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Les Finances de la Russie
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 49 (p. 431-452).
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LES
FINANCES DE LA RUSSIE

« La Russie est calme, majestueuse et puissante. L’Europe nous regardait à travers un nuage trompeur, et n’apercevait pas ce que nous sommes réellement. Nous avons soufflé sur ce nuage qui obscurcissait notre grandeur, et il s’est évanoui. » Faut-il juger de la situation de la Russie par ces fières paroles du prince Gortchakof [1], ou ne vaut-il pas mieux s’en rapporter à quelques documens officiels qui sont loin de justifier un tel langage ? L’étude des faits, appuyée sur les documens mêmes publiés par le gouvernement russe, servira sans grande peine, nous l’espérons, à résoudre la question, et la réponse sera d’autant plus significative que nous ne compliquerons cette étude d’aucune préoccupation étrangère au sujet. Interroger l’empire russe sur ce qu’il produit et sur ce qu’il dépense, rechercher les conditions du crédit dont il peut user, recueillir les témoignages et les contrôler par les faits, tel sera notre principal but.

Le prince Gortchakof prétend avoir dissipé le nuage trompeur qui voilait les ressources de la Russie ; mais l’incontestable habileté de la diplomatie russe n’a-t-elle point servi au contraire à déguiser avec plus d’art les difficultés de toute nature contre lesquelles l’empire des tsars est condamné à lutter ? Le jour commence à se faire sur des questions que l’absence d’une publicité suffisante dérobait aux regards de l’Europe. On peut mieux connaître les forces productives et les forces militaires, les recettes et les dépenses du trésor, on est à même de se rendre compte de l’état au vrai des finances de la Russie. Une investigation calme, qui conduit à un tableau fidèle, est également dans l’intérêt de tous. L’Occident ne doit ni se dissimuler ni méconnaître une puissance avec laquelle il peut être appelé à se mesurer ; mais il importe peut-être encore davantage au gouvernement russe de renoncer à des fictions hardies qui risquent de l’entraîner au-delà du but. Il semble défier l’Europe en usant du prestige d’une grandeur singulièrement surfaite : ce fantôme prend dans le lointain des proportions colossales, mais qui ne tardent point à s’amoindrir au rude contact de la réalité. L’exemple des dangers que ces fictions créent à la Russie elle-même est tout près de nous. Il suffit de remonter à la guerre d’Orient, commencée en 1854 et terminée en 1856.

Au moment où éclatait cette guerre, l’empereur Nicolas s’était laissé entraîner à une résistance impossible, dans l’espoir de fasciner le monde par l’étalage d’une puissance d’emprunt ; l’histoire dira ce qu’un tel rêve lui a coûté. Cependant la Russie était plus forte alors qu’elle ne l’est aujourd’hui ; elle semblait organisée pour la conquête, elle avait fait par avance provision d’hommes et d’argent, comme le disait avec raison à cette époque un économiste éminent ; elle possédait une armée plus nombreuse et mieux aguerrie ; ses finances justifiaient déjà certaines inquiétudes, mais non de graves alarmes, et l’inflexible volonté de l’empereur ne rencontrait sur toute la surface d’un immense territoire qu’une obéissance aveugle et résignée. La Pologne et ses anciennes provinces réunies à l’empire n’étaient point en feu ; l’émancipation des serfs, cet acte mémorable du gouvernement d’Alexandre II, qui donnera plus tard de grands résultats, n’avait point ébranlé pour le moment les bases accoutumées de la production et du revenu public. La Russie n’était pas entrée dans cette période périlleuse de transition où les bénéfices de l’ancien ordre des choses disparaissent sans que l’ordre nouveau ait encore pu produire les fruits autrement salutaires et abondans qu’il est permis d’attendre de l’avenir. Cependant une guerre de peu d’années a suffi pour amener les conséquences que l’empereur Nicolas repoussait en 1854 avec une arrogante incrédulité. Les lecteurs de la Revue n’ont certainement pas perdu le souvenir des pages fortes et brillantes consacrées, il y a dix ans bientôt [2], aux finances de la guerre. Le gouvernement russe essaya vainement de contredire, par l’organe d’un écrivain habile, M. de Tengoborski, des calculs que l’expérience a pleinement justifiés ; en effet, après avoir réuni avec peine les moyens de fournir deux campagnes, à la troisième il reconnut la nécessité de la paix.

Depuis 1854, les finances de la Russie ont-elles justifié les prévisions de ceux qui croyaient à la prospérité croissante de l’empire, ou de ceux qui en doutaient à moins d’un abandon des rêves et des traditions politiques du passé ? La comparaison de deux époques devient ici instructive, et c’est avec le souvenir de 1854 que nous aborderons l’examen des ressources de 1863.


I

Les données officielles produites en 1854 par M. de Tengoborski [3] doivent être brièvement rappelées avant tout. La masse totale des billets en circulation s’élevait à 345,927,000 roubles [4], et la réserve métallique représentait encore 42 pour 100 de cette masse ; elle était de 146,563,000 roubles (16-28 septembre 1854). C’était déjà, par rapport aux années antérieures, une augmentation notable sur la circulation fiduciaire et une diminution du gage en numéraire ; mais l’échange des billets contre espèces continuait. Aujourd’hui le bilan de la Banque de l’État, du 30 novembre 1863, constate une somme de billets qui dépasse 634 millions de roubles ; il ne porte la réserve métallique qu’à 56 millions de roubles [5], avec un complément de 12 millions en fonds publics. L’échange des billets, suspendu en 1855 et repris en 1862, est de nouveau arrêté depuis deux mois : les billets de banque descendent ainsi au rang des assignats.

La dette inscrite était au 1er janvier 1853 de 400 millions de roubles ; elle avait presque atteint 650 millions au commencement de l’exercice 1863. Les billets de série (bons du trésor) ne dépassaient pas en 1854 60 millions de roubles ; ils ont monté au 1er janvier 1863 au chiffre énorme de 120 millions de roubles, et il a fallu créer cinq nouvelles séries de 3 millions chacune (15 millions de roubles) pour couvrir le déficit du budget de 1863. C’est de ce chef seul plus d’un demi-milliard de dette flottante. Il faut mentionner encore comme charge du trésor les billets 5 pour 100 émis pour 268,772,600 roubles, et 4 pour 100 émis pour 47,145,600 roubles, les 98,792,430 roubles de dépôts de la banque, les 38,194,555 dus à des dépôts divers, 36,880,742 à la caisse de Moscou, 27,155,610 de comptes courans, etc., et l’on arrive à un chiffre total qui dépasse, avec les billets en circulation, 1 milliard de roubles ou 4 milliards de francs !

Ces chiffres ont besoin d’explication, et de l’examen d’ensemble il faut passer à l’examen de détail, qui était assez laborieux en 1854, et qui est devenu plus facile en 1863. Le budget russe présentait jusqu’à ces derniers temps une terre inconnue, dont l’accès était interdit aux profanes. Ce fut une grande réforme, regardée comme un acte d’audace, que la publication, même incomplète et fautive, des états de recettes et de dépenses faite pour l’année 1862 par M. Kniajevitz, alors ministre des finances. Un travail plus exact a été préparé pour l’exercice 1863 par le ministre actuel, M. de Reutern. Il y a cependant entre ces deux documens un curieux point de similitude : les deux budgets se soldent par un déficit à peu près égal. Le chiffre avoué pour 1S62 est de 14,757,899 roubles, et cinq séries de 3 millions de bons du trésor viennent combler pour 1863 un déficit pareil, qui atteint le nombre plein de 15 millions de roubles (60 millions de francs).

