesté François II, il ne pouvait s’opposer à mon départ.

M. Brenier n’en fit rien.

Quand je rentrerai à Naples avec Garibaldi, j’aurai l’honneur de lui faire une petite visite de remerciment.

Le capitaine Beaugrand ne revint qu’à dix heures, de sorte que nous eûmes tout le temps de savoir ce qui se passait à Naples.

Il y avait beaucoup d’agitation.

Des affiches avaient été posées, sur lesquelles étaient écrits ces mots :

« Vive Victor-Emmanuel ! vive Garibaldi ! vive l’Italie une ! »

La garde nationale voulait les arracher ; le peuple voulait les maintenir.

Un officier déchira une de ces affiches avec la pointe de son sabre, un homme du peuple lui donna un coup de bâton et le tua.

De là un conflit dans lequel la garde nationale fut repoussée.

On entendait, de la rade, les cris des lazzaroni et le battement des tambours.

Ce fut à ce moment-là que nous levâmes l’ancre en donnant à tous nos amis rendez-vous à Caslellamare.

Au moment où nous partîmes, il y avait deux journalistes à bord.

Il doit y avoir eu, le lendemain, un joli sabbat dans les journaux.

Depuis huit jours, l’Emma était la grande officine où se distillaient toutes les nouvelles, où se rédigeaient toutes les proclamations.

Nous partîmes pour Castellamare par le plus beau calme du monde ; à deux heures du matin, nous n’avions pas fait un mille.

Le calme dura toute la nuit ; le lendemain, à midi, nous étions à Castellamare.

L’Emma est tellement connue sur toute la côte pour une garibaldienne enragée, qu’à peine l’ancre jetée, les visites commencèrent.

Au reste, ces visites n’avaient qu’un but ; tout visiteur résumait son désir dans cette demande :

— Avez-vous des armes ?

Je n’en avais plus.

Au milieu de tous les visiteurs, une barque montée par un officier de marine se fit jour.

L’officier demanda à parler au capitaine.

Le capitaine se leva.

— Capitaine, dit l’officier en assez bon français, il est défendu au navire l’Emma de séjourner sur les côtes de Naples.

— Monsieur, demandai-je à l’officier, pouvez-vous me dire jusqu’où s’étendent, à cette heure, les côtes de Naples ?

L’officier se mordit les lèvres.

— Vous avez entendu, capitaine ? dit-il.

— Oui, monsieur, répondit le capitaine ; mais il m’est impossible de partir en ce moment.

— Pourquoi ?

— Parce que mes papiers sont chez le consul.

— Allez les chercher à l’instant même.

— Monsieur, demandai-je à l’officier, excusez une seconde question ; je suis très-curieux, ce soir, et c’est naturel quand on quitte un pays.

— Parlez.

— À qui ce joli petit cutter qui se balance dans la rade, à un demi-mille de nous ?

— C’est au roi, monsieur.

— Vous vous trompez, c’est à moi.

— Comment ! c’est à vous ?

— Oui, et la preuve, c’est que je le prendrai en repassant.

L’officier se retira sans mot dire.

Notre capitaine descendit dans le youyou et se fit conduire à terre.

Le commandant du port jouait de malheur : le secrétaire du consul avait mis les papiers de l’Emma dans un tiroir, avait fermé le tiroir à clef, avait mis la clef dans sa poche, et était allé on ne savait pas où.

De là l’impossibilité de partir.

Deux barques, montées chacune par vingt hommes et armées en guerre, vinrent stationner aux deux côtés de l’Emma.

Ce qui n’empêcha point Castellamare, qui avait appris mon arrivée, d’illuminer comme avait fait Salerne. Cette illumination effraya le commandant de place, mal rassuré par le canon de sa forteresse.

À une heure du matin, il nous envoya la missive suivante :

« Castellamare, 3 seit. 1860, alle 3 or. dopo la mezza notte.
  comando superiore
del
dipartimento maritimo
 

» Il comandante la goeletta l’Emma fara vela immediatamente e rimanza à largo ; e da mattina, il solo capitano andera ricever a terra le carte colla maggior sollicitudine, e partira. »

Vous allez voir que c’est moi qui aurai détrôné le roi de Naples et que je serai l’Améric Vespuce de Garibaldi !

À neuf heures du matin seulement, comme si le mot lui était donné pour faire enrager le commandant supérieur du département maritime, le secrétaire du consul rentra.

Depuis deux heures, un messager était parti pour Avellino avec un des laissez-passer que m’a donnés Garibaldi.

Ce laissez-passer devait l’aider à faire révolter la province d’Avellino et à y établir un gouvernement provisoire.

À dix heures, le capitaine revint avec nos papiers et nous partîmes.

Tout le jour et toute la nuit suivante, nous eûmes du calme, et à peine franchîmes-nous le golfe de Salerne.

Le 5, à midi, nous étions en face du village de Picciotta, mettant en panne pour attendre un bateau pêcheur auprès duquel nous voulions nous renseigner sur l’endroit où était Garibaldi.

Le patron nous dit que les dernières nouvelles annonçaient un débarquement à Sapri et l’arrivée de Garibaldi à Cozenza.

