Les Garibaldiens/12

Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs (p. 193-203).


XII

garibaldi à bord de l’emma.


Rade de Milazzo, 23 juillet.

Le général, tout en me gardant pour le lendemain, ne pouvait m’offrir un autre lit que le sien, c’est-à-dire le pavé de la rue ou les dalles de l’église. Je préférai le sable de la mer.

J’avais donné rendez-vous à quatre de mes matelots sur la plage, du côté occidental du golfe : ils avaient dû dresser une tente et m’attendre avec une chaloupe.

Ils étaient au rendez-vous.

Le général s’attendait à une sortie des Napolitains pendant la nuit, et il avait, en conséquence, donné l’ordre de garder vigilamment les portes de la ville donnant sur le château, et de dresser des barricades.

Avant de me mettre en route, je voulus juger par mes yeux où en étaient ses ordres. Je visitai les portes de la ville donnant sur le château ; une sentinelle, tombant de fatigue, les gardait au milieu d’une quinzaine d’hommes endormis. La sentinelle était obligée de marcher continuellement pour ne pas se laisser aller au sommeil, et encore elle dormait debout.

Quant aux barricades, on avait traîné au travers de la rue quelques tables, quelques chaises, quelques planches, par-dessus lesquelles pouvait sauter un enfant ; puis les barricadeurs étaient tombés sur leur ouvrage à peine commencé et s’étaient endormis.

Les braves gens, comme les Spartiates de Léonidas, pensaient que leurs poitrines étaient des remparts suffisants pour arrêter l’ennemi.

Je quittai la ville en priant Dieu qu’il ne vînt pas à l’idée du général Bosco de faire une brèche à ces vivants et inébranlables remparts.

À un quart de lieue de la ville, je retrouvai mes matelots. Je me jetai sur le tapis du canot, et je m’endormis, sûr, au bout du compte, de l’humanité qui, à côté de ses bassesses, fait surgir de pareilles grandeurs, et qui fait contemporains François II et Victor-Emmanuel, Maniscalco et Garibaldi.

La nuit, contre toute attente, fut tranquille. Au point du jour, nous nous levâmes. La toilette n’était pas longue à faire : nous nous jetâmes à la mer après avoir fait signe à la goëlette, qui n’avait pas pu ancrer à cause de la grande profondeur, de s’approcher le plus possible du rivage.

Vers cinq heures et demie du matin, nous étions à bord. La fusillade venait de recommencer, mais retentissait de l’autre côté de la presqu’île, c’est-à-dire du côté du port.

Le capitaine mit le cap au nord-est.

Il n’y avait qu’une très-faible brise, et, malgré notre désir de passer de l’autre côté, nous ne filions que deux nœuds à l’heure.

Ce fut donc vers les neuf heures seulement que nous eûmes doublé le cap de Milazzo. La première chose que nous vîmes en arrivant de l’autre côté du Phare fut le bateau à vapeur le Tuckery, remorqué par une vingtaine d’embarcations. Un pêcheur que nous interrogeâmes nous dit que le bâtiment avait, la veille, brisé sa roue.

Garibaldi se trouvait donc privé d’un de ses plus puissants moyens d’action.

Le rivage de la presqu’île présentait l’image d’un camp ; une vingtaine de familles s’étaient réfugiées sur la plage et campaient sous des tentes improvisées ; d’autres étaient à bord de petits bâtiments à l’ancre près du rivage, et, grâce à la rapide déclivité de la montagne, à l’abri du canon du fort ; d’autres enfin étaient dans les grottes naturelles formées par la mer.

Nous prîmes bravement le large et passâmes sous le canon du fort ; par scrupule pour notre susceptibilité gouvernementale, j’avais enlevé le pavillon tricolore et lui avais substitué ma bannière personnelle.

Le général Bosco ne nous jugea point dignes de sa colère, et nous laissa tranquillement jeter l’ancre à une encablure et demie du fort.

De là, nous pouvions voir les soldats napolitains, bavarois et suisses amoncelés dans les cours du château.

Les vastes bâtiments du fort étaient obligés de dégorger leur trop plein.

Ce trop plein cuisait à une chaleur de trente-cinq degrés. Le Tuckery toujours remorqué par ses chaloupes, passa à cinquante mètres de nous, et alla jeter l’ancre dans le port,

Le canon du fort resta muet et lui laissa tranquillement accomplir cette manœuvre.