Au mois de mai 1863, M. de Reutern, ministre des finances, présentait au tsar le rapport sur le budget de l’empire pour l’exercice 1863. Il suffit de l’interroger pour se convaincre combien les états dressés antérieurement étaient fautifs. Non-seulement un classement arbitraire défiait tout contrôle sérieux, mais des revenus nombreux, d’une nature analogue à celle des revenus généraux de l’état, entraient dans d’autres caisses que celles du trésor, et se trouvaient dépensés sans que le ministre en eût connaissance. Une commission spéciale a été chargée de poser des règles plus efficaces, et, par un décret impérial du 22 mai 1862, on s’est appliqué à introduire quelque ordre au milieu de ce chaos. Chaque administration a été appelée non-seulement à changer toute l’économie de ses évaluations, mais encore à introduire dans son budget une masse de recettes et de dépensés qui n’y figuraient pas antérieurement. On a porté dans les budgets séparés tous les revenus de l’état, c’est-à-dire tous ceux qui antérieurement entraient dans les caisses du trésor et étaient inscrits dans le budget, ainsi que ceux qui étaient perçus par d’autres administrations, qui les dépensaient sans allocation budgétaire. D’un autre côté, on a porté aussi au budget les dépenses qui antérieurement étaient imputables sur ces revenus spéciaux. Cette déclaration explique suffisamment l’élévation subite du chiffre des recettes et des dépenses : pour la première fois, le budget présente le tableau complet des recettes et des dépenses de l’empire ; on y a porté pour 42,700,000 roubles (plus de 170 millions de francs) de revenus qui n’y figuraient pas antérieurement, et on y a inscrit pour 37,800,000 roubles (environ 150 millions de francs) de dépenses correspondantes. Un premier résultat de la concentration des services a donc été une augmentation de produit net au profit du trésor qui égale presque 20 millions de francs.

Ce n’est pas seulement dans les chiffres, c’est aussi dans le mode de classement que de nombreuses modifications se sont produites. Il est ainsi devenu fort difficile de comparer entre eux les divers chapitres des deux budgets de 1862 et de 1863. D’après le budget de 1863, les revenus sont évalués à 318,800,000 roubles (1,275,200,000 francs) ; en déduisant les 42,700,000 roubles qui ne figuraient pas dans les comptes précédens, reste une recette de 276,100,000 roubles (1,100 millions de francs), inférieure de 8,600,000 roubles (34,400,000 francs) à celle de 284,700,000 roubles portée au budget de 1862 avec les 5,400,000 roubles qui s’y trouvaient inscrits comme recettes d’ordre, et qui figurent maintenant aux revenus ordinaires. Cet affaiblissement du produit de l’impôt n’a pas été arrêté par les ressources que fournit la nouvelle taxe de patente pour l’exercice du commerce et de l’industrie, ni par un accroissement de 25 pour 100 sur la capitation des habitans des campagnes, ni par la surélévation de la redevance (obrok) dans les domaines de l’empire, qui donne cependant à elle seule un surcroît de 2,700,000 roubles (10,800,000 francs).

Aussi le besoin des économies a-t-il été hautement reconnu. Le budget des dépenses a été fixé pour 1863 à 330,535,000 roubles (1,340,140,000 francs). En déduisant les 37,800,000 roubles de dépenses assignées sur les sommes inscrites pour la première fois dans les perceptions du trésor, il reste une somme de 292,700,000 roubles en regard de celle de 310,619,000 roubles portée au budget de 1862. La diminution apparente d’environ 18 millions sur la dépense se réduit à 2,800,000 roubles (11,200,000 francs), si l’on retranche du chiffre de 1862, comme le fait le rapport, pour quatre millions de roubles de non-valeurs, 7,317,000 pour la préparation des approvisionnemens d’eau-de-vie, et 3,710,000 pour projectiles et cuivres destinés aux ministères de la guerre et de la marine, articles qui ne doivent pas être pris en considération dans la comparaison avec le budget de 1863.

Quoi qu’il en soit, le ministre des finances reconnaît que comparativement à l’exercice 1862 l’évaluation des revenus présente une diminution de 8,680,000 roubles. Ce déficit se couvre jusqu’à la concurrence de 4,900,000 roubles par le surplus des revenus portés pour la première fois en compte sur les dépenses également inscrites pour la première fois au budget, et pour 2,800,000 roubles parles économies proposées : il se limite ainsi à 950,000 roubles ; mais c’est un déficit nouveau qui s’ajoute à l’insuffisance des recettes, constatée déjà en 1862 comme s’élevant à 14,780,000 r. ; il est donc au total pour 1863 de 15,700,000 roubles (62,800,000 fr.).

Certes le document officiel auquel nous venons d’emprunter ces indications décisives n’a point cherché à rembrunir le tableau. L’aveu qu’il contient justifie de graves réflexions. Dans une situation normale, les budgets russes se soldent par un déficit croissant malgré le zèle et les lumières des hommes auxquels l’administration des finances se trouve confiée. C’est que la situation est tellement tendue que les plus habiles ne sauraient aisément la dominer. Voudra-t-on maintenant aggraver cette situation ? S’efforcera-t-on de l’améliorer, ou seulement de la maintenir ? Augmenter les sources de revenus, diminuer les sources de dépenses, telle est la voie qu’indique le bon sens. Recherchons ce qu’on y peut faire, et voyons d’abord les sources de revenu.

Un budget de 1 milliard 300 millions est d’un poids écrasant pour un pays dont les ressources, il faut bien le dire, ne sont pas relativement bien considérables. L’industrie russe n’est pas encore, malgré de louables efforts, entièrement sortie de l’enfance ; le commerce, peu développé, s’occupe surtout de l’échange des matières premières, l’agriculture souffre de la désorganisation causée par l’abolition du servage ; elle solde aujourd’hui l’arriéré de misère et de souffrance, inévitable châtiment d’un trop long oubli des droits de la justice et de l’humanité. La noblesse est ruinée et ne possède point le capital nécessaire pour inaugurer un nouveau ménage des champs. On n’en est plus au temps ou, comme le disait Sismondi, la culture du blé ne coûtait que les coups de bâton distribués aux paysans ; il faut payer le travail de la terre, et partout les bras manquent ; on ne peut recourir au concours énergique de la mécanique agricole, car celle-ci demande des déboursés considérables, elle exige aussi des lumières qui font défaut. Les fermiers un peu aisés et entreprenans sont une classe presque inconnue ; le tiers-état agricole existe moins encore que le tiers-état des villes. En, un mot, la Russie est pauvre. Comment ne souffrirait-elle pas d’une charge aussi lourde que celle d’un budget de dépenses de plus de 1 milliard 300 millions ? Celui-ci ne se borne point, comme dans les états de l’Occident, à prélever une partie de l’excédant des profits, sans cesse accru par le rapide mouvement de la production : il s’attaque à la substance même du travail, il dévore tous les germes de l’accroissement du capital d’entreprise et d’exploitation, sans lequel les nations se trouvent désarmées. Le sol, mal cultivé, ne donne que des récoltes misérables ; les voies de communication ne se développent qu’avec lenteur, car les capitaux étrangers, attirés un moment par de brillantes promesses, se retirent d’un emploi qui ne présente ni grand avantage, ni sécurité suffisante ; la fabrique languit et les échanges déclinent.