Comme nous étions en train de causer avec le bateau, nous fûmes vus du village de Picciotta ; une barque chargée d’hommes quitta alors le rivage et vint à nous.

Tous ces hommes étaient avides de nouvelles ; nous leur en donnâmes des plus fraîches ; nous leur dîmes que Garibaldi était attendu à Naples, et qu’il n’avait qu’à s’y présenter pour être reçu avec enthousiasme.

Ils n’avaient encore osé rien faire sur la côte ; mais, lorsqu’ils connurent ces nouvelles, et surtout celui qui les leur donnait, ils poussèrent de tels cris de « Vive Garibaldi ! vive l’Italie une ! » que je crus que c’était une occasion de placer les chemises rouges que j’avais fait confectionner à bord, et qui avaient si fort tiré l’œil de Sa Majesté François II.

Consignons en passant qu’il était venu pour un millier de ducats de souscriptions volontaires, qui, pendant mon séjour dans la baie de Naples, m’avaient efficacement aidé à soutenir ceux de nos agents que nous envoyions de tous côtés pour proclamer la révolution, à secourir ceux de nos amis qui étaient en fuite, à répandre des armes gratis, et à payer la façon des chemises rouges.

Je dis la façon, parce qu’une seule personne avait donné l’étoffe suffisante pour quatre cents chemises.

Et ce qu’il y avait de plus merveilleux, c’est que ces excellents patriotes exigeaient et exigent encore que je tienne leurs noms secrets.

Réduit à mes propres ressources, je n’eusse pu faire la moitié de ce j’ai fait.

Nos hommes, qui ne s’attendaient pas à une pareille largesse, passèrent de l’enthousiasme à la frénésie.

Faute de glace, chacun se faisait regarder par son camarade, en poussant de véritables hurlements de joie.

À la vue de ce qui se passait en mer, et sans rien comprendre à ce changement de costume, deux autres barques, chargées à couler, se détachèrent du bord et s’avancèrent vers nous en faisant force de rames.

Les nouveaux-venus reçurent à leur tour leur contingent de chemises rouges et joignirent leurs hourras à ceux de leurs compagnons.

Un d’eux, jeune homme de dix-huit à vingt ans, se sentant inspiré, me demanda une plume, de l’encre et du papier, et improvisa une proclamation dont je l’eusse cru, certes, incapable, et qui fut lue séance tenante et couverte d’applaudissements.

On se compta : on était cinquante environ. On se jugea en nombre assez considérable pour faire révolter le Cilento. Muratori, gagné par l’enthousiasme général, déclara qu’il m’abandonnait pour prendre le commandement de ces cinquante volontaires. Je le fis capitaine, nomination qui fut confirmée à l’unanimité ; je nommai l’auteur de la proclamation son lieutenant ; je donnait à chacun d’eux une carabine et vingt-cinq cartouches, et ils se mirent en route. Muratori prit sur lui trois ou quatre cents francs, me laissant le reste de sa bourse, fort diminuée. Le pauvre garçon était venu à mon bord avec plus de trois cents louis, et à peine lui restait-il mille francs. Dans son patriotisme, il avait répandu l’argent à pleines mains[1].

Je suivis des yeux les quatre barques, qui, cette fois, n’eussent pas fait mentir M. Delamarre, et qui avaient assez l’air d’être montées par des flibustiers. Un instant après qu’elles eurent pris terre, Muratori et ses hommes disparurent dans la montagne.


Pendant ce temps, une jolie brise du nord-est s’était faite et nous poussait grand largue vers Messine ; nous mîmes toutes nos voiles au vent, même les flèches. J’espérais, à Messine, avoir des nouvelles positives, et, à l’aide du Ferruccio ou du Franklin, aller rejoindre le général.

Nous arrivâmes le lendemain, dans l’après-midi, à Messine : ni Orrigoni, ni Orlandini n’y étaient. Un seul bâtiment se trouvait en rade, l’Orégon. Je fis dire au Capitaine que j’étais arrivé, et le priai de me donner des nouvelles dès qu’il en aurait. Il me le promit ; mais il n’avait pour le moment d’autres instructions que celles de ne pas quitter son ancrage et d’attendre des ordres.

Je m’occupai de mes armes ; elles étaient déposées en douane. Je les fis transporter à bord de l’Emma, activant autant que possible ce travail, convaincu que j’étais qu’il me faudrait partir d’un moment à l’autre.

Le 8 septembre, vers quatre heures du matin, je m’entendis appeler du pont à travers le capot. Je demandai ce que l’on me voulait.

— Garibaldi, me répondit une voix que je reconnus pour celle du capitaine de l’Orégon, est entré à Naples.

J’étais couché tout simplement sur un coussin. Je sautai à bas de ma banquette et montai tout courant sur le pont.

Mais le capitaine, tout en affirmant la nouvelle, ne pouvait me donner d’autres détails que ceux qu’avait apportés le télégraphe, instrument, comme chacun sait, très-sobre d’explications.

Disons tout de suite quels événements s’étaient passés à Naples depuis mon départ, c’est-à-dire depuis le 3 septembre au soir.


  1. Hâtons-nous de dire que cet argent ne lui a jamais été remboursé, quoique, en rentrant à Naples, il ait retrouvé son ami don Liborio Romano au ministère, comme il l’y avait laissé.