Cela nous parut de bon augure, et nous pensâmes que des pourparlers s’étaient établis entre les garibaldiens et les Napolitains. Cette croyance s’appuyait non-seulement sur le silence des canons, mais encore sur la cessation de la fusillade.

À peine avions-nous jeté l’ancre, qu’une embarcation portant une chemise rouge, — c’est ainsi que par toute la Sicile on désigne les garibaldiens, — se dirigea vers la goëlette.

Le général me faisait dire d’entrer dans le port et de me mettre à l’abri derrière le Tuckery. Un quart d’heure après, nous étions au poste indiqué, et je montais à bord du Tuckery.

Le général m’attendait, gai et serein comme d’habitude ; il est impossible de voir une placidité de visage pareille à la sienne : c’est bien réellement le lion au repos, comme dit Dante. Aucune communication n’avait encore été ouverte entre le fort et lui ; mais le grand nombre même des Napolitains le tranquillisait. Il pensait que le fort n’était point approvisionné pour un long siége, et qu’il serait incessamment à sec de vivres et de munitions.

Après m’avoir ainsi entretenu un instant des grandes affaires du jour, le général me dit combien lui agréait la proposition que je lui avais faite d’aller en France acheter des armes, et me pria de lui exposer mes moyens d’exécution. Je lui fournis sur ce point tous les détails qu’il désirait ; à son tour, il me donna ses instructions et ses conseils, puis me remit un ordre enjoignant à la municipalité de Palerme de m’ouvrir un crédit de cent mille francs, à l’effet d’acheter des armes.

— Tenez, dit-il en me présentant cet ordre, allez, et bonne chance !

Puis, comme par réflexion, il ajouta :

— À votre retour, Dumas, savez-vous ce que vous devriez faire ?

— Quoi donc ?

— Un journal.

— Parbleu ! j’y avais déjà songé ; donnez-m’en le titre, mon cher général ; je n’attends que cela pour commencer.

Alors, il reprit la plume et écrivit :

« Le journal que mon ami Dumas veut instituer à Palerme aura le beau titre d’Indépendant, et il le méritera d’autant mieux, qu’il voudra commencer par ne pas m’épargner, si jamais je m’écarte de mon devoir d’enfant du peuple et de mes principes humanitaires.

 » G. Garibaldi. »

— Va pour l’Indépendant ! m’écriai-je ; ces lignes lui serviront d’épigraphe.

En ce moment, une petite barque arriva à la rame près du Tuckery ; le général échangea quelques mots avec l’homme qui la montait, puis donna des ordres à ses aides de camp.

Un de ceux-ci me dit tout bas :

— Nouvelles de Messine ! nous allons avoir à faire de la besogne des deux mains.

Quant au général, il ne dit que ces deux mots :

— Allons voir votre goëlette.

On lui apporta un mot à signer ; c’était un crédit de cinq cent mille francs ouvert pour lui.

Après l’avoir signé, il jeta un coup d’œil sur mon petit bâtiment et dit :

— Si j’étais riche, je voudrais avoir à moi une goëlette comme la vôtre.

Ainsi, écoutez bien ceci, Siciliens, mes compatriotes, Italiens, mes frères : cet homme qui dispose du sang et de l’argent de la Sicile, qui donne aujourd’hui au Piémont deux millions d’hommes, cet homme n’est pas assez riche pour acheter une goëlette de vingt-cinq mille francs.

Nous passâmes à bord de notre goëlette ; on versa le contenu d’une bouteille de vin de Champagne dans les verres que j’ai pris au palais royal de Palerme, et qui sont ma part de butin sur le roi François II, et nous bûmes à la santé de l’Italie.

Garibaldi but de l’eau, sa boisson ordinaire.

Pendant que nous causions sous la tente du pont, il se leva tout à coup.

Un bâtiment à vapeur, venant du côté de Palerme, doublait la pointe de Milazzo.

Avec son coup d’œil de marin, Garibaldi le reconnut.

— C’est lui ! s’écria-t-il.

Et, me tendant la main :

— Au revoir, me dit-il ; retournez à Palerme, travaillez-y de votre mieux pour notre cause ; moi, j’ai affaire à bord de ce bâtiment.