La Russie est pauvre : nous croyons cependant qu’on n’a pas toujours rendu justice aux efforts tentés par l’administration pour la faire riche. On a rendu le gouvernement responsable d’un mal dont il faut chercher les causes ailleurs et plus loin. Sans doute des fautes ont été commises : la corruption, cette plaie honteuse qui ronge toutes les branches du service public, est loin d’être guérie, et d’immenses réformes peuvent seules donner un agencement régulier à cette vaste machine ; mais, pour emprunter un exemple à la mécanique moderne, les mesures les plus héroïques ne suffiraient pas, les rouages les mieux disposés ne sauraient marcher sans la vapeur, qui en est l’âme. Or la force motrice par excellence, l’initiative individuelle, l’activité intelligente, on la cherche en vain dans une organisation sociale qui ne s’est pas encore dégagée des langes du communisme, où l’esprit de liberté et les garanties de la propriété individuelle ont également peine à prévaloir.

La Russie est pauvre, nous le répétons, et les Russes que n’aveugle point un faux orgueil national, ceux qui possèdent des notions claires et précises sur la situation de leur pays sont les premiers à en convenir. Un des organes les plus accrédités de la presse russe, le Messager russe (Ruski Viestnik), l’a fort bien démontré [6]. « On déplore, dit-il, la pénurie d’argent qui nous afflige, on en rend le gouvernement responsable, pour ne pas avouer que la pauvreté de la Russie en est la cause première. Il y a toujours assez d’argent dans un pays qui prospère sans que l’on imagine comme élément de richesse des émissions d’assignats, » et pour exprimer sa pensée au moyen d’une métaphore hardie, l’écrivain ajoute : « C’est seulement à une époque toute moderne qu’on s’est figuré qu’il suffirait de fabriquer une paire de bottes pour faire marcher qui n’a pas de jambes. »

S’il est certain que la Russie produit peu, il ne l’est pas moins aussi qu’elle dépense beaucoup : particuliers et gouvernement marchent de pair sous ce rapport ; l’épargne, cette vertu des peuples qui grandissent, ne compte guère d’adeptes ni en haut ni en bas de l’échelle sociale, et pour juger de la situation des masses il suffit de se rappeler que l’impôt sur l’eau-de-vie fournit à lui seul plus du tiers du budget des recettes de la Russie, alors que l’impôt des boissons ne représente guère que le dixième du budget de la France.

Nous n’entendons pas plus dénigrer la Russie que nous ne voulons la flatter ; aussi aurons-nous à invoquer l’affirmation de témoins oculaires qui échappent à tout soupçon de partialité. Ils constatent les graves inconvéniens du climat et du sol, qui ne pourraient être dominés que par un labeur acharné et par un capital abondant. Les vastes étendues de terrain ne sont une richesse qu’autant qu’elles se trouvent fécondées par le travail d’une population nombreuse et active. Tant vaut l’homme, tant vaut la terre, car c’est l’homme qui lui infuse la vie. C’est « l’homme qui fait la terre, » suivant l’énergique expression de M. Michelet ; or les paysans, à peine affranchis, ont besoin de temps pour secouer les vices et l’ignorance, cortège fidèle de l’esclavage, et pour conquérir l’énergie morale. Jusque-là, la production agricole, cette base fondamentale de la richesse du pays, ne peut que diminuer. Le paysan continuera à exploiter son champ avec une incurie traditionnelle, et le grand propriétaire sera forcé de réduire les ensemencemens. La main-d’œuvre va devenir de plus en plus rare et chère. Ajoutez encore le nombre incroyable de jours fériés, car le paysan russe peut bien, lui aussi, dire qu’on le ruine en fêtes. Une augmentation d’impôts sera donc de longtemps impossible ; le budget des recettes doit demeurer stationnaire. C’est du budget des dépenses qu’il faut s’occuper : le diminuera-t-on facilement ?

Le service de la dette publique absorbe 57,457,217 roubles environ (230 millions de francs). Loin de songer à réduire ce chapitre, le gouvernement russe fait de vains efforts pour l’augmenter en essayant de contracter de nouveaux emprunts. Le ministère de la guerre et celui de la marine absorbent environ 134 millions de roubles (536 millions de francs). Ici encore on remarque une tendance périlleuse vers un accroissement de charges. Tout a renchéri en Russie, notamment par suite de la dépréciation du papier-monnaie, et l’entretien du soldat ayant été quelque peu amélioré, il en résulte une double cause d’aggravation pour la dépense.

C’est en faisant ressortir l’importance de ses forces militaires que la Russie aime à se poser devant le monde comme une puissance prépondérante. Le fameux « million de soldats » dont parlent tant de statistiques n’existe en réalité que sur le papier. La guerre de Pologne vient de montrer combien l’ensemble des troupes disponibles s’éloigne de ces données fantastiques. Et comment pourrait-il en être autrement ? Depuis 1856, il n’y a pas eu de recrutement : celui qu’on opère à cette heure, en laissant de côté les anciennes provinces polonaises, ne fournira pas de si tôt des soldats capables de tenir la campagne, car ils ont besoin, en Russie plus qu’ailleurs, d’être longtemps exercés. Quelle est en réalité l’importance actuelle des forces militaires ? L’auteur d’un excellent ouvrage de statistique comparée [7], M. Kolb, n’estimait récemment l’armée active qu’à 385,000 hommes, à savoir : infanterie, garde et grenadiers, 40,000 hommes ; ligne, 130,000 ; — cavalerie régulière, 55,000 hommes ; — artillerie et génie, 30,000 hommes ; — armée du Caucase, 130,000 hommes ; — total 385,000 hommes, auxquels on peut ajouter environ 150,000 hommes de corps de cosaques et de cavalerie colonisée. Ces chiffres semblent approcher de la réalité [8]. Au moment de la guerre de Crimée, la grande armée d’opération devait compter 418,166 hommes d’infanterie, 99,260 hommes de cavalerie et 31,548 hommes d’artillerie et de génie, c’est-à-dire en somme environ 550,000 hommes en dehors de l’armée du Caucase (dont l’évaluation variait de 116,000 à 165,000 hommes), et sans compter 126,000 hommes de troupes irrégulières et des colonies militaires. Avec cet effectif annoncé, la Russie n’a jamais pu réunir 200,000 hommes sur le principal champ de bataille. Les états, fictifs en partie, portaient l’armée du Caucase à 250,000 hommes. L’ensemble des troupes aux besoins desquelles l’intendance militaire devait pourvoir était évalué en 1855 à 845,900 hommes, et en 1856 à 796,795 hommes. L’absence du recrutement et de nombreux congés ont singulièrement diminué depuis sept ans ce chiffre purement nominal.

