Les Gaietés/Madame Barbe-bleu, ou l’Ogresse

Les GaietésAux dépens de la Compagnie (p. 19-21).

MADAME BARBE-BLEU ou L’OGRESSE.

Air : Voilà la petite laitière.


Je suis, morbleu,
Madame Barbe-Bleu,
Tête-bleu, corbleu, ventre-bleu !

Tubleu ! damoiseaux étourdis,
Redoutez-moi : je suis ogresse.
Des ogresses du temps jadis
J’ai l’appétit et la tendresse ;
Jurant, sacrant comme un démon.
À ma barbe je dois mon nom.

Je suis, morbleu, etc.

Pour bien juger de quels morceaux
Il faut que ma faim se repaisse,
Galant, qui crains les longs assauts,
Contemple cette barbe épaisse.
Sans trembler, on ne peut la voir ;
Elle défîrait le rasoir.

Je suis, morbleu, etc.


Voulant vous détruire en un jour,
Petits blondins, faibles espèces,
Que Vénus batte le tambour
Et lève un régiment d’ogresses ;
Pour vous faire de belles peurs
Je commanderai les sapeurs.

Je suis, morbleu, etc.

Malgré mes appétits gloutons,
Jamais de jour qu’il ne me vienne
Des barbes de tous les cantons
Pour se mesurer à la mienne.
Barbes de prêtre, de robin,
Barbes de Turc et de rabbin.

Je suis, morbleu, etc.

Mais, quoi qu’on fasse, je pâtis,
Et tout m’est bon lorsque je souffre.
Deux mille amants grands et petits
N’ont encor pu combler ce gouffre.
Bien d’autres, non moins échauffés,
De ma barbe mourront coiffés.

Je suis, morbleu, etc.

J’avalerais, sans les mâcher,
En un jour, deux abbés, trois carmes,
Les six gros garçons du boucher,
Huit portefaix et dix gendarmes ;
Quand tout un bataillon viendrait,
Par ma barbe ! il y passerait.


Je suis, morbleu,
Madame Barbe-bleu,
Tête-bleu ! corbleu ! ventre-bleu !