Nous nous embrassâmes ; il descendit à terre.

Un cheval l’attendait. Il s’enfonça dans les rues de Milazzo et ne reparut sur la jetée qu’un quart d’heure après.

Pendant ce temps, le bâtiment à vapeur s’était approché et ma goëlette avait appareillé.

Tous mes matelots s’accordaient à reconnaître le nouvel arrivant pour anglais, mais lui s’obstinait à ne pas arborer de pavillon.

À la vue du bâtiment, tous les bateliers siciliens, espérant un débarquement de passagers, s’étaient mis à ramer vers le paquebot mystérieux.

Au moment où ils n’en étaient plus qu’à cent mètres et où nous n’en étions plus nous-mêmes qu’à cinquante, un léger nuage de fumée apparut sur la plate-forme du château, et, en même temps, nous entendîmes le coup de canon et le sifflement du boulet.

Le boulet tomba entre les barques siciliennes et le paquebot, s’enfonça dans la mer et fit jaillir une trombe.

Ah ! vous eussiez ri en voyant la déroute qui se mit parmi les bateliers !

Une partie vint s’abriter derrière notre goëlette, faible abri à peine suffisant pour garantir d’une balle de mousquet ou de revolver.

Au milieu de ces barques qui fuyaient effarouchées comme une volée d’oiseaux, une seule s’avançait suivant la ligne droite, inflexible comme celui qui la montait.

Celui qui la montait était le général Garibaldi. Le fort continuait de faire feu sur le paquebot ; les boulets portaient trop haut ou trop bas, aucun ne l’atteignait.

Au huitième boulet seulement, le bâtiment étranger arbora son pavillon. C’était un pavillon anglais.

Malgré le pavillon anglais, un nouveau coup de canon partit du fort ; il est vrai que ce fut le dernier.

Nous étions alors à peine à trente mètres du paquebot. Il nous tourna sa proue, et nous pûmes y lire : City-of-Aberdeen.

Le général Garibaldi l’aborda, monta sur le pont, et, du pont, sur le tambour.

En ce moment, nous le croisions.

Il nous jeta un dernier souhait de bon voyage et s’éloigna à toute vapeur.

Dix minutes après, il disparaissait derrière la pointe de Milazzo.

L’Emma continua sa route. Demain ou après-demain, selon le caprice du vent, je reverrai cette belle Palerme, qui m’a fait son citoyen.

Palerme, 25 juillet.

À peine débarqué, je me rendis chez le président de la commission municipale, et lui présentai ma lettre de crédit.

Par malheur, Garibaldi avait oublié d’ajouter à sa signature le mot dictateur.

M. le duc de la Verdura me fit cette judicieuse observation, que, si Garibaldi était tué pendant mon absence, la municipalité de Palerme en serait pour son argent.

Je trouvai l’observation un peu bien rigide, pour des conseillers municipaux qui devaient tout à Garibaldi, lequel, s’il se faisait tuer, comme le craignait M. le duc de la Verdura, se ferait, au bout du compte, tuer pour la Sicile.

Il me semblait que, pour le vainqueur de Calatafimi et de Milazzo, on pouvait bien risquer une centaine de mille francs ; mais, moi, je ne suis qu’un poëte, et le duc de la Verdura est un syndic, deux conditions qui ne se ressemblent nullement.

Je télégraphiai à Garibaldi le refus de la municipalité.

Il me répondit :

« Arrangez votre crédit avec de Pretis. »

J’allai trouver M. de Pretis, qui m’ouvrit un crédit de soixante mille francs.

Je pris avec moi un jeune officier d’artillerie, Rognetta, fils du célèbre médecin de ce nom. Il devait se rendre à Liége et y acheter des revolvers, tandis que j’irais, de mon côté, acheter des fusils et des carabines à Marseille.

Nous manquâmes le bateau direct de Palerme à Gênes, par la mauvaise volonté de notre consul M. Fleury, le plus quinteux des consuls que j’aie jamais connus, et Dieu sait pourtant si j’en ai connu de drôles !

Voulant faire toute la diligence possible, nous remontâmes sur la goëlette et mîmes le cap sur Messine. Si nous avions la chance d’arriver avant le dimanche suivant, nous partions ce dimanche-là sur le bateau direct pour Marseille.