Dans tous les pays, l’armée figure sur le papier pour une masse plus considérable que celle qui est présente sous les drapeaux. Cette différence est surtout fort grande en Russie, où elle sert à couvrir de nombreuses irrégularités administratives et de tristes déprédations. Ce qui existe au complet, ce sont les états-majors. Une feuille spéciale, l’Invalide russe, parlait en 1862 de 387 généraux et 30,051 officiers, dont 334 généraux et 19,025 officiers auraient été présens sous les armes avec 698,354 soldats ; mais les cadres maintenus alors étaient loin de se trouver remplis. Toujours est-il que l’armée russe, bien qu’une des plus considérables de l’Europe, n’a point les proportions exagérées que lui prête une complaisante crédulité : la campagne de Pologne de 1831 et la lutte héroïque soutenue en ce moment par cet infortuné pays ont suffisamment prouvé, combien il est difficile de rendre disponible pour la guerre du côté de l’Occident, en tenant compte des immenses espaces à garder et de la lutte du Caucase, un effectif de 200,000 hommes. Si on veut l’accroître, il faut des ressources financières que ne peuvent fournir ni l’impôt ni l’emprunt. La ressource extrême du papier-monnaie est également interdite, car la Russie souffre déjà d’un trop-plein qui la menace d’une crise terrible. On est ainsi conduit à interroger la Russie non plus sur ce qu’elle produit ou sur ce qu’elle dépense, mais sur un troisième ordre de faits non moins considérable, sur les difficultés qui peuvent naître pour elle de l’assiette de son crédit.


II

L’administration publique de tous les états peut être envisagée comme une grande banque dont les sorties et les rentrées se balancent à la fin de l’année. Sans approuver un pareil expédient, on comprend que, profitant du mouvement du trésor et de la facilité qu’offre le paiement de l’impôt, le gouvernement crée une monnaie fiduciaire qui se maintiendra dans la circulation sans l’encombrer, si on n’oublie point de la restreindre dans les limites marquées par l’importance même des recouvremens à opérer. La prudence la plus vulgaire commande de se tenir dans une limite du quart au tiers du montant total du budget des recettes, ce qui donnerait pour la Russie une marge d’environ 100 millions de roubles (400 millions de francs). Ce chiffre, déjà considérable, se trouve presque septuplé sans que la possibilité de l’échange des billets contre espèces vienne raffermir la base chancelante d’une immense circulation fictive.

Rien de plus curieux ni de plus instructif que l’histoire du papier-monnaie en Russie ; elle nous offre le contre-pied des principes sur lesquels peut s’asseoir un crédit sérieux : l’audace des entreprises le dispute à la facilité avec laquelle les engagemens les plus solennels se trouvent désertés. C’est encore un écrivain russe, justement accrédité, qui nous fournira les données précises propres à jeter la lumière sur ces graves questions [9]. La monnaie de papier apparut pour la première fois sous Catherine II ; le manifeste publié par l’impératrice le 29 décembre 1768 s’appuie sur cette circonstance, que la monnaie de cuivre, alors instrument principal de la circulation, se prêtait mal au mouvement commercial et au transport de place en place. Afin de donner au papier-monnaie, créé sous le nom d’assignats, la faculté de circuler comme le métal, le même manifeste ordonne qu’il soit reçu dans toutes les caisses publiques, à l’égal du numéraire, en paiement d’impôts. On fit plus, on obligea les contribuables à s’acquitter au moins pour le vingtième en assignats. En outre des bureaux d’échange des assignats contre la monnaie de cuivre furent ouverts à Pétersbourg et à Moscou. Un brillant succès couronna cette première tentative, à tel point que les caisses publiques purent obtenir 1/4 pour 100 de prime à l’émission du papier. Afin de fournir la menue monnaie nécessaire aux transactions quotidiennes, on ouvrit en 1772 de nombreux comptoirs qui payaient les assignats en numéraire de cuivre.

Un oukase du 10 janvier 1774 avait prescrit de ne dépasser en aucun cas un total de 20 millions de roubles (80 millions de francs) pour l’émission des assignats ; mais cet engagement ne tarda pas à être violé : les besoins de la guerre de Turquie entraînèrent le gouvernement à se créer des ressources en usant du moyen trop commode que lui offrait la fabrication de la monnaie de papier. Un nouveau manifeste du 28 juin 1786 proclama l’assurance formelle que jamais la somme des assignats ne dépasserait 100 millions de roubles. Le manifeste affirmait que la masse déjà créée du papier-monnaie ne répondait pas aux besoins de la circulation ; mais l’expérience montra bientôt que le chiffre de 100 millions dépassait de beaucoup ces besoins, car la valeur des assignats déclina promptement. Déjà en 1787, le rouble d’argent (divisé en 100 kopecks) était payé 103 kopecks en assignats, le cours de ces assignats descendit à 108 kopecks en 1788, à 109 kopecks en 1789. Les dépenses occasionnées par les guerres de Turquie et de Pologne entraînèrent de nouvelles émissions de papier, et les cours continuèrent de fléchir [10]. Il était tout simple que le change sur l’étranger se ressentit de cet affaiblissement des cours, et c’est ce qui arriva. Une autre conséquence était inévitable, le renchérissement de tous les objets, la hausse du prix nominal des choses. Aussi l’oukase du 23 juin 1794 éleva-t-il le chiffre de la capitation des paysans, « vu que le prix accru de tous les produits leur permettait de gagner davantage par la culture et par d’autres travaux. » L’impôt des guildes, la quotité du capital exigé pour faire partie des trois corporations de marchands, la redevance sur le fer et le cuivre, le timbre, les droits sur les patentes, les privilèges, les passeports, tout fut accru. Un oukase du 28 juin suivant augmenta la solde de l’armée.

À deux reprises, l’impératrice Catherine viola l’engagement pris de se renfermer dans un maximum déterminé d’émission. Elle avait dépassé la limite de 20 millions primitivement posée ; elle franchit de même celle de 100 millions fixée plus tard. À sa mort, la somme du papier-monnaie s’élevait à 157,703,000 roubles. Ses successeurs ne s’arrêtèrent point en si beau chemin. En 1810, les assignats s’élevaient au chiffre colossal de 577 millions de roubles. Alexandre Ier reconnut, par son manifeste du 2 février 1810, cette masse de papier comme dette de l’état ; il lui donna pour garantie l’ensemble de la fortune publique, en ajoutant qu’aucune nouvelle émission de monnaie de papier n’aurait plus lieu. Cette promesse eut le sort de celles qui l’avaient précédée : en 1817, le total du papier-monnaie atteignait 836 millions de roubles.

Il est difficile de le nier après de pareils précédens, la facilité de créer la monnaie de papier recèle une fatale puissance d’expansion qui ne peut céder qu’à un moyen radical : si on recule devant l’application d’un remède héroïque, on aggrave le mal, on l’étend et on expose tout l’organisme de l’état à un terrible ébranlement. Les résultats des nouvelles émissions se montrent d’ailleurs invariablement les mêmes : la monnaie métallique continue de monter par rapport au papier-monnaie, le change ne cesse de fléchir, et le prix nominal de toutes les marchandises s’élève aussi en causant la ruine des particuliers et des pertes sensibles pour l’état.

De 1798 à 1817, la masse du papier-monnaie avait plus que quadruplé en entraînant la réduction de la valeur réelle du rouble-assignat au quart de la valeur nominale, et même au-dessous. Dès 1810 cependant, afin de rétablir l’équilibre rompu par une émission inconsidérée de papier, un manifeste du 27 mai avait annoncé un emprunt intérieur et la vente d’une partie des domaines de l’état ; l’impératrice Catherine avait déjà songé à une pareille mesure. C’est en 1817 seulement que ces projets purent se réaliser en partie : un emprunt fut contracté à 83 1/3 pour 100 en obligations produisant 6 pour 100 ; il eut lieu en papier-monnaie de manière à consolider au moyen d’une dette portant intérêt une portion de la dette improductive. Cette opération fut renouvelée en 1818 au taux de 85 pour 100 ; en 1820, un nouvel emprunt 5 pour 100 fut conclu au dehors en numéraire au taux de 72 pour 100, ce qui procura au gouvernement une ressource de 29 millions à peine contre un engagement porté à 40 millions ; d’autres emprunts analogues suivirent au taux de 77 et 77 1/2, et une partie des sommes ainsi obtenues fut remise à la commission d’amortissement de la dette, chargée de retirer par ce moyen une certaine quantité de papier-monnaie de la circulation. La masse du papier fut réduite en 1822 à 595 millions 776,000 roubles.

C’était le comte Cancrin qui prenait à cette époque la direction des finances ; il se refusa résolument à transformer une dette sans intérêts en une dette qui entraînait des charges annuelles pour le trésor. Il préféra soutenir, autant que faire se pouvait, le cours de la monnaie de papier, en attendant le moment où il pourrait lui substituer le numéraire, sans courir le risque d’acheter par un sacrifice permanent la perspective de nouvelles émissions fiduciaires et de nouvelles révolutions dans les prix. Il demeura fidèle à cette résolution, et cette fermeté, qui fit maintenir jusqu’en 1839 les 595 millions 776,000 roubles-assignats sans aucun accroissement, fait d’autant plus d’honneur au ministre que la situation des finances avait été exposée à d’autres échecs par les campagnes de Turquie et de Perse et par la guerre de Pologne.

Pendant cette période, il se manifesta un singulier phénomène, d’une explication difficile. Tandis que les caisses publiques acceptaient le rouble de papier au taux nominal, le rouble d’argent à 3 roubles-assignats 60 kopecks et la demi-impériale d’or à 18 roubles 25 kopecks, le commerce et le public admettaient un autre cours, à savoir : le rouble de papier à 1 rouble 27 kopecks, le rouble d’argent à 4 roubles 30 et 40 kopecks, la demi-impériale à 23 roubles. On ne voyait dans ces variations, qui affectaient rudement les échanges, et dont le pays se plaignait hautement, en les dénonçant comme le fruit de l’agiotage, qu’une spéculation des changeurs. Le gouvernement résolut de mettre un terme à ce triste état des choses par une mesure décisive : un manifeste du 1er juillet 1839 déclara que le rouble-argent serait désormais, et d’une manière invariable, la seule monnaie légale de l’empire, et que les assignats, ramenés à leur rôle primitif de monnaie auxiliaire, seraient admis d’une manière fixe pour une valeur de 3 roubles 1/2 contre un rouble-argent. Tous les engagemens entre particuliers et vis-à-vis du trésor devaient désormais être conclus et acquittés sur le pied du rouble-argent. Il fut sévèrement interdit d’attribuer, dans aucun cas, aux assignats une valeur différente de celle prescrite par le nouveau manifeste, et il fut ordonné que tous les cours seraient cotés en argent. Cette mesure fut bientôt suivie du retrait des assignats : de nouveaux billets de crédit de l’état les remplacèrent ; ils devaient asseoir d’une manière définitive le régime du numéraire métallique. Ce sont ces billets qui circulent encore aujourd’hui en Russie, en s’ éloignant, hélas ! de la pureté que le comte Cancrin voulait leur conserver. Le retrait des assignats fut ordonné par le manifeste du 1er juin 1843, « afin de simplifier les moyens de circulation et pour réaliser d’une manière générale l’unité de la valeur métallique. » En place des 595,776,000 roubles-assignats, il ne devait plus circuler que 170,221,714 roubles-argent, sur le pied de 3 roubles 50 kopecks en assignats pour un rouble-argent[11].

Les billets de crédit de l’état reçurent la garantie de tout le domaine public ; mais, pour maintenir un cours régulier, il fallait satisfaire à une autre condition bien plus efficace, en assurant l’échange constant des billets contre les espèces métalliques. Sur un ordre impérial, au mois de décembre 1844, on transporta à la citadelle de Saint-Pétersbourg, sous le contrôle de vingt-quatre membres de la délégation de la bourse, un fonds métallique de 70,464,245 roubles 99 kopecks, partie en argent, partie en or, en lingots ou en espèces. Ce dépôt fut soumis à la vérification du commerce de Saint-Pétersbourg, représenté par une députation. Il fut accru le 14 juillet 1845 d’un supplément de 12,180,000 roubles d’or et d’argent. On pensa de cette façon avoir fourni une garantie suffisante pour l’échange régulier des 170 millions de roubles en billets, le fonds de réserve s’élevant environ à la moitié du papier en circulation.

C’est de cette époque (1844-45) que date la courte période de la splendeur financière de la Russie. Pour mieux assurer le prestige de sa puissance, l’empereur Nicolas fit alors pour 100 millions de placemens en fonds publics étrangers. On se rappelle la sensation produite en 1847 par l’achat pour une somme de 50 millions de nos rentes françaises 5 pour 100 au taux de 115 francs 75 centimes, ce qui permit à la Banque de France de faire face aux nécessités créées par l’approvisionnement des céréales. Les événemens de 1848 et la campagne de Hongrie ne tardèrent point à modifier la situation : de nouvelles émissions de papier rouvrirent la triste voie que le comte Cancrin avait cru fermer sans retour. On fit pour les billets de l’empire ce qu’on avait fait pour les assignats de Catherine et d’Alexandre, avec cette différence que l’expansion du papier fiduciaire devint encore plus rapide.

Dès 1849, la somme des billets dépassa 300 millions de roubles. La guerre d’Orient amena une véritable avalanche de papier-monnaie. Au début, il y eut encore une certaine modération dans l’emploi de cette périlleuse ressource, et le gouvernement s’attachait à conserver un encaisse métallique correspondant à la masse des valeurs fiduciaires jetées dans la circulation. Au mois de mars 1854, le fonds de garantie déposé à la forteresse montait à 159,918,000 roubles-argent ; il était encore au mois de septembre de la même année de 146,563,000 roubles, représentant plus de 42 pour 100 de la masse totale des billets, qui montait alors à 345,927,000 roubles. Ce chiffre ne tarda point à s’enfler pendant que la réserve métallique baissait. Il s’éleva, vers la fin de 1854, à 356 millions de roubles, en 1855 à 509 millions, en 1856 à 689 millions, en 1857 au total prodigieux de 735 millions de roubles, près de 3 milliards de francs, et l’échange contre espèces fut suspendu. Les causes qui avaient précipité la baisse des assignats commencèrent à se manifester, et l’on est menacé aujourd’hui de voir des désastres analogues se produire à la suite des mêmes erreurs.

Une masse de papier plus que doublée dans l’espace de quatre ans est un phénomène des plus inquiétans. On a beau recourir à des interprétations plus ou moins ingénieuses et nous présenter la Russie comme un monde à part, où rien ne se passe comme ailleurs : un pays qui a 3 milliards de papier-monnaie non remboursable alors que les billets réunis de toutes les banques d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande ne dépassent pas 1 milliard et sont échangeables contre espèces, alors que la circulation fiduciaire de la Banque de France, couverte de la même garantie, est toujours restée au-dessous de 900 millions de francs, un tel pays est exposé à un grave danger. Quiconque ne se laisse point éblouir par des sophismes sait à quoi s’en tenir sur une situation aussi anormale. Avec une richesse qui n’équivaut pas au tiers de celle de la France et de l’Angleterre, avec un mouvement d’échanges singulièrement restreint, comment concevoir cette masse d’environ 3 milliards de billets, couverte à peine par une réserve métallique qui n’équivaut pas au dixième de la circulation fiduciaire ? Nous savons que le défaut de confiance interdit en Russie des opérations faites à crédit sur une large échelle : il suffit de connaître la triste condition du portefeuille de la Banque de l’État pour ne pas en douter ; mais les opérations au comptant ont elles-mêmes besoin d’une autre sécurité que celle que peut offrir un papier mobile dans sa valeur, déjà déprécié et sans cesse menacé d’une dépréciation plus forte. Rien ne peut, en effet, empêcher la marche naturelle des choses ; à mesure qu’on multiplie les billets, le papier chasse le numéraire, l’exportation des métaux précieux s’accroît, et le change tombe, pendant que le prix nominal des marchandises s’élève. L’or et l’argent ne pouvaient tarder, en présence d’une émission exagérée, à gagner un agio de dix pour cent.

Il faut dire que, même avant la guerre de Crimée, l’échange des billets contre espèces n’était pas illimité. Le treizième chapitre de la décision du 1er juin 1853 portait : « Afin d’assurer l’échange de la monnaie de papier pour de petites sommes, les caisses de l’état dans les gouvernemens paieront à présentation des billets jusqu’à concurrence de 100 roubles en espèces sonnantes. » La caisse de Saint-Pétersbourg remboursait seule sans aucune réserve les billets présentés par la même personne, et la banque de Moscou les payait jusqu’à la concurrence de 3,000 roubles. Néanmoins le cours du papier s’est maintenu jusqu’au moment où des émissions surabondantes sont venues le déprécier.

Il se produisit alors un phénomène curieux : les dépôts faits dans les anciens établissemens de crédit de l’empire s’accrurent, non par suite d’une confiance plus grande des particuliers, mais à cause de l’exubérance même du papier et du défaut d’autre emploi. L’esprit d’entreprise, le mouvement industriel, les opérations qui demandent du temps pour donner des résultats, tout ce qui dans l’occident ouvre un débouché assuré à la formation des capitaux, tout cela manque ou n’existe en Russie que dans des limites étroites. Au lieu d’alimenter par leur concours les forces vives de la civilisation, les capitaux ont eu toujours dans ce pays une propension à prendre leurs invalides, comme le disait Jacques Laffitte des fonds employés en rente. L’échange facultatif contre argent étant supprimé, il fallait bien trouver un autre déversoir pour la masse exubérante du papier-monnaie. Les billets de crédit sans intérêt profitèrent, en affluant dans les caisses des banques, de la facilité qui leur était offerte de s’échanger contre des certificats de dépôt, transmissibles de main en main et productifs d’un revenu, véritables billets de banque à intérêt, toujours échangeables contre les billets de crédit de l’empire, car on pouvait réclamer à volonté le montant des dépôts. Le gouvernement se faisait remettre par les banques les fonds disponibles, qu’il augmentait au moyen de nouvelles émissions de papier, en arrivant par ce circuit à un emprunt déguisé, conclu sous la forme la plus périlleuse. En effet, toute cette masse de dépôts constituait une créance exigible, tandis que la partie employée autrement qu’aux besoins du trésor était prêtée à longs termes aux propriétaires fonciers. Ceux-ci ne trouvaient que dans les banques de l’état les fonds dont ils avaient besoin, car les lois relatives au crédit personnel et les difficultés d’obtenir justice tarissaient la source des emprunts entre particuliers, en arrachant à M. de Tengoborski ce triste aveu : « En Russie, le débiteur ne paie que quand il veut, ce qu’il veut, et comme il veut. »

Il est superflu de s’étendre ici sur l’histoire des anciens établissemens de crédit de l’empire, — lombards [12], banques de prêt à la propriété, etc., — englobés aujourd’hui à Saint-Pétersbourg dans la Banque de l’État [13]. Les statuts de cette banque, qui résume aujourd’hui tout le mouvement du crédit de la Russie, datent du 31 mai 1860. Elle a été fondée avec un capital de 15 millions de roubles ; les encaisses des anciens établissemens de crédit lui ont été remis, et elle répond de leurs engagemens. Le but principal qui lui est assigné, c’est de consolider le système de la monnaie fiduciaire, mais les moyens mis à sa disposition ne cadrent guère avec la grandeur d’un pareil résultat. Cette vaste machine de liquidation et de centralisation des obligations fiduciaires et de la dette flottante de l’empire pèche par la base. Au 1er mai 1861, le bilan de la Banque de l’État, remarquable par l’exiguïté du portefeuille commercial, qui dépassait à peine 50 millions de francs (13,648,344 roubles), n’offrait qu’une réserve métallique de 86 millions de roubles (344 millions de francs) en présence de 714,627,069 roubles (2 milliards 856,000 francs) de billets en circulation. Aussi le cours du change continuait-il à peser d’une manière défavorable sur toutes les transactions. L’esprit d’entreprise, qui parut se réveiller un moment, ne tarda point à s’engourdir en présence des échecs subis ; tout se tient, tout se lie dans l’organisme social : pour donner une impulsion active au travail, il faut rétablir la confiance, et la première condition pour faire renaître la confiance, c’est de soustraire à un régime anormal le signe et le gage des échanges, la monnaie. L’intelligent sous-gouverneur de la Banque de l’État, M. Eugène Lamanski, rédigea au commencement de 1862 un mémoire sur les motifs de la désorganisation du système de crédit en Russie et les moyens de le rétablir. M. Lamanski mettait résolument le doigt sur la plaie : les difficultés financières de l’empire tiennent avant tout à l’instabilité de l’instrument monétaire. Les billets de crédit à cours forcé subissent un taux variable en présence de l’or et de l’argent, devenus des marchandises dans la stricte acception du terme. Le billet d’un rouble n’est plus l’équivalent de 4,21 zolotniks d’argent (20 grammes 724, au titre de 878 millièmes, ce qui équivaut à 4 francs). Le cours défavorable du change l’a déprimé jusqu’à 3 francs 3.0. ; il est remonté à 3 francs 60, mais sans pouvoir s’y maintenir. Pour sortir de l’impasse où elle se trouve engagée, la Russie doit avant tout renoncer à user de la multiplication de la monnaie de papier comme d’une ressource financière de gouvernement ; elle doit rentrer dans la vérité en supprimant le cours forcé par l’échange facultatif des billets en espèces, qui à lui seul suffira pour poser une digue au débordement de la monnaie fiduciaire et pour obliger l’administration à compter avec les ressources réelles du pays.

Telles étaient les considérations sur lesquelles s’appuyait M. Lamanski quand il demandait que le gouvernement déclarât solennellement qu’il renonçait à tout jamais à mettre des billets en circulation pour subvenir aux besoins du trésor. Il est vrai que cette promesse avait été faite inutilement déjà et par l’empereur Alexandre Ier et par l’empereur Nicolas : serait-elle mieux tenue aujourd’hui ? Une mesure plus sérieuse et la seule efficace consisterait dans l’échange assuré des billets contre espèces. M. Lamanski proposait de le garantir par le dépôt métallique de la forteresse, qu’il évaluait à 100 millions de roubles (chiffre au-dessus de la réalité), et qu’il voulait compléter par la faculté donnée à la banque d’aliéner suivant les nécessités les domaines, forêts, usines, fabriques et chemins de fer appartenant à l’état. Moyennant ces ressources et une organisation de la banque, transformée en société d’actionnaires et munie pour vingt-huit ans du privilège de l’émission des billets payables à vue, M. Lamanski demandait la reprise immédiate du remboursement des billets de l’état en suivant une échelle de prix ainsi fixée : le point de départ aurait été, non pas le cours légal de la demi-impériale d’or (5 roubles 15 kopecks), mais la valeur du jour. Pendant toute l’année 1862, la banque l’aurait échangée contre 5 roubles 70 kopecks en papier, pendant les six premiers mois de 1863 contre. 5 roubles 50 kopecks, pendant le second semestre contre 5 roubles 35 kopecks, pendant l’année 1864 contre 5 roubles 25 kopecks ; à partir du 1er janvier 1865, la demi-impériale aurait été délivrée au prix du cours légal, contre 5 roubles 15 kopecks.

L’idée-mère du système de M. Lamanski, le remboursement en espèces d’après une échelle mobile, ne tarda pas à être appliquée, sans que le gouvernement mît en pratique les autres indications de son mémoire. Un emprunt de 15 millions de livres sterling fut contracté en titres 5 pour 100, et une décision impériale du 4 avril 1862 en destina le produit à fortifier l’encaisse métallique de la Banque, qui s’élevait à 79 millions en or et en argent et à 12 millions en inscriptions de rentes. Les billets reçus en échange des sommes provenant de l’emprunt devaient être immédiatement détruits, et la Banque de l’État ne devait plus émettre de billets nouveaux que contre espèces d’or et d’argent ou en échange d’anciens billets. Le ministre des finances ordonna, le 25 avril 1862, que le remboursement en numéraire aurait lieu dans des conditions ainsi déterminées : il commencerait le 1er mai 1862, et l’on fixait à 5 roubles 70 kopecks la valeur de la demi-impériale d’or, à 110 1/2 kopecks celle du rouble d’argent. À partir du 1er août de la même année, les prix étaient réduits à 5 roubles 60 kopecks pour la demi-impériale et à 108 1/2 kopecks pour le rouble. Des diminutions ultérieures devaient successivement amener l’échange au pair. C’était un véritable atermoiement, avec perte sensible pour les créanciers de l’état. Le manifeste de 1839 avait établi le rouble-argent comme unité monétaire invariable ; la mesure de 1862 transfère cette qualité au rouble de papier. Le manifeste de 1839 fixait à 5 roubles 15 kopecks le prix de la demi-impériale ; le nouveau règlement altère cette base fondamentale. Le manifeste de 1839 interdit absolument d’attribuer à la monnaie de papier un cours différent de la valeur officielle « établie d’une manière permanente et invariable. » Le gouvernement violait ostensiblement en 1862 cette prescription légale, tout comme il détruisait l’engagement contracté en 1843 quant au remboursement intégral en numéraire. Il proclamait une fois de plus ce triste axiome : « nécessité n’a point de lois. » Si du moins cette violation avait conduit, au bout d’une comte période de transition, au rétablissement de l’ordre légal ! On avait pu en concevoir un moment l’espérance. En vertu de résolutions prises ultérieurement, la banque décida l’échange sur le pied d’un tarif décroissant pour l’or et l’argent, de manière à réaliser le remboursement au pair à partir du 1er janvier 1864. Elle atteignait un double but par cette mesure : elle relevait le change et diminuait le nombre des demandes de remboursement [14]. Il semblait que la Russie allait définitivement rentrer dans la vérité de la circulation monétaire ; le cours du change s’en ressentit d’une manière très favorable.

Au mois de mai 1862, le cours sur Paris était de 355 francs 50 par 100 roubles ; il s’éleva en juin à 358 fr. 80, en juillet à 362 fr., en août à 364 fr., en septembre à 368 fr., etc., en suivant une marche progressive qui a fini par le rapprocher du pair. Pour inspirer une confiance plus absolue, on devança de quelques mois l’accomplissement de la promesse du remboursement des billets au pair ; mais cette illusion fut de courte durée et suivie d’une lourde chute, cause de nombreux désastres. Ce dernier chapitre de l’histoire du papier-monnaie russe n’est pas le moins curieux ni le moins fécond en enseignemens. Alors qu’elle semblait entrer dans le port, la Banque de l’État a fait naufrage. En vertu d’une autorisation impériale communiquée par le ministre des finances en date du 7-19 novembre 1863, la Banque de l’État a subitement arrêté jusqu’à nouvel ordre tout échange de billets : le cours forcé a reparu, accompagné de son cortège habituel de dépréciation. Comment ce changement à vue a-t-il pu. s’opérer après un acte tel que l’échange au pair qui devançait l’époque fixée du 1er janvier 1864 ? Un organe russe, le Journal de Saint-Pétersbourg, s’est chargé de l’expliquer.

Depuis le 1er mai 1862, jour où a commencé l’échange à prix réduit, jusqu’au 1er janvier 1863, le numéraire métallique payé avait dépassé en huit mois le numéraire reçu par la banque de 10 millions 37,000 roubles, c’est-à-dire de 1 million 250,000 roubles en moyenne par mois ; le cours du change avait haussé de 4 1/2 pour 100. L’excédant de sortie des espèces, principalement de l’or, s’est accru depuis. Il s’est élevé à 2,287,000 roubles au mois de janvier, à 4,921,000 en février, à 7,723,000 en mars, à 10,213,000 en avril, à 10,367,000 en mai, à 2,233,000 en juin, à 6,751,000 en juillet, et à 4,408,000 dans les premiers jours d’août. Depuis le 6 août, la banque délivra au lieu d’or de l’argent en échange des billets. Les demandes de remboursement diminuèrent, mais on multiplia celles des lettres de change, ce qui altérait les cours. La banque résolut de les soutenir en délivrant les lettres de change à un taux rapproché de celui de l’argent. Soit qu’elle essayât de faire tête à l’orage en affectant une confiance absolue, soit que des intérêts puissans l’eussent poussée à cette détermination, elle délivra, sur les sommes de l’emprunt encore disponibles à l’étranger, en échange des billets de crédit, des traites sur diverses places, au lieu de donner de l’or à Saint-Pétersbourg. Elle céda ces traites à un taux qui a été maintenu au pair pendant deux mois. Dans une lettre livrée à la publicité, M. le baron Stieglitz, gouverneur de la Banque de l’État, déclare le 28 novembre 1863 que celle-ci a usé de l’autorisation dont elle avait été munie, en donnant des roubles espèces contre des roubles papier dès le 1er septembre 1863 au lieu de ne le faire que depuis le 1er janvier 1864, comme elle l’avait annoncé. Elle a ainsi fourni l’occasion, pendant deux mois, d’acheter des traites au pair sur l’étranger, ou de prendre des roubles effectifs : les mieux instruits et les plus avisés n’en ont-ils pas principalement profité ? C’est là surtout le reproche qu’on a fait à la banque : elle a été accusée d’avoir fait subir de lourdes pertes au trésor et d’avoir créé une position obscure ; rien ne la forçait à hâter l’accomplissement d’une promesse dont elle pouvait dès lors mesurer tout le fardeau. M. Stieglitz se rejette sur la bourrasque financière et sur l’inquiétude causée par les complications politiques ; mais est-ce que ce malaise ne date que du mois de novembre 1863 ?

Les hommes compétens ne s’y étaient pas trompés : ils avaient jugé les moyens artificiels employés pour soutenir les cours. Le change du 29 octobre 1863 était à 396 francs sur Paris : dès le 1er novembre, il est tombé à 367, sans se relever guère depuis et en redescendant aux environs de 350. Les Russes eux-mêmes ont jugé que la banque avait eu raison de renoncer à user de moyens factices ; « en matière de finances tout comme en médecine (lisons-nous dans une correspondance de Saint-Pétersbourg du 16-23 novembre 1863), les palliatifs n’ont jamais servi à grand’chose. On a dépensé de grandes sommes en pure perte pour soutenir les cours. »

Sans entrer dans ces querelles d’intérieur, qu’il nous suffit de signaler, nous devons ajouter qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, le même résultat menaçait inévitablement la Russie. La velléité d’un retour à une situation monétaire normale ne pouvait aboutir en présence des embarras presque irrémédiables du trésor. La réserve métallique a baissé dans une proportion plus forte que celle du retrait des billets de la circulation. Après s’être élevée en octobre 1862 à plus de 93 millions de roubles, en présence d’une circulation de 696,831,672 roubles-papier, elle est descendue, il y a un mois à peine, ainsi que le constate le bilan de la Banque de l’État publié le 30 novembre 1863, à 68 millions de roubles, dont 56 seulement représentent l’encaisse métallique, et 12 millions des fonds publics, alors qu’il restait en circulation une masse de billets s’élevant à 634,773,929 roubles, plus de 2 milliards 1/2 de francs : la proportion du métal au papier se trouverait donc réduite à un onzième !

Tout ce bilan, soigneusement étudié, est loin d’ouvrir à la Russie de brillantes perspectives. Si le prince Gortchakof était descendu des nuages, où il semble planer, à ces modestes détails du ménage politique, il se serait peut-être exprimé avec plus de modestie.

La banque porte à son actif pour 568 millions de roubles le solde dû par le trésor de l’état pour les billets de crédit, en dehors des 152 millions dus par lui aux succursales, c’est-à-dire 720 millions de roubles, environ 3 milliards pour ce chapitre de la dette flottante, qui constitue la principale ressource de l’établissement, car comment lui rentreront dans les circonstances actuelles les 357 millions de roubles, solde des emprunts faits par des particuliers et payables en divers termes, de quinze à trente-sept ans ? Le portefeuille ne mentionne que 5 millions de lettres de change, et contient pour 208,294 roubles de lettres de change protestées. Quel triste reflet de la situation commerciale de l’empire !

La Banque de l’État porte à son passif, outre les 634 millions de roubles de billets de crédit, véritable dette publique sans intérêts, plus de 268 millions de billets à 5 pour 100, et 47 millions de billets à 4 pour 100. Les dépôts à la banque atteignent presque 100 millions de roubles ; elle doit 27 millions en comptes-courans particuliers, 45 millions aux comptes-courans des comptoirs, et 43 millions à divers, pour ne parler que des principaux articles de ce passif colossal, qui s’élève à plus d’un milliard 200 millions de roubles, environ 5 milliards de francs, en dehors du capital de la banque et déduction faite de la réserve métallique, sans qu’il soit couvert autrement que par les engagemens du trésor et par des prêts hypothécaires d’un recouvrement lointain et incertain.

Lorsqu’on rapproche ce résultat du tableau peu consolant que présente un budget en déficit, on ne s’étonne pas de la réserve générale contre laquelle ont échoué les derniers efforts de la Russie pour obtenir un nouvel emprunt extérieur ; mais il est permis de s’émerveiller de l’assurance avec laquelle ses hommes d’état parlent de sa grandeur et de sa puissance, et paraissent la pousser dans les hasards d’une lutte formidable. Comment lui serait-il possible de subir les lourds sacrifices de la guerre, alors que les recettes du trésor ne sauraient augmenter, qu’elle voit tarir les sources du crédit extérieur, et qu’elle risque déjà de fléchir sous le poids d’une dette flottante énorme et d’un papier-monnaie exubérant ? S’il est un pays auquel un vaste déploiement de forces semble interdit aujourd’hui, c’est la Russie. Elle a plus que personne besoin de se retremper dans la paix pour traverser la période pénible des premières années de l’émancipation des paysans. Tout lui commande de se transformer, de renoncer à des visées trop ambitieuses et à d’injustes prétentions, à moins qu’elle ne soit décidée à s’abîmer dans une banqueroute colossale qui consommerait d’effroyables ruines sans présenter de chance plausible de salut.


L. WOLOWSKI, de l’Institut.

  1. Discours prononcé au club anglais de Saint-Pétersbourg le 22 décembre 1863.
  2. Par M. Léon Faucher, 15 août, 1er septembre et 15 novembre 1854.
  3. Dans la Revue même, 15 novembre 1854.
  4. Le rouble-argent vaut 4 francs.
  5. Monnaie d’or, 42,829,142 roubles ; — monnaie d’argent, 13,125,898 roubles ; — lingots, 119,385 roubles.
  6. Septembre 1862.
  7. Handbuch der vergleichenden Statistik, 3e édition, 1862.
  8. M. Kolb nous semble ne pas estimer à un chiffre assez élevé les corps de la garde et des grenadiers ; mais il y a double emploi quant à l’armée du Caucase, où se retrouva une partie de la cavalerie qui n’est pas comprise sous le nom de cavalerie régulière, notamment les Cosaques de la ligne du Kouban. Il ne faut pas oublier non plus les pertes récemment subies par l’armée russe en Lithuanie et en Pologne.
  9. M. Ivan Gorlov, professeur à l’université de Pétersbourg et inspecteur de la faculté de droit, a fait paraître en 1862 ses Principes d’économie politique. Le second volume contient (pages 200-227) les notions les plus complètes sur la circulation fiduciaire de la Russie.
  10. Voici un tableau qui résume ce mouvement à la fin du siècle dernier.
    En circulation Emission nouvelle Prix du rouble-argent en papier
    1788 40 millions de roubles 60 millions 103 kopecks
    1790 100 11 115
    1791 111 6 123
    1792 117 3 126
    1793 120 4 135
    1794 124 21,5 141
    1795 145,5 4,5 146
    1796 150 8,7 147
  11. On constata à cette occasion que 12,287,000 roubles-assignats ne se présentèrent point à l’échange ; ils étaient perdus. Par contre, on produisit pour 6,857,000 roubles faux, fruit de la contrefaçon.
  12. Nom donné abusivement aux caisses de l’institution des enfans trouvés.
  13. L’Annuaire de la Revue de 1858-1850 et celui de 1860 donnent à ce sujet des détails précis. Il est utile de rappeler qu’en vertu d’un oukase du 10 avril 1859 il a été interdit aux institutions de crédit de consentir aucun prêt nouveau, ni aucun renouvellement d’un prêt ancien aux propriétaires fonciers, privés ainsi d’une indispensable ressource.
  14. Voici l’échelle des prix d’échange du papier contre le numéraire, fixés à partir du 1er octobre 1862 :
    Par demi-impériale Par rouble d’argent
    1er octobre 1862 554 kopecks 107 1/2 kopecks
    1er novembre 551 107
    1er décembre 549 106 1/2
    1er janvier 1863 540 106
    1er août 528 102 1/2
    1er septembre 525 102
    1er octobre 523 101 1/2
    1er novembre 520 101
    1er janvier 1864 